ENTRY 5_

par AkiKumiko

ENTRY 5_

 

Le pan de mur s’ouvrit à nouveau, et Mac Smith nous invita à sortir pour rejoindre nos chambres et dormir. Nous étions de nouveau dans la salle à manger, et je remarquai que l’iris et le papillon en origami n’étaient plus là et à leur place ne subsistaient que des cendres. Il ne restait plus que dix-huit pliages, mais personne ne s’en souciait vraiment à part moi.

-          A ton avis Hyuk, pourquoi l’iris et le papillon ont-ils été brûlés ?

-          De quoi parles-tu Minhye ?

-          Les origamis.

-          Oh ça… Je ne sais pas. Je suppose que vu qu’ils ont abandonné le programme, leur symbole a été détruit…

-          Il suffisait de les jeter, pourquoi les brûler ?

-          Le côté théâtral sans doute. Comme ces écrans et le fait que Sir Mac Smith ne soit pas venu en personne. Pour nous impressionner.

Nous fûmes interrompus par le majordome qui entra dans la pièce et s’inclina.

-          Je vous prierai de rejoindre vos chambres. Votre journée demain sera longue, et plus vous aurez de repos et mieux vous vous sentirez.

Il s’en alla, et peu à peu le lieu se vida. Ne restait plus que moi et Hyuk, qui me salua avant de partir. J’étais seule désormais, et je décidai soudainement de récupérer chaque fleur et chaque animal en papier. Je ne savais pas pourquoi, mais ce geste m’était nécessaire. Chargée de ce que j’avais récupéré, je quittai l’endroit rapidement et trouvai ma chambre assez facilement. Une fois à l’intérieur, j’enlevai mes chaussures qui me faisaient mal aux pieds, dégrafai ma robe et mis un t-shirt et un short. Je me sentais enfin moi-même. La seule trace qu’il restait de cette soirée était mon maquillage et mon chignon mais je n’avais pas le courage de tout nettoyer et de tout enlever. A la place, je commençai à examiner les origamis, assise par terre.

Des fleurs pour les femmes, des animaux pour les hommes. Je regardai le tout tranquillement et je reconnus soudainement la mienne. C’était une azalée, la plante préférée de mon frère. Je ne savais pas s’il s’agissait seulement d’une simple coïncidence ou d’un choix très réfléchi de la part de la compagnie Jellyfish, mais cela ne me rassurai guère. Puis j’observai les autres : il y avait là la fleur de cerisier de Kumiko, un lys, une rose et une pensée. Le lys me rappelait la française, car je me souvenais de mes cours et du fait que le lys était la fleur royale en France. Quant aux deux autres, je ne savais pas qui était la propriétaire de chacune d’entre elle.

Je me tournai vers les animaux. Hongbin et le chien, Hyuk et la souris, Taekwoon et le lion, enfin Jun et le serpent. Le paon appartenait à ce dénommé Louis. Je me souvins que le chat était à Peter Lodge, il le regardait fasciné.

Un petit bruit me fit sursauter, et je rangeai tout ce que j’avais pris sous le lit, en essayant de ne rien abimer. La porte venait de s’entrouvrir, et je distinguai la tête de Hongbin. Soupirant de soulagement, je ressortis tout tandis qu’il rentrait dans la pièce plongée dans l’obscurité et que seuls les rayons de la lune venaient éclairer imperceptiblement.

-          Que fais-tu ?

Il venait de me parler informellement, ce qui me faisait comprendre qu’il ne me considérait plus vraiment comme une simple étrangère.

-          De l’observation.

-          Oh, je vois. Les pliages ?

-          C’est ça. Saurais-tu à qui ils appartiennent ?

-          Voyons voir… Celui-ci est au russe.

Il pointait le loup. Puis il désigna le cheval comme étant celui de Thomas, le plus jeune d’entre nous, et l’aigle à Matthew.

-          La rose est à Victoria. Elle avait une rose en broche, c’était un joli rappel.

-          Donc la pensée est à Maria.

-          Voilà. Ah, je crois me rappeler que le requin est à Leslie Swanson.

-          Donc le taureau, le crocodile et le lapin restent à déterminer. Vu que tu es le chien, Hyuk la souris, Taekwoon le lion, Louis le paon, Peter le chat. Et Jun le serpent.

-          Andrew m’a tout l’air désigné pour être le taureau… Vu la puissance qu’il dégage.

-          Je suis d’accord. Le lapin… Garrett.

-          Pourquoi ?

-          Il m’a l’air trop amical pour être un crocodile, tu ne trouves pas ?

-          C’est vrai. Il y a peut-être quelque chose d’écrit sur le papier, je viens d’y penser. Louis avait lu le message avant que le mur ne révèle le passage secret.

Tournant et retournant chaque origami, nous ne trouvâmes rien de très intéressant, mis à part la même phrase que le français avait lu. Pas de nom, pas plus d’informations. Par dépit, je jetai au loin le chien que Hongbin rattrapa au vol.

-          Hé, fais attention, c’est le mien !

-          J’étais la seule à me soucier de vos papiers, répondis-je malicieusement.

-          Quoiqu’il en soit, ce n’est pas une raison de me lancer comme ça !

Nous nous mîmes à rire discrètement, pour ne réveiller personne. Il me mettait vraiment à l’aise, et cela faisait depuis longtemps que je n’avais pas parlé aussi longtemps avec des gens. C’était agréable. Je jouai avec le chat quand Hongbin prit l’azalée et la posa dans mes cheveux. Heureusement qu’il faisait sombre, car je sentais mes joues s’empourprer un peu.

-          Tu crois que les animaux et fleurs ont été choisis au hasard ? demandai-je pour chasser mon léger mal-être.

-          Je ne pense pas, déclara le jeune homme.

-          Pourquoi ?

-          Et bien… A vrai dire, depuis que suis jeune, on m’a toujours dit que j’étais comme un chiot égaré. Que je suivais toujours les gens sans être vraiment acteur de ma vie. Ce n’était pas faux en tout cas. J’ai donc décidé de quitter Seoul pour aller à Tokyo, abandonner tout lien pour essayer d’être plus indépendant… Et me voilà maintenant ici. Personne ne le sait dans mon entourage je crois. Lorsque j’ai vu le chien en papier sur l’assiette, j’ai cru voir mes parents me redire ces phrases. « Tu ne t’en sortiras jamais seul. Tu es un dépendant et un raté. ». Comme s’ils étaient là devant moi.

Il eut un rire forcé et gêné, et je ne sus pour quelle raison je me mis à lui frotter gentiment le dos. Il posa sa tête sur mon épaule, et je sentis mon corps se raidir un peu. Je n’avais vraiment plus l’habitude des contacts physiques.

-          Et toi ? L’azalée est ta fleur préférée ?

-          Non. C’était celle de mon frère.

-          C’était ?

-          Il est mort, murmurai-je. Un accident dans l’usine qu’il visitait, il y a cinq ans de cela.

-          Je suis désolé.

-          On ne se voyait presque jamais. Il était tout le temps en voyage pour son travail, comme nous avions dix ans d’écart. Mais il restait un chouette frère. J’aurais aimé mieux le connaître.

Pourquoi est-ce que je racontais cela ? C’était insensé. Je le connaissais à peine, et lui aussi. Pourtant, quelque chose me disait que je pouvais lui faire confiance. Mon instinct ou bien ses attitudes affables, une réalité ou bien un mensonge pour baisser ma garde, je ne savais plus vraiment où j’en étais. Je sentis des larmes perler au coin de l’œil, et quelques instants plus tard, je ne pouvais plus m’arrêter. Je cachai mon visage contre son torse et ses bras entourèrent mon corps frêle, la température du sien m’enveloppant délicatement comme si j’étais en cristal ou d’une matière tout aussi fragile. Et je l’étais, du moins psychologiquement. Ses paumes se serraient sur mon dos, et son menton se posa sur le haut de mon crâne. Je ne sus pas combien de temps je pleurai, mais tandis qu’il me tenait ainsi, je sentais mes paupières se fermer, lourdes et je me surpris à m’endormir, bercée par sa poitrine qui se soulevait au gré de sa respiration et entourée par cette chaleur que je n’avais plus éprouvé depuis trop longtemps, avant de sombrer totalement, le noir m’emportant complètement.

Lorsque je rouvris les yeux, le ciel était teinté d’une couleur rosée, avec encore quelques traces de bleu violacé qui s’effaçaient doucement tandis que l’astre solaire se levait peu à peu. Je me relevai, gisant sur mon lit, et fus bloquée dans mon élan par un poids sur mon ventre. Je vis alors la main de Hongbin qui était posée sur moi, encore endormi, l’air serein. Il était allongé près de moi, et poussant légèrement sa paume, je sortis du lit et m’étirai lentement, avant de remarquer quelqu’un qui se tenait debout, près du cadre de la porte, et je me stoppai.

-          Hyuk ? Qu’est-ce que tu fais là ?

-          Bien dormi ? On dirait bien, en plus tu es en bonne compagnie !

Je sentais mes joues rougir, mais Hyuk ne me laissa pas le temps de répliquer.

-          On aurait dit deux bébés, c’était vraiment mignon à voir. Et pour répondre à ta question, réveille-le, c’est l’heure du petit déjeuner.

-          Aussi tôt ? C’est à peine l’aube.

-          Le majordome m’a levé sans ménagement. Je n’ai pas compris pourquoi non plus, mais bon, autant se plier aux règles de notre employeur, vu qu’il ne s’agit plus de vacances mais de test dans un programme totalement inconnu.

Je secouai Hongbin, qui ouvrit les yeux, mal réveillé, et se retourna, cachant son visage dans l’oreiller qui soutenait sa tête. Je continuai mais il se recroquevillait de plus en plus, et Hyuk arriva alors en renfort, un sourire taquin sur son visage. Il préparait un mauvais coup, et la seconde suivante, le jeune homme sauta littéralement sur celui qui était endormi, qui se leva brusquement, le souffle coupé et lui envoya le coussin dans la figure.

-          Ça ne va pas ?

-          C’était dur avec la méthode douce, donc j’ai préféré utiliser la manière forte. On doit se rendre dans notre salle à manger.

-          Notre ?

-          Oui, de ce que j’ai compris, nous ne petit-déjeunons pas tous ensemble, nous sommes divisés en plusieurs groupes. Allez, on y va, sinon il ne restera plus rien !

Hyuk nous prit le poignet et nous traina rapidement vers la pièce qui nous était réservée. Il semblait savoir où se diriger, et quand je lui demandai comment cela se faisait, il m’expliqua que lorsqu’il venait d’arriver, il s’ennuyait tellement qu’il en avait appris par cœur le plan du complexe. Une fois arrivés, je vis Kumiko, encore un peu endormie, attablée devant un bol de riz blanc et de poisson, Jun qui tenait une tasse de café et un bol de céréales et Taekwoon qui en nous voyant rentrer leva sa tête de son verre de lait et de ses tranches de pain blanc. Je pris un jus d’orange et grignotai un onigiri, qui me rappelait celui que ma mère avait fait avant que je ne partisse de chez moi.

Nous étions tous silencieux pendant que nous mangions, seuls les bruits de couverts résonnant dans la salle à manger. Puis une fois le repas fini, nous posâmes nos assiettes et verres sur une table à roulettes, et un homme avec une blouse entra, nous incitant sans bruit à le suivre. L’ambiance était quelque peu déroutante et étouffante, et je n’osais pas prendre la parole. Nous arrivâmes alors dans un petit laboratoire, où des docteurs nous attendaient. Une femme à l’air doux me salua.

-          Miss Song, veuillez entrer dans cette cabine s’il vous plait. Déshabillez-vous ensuite, nous procéderons à des mesures.

D’autres cliniciens s’occupaient des autres, et j’obéis, enlevant mes vêtements, puis montai sur la balance. Le médecin me mesura ensuite, taille, tour de taille, tour de poitrine, longueur des bras, des jambes, rien n’était laissé de côté, comme si un styliste m’examinait afin de réaliser par la suite une robe qui ne conviendrait qu’à moi. Je fus invitée après à remettre mes habits, pour me rendre à un autre point. Cette fois-ci, un infirmier m’attendait. Un visage de plastique qui ne souriait que seulement parce qu’il était obligé de le faire.

-          Miss… Song, c’est cela ? Nous allons récupérer vos empreintes et votre trace ADN. Pouvez-vous posez vos mains sur ces plaques de gel à impression digitales ?

J’acquiesçai sans dire mot, faisant comme il l’avait dit. La matière froide sur laquelle je posais mes paumes semblait aspirer mes membres, et j’eus du mal à les retirer. Je pris ensuite la serviette qu’on me tendait, puis le bâton à l’extrémité en coton que je frottais sur ma langue. J’arrachai ensuite un cheveu que je posai sur le fond d’une boite Petri.

-          Je vois que vous connaissez le protocole, cela me facilite la tâche. Permettez-moi de prélever un échantillon de peau par la même occasion.

Je tendis ma main, et il récupéra alors une cuticule, et nous fûmes relâchés. Le déjeuner se passa rapidement, puis nous subîmes une série de tests. L’un était oculaire : l’état de nos yeux était vérifié, si personne n’avait de problèmes tels que des troubles daltoniens ou bien d’épilepsie, ainsi que le niveau de vue. L’autre consistait à vérifier l’état de notre équilibre et notre rythme cardiaque et cérébral, surtout après une période de sommeil prolongé ou de mouvements brusques. L’un des laborantins nous avait expliqué alors que le passage entre le monde réel et la virtualité augmentée était très troublant pour les ondes électriques et les connexions nerveuses de notre cerveau, et pouvait ainsi perturber le bon fonctionnement des ordres donnés par les lobes aux muscles. Nous endurions donc des chocs courts, qui étaient censés représenter ce changement de perception. Au tout début, un mal de crâne me vrillait les tympans dès que je me levais ; mais au fur et à mesure, je supportais de mieux en mieux. Lorsque tout fut noté et que chacun de nous réussîmes à supporter correctement ces chocs nerveux, nous allâmes manger et nous coucher, tant tout ce que nous avions fait nous avait épuisés. Mon sommeil fut profond et sans rêves.

Le lendemain, Hyuk vint me réveiller à nouveau. Mais pas de petit-déjeuner, et nous fûmes rassemblés dans une pièce aseptisée. Des médecins nous rejoignirent, et l’un d’entre eux me demanda de m’assoir sur une chaise. Il sortait des fils et une longue aiguille. Je détournai le regard et fermai les yeux tandis qu’il m’enfonçait le fin tube métallique dans une de mes veines. Puis une fois le malaise fini, je jetai un coup d’œil aux tubes qui étaient à présent rouges. Je détestais les prises de sang. J’avais toujours cette impression désagréable, de sentir comme une partie de mon flux vital s’écouler hors de moi et me quitter définitivement. Je serrai les dents et lorsque tout fut fini, une domestique m’emmena dans une nouvelle pièce, où je pus m’assoir. Le prélèvement sanguin était assez important pour me donner des vertiges, et je n’avais même plus la force de grignoter un peu. Nous nous reposâmes le reste de la journée, pas assez forts pour subir des tests.

Le troisième jour fut semblable aux deux derniers. Toujours des examens, cérébraux et psychologiques. Nous ne parlions presque pas, et ne voyions plus le bout de tout ceci ; je commençais à étouffer devant tant de blouses blanches, électrodes, scanners, un univers trop blanc, trop artificiel, maladif. Hyuk, Hongbin, Taekwoon, Kumiko et Jun avaient le teint blafard, encore plus que lorsque nous venions d’arriver ici. Moi-même je ne devais pas être au meilleur de ma forme. Puis le quatrième jour arriva. Je m’étirai lentement, le soleil déjà haut. Je m’étonnais de ne pas avoir vu mon jeune ami venir me chercher. Je sortis de ma chambre et me rendis dans celle de Hongbin qui était sorti sur sa terrasse, en train de boire un verre de jus et profitant un peu de la chaleur. Je le saluai et le rejoignis.

-          Je crois que nous allons devenir des rats de laboratoire, m’avoua-t-il.

-          J’aimerais bien aller enfin dans R.O.V.I.X. ! fis-je. On est venu pour ça, n’est-ce pas ?

-          Ce serait bien en effet.

-          Miss, Monsieur, nous vous attendons.

Le majordome tout de blanc vêtu venait de rentrer, nous surprenant un peu. De sa voix posée il nous demanda de le suivre, et nous vîmes dans le hall tous les participants du programme, notamment ceux que nous n’avions pas vus depuis ces derniers jours. Une porte s’ouvrit, et ensemble nous descendîmes des marches, avant d’arriver sur une passerelle en fer, dans un sous-sol impressionnant, que jamais nous n’aurions pu deviner. Des dizaines de mètres de tubes en acier et des fils parcouraient les murs, se rejoignant au centre dans une machine d’une taille monstrueuse. Un microprocesseur immense, et autour de ce tube une bonne cinquantaine d’écrans et dix-huit capsules tout autour du cylindre, si petites comparées au reste qu’elles en devenaient microscopiques.

Nous étions tous subjugués. C’était donc ici que nous allions enfin pouvoir rentrer dans le monde de R.O.V.I.X..