Chapitre unique

par Miki_Eli

6h30, Dans un quartier calme de Séoul, un jeune homme sortait doucement des bras de Morphée. Il se retournait dans son matelas, maudissant le monde de l'obliger à se lever si tôt un jour férié. Il passa à plusieurs reprises sa main sur son réveil pour enfin réussir à l'éteindre, non sans quelques insultes envers cet appareil qu'il trouvait beaucoup trop bruyant dès le matin. Il sortit lentement de son lit, et se dirigea tout aussi mollement vers la salle de bain, non sans faire son détour quotidien à la chambre de son frère, où il entrouvrit légèrement la porte pour y passer sa tête. La pièce était plongée dans le noir, les volets étant toujours fermés, il supposa que son frère était encore au pays des rêves. C'était devenu une habitude de vérifier tous les jours si son frère dormait encore, et il adorait le faire, ça lui donnait toujours l'impression de remplir son rôle de grand frère. Ils n'avaient que 5 minutes d'écart, certes, mais ça faisait quand même de lui son aîné et il trouvait ça tout à fait normal de prendre soin de son jumeau. Daeryong ferma la porte et reprit son chemin vers la salle de bain, se déshabilla, puis entra dans la douche en soupirant de bonheur au contact de l'eau brûlante sur son corps. Nous étions au début de l'été, mais les matins étaient encore frais et il n'y avait rien de plus agréable que de commencer la journée avec une bonne douche chaude. Il resta paresser quelques minutes sous le jet d'eau, puis sortit de la cabine, enroula une serviette autour de sa taille et retourna dans sa chambre en courant, frissonnant sous le courant d'air frais qui caressait sa peau nue. Le jeune homme se sécha entièrement et attrapa un jean et un t-shirt basique qu'il enfila rapidement, puis se regarda dans la glace, passant une main dans ses cheveux, essayant tant bien que mal de remettre en place quelques mèches rebelles. Il sortit de la chambre pour aller au salon qui servait en même temps de cuisine et salle à manger, et fut surpris d'y trouver la table déjà dressée pour une personne. Finalement, il semblait que son frère était déjà réveillé. Il s'assit donc devant l'assiette d'omurice recouverte de ketchup, et remarqua enfin le Post-It collé sur la tasse fumante de café. Il sourit en reconnaissant l'écriture soignée de son frère :

"Je t'ai préparé une omurice avec beaucoup de ketchup, comme tu l'aimes, et ton café, sans sucre, comme tu l'aimes aussi. Par pitié, n'essayes pas de préparer le repas, je m'en chargerais. Je serais de retour dans quelques heures. -Soryong."

Daeryong rigola légèrement, puis attaqua son petit déjeuner, le sourire aux lèvres. Le café était encore plus amer que d’habitude. Il adorait ça. Une fois son repas terminé, il se leva, enfila promptement ses chaussures et sortit sans plus de cérémonies.

Dehors, le temps était chaud, et le soleil était déjà relativement haut malgré l'heure. Daeryong avançait d'un pas rapide, déjà en sueur et ennuyé rien qu'à l'idée de se rendre à son lieu de travail. Aujourd'hui, et comme tous les jours fériés, il allait travailler dans une église. C'était un ami qui lui avait proposé ce travail au noir il y a environ un an. Il lui suffisait de remplacer le prêtre de l'église dans le confessionnal, écouter les confessions des quelques croyants qui avaient encore le temps de faire ce genre de chose et leur répondre encore et toujours la même phrase : "Vous êtes pardonné." Daeryong avait été un peu réticent au début, n'était-ce pas un peu malsain d'écouter toutes ces choses qui ne lui étaient pas destinées ? En plus, il ne croyait même pas en dieu. Mais avec tous ses problèmes financiers, il avait fini par accepter. Il fallait bien qu'ils aient de quoi manger, lui et son frère. Et puis, il y avait au moins un avantage, il ne risquait pas d'avoir chaud là-bas. Il arriva devant la petite église de style gothique et poussa la grande et lourde porte, frissonnant au changement soudain de température. Bien entendu, il était seul, et il allait le rester pendant au moins une heure. Il venait plus tôt par précaution, pour être sûr de ne croiser personne. Que diraient les gens s’ils apprenaient que le vieux prêtre à qui ils avaient l'habitude de se confesser était en réalité un jeune homme de 25 en manque d'argent ? Daeryong ne voulait même pas y penser, ça ne lui apporterait que plus de problèmes. Il laissa la porte de l'église ouverte, et entra dans le confessionnal. C'était très petit, mais pour ce qu'il avait à y faire, c'était de toute façon suffisant. Il piocha au hasard dans la pile de magazines laissée par le prêtre sous le tabouret et s'assit, s'adossant au mur. C'est dans ces moments là qu'il comprenait le prêtre de demander à se faire remplacer. Ce travail était d'un ennui mortel, et n'importe qui, en commençant par un prêtre en fin de vie, préférait profiter pleinement des jours fériés en passant du temps avec les gens qu'il aime plutôt que de rester croupir ici. C'est sur ces pensées qu'il ouvrit son magazine, espérant juste que le temps passe vite.

4 heures s'étaient écoulées, et seules deux personnes étaient venues. L'une venait se confesser parce qu'elle était arrivée en retard à son travail, l'autre parce qu'elle avait ignoré un mendiant qui lui avait demandé une pièce. En bref, sa matinée avait été des plus ennuyeuses. Il somnolait, la tête dans ses pensées, et n'entendit pas les bruits de pas sur le parquet de l'église, ni la porte du confessionnal s'ouvrir. C'est la sensation d'une présence humaine à ses côtés qui lui fit ouvrir les yeux. Encore un idiot qui venait naïvement se confesser sans même savoir à qui il avait à faire. Il attendit quelques secondes que le croyant parle, mais rien. Juste le silence. Est-ce qu'il avait rêvé ? Il soupira et attrapa un magazine quand une voix qui le fit sursauter s'éleva et résonna dans l'église :

-"Je l'ai tué."

Puis en suivit un long silence, et le confesseur se leva et partit sans rien dire de plus. Daeryong ne bougeait plus, trop choqué pour faire le moindre geste. Quelqu'un venait de lui avouer un meurtre. Et ce quelqu'un n'était pas n'importe qui. Non. Cette voix, il l'avait bien reconnue, et c'était celle de son frère. Il en était plus que sûr, il aurait pu la reconnaître parmi mille autres. Est-ce que Soryong voulait lui faire une blague ? Impossible, son frère n'était même pas au courant qu'il travaillait ici. Si il lui avait dit qu'il travaillait au noir, en plus de ça dans une église, Soryong lui aurait sûrement coupé la tête. Mais alors, son frère venait vraiment de confesser un meurtre ? Lui ? Ça n'avait aucun sens. Jamais Soryong ne tuerait quelqu'un, il était beaucoup trop gentil pour ça, et même si il essayait, il n'y arriverait sûrement pas. Et tuer qui ? Il n'avait aucun ennemi, et même si il en avait, Soryong était beaucoup trop bon, beaucoup trop pur pour tuer ou même vouloir la mort de quelqu'un. Voilà. Tout ça était dénué de sens. L'idée que son frère ai pu faire une chose pareille lui tordait le ventre d'une manière insupportable. Encore en état de choc, il sortit du confessionnal et quitta l'église. Il n'était vraiment plus d'humeur à travailler, et tant pis pour les représailles. Maintenant, il voulait juste rentrer chez lui et retrouver son frère adoré. Adoré et innocent.



Ca faisait maintenant une bonne dizaine de minutes qu'il était là, devant la porte de l'appartement, la main posée sur la poignée. Il avait beau essayer, il n'arrivait tout simplement pas à entrer. Il sentait la présence de son frère à l'intérieur, mais il n'avait pas la force de l'affronter en face-à-face. Et si tout ça était vrai ? Et si Soryong avait vraiment tué quelqu'un ? Qui avait-il tué ? Et surtout, qu'allait-il se passer ? Au fond de lui, Daeryong savait. Il aimait Soryong plus que tout. Et il savait que quoi qu'il arrive, peu importe ce qu'avait fait son frère, il le protégerait. Et ça lui faisait peur. Daeryong se maudissait de devenir aussi faible quand il était question de son frère. Pourquoi il ne pouvait pas juste abaisser cette poignée et affronter la réalité ? Pathétique, c'est ce qu'il était. Il avait juste peur de son frère et du crime qu'il avait peut-être commis. Soudain, une énorme douleur lui prit l'estomac. Il avait l'impression que son ventre allait exploser. Il serra les dents et se laissa glisser au sol, recroquevillé en position fœtus. La douleur était tout simplement insupportable, ça lui déchirait l'intérieur, le brûlait, le compressait. Il ferma les yeux et attendit que la douleur passe, sans succès. Il avait chaud, bien trop chaud. Et tout à coup, plus rien.







Ses paupières papillonnèrent, et il ouvrit lentement les yeux. Il se leva difficilement et s'étira, puis regarda autour de lui. Un... Couloir ? Et les souvenirs lui revinrent. Il s'était sûrement évanoui à cause de toute la douleur ressentie par ce simple mal de ventre. Maintenant qu'il y repensait, il trouvait ça un peu ridicule. Il regarda sa montre et manqua s'étouffer en voyant l'heure qu'il était. Il était 22 heures passées, ça voulait dire qu'il avait passé toute son après-midi là, évanoui au pas de sa porte. Puis il pensa à son frère. Son frère qui l'attendait sûrement depuis des heures, là, de l'autre côté de la porte. Son frère qui devait être inquiet à en mourir. Son frère qui n'avait même pas osé l'appeler pour savoir où il était, par peur de le déranger. Il était sûr que son frère avait pensé ça. Après tout, il connaissait le caractère et les pensées de Soryong comme si c'étaient les siennes. Il ouvrit donc la porte, réprimandant intérieurement son frère de ne jamais la fermer à clé. le stress remonta en lui à l'idée de devoir parler à son frère de ce qu'il s'était passé dans l'église. Oui, il fallait qu'il lui en parle. Cette histoire ne pouvait pas juste être ignorée, il fallait qu'il éclaircisse les choses, et plus vite c'était fait, plus vite il allait pouvoir oublier. Pourtant, toutes ces pensées se dissipèrent quand il vit son frère, assis à la table de la salle à manger, le regard dans le vide. Comment son frère adoré pouvait-il avoir tué quelqu'un ? C'était totalement absurde ! Il s'insulta tout bas d'avoir osé penser que son frère, cet être si pur, pouvait être un meurtrier. Soryong tourna la tête dans sa direction, remarquant sa présence, et se leva. Il s'avança en silence au centre de la pièce et s'arrêta, regardant Daeryong dans les yeux comme s'il pouvait lire en lui. Daeryong s'avança à son tour et prit son frère dans ses bras, le serrant de toutes ses forces en s'excusant mille fois d'être rentré en retard. Ils partagèrent alors cette accolade si particulière dont seul les deux frères connaissaient le secret.

Les jumeaux étaient maintenant dans le canapé à regarder silencieusement la télé, Soryong caressant doucement la tête d'un Daeryong à moitié endormi installée sur ses genoux. C'était leur routine, depuis le jour où Daeryong avait décidé de vivre sa propre vie, quittant le cocon familial et emmenant avec lui son frère pour habiter dans cet appartement plutôt miteux. Il avait refusé toute aide financière venant de sa famille, voulant prouver qu'il pouvait se débrouiller seul. C'est pourquoi les deux frères vivaient maintenant ensembles, Soryong restant à la maison à ranger, faire les courses et préparer les repas pendant que Daeryong, avec le peu d'expérience qu'il avait, multipliait les petits jobs dans tout Séoul pour essayer de joindre les deux bouts. Ils étaient un peu comme un vieux couple, et Daeryong taquinait souvent Soryong pour ça, le comparant à une femme au foyer qui toute la journée attend patiemment que son mari rentre du travail. Soryong fut le premier à briser le silence en appelant son frère :

-"Dis, Daeryong ?" Son frère lui répondit par un gémissement endormi.

-"Tu te souviens de quand on était petits ? Quand maman nous faisait toujours un gâteau pour le goûter ?"

Daeryong eut un sourire nostalgique, et acquiesça du mieux qu'il pouvait dans sa position. Soryong continua :

-"Maman te donnais toujours la plus grosse part. Et plus d'argent de poche aussi. Et même aujourd'hui, elle t'appelle beaucoup plus souvent que moi, et quand c'est moi qu'elle appelle, c'est pour me poser des questions sur ta vie amoureuse. Au fond, je crois qu'elle te préfère à moi. Tu ne penses pas ?"

Daeryong fronça les sourcils, réfléchissant. Puis il usa pour la première fois de la parole :

-"Honnêtement, je pense que tu as raison. Mais tu ne vas pas la blâmer pour ça non ?" -"Bien sûr que non, c'est quelque chose que j'ai remarqué, et je voulais juste savoir si tu pensais comme moi."

-"Alors tu as ta réponse, nous pensons pareil."

La discussion s'arrêta là, ne laissant que le son de la télé remplir le silence. Soryong repris cependant la parole :

-"Tu sais Daeryong, tu as vraiment beaucoup de chance. Tu as une belle vie, tu brilles dans tout ce que tu fais, au travail comme en amour, et même dans la vie de tous les jours. Tout le monde t'aime et t'accepte comme tu es. Et quand tu as des problèmes, tu finis toujours par t'en sortir, et ça sans l'aide de personne. Tu dois être heureux, non ?"

Daeryong ouvrit les yeux, un peu surpris par la question.

-" Mmmmh... Et bien... Je suis plutôt heureux, oui."

Soryong se tût quelques secondes, puis demanda :

-"Dis, tu penses que moi aussi je pourrais être heureux, un jour ? Moi aussi je pourrais briller comme tu le fais ? Daeryong se redressa et le regarda, amusé par sa question. Pour lui, Soryong "brillait" déjà, et sûrement beaucoup plus que lui. Être heureux ? C'était un peu blessant. Il faisait absolument tout pour le bonheur de son frère, est-ce que ses efforts ne servaient à rien ?

-"Soryong, si tu penses que tu es malheureux, alors je ferais n'importe quoi pour que tu ne le sois plus"

-"Vraiment ? N'importe quoi ?"

-"Oui, n'importe quoi."

-"Et est-ce que je vais briller, un jour ?"

-"Bien sûr."

-"Promis ?"

-"Promis."

Les deux frères se regardèrent. Ils se sourirent. Tout allait bien se passer maintenant, Soryong le savait. Soudain, Daeryong toussa, de plus en plus fort. Puis il fut prit de violentes convulsions. Son ventre se tordait d'une manière insupportable, il cracha, de la salive d'abord, puis du sang. Il tomba du canapé, son corps continuant de se tordre dans tous les sens. Il gémissait de douleur, sa gorge l'empêchant de prononcer le moindre mot. Soryong s'approcha calmement de lui et le prit dans ses bras. Il essuya les larmes de son frère et passa une main dans ses cheveux, le berçant doucement.

"Chuuut. Calmes-toi Daeryong. Maintenant, c'est à moi de briller."