Hallucinations

par Michoko


Hallucinations



Donghae ne savait plus où il se trouvait, il se perdait, il se sentait mal. Depuis trois jours, il vomissait ses tripes et alternait entre délires et sommeil comateux. Il lui semblait qu'il divaguait depuis des jours, mais dans son état il n'arrivait pas à le déterminer. Tout était flou dans sa tête, il avait l'impression d'évoluer dans un monde cotonneux et brûlant. Il luttait, se débattait, seulement une torpeur peuplée de chimères étranges et angoissantes le tenait dans ses filets, et son esprit battait la campagne sans qu'il puisse rien faire. Il se repassait en boucle l'effroyable spectacle auquel il avait assisté à son réveil, mais la scène variait à chaque nouvelle diffusion avec une réalité affolante et avait toujours pour issue sa mort et celle d'Eunhyuk. Ce dernier hantait ses songes, l'effrayait, le poursuivait, toujours flou dans ses intentions. Même au delà des ses hallucinations, il ne savait quel crédit lui accorder, souhaitait-il l'aider ou le tuer ? Pourtant, dans ses rares moments de lucidité, c'était ses mains qu'il sentait sur lui, pour le soigner et le rafraîchir, c'était sa voix qui lui parlait, le rassurait. Et il lui en était infiniment reconnaissant, car sans lui il savait qu'il aurait déjà craqué. Lorsqu'il réussissait à ouvrir les yeux et à distinguer ce qui l'entourait, sans qu'aucune vision cauchemardesque le parasite, il voyait le visage impassible de l'homme aux cheveux rouges, ses mains qui tamponnaient sa face et son cou brûlants avec un linge. Il s'assurait ainsi que sa présence n'était pas une énième invention de son esprit, qu'il n'avait pas encore sombré dans la folie. Son visage souvent l'apeurait, son expression froide faisait resurgir ses rêves sinistres. Mais sa voix à chaque fois l'apaisait, lui assurait la sécurité. Alors, il lui faisait confiance. Dans sa situation il n'avait pas d'autre alternative.


Un jour, une nuit, peu importe le moment, Donghae réussit à s'extirper de ses visions maladives et à trouver un semblant d'équilibre. Il avait le sentiment d'être en suspend entre deux états de l'âme humaine, à mis chemin entre la folie et la béatitude. Sentant une présence à ses côté, il ouvrit difficilement les yeux. Comme il s'y attendait, il tomba nez à nez avec Eunhyuk qui l'observait. À croire qu'il n'avait rien d'autre à faire de ses journées. Il vit l'homme entamer un mouvement et poser sa main contre son front chaud. Puis il s'adressa à lui :


_Tu es réveillé ?

_Gnnnn... répondit Donghae, incapable de prononcer quoi que ce soit.

_Très bien. Tu as l'air d'aller mieux, ton état s'est amélioré.


Nouveau grognement. L'homme soupira.


_Je sais à quel point c'est difficile. Je suis passé par là moi aussi, je n'ai pas toujours vécu ici. Mais je t'avoue que je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi malade.


Donghae referma ses yeux, déjà fatigué par cet effort et découragé par les paroles de l'homme aux cheveux rouges. Il s'efforça cependant de ne pas retomber dans cet état morbide de semi-conscience et de rester lucide. Tout à coup il sentit Eunhyuk se rapprocher et ajouter d'une voix douce :


_Ne te rendors pas, j'ai à te parler.


Le jeune homme entrouvrit à nouveau les yeux, luttant contre l'épuisement. Il se concentra sur la bouche d'Eunhyuk afin de lui signifier qu'il l'écoutait. Ce dernier esquissa un petit sourire en le voyant.


_Écoute bien, commença-t-il. Tant que ton esprit est un peu clair, je voudrais te dire ce que je sais de ce monde. Je n'en sais pas vraiment plus que toi, mais je vis ici depuis maintenant... un bon moment, on va dire. J'en ai tiré quelques déductions... Je sais que tu dois te sentir perdu, et c'est normal, car tu n'as plus aucun souvenir. Je le sais, en arrivant ici j'étais dans la même situation, et j'étais malade aussi, comme toi. Sauf que moi, j'étais seul. Ta mémoire va te revenir petit à petit. Je ne sais pas combien de temps ça va prendre.


Il s'assura que Donghae l'écoutait toujours avant de continuer.


_ Tu as dû te rendre compte que ce monde est... Différent... La première chose à savoir, c'est qu'ici rien ne change jamais. Pas de jour pas de nuit, pas de vent, pas de pluie, rien ne varie, sous aucun prétexte. Tout le contraire de là d'où tu viens. Il n'y a donc aucun repère temporel. Je ne sais pas depuis combien de temps tu dors. Ça peut avoir duré quelques minutes, ou des années. C'est dur de s'y adapter. Mais toi non plus tu ne changeras pas, du moins physiquement. On ne peut pas vieillir, ici. Donc je ne sais pas non plus depuis combien de temps je moisis ici, et je ne connais plus mon âge... quant aux créatures que tu as vu à ton dernier réveil... Eh bien... Je ne sais pas ce que c'est. Aucune de mes hypothèses n'est crédible... Je ne crois pas que ce soit des animaux. Mais c'est vivant, et c'est dangereux... J'ai déjà eu affaire à ces choses, en ayant moins de chance, et ce n'était pas agréable.


En reportant son regard sur le malade, Eunhyuk vit que celui ci le fixait apeuré. Il s'empressa de le rassurer.


_ Ne t'inquiète pas. Toi tu ne seras pas seul. Je vais m'occuper de toi, je vais te protéger. Alors n'aie pas peur de moi, je ne te ferais pas de mal et je te promet que rien ne t'arrivera tant que tu resteras avec moi. D'accord ?


Donghae hocha péniblement la tête, cependant toujours craintif et hésitant. Eunhyuk leva une de ses mains pour la poser délicatement sur la joue du jeune homme.


_D'accord ? Répéta-t-il doucement.


Donghae ferma les yeux, rassuré par ce contact, et acquiesça de nouveau. Il entendit la voix d'Eunhyuk lui dire de dormir alors que sa main flattait sa joue avec douceur. Il se sentait comme un enfant rassuré par sa mère à son chevet. Et Morphée vint l'accueillir dans ses bras, non plus avec la fébrilité brûlante de la maladie mais dans une tiédeur bienveillante.


Donghae s'éveilla en sursaut. La première chose qu'il constata une fois les yeux ouverts, c'est qu'Eunhyuk n'était plus à son chevet. Pourtant il avait été présent durant toute sa maladie, à chacun de ses réveils... La seconde, en se redressant dans le lit pour chercher des yeux l'homme aux cheveux rouge, c'est que, s'il se sentait toujours fiévreux, son corps répondait enfin. Comme à son arrivée, la pièce était vide et plongée dans la pénombre. Le jeune homme frissonna en se remémorant les événements qui avaient eu lieu à ce moment, et du même coup ses cauchemars. Donghae resta ainsi quelques instants, assis dans le lit, à contempler la petite chambre poussiéreuse. Son regard se porta sur la porte. Elle était fermée et un fin raid de lumière filtrait par en dessous. Donghae brûlait de curiosité pour ce qui se trouvait derrière cette porte. Il avait l'impression d'être prisonnier dans cette chambre depuis des jours. Mais il n'était pas captif... Rien ne l'empêchait de sortir de cette pièce, si ce n'était la peur... La pensée de ce monde inconnu le terrifiait. Il savait que l'angoisse ne le quitterait pas tant que ses questionnements ne seraient pas éclaircis. La pensée facile et rassurante qu'il avait rêvé tous les événements récents l'effleura, mais il la repoussa aussitôt. Ça n'expliquait rien, il y avait trop de zones d'ombre. De plus dans le cas échéant, il ne serait pas dans cette chambre. Peut-être rêvait il toujours ? Les paroles d'Eunhyuk plus tôt lui revinrent en mémoire. Non. Il ne rêvait pas. Il n'était pas fou au point de s'inventer tout ça.

Inspirant un grand coup, il prit son courage à deux mains et sortit du lit. Il posa prudemment ses pieds sur le plancher, s'assurant de la stabilité de ses jambes avant d'aller plus avant. Sa tête lui tournait encore un peu. Lentement, sur ses jambes vacillantes, il alla s'appuyer contre la porte, déjà essoufflé par cet effort. Appuyant son front contre la surface de bois, il s'efforça de reprendre contenance et respira profondément. Puis, avec appréhension, il enclencha la poignée. La porte s'ouvrit dans un léger grincement et révéla enfin à Donghae l'extérieur de la pièce. Elle donnait sur un couloir étroit, éclairé par une lumière voilée qui lui donnait un aspect irréel, et débouchant sur un escalier sombre sur la gauche. Alors que le jeune homme inspectait les lieux, curieux quoiqu'un peu effarouché, des voix se firent entendre. Il identifia une voix masculine -celle de l'homme aux cheveux rouges- et... une voix féminine. Eunhyuk et lui n'étaient donc pas seuls dans cet endroit étrange. Il tendit l'oreille, sans parvenir pour autant à saisir le sens de la discussion.

En prêtant l'oreille, et se laissant guider par les sons, Donghae arriva finalement à l'escalier. La conversation se déroulait au rez de chaussée. Brûlant malgré lui d'une curiosité grandissante, il descendit prudemment les première marches, profitant de l'obscurité du lieu pour épier plus aisément le dialogue. Bientôt il pu apercevoir les deux interlocuteurs. Le premier n'était autre qu'Eunhyuk, avec ses cheveux flamboyants et son visage impassible qui le caractérisaient si bien. Mais avant que Donghae puisse découvrir la propriétaire de la mystérieuse voix féminine, celle ci s'éleva si fort qu'il sursauta et le fit se plaquer contre le mur soutenant l'escalier.


_OSE ME RÉPÉTER CE QUE TU VIENS DE DIRE EN ME REGARDANT DANS LES YEUX ?!


Donghae mit quelques instants à se ressaisir, tremblant contre le mur, avant de revenir épier avec prudence. Il se demanda ce qu'Eunhyuk avait pu dire pour provoquer la propriétaire de cette voix fantastique. Il se rapprocha de la rambarde afin d'observer sa réaction. À travers les barreaux de bois, il vit l'homme bien planté sur ses pieds, toujours aussi stoïque, si ce n'était la nette lueur de défi qui brillait dans ses yeux. Il ne répondait pas et fixait obstinément son interlocutrice. Donghae porta enfin son regard sur cette dernière. Elle se tenait dos à lui, face à Eunhyuk. C'était une jeune femme blonde, dont la longue chevelure tombait au milieu du dos. La posture hiératique de la jeune femme, les poings sur les hanches, les pieds ancrés dans le sol, en disait long sur son caractère fort, et Donghae pu aussitôt deviner son charisme et sa force d'esprit, sans avoir besoin de voir son visage. Elle participait au duel de regard avec autant d'obstination que son vis à vis. Elle vibrait d'une colère inexpliquée.


_Répond moi, énonça-t-elle d'une voix ferme.


Le jeune homme dans l'escalier pouvait sentir la tension palpable entre les deux adversaire, chacun essayant de faire flancher l'autre, l'une pour obtenir des réponses, l'autre pour la faire renoncer. Donghae se demanda quel était le véritable enjeu de cette bataille, et surtout, ce qui avait pu la déclencher.


Eunhyuk finit pourtant par ouvrir la bouche.


_Il me semble pourtant que tes oreilles fonctionnent correctement, Chaerin, rétorqua-t-il, acide.


Chaerin. C'était donc le nom de la blonde. Cette dernière se tendit à cette réplique, son agacement montait.


_Tu ne nies donc pas ton acte, dit-elle en croisant les bras, sur un ton de reproche.


_Pourquoi nierais-je ? Ce qui est fait est fait, répondit Eunhyuk.


_ EST CE QUE TU TE RENDS COMPTE DE CE QUE TU AS FAIT ?? Explosa à nouveau Chaerin.


_Ça ne sert à rien de crier. Tu vas le réveiller.


_Je crie si je veux ! Tu m'énerve, Eunhyuk ! Tu es égoïste, tu t'en fous des autres ! Est ce que tu as idée de ce qu'il doit ressentir en ce moment?! Nan, tu t'en fous bien de ce qu'il ressent ! Et même si tu t'occupe de lui, si tu le protège, c'est juste histoire de te donner bonne conscience !


La jeune femme vociférait, balançant ces phrases blessantes au visage placide d'Eunhyuk, qui encaissait sans broncher.


_ Ce mec il a rien demandé, continua-t-elle, et du jour au lendemain il se retrouve dans cet enfer, et c'est TA faute ! Il est innocent, il n'a pas mérité d'atterrir ici !


_Toi non plus. Pourtant tu es là, fit calmement remarquer l'homme aux cheveux rouges.


Cette remarque dû toucher la blonde, car elle se tut pendant un long instant. Pendant ce temps, toujours dissimulé dans l'ombre de l'escalier, Donghae était profondément perturbé. Parlaient-ils de lui ? Eunhyuk avait-il fait quelque chose de mal en voulant l'aider ? Ou bien n'était-il pas aussi bien intentionné qu'il le prétendait ? Il ne comprenait rien. Et qui était cette Chaerin ? Il se demandait quelle était sa relation avec Eunhyuk. Ils avaient l'air proches.


_Trouve un moyen de le renvoyer chez lui, reprit la jeune femme après avoir repris contenance. Je refuse qu'il subisse le même sort que moi.


_Tu sais bien que c'est impossible, répondit doucement Eunhyuk, on a déjà tout essayé avec toi.


_Il doit y avoir un moyen. Forcément. Mais il y a encore trop de choses que nous ignorons...


_Fais toi une raison, Chaerin. Nous sommes tous piégés dans le même cauchemar, dit Eunhyuk en s'approchant d'elle.


_Alors pourquoi condamner des innocents en les forçant à le vivre avec nous – ou plutôt avec toi ? Répliqua-t-elle sur un ton de reproche en croisant les bras sur sa poitrine.


Donghae était complètement perdu. Visiblement, c'était bien de lui qu'on parlait. Mais il ne voyait pas où voulait en venir la jeune femme. Eunhyuk l'avait condamné ? À quoi au juste ? Il ne savait pas comment il avait atterri dans ce monde, mais ça n'était sûrement pas la faute de cet homme. Lui même semblait ignorer ce qu'il faisait ici, tout comme Chaerin. Même s'ils en savaient manifestement bien plus que lui.

Soudain, il vit Chaerin avoir un brusque mouvement de recul, comme effrayée. Eunhyuk avait porté une main à son front, les traits crispés sous la douleur. Et Donghae senti brusquement une émotion intense et douloureuse prendre place au creux de sa poitrine. De la colère. Mais pas sa colère ; ce sentiment ne lui appartenait pas. Une colère extérieure, noire et puissante, orageuse, une rage qui voulait tout détruire. Il distingua Chaerin reculer lentement, alors que l'homme aux cheveux rouges révélait son visage, déformé par la colère. Donghae comprit alors que cette colère, mélangée à tant d'autres sentiments négatifs, émanait de cet homme. Il commença à paniquer, sa peur vint se mêler à la fureur d'Eunhyuk, qui enflait de plus en plus. Un cri aigu et douloureux s'échappa de sa gorge. Dans sa confusion, il ne vit pas Chaerin se retourner vers lui, prenant enfin conscience de sa présence. Par pur réflexe de défense il dirigea sa peur grandissante vers Eunhyuk. Celui ci eut un hoquet alors que la vague d'angoisse fondait sur lui. Son visage habituellement inexpressif affichait une expression profondément étonnée. Sa colère s'évanouit aussitôt et se retira de Donghae, laissant ce dernier en nage dans l'escalier obscur, essoufflé et effaré.

Le jeune homme entendit des pas précipités se rapprocher de lui, suivis d'un hoquet de stupeur. La jeune femme blonde se tenait quelques marches au dessous de lui, interdite, et l'observait de ses yeux maquillés de noir. Elle avait un visage étrange, pensa tout de suite Donghae. Un visage aplati et ovale, et son regard lui paru peu franc. Mais le charisme qu'elle dégageait était encore plus palpable maintenant qu'il voyait son visage. Elle se pencha vers lui. Donghae ne réagit pas, trop épuisé par la charge d'émotions qu'il avait dû assumer plus tôt.


_Tu es Donghae, dit-elle à voix basse, n'est ce pas ?


Le jeune danseur acquiesça timidement.


_Ne crains rien, continua Chaerin sur le même ton. As tu entendu notre conversation ?


Donghae hésita, avant de hocher négativement la tête. La blonde le dévisagea un long moment, pendant lequel Donghae espéra très fort que son mensonge passerait inaperçu. Elle semblait sur le point d'ajouter quelque chose lorsque la voix grave d'Eunhyuk résonna dans son dos.


_Écarte toi, Chaerin.


Chaerin sursauta, puis obtempéra. Elle s'écarta lentement afin de laisser passer l'homme aux cheveux rouges, continuant de fixer le malade avachi sur les marches. À son tour, Eunhyuk se pencha sur Donghae. Délicatement, il encercla son visage de ses deux mains froides en scrutant les traits de son malade. Ce dernier sentit sa tête lui tourner un peu lorsqu'il planta son regard dans celui de son protecteur. D'un coup, il ne pu plus détacher ses yeux de l'abîme noir et profond qu'étaient les yeux d'Eunhyuk. Une sensation bizarrement familière, qui lui tira un frisson. Les prunelles d'Eunhyuk semblaient avoir une telle soif d'énergie qu'il était impossible de s'en détourner.


_Qu'est ce que tu fais là ? Demanda Eunhyuk. Tu es encore fiévreux, tu n'aurais jamais dû descendre.


Donghae ne répondit rien, toujours hypnotisé par les trous d'homme de l'homme à la chevelure écarlate. Celui ci contemplait toujours son protégé, replaçant quelques unes de ses mèches brunes et rebelles. Puis, toujours sans que le jeune homme réagisse, il glissa un bras autour de ses épaules et un autre sous ses jambes pour le soulever avec une facilité déconcertante, sous le regard insistant de Chaerin toujours debout derrière eux. Aussitôt, Donghae alla cacher son visage dans le cou d'Eunhyuk en l'entourant de ses bras, gêné par les oeillades de la jeune femme. Eunhyuk se tourna vers elle.


_Il a réussit à t'arrêter, murmura-t-elle, comme se parlant à elle même.


_Tu devrais rentrer, Chaerin, lui dit-il.


Chaerin hésita, mais finit par hocher la tête. Elle jeta un regard inquiet à Donghae, toujours caché contre l'épaule d'Eunhyuk.


_Prends soin de lui, s'adressa-t-elle à l'homme. Ne le laisse pas seul, fais tout ce qui est en ton pouvoir pour qu'il ne sombre pas ici. S'il te plaît.


_Je vais m'occuper de lui, la rassura-t-il. Je te jure qu'il est en sécurité avec moi.


La blonde le dévisagea longuement avant d'acquiescer, pas totalement convaincue.


_Fais attention à toi en rentrant, reprit Eunhyuk d'une voix douce. Dis bonjour de ma part à Kyu et Dara.


_Oui. Toi aussi, fais attention, répondit le jeune femme.


Elle laissa de nouveau son regard s'attarder sur Donghae et se détourna pour descendre les escaliers et traverser la pièce. Donghae entendit une porte claquer.


Eunhyuk pénétra dans la petite chambre et déposa délicatement Donghae sur le lit. Ce dernier se laissa faire, il s'allongea pendant que l'autre rabattait ses couvertures sur son corps et le bordait comme il l'aurait fait pour un enfant. Le jeune homme le regardait faire, détaillant tout son visage, ses gestes précis. Des centaines de questions brûlaient ses lèvres, à propos de la scène qui s'était déroulée plus tôt. Mais les poser reviendrait à avouer qu'il les avait espionnés, même si Eunhyuk le savait sûrement déjà. Puis l'homme aux cheveux rouges se tourna vers lui.


_Tu as écouté notre conversation ? Le questionna-t-il.


_...Oui, répondit Donghae, appréhendant la réaction d'Eunhyuk.


Ce dernier soupira, mais ne dit rien. Il scrutait Donghae.


_Tu m'expliquera ? Demanda timidement le jeune homme.


_Oui, répondit l'autre. Mais pas maintenant, d'accord ? Quand le moment sera venu. Pour l'instant tu dois te reposer.


Sa voix était douce, presque mielleuse. Le jeune danseur opina du chef pour lui montrer son accord. Il commençait à fatiguer et lui aussi aspirait au repos. Il faisait confiance à Eunhyuk.



♠ ♠ ♠



L'homme aux cheveux rouges contemplait d'un œil morne le paysage extérieur. N'importe qui aurait été effrayé devant ce paysage de mort. Pas lui. Ça ne lui faisait plus rien. Une immense lassitude dirigeait sa vie, inexorable. Ce monde froid et immobile avait-il contribué à cet exil sentimental ? Il n'en doutait pas, pas plus que d'y avoir mérité sa place. Plus rien ne l'effrayait, plus rien de l'étonnait. Son âme avait tant subit à son arrivée dans ce monde que seuls son corps et sa raison le rattachaient encore à la vie. Même la solitude n'avait plus de prise sur lui. S'il en avait souffert au départ, maintenant au contraire il la recherchait. Puisqu'il ne souffrait plus... Son corps vivait, son esprit, lui, était comme anesthésié. Il vivait, il était conscient, il raisonnait, mais pour lui ce n'était pas vivre. Le bien-être, la joie, la peur, la tristesse, la stupéfaction, l'amour, l'adrénaline... Aucune émotion, aucune agitation ne parcourait plus son être. Son corps avait des besoins, il savait comment les satisfaire. Son corps agissait à temps pour le garder en vie, sa tête raisonnait pour le faire plus efficacement. Il n'était pas dénué de sensations, mais les émotions, les réactions psychiques qu'elles auraient dû provoquer ne venaient pas. Sa vie, c'était survivre. Insensible, il était. Un automate.

Et parfois, subitement, toute sa frustration, sa violence, remontaient dans un accès de colère magistral. Un foisonnement de sentiments négatifs explosant, se déversant en lui. Dans ces moments seulement, il pouvait ressentir sa peur, sa désolation, son désespoir, sa culpabilité, submergés par une rage et une haine anormales, envers le monde entier et envers lui même. Il perdait la conscience de son être, de sa vie, ne restaient que la douleur et les tourments. Il devenait comme une bête enragée, détruisant tout sur son passage, déversant sa fureur sur son chemin, dans l'espoir de l'apaiser. Dans l'espoir qu'un miracle lui épargne ces souffrances. Car ces crises le rendaient plus fou qu'il ne l'était déjà, il le savait, elles consumaient son âme déjà tuméfiée. Mais il ne pouvait quitter cette vie. Ici, il pouvait jouer un rôle. Mais pas le sien. Ne rien ressentir par soi-même et regarder vivre les autres, tout en dépérissant, telle était sa condamnation. Il ne savait quel état était le plus supportable, de sa démence sanguinaire ou de sa froide apathie.

À ces pensées, Eunhyuk sentit une migraine commencer à se développer sous son crâne, signe d'une nouvelle poussée de folie. Il crispa durement ses poings sur la surface en bois sur laquelle il s'appuyait, luttant de tout son être contre la bête qui hurlait en lui. Il ne pouvait se permettre de craquer maintenant, alors que Donghae sommeillait à l'étage inférieur. Il devait veiller sur lui, le protéger, et non devenir un danger de plus pour lui. Il se concentra sur cette idée, peut être que l'image du jeune homme éloignerait le monstre. Pourquoi l'avait-il recueilli ? Mystère. Encore une fois il avait agi par automatisme. Au moment où il avait posé les yeux sur lui, il avait su qu'il devait le prendre sous son aile. Sa raison et son corps lui avaient dicté de le faire. Ou peut être était-il inconsciemment toujours en mesure de ressentir de la compassion, au souvenir de sa propre arrivée en ce monde ? Cela lui était déjà arrivé auparavant, lorsqu'il lui restait quelques débris d'humanité. Mais il avait la certitude que Donghae l'aiderait, il ne savait pas comment ni dans quel sens, il le sentait. Pour l'instant le garçon était toujours amnésique, comme lui des années plus tôt, mais il recouvrerait ses souvenirs peu à peu, sans subir d'attaque extérieure tant qu'il resterait auprès de lui. Cependant, Eunhyuk appréhendait l'instant où Donghae se souviendrait des circonstances de sa mort.