Partie 2

par Twiney

Les rayons timides du soleil printanier demeuraient présents depuis près de cinq jours déjà. Durant ce temps, Zhou Mi n'avait eu rendez-vous avec Chae Rin qu'une seule fois. Si ses propres activités d'artiste l'empêchaient d'avoir autant de liberté qu'il le souhaitait, la jeune femme, elle, devait également prendre part au métier de fleuriste qu'elle exerçait. S'ils avaient testé l'idée du parc lors de cette seconde rencontre, ils n'avaient presque rien pu en tirer. L'endroit n'inspirait pas le vocaliste, qui pourtant avait mis toute la bonne volonté du monde pour faire plaisir à la brunette. Ce à quoi elle avait rétorqué : « Ce n'est pas à moi qu'il faut faire plaisir, mais à vous de trouver votre bonne condition d'écriture ». Et elle avait raison. Ils étaient donc partis à la recherche d'un nouveau lieu, en vain. Après avoir fait le tour des musées, cafés et autres bibliothèques, Sunshine avait voulu montrer au jeune homme l'endroit où elle travaillait puisque cela se trouvait à quelques pas de l'endroit où ils s'étaient établis. Elle gérait elle-même la direction de la boutique, assistée de temps en temps par sa petite sœur Hye Jin qui lui avait téléphoné l'autre jour chez les Super Junior.

Lorsqu'il eut franchi le pas de la porte sous le son d'un joli tintement de carillon, le Chinois s'était retrouvé assailli par les effluves florales dégagées tout autour de lui. La beauté des lieux lui en avait coupé le souffle, si bien qu'il était longtemps resté en admiration devant le travail de décoration et de composition des bouquets. Ce fut comme s'il avait pénétré à l'intérieur d'un paradis dérobé au regard des gens, un paradis seulement admis aux anges. Il se sentait comme un intrus dans cet endroit magique, mais Chae Rin l'avait tout de suite mis à son aise en lui expliquant quel pouvoir bénéfique les fleurs possédaient sur le commun des mortels. Tandis qu'elle s'était occupée à arranger quelques gerbes par-ci par-là, il s'était assis au comptoir en observant tout ce qui l'entourait. Et c'était à cet instant précis qu'il s'était retrouvé envahi par l'inspiration qu'il avait désespérément cherchée.

La vue de cette jeune femme si pure au milieu des fleurs, illuminée par la lueur du jour tombant, lui avait fait l'effet d'un déclic. Il s'était aussitôt armé d'une feuille et d'un crayon, et avait commencé à rédiger quelques vers. Ce n'était pas du grand art selon lui, mais c'était déjà un début. Chae Rin était venue se poser derrière lui afin de jeter un coup d'oeil sur ces quelques lignes. Elle avait souri. Puis, elle en avait conclu :

« Je crois qu'il serait mieux pour vous de vous installer ici quelques temps pour écrire. »

***

C'était après une intense journée d'entraînement que Zhou Mi aimait le plus rejoindre cette agréable boutique de fleurs. Cela lui permettait de se changer les idées et d'aérer son esprit en délicieuse compagnie. Ce soir-là aux alentours de vingt et une heures trente, alors que la fleuriste avait depuis longtemps baissé les stores de son échoppe, le chanteur réfléchissait aux paroles de sa chanson depuis près de trois heures d'heure déjà. Depuis les deux semaines qu'ils collaboraient, les deux jeunes gens avaient pour ainsi dire pas mal progressé. L'étape du refrain venait d'être franchie avec un franc succès, approuvée à l'unanimité. Ce fut pourquoi Zhou Mi décida de célébrer l'événement en proposant de partager un dîner ensemble, après la fermeture.

« C'est moi qui invite, assura-t-il en posant ses lunettes sur le comptoir pour pouvoir se frotter les yeux.

Puisque c'est si gentiment offert..., accepta Chae Rin sans faire de manières.

Je vous dois bien cela. J'espère seulement qu'il y aura un restaurant qui voudra bien nous ouvrir ses portes à une heure aussi tardive...

Ma grande sœur en tient un pas très loin, avec mon beau-frère. Nous n'avons qu'à leur passer un coup de fil, et je suis certaine qu'il n'y aura pas de problème. Ce sont les parents de mes nièces dont je vous ai parlé l'autre jour. »

Sans même attendre de réponse, la parolière composa le numéro sur son téléphone. Après quelques secondes de silence ponctué par les tonalités d'attente, quelqu'un décrocha à l'autre bout du fil.

« Cho Hee ?... Oui, c'est moi ! Est-ce que ta maman ou ton papa sont disponibles ?... Merci. … Mee Yon ? C'est Chae Rin, désolée de te déranger... Est-ce que tu sers encore ?... Oui, j'aimerais venir avec un ami, si ça ne t'embête pas. »

Zhou Mi percuta au mot « ami », interrompant son écriture et relevant la tête presque instantanément. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire benêt mais heureux. Jusque là, ils n'avaient jamais employé le qualificatif d' « ami » pour se désigner mutuellement, se restreignant à des attributs tels que « connaissance » ou « quelqu'un ». Il était donc normal qu'un tel renversement de situation puisse l'égayer en cette soirée signant la fin d'une journée éprouvante.

Après quelques autres paroles échangées avec sa grande sœur, la fleuriste raccrocha son portable et prévint le chanteur qu'ils allaient devoir faire vite s'ils voulaient avoir de quoi manger pour le repas. Ils interrompirent donc leur écriture et enfilèrent leurs manteaux avant de sortir dans la fraîcheur du soir déjà bien entamé. La rue était déserte de tout passants, et le silence était brisé par la seule résonance de leurs pas sur les dalles du trottoir. Plongé dans ses pensées, le Chinois ne disait mot tandis que la jeune femme les guidait tous deux à travers les ruelles. Ils bifurquèrent à de nombreuses reprises avant de s'engager sur une ligne droite pour enfin arriver devant un petit établissement modeste totalement désert au vu de l'heure tardive. Ils poussèrent la porte d'entrée et pénétrèrent à l'intérieur, où ils furent accueillis par une femme un peu plus âgée que Chae Rin, et qui lui ressemblait fortement.

« Chae Rin ! S'exclama-t-elle dans un sourire. Il faudra que tu arrêtes de prendre la mauvaise habitude de venir à l'heure de la fermeture !

Désolée unnie. On n'a pas vu le temps passer. Mais laissez-moi faire les présentations : Zhou Mi, voici ma grande sœur Mee Yon. Et Mee Yon, tu dois sûrement savoir qui est Zhou Mi.

Et comment ! Rit la plus mûre en les invitant à s'installer à une table. Le poster de ma fille est sous mes yeux en chair et en os ! Comment ne pas le reconnaître ?

Tu as prévenu les filles ?

Oui, mais je leur ai dit de ne pas vous importuner et de rester dans la cuisine avec leur père.

Elles ne dérangeront pas, assura le vocaliste en s'asseyant en face de Chae Rin.

Vous ne savez pas de quoi elles sont capables. Il vaudrait mieux que vous mangiez tranquillement, vous devez être épuisé. »

Ils commandèrent donc les plats qui leur donnaient envie puis patientèrent en discutant des paroles qu'ils avaient récemment écrites. Carnet et stylo à la main, ils réfléchirent en griffonnant quelques suggestions.

« Plutôt que « Ressassant mon passé sans cesse », je mettrai « Ressassant mon passé comme j'ai négligé mon devenir », indiqua-t-elle du bout de son doigt. Ca siffle moins aux oreilles, et ça colle mieux à la mélodie que vous avez composée. C'est beaucoup plus fluide.

En effet... Est-ce que je laisse le « Négligé mon devenir » qu'on avait écrit ?

C'est une bonne rime pour « Souvenirs ». Et j'aime beaucoup ces deux vers : « Je me suis longtemps fondu dans l'ombre de mes souvenirs, ressassant mon passé comme j'ai négligé mon devenir ».

Je crois que jamais je n'aurais été capable de rédiger de telles paroles sans votre aide..., reconnut-il en relisant le début de la chanson. Je ne suis même pas certain d'en être l'auteur.

Et pourtant, c'est bien le cas, le rassura la brunette en lui servant un verre d'eau.

Il n'empêche que si vous n'étiez pas là pour rattraper mes erreurs, on aurait gardé l'horrible « Ressassant sans cesse mon passé et négligeant mon devenir » ! Vous avez le don pour transformer de simples phrases en vers emplis de magie et de poésie. Je vous envie...

Vous êtes capable d'exercer cette « magie » par vous-même, croyez-moi. Ce n'est pas moi qui ai écrit ce couplet que je trouve absolument sublime : « J'ai longtemps cru que mes rêves n'étaient pas faits pour être vécus, que mes espoirs ne serviraient à rien une fois que je serai vaincu. Aujourd'hui je me relève sous ton sourire. Plus jamais je ne laisserai le doute m'envahir ».

Seulement c'est grâce à vous que j'ai pu écrire cela.

Êtes-vous toujours aussi négatif et dur envers vous-même ?

Non, je...

Zhou Mi écoutez-moi, l'interrompit fermement Chae Rin en posant sa main sur la sienne. Vous avez un talent indiscutable, c'est certain ! Croyez-moi quand je vous dis quelque chose, s'il vous plait. Sinon, je vous garantis que j'arrête de collaborer avec vous.

Vous n'oseriez pas ! S'indigna le chanteur en faisant mine d'être offusqué.

Bien sûr que si, et pour vous le prouver je vous demande de partir sur le champ. »

Elle se leva alors et le tira par les poignets pour l'inciter à se relever. Percevant le sourire taquin qui filtrait au coin de ses lèvres, le Chinois comprit alors que tout ceci n'était qu'un jeu. Il ramena ses bras vers lui, emportant la jeune femme dans son élan qui se retrouva assise sur ses genoux, riant aux éclats.

« Vous n'oseriez pas, répéta-t-il dans un souffle alors que ses yeux se plongeaient dans ceux de la demoiselle, intensément envoûtants.

Je sais que vous avez besoin de moi » plaisanta-t-elle en posant d'un geste naturel sa main sur la joue du chanteur.

Ce contact entre eux fit augmenter d'un cran la vague de chaleur qui envahissait les pommettes de Zhou Mi. Il détourna le regard sous le sourire ensorcelant qu'elle lui adressait, et remarqua par la suite que deux petites filles cachées derrière l'angle d'un mur les observaient d'un œil à la fois timide et chapardeur. Il les désigna alors du doigt et avertit Chae Rin de leur présence.

« Cho Hee, So Youn ! S'écria la brune en se relevant précipitamment. Votre mère vous a dit de ne pas venir nous... Déranger Zhou Mi.

Vous déranger, imo ? Souligna la plus grande des deux d'un ton railleur.

Tu m'as très bien comprise, jeune fille.

Mais imo..., implora l'autre fillette d'une moue attristée en s'agrippant à la manche de sa tante.

So Youn, ma puce, qu'est-ce que tu veux ? »

Les yeux de la petite se posèrent avec insistance sur le grand Asiatique avant de fixer le sol. Il était évident que So Youn était celle des deux qui adorait Zhou Mi, et qu'elle ne voulait pas rester dans l'ombre alors qu'elle avait là l'occasion de faire connaissance avec son idole.

« Je crois qu'elle veut un autographe, devina le vocaliste dans un sourire amusé.

Et une photo aussi ! S'exclama-t-elle, le visage radieux.

Tout ce que tu voudras ! J'aime rencontrer mes fans, surtout quand ils sont aussi adorables.

Vous n'êtes vraiment pas obligés..., chuchota la fleuriste en se tournant vers lui, mal à l'aise.

Ca me fait plaisir, vraiment. Je vous dois au moins ça pour tout ce que vous avez fait pour moi jusque là.

Votre bonté vous perdra, croyez-moi. Si vous connaissiez mieux cette terreur, vous n'auriez pas envie de céder à ses caprices.

Imo ! Protesta So Youn en gonflant les joues. Ne l'écoute pas, oppa ! Elle est juste jalouse, c'est tout.

Dis donc, toi ! D'où te permets-tu de l'appeler oppa et d'insinuer que je suis jalouse d'une petite chipie comme toi ? »

La fillette éclata de rire, bientôt imitée par sa sœur. Leur réaction amusa le Chinois qui cacha son allégresse derrière le dos de sa main, sous l'oeil faussement menaçant de Chae Rin. Il lui adressa un regard pétillant d'espièglerie, qu'elle lui rendit empreint de douceur et de tendresse.

« Est-ce que Zhou Mi va devenir notre oncle ? Interrogea innocemment Cho Hee tandis que sa sœur faisait signer la photo qu'ils venaient de prendre avec un Polaroïd.

Les filles, si c'est pour me poser de telles questions vous feriez mieux de retourner dans la cuisine !

De toute façon, vous allez laisser ces jeunes gens dîner en paix, intervint leur mère d'un air autoritaire, en amenant les plats commandés. Vous avez eu ce que vous vouliez, maintenant il est temps de laisser les grands parler entre eux !

Merci Mee Yon, la gratifia la parolière d'un air soulagé alors que ses deux nièces s'éclipsaient. Pour le repas, je veux dire.

« Pour le repas », bien sûr..., la lutina la plus âgée. J'espère qu'elle sera à votre goût ! Je parle de la viande, bien entendu. »

Puis elle s'en alla à son tour, le regard lourd en sous-entendus, claquant la porte de la cuisine derrière elle. Le silence retomba bien vite sur la petite salle, entrecoupé par les grincements des baguettes dérapant de temps en temps sur les assiettes en porcelaine. Après quelques minutes durant lesquelles ils savourèrent chacun un instant de répit ainsi que les délicieux mets du mari de Mee Yon, le Super Junior-M releva la tête et proposa pensivement :

« Que pensez-vous de « J'avais perdu la foi et Dieu m'a condamné. J'avais perdu ma muse et tu m'as inspiré. » ?

La rime est bonne, et les vers sont très fluides, approuva la jeune femme d'un hochement de tête. J'aime beaucoup, mais ne serait-ce pas un peu trop personnel ?

Il n'y a que vous et moi pour en juger. Et les Super Junior. Personne d'autre ne connait l'histoire qui se cache derrière ces paroles... Et puis, comme le groupe entier chantera cela ne se reportera pas sur moi. Sans oublier que je ne fais partie que des M, donc mon rôle prendra fin au dernier vers de cette chanson...

Vous ne chanterez pas ? Releva-t-elle en fronçant les sourcils d'un air perplexe.

Non, malheureusement... Sinon nous la traduirions en chinois pour l'adapter à notre public.

Vous êtes donc en train de me dire que vous écrivez une chanson que vous n'interprèterez pas ? Pourquoi ne vous laissent-ils pas le privilège de vous l'approprier ? Les Super Junior n'avaient qu'à se trouver un autre parolier, ou écrire eux-mêmes !

Chae Rin, ne vous énervez pas..., l'implora-t-il en soupirant. C'a déjà été le cas avec Kangta, un artiste du même label.

La différence est que vous n'êtes pas en duo avec Kangta. Mais avec les Super Junior, vous êtes un même groupe ! Je ne comprends pas.

Pour tout vous dire, si je chantais avec eux cela impliquerait qu'il ne faudrait pas laisser Henry de côté non plus. Ce n'est pas ce qui me dérange, bien sûr que non, mais ce serait plutôt les fans que cela dérangerait.

S'ils sont fans, en quoi cela les dérangerait-il ?

Ce ne sont pas nos fans, précisa-t-il justement. Un bon nombre n'accepte pas qu'Henry et moi fassions partie des Super Junior. C'est tout juste s'ils tolèrent notre présence dans la sous-unité M...

A cause de ça vous êtes contraint à rester dans l'ombre de vos amis ? Déplora la fleuriste, tristement. C'est un avenir bien consternant... Ne voulez-vous pas briller par vous-même sans être éclairé par la lueur de leurs étoiles ? N'en avez-vous pas assez de n'être qu'un fantôme derrière leur matérialité ?

Vos mots ont toujours cette pointe de magie en eux..., remarqua Zhou Mi dans un petit sourire. Même si j'interprétais cette chanson, je serais toujours ce « fantôme » qui se cache derrière votre matérialité.

Nous y revoilà, s'exaspéra la brunette en levant les yeux aux ciel. Dois-je vous remémorer lequel d'entre nous a formulé il n'y a pas moins de cinq minutes : « J'avais perdu la foi et Dieu m'a condamné. J'avais perdu ma muse et tu m'as inspiré. » ? Vous êtes borné ! »

L'agacement de Chae Rin élargit le ris du Chinois malgré lui. Il était vrai qu'il doutait de ses propres talents, mais avec elle à ses côtés il ne savait plus si les mots qu'il suggérait étaient les siens ou s'ils lui étaient insufflés. Il n'avait pas le sentiment d'être l'auteur d'une telle poésie, au contraire il lui semblait que la moindre phrase qu'il pourrait proposer ne serait que plagiat.

« Tout de même..., poursuivit-elle en croisant les bras d'un air résolu. Quand allez-vous enfin vous convaincre que vous êtes capable d'accomplir de grandes choses ? Vous me désespérez !

Vous êtes charmante quand vous vous emportez, crut-il bon d'esquisser avec une pointe de malice.

Cessez d'être narquois et de dévier la conversation, cela ne fonctionnera pas avec moi. En fin de compte, vous devriez plutôt aller consulter un psy pour remonter votre estime.

Vous êtes sévère !

Pas plus que vous ne l'êtes envers vous-même. Que faut-il que je fasse pour que vous compreniez ? Dois-je vous laisser tomber ici et maintenant pour que vous vous débrouilliez tout seul ?

Non ! S'exclama Zhou Mi, pris au dépourvu. Non, je vous en prie, non...

Dans ce cas, promettez-moi de ne plus jamais refaire un tel cinéma.

Je...

Promettez-le moi ! S'imposa Chae Rin tapant la main d'un petit coup sur le bord de la table, ce qui fit rire le chanteur.

J'allais vous le promettre avant que vous ne m'interrompiez ! Fit-il remarquer avec un sourire attendri. C'est promis, je ne m'apitoierai plus sur mon sort alors que j'ai la chance de vous avoir.

Vous êtes adorable. Du moins, quand vous y mettez de la bonne volonté. »

Ce fut cet instant que choisit Mee Yon pour faire son apparition, venant débarrasser les assiettes vides des deux seuls clients de son restaurant. Elle leur apporta par la suite la carte des desserts et repartit le temps qu'ils établissent leur choix. Sa petite sœur en profita pour recommander au Chinois le met qu'elle préférait le plus, et tous deux se lancèrent dans une nouvelle discussion très animée. Ils ne s'accordèrent pas sur énormément de sujets, sauf en ce qui concernait les paroles de leur chanson et le fait que le nougat glacé soit vraiment excellent comme l'avait prédit la Coréenne.

S'ils avaient amélioré quelques petites incohérences dans la formulation des phrases, ils n'avaient en contrepartie pas créé d'autres vers dans l'objectif de progresser dans leur rédaction. A vrai dire, ce n'était pas non plus comme s'ils n'avaient rien produit depuis le temps qu'ils collaboraient ensemble : ils ne comptaient pas moins de trois couplets en plus du refrain et des deux lignes proposées un peu plus tôt par le Chinois. En les relisant, ce dernier s'étonna d'en être l'auteur mais s'abstint d'en informer la jeune femme. Il savait parfaitement à quel point son manque de confiance avait le don de la mettre hors d'elle, et même s'il s'amusait de la voir réagir de la sorte il ne voulait pas tout envoyer en l'air à cause de la plainte de trop.

Ils n'interrompirent leur travail seulement lorsque Mee Yon et son mari, leurs filles endormies dans leurs bras, leur annoncèrent qu'il était temps pour eux de fermer leurs portes. Zhou Mi s'excusa d'avoir monopolisé leur salle et de les avoir obligé à débaucher plus tard que prévu. Mais ils lui assurèrent qu'il n'y avait aucun problème à cela, et refusèrent même l'argent qu'il leur offrait naturellement pour payer son repas et celui de Chae Rin.

« Je ne fais jamais payer ma sœur, même si elle en abuse un peu. Et pour une fois qu'elle invite un homme charmant, je m'en voudrais qu'il règle la note ! De plus, vous avez été très attentionné envers nos petites filles alors que rien ne vous y contraignait.

Vos filles sont très mignonnes, j'aurais été vraiment odieux de leur refuser un autographe ! Si je pouvais faire plus que ça pour elle ou pour vous, croyez que je le ferai.

Pourquoi tant de bons sentiments envers nous ? L'interrogea doucement la fleuriste en enfilant son manteau.

Vous m'avez tendu la main alors que rien ne vous y obligeait. Vous m'avez sorti d'une terrible impasse, et je vous en suis grandement reconnaissant.

Je ne vous force pas non plus à jouer les chevaliers servants et dévoués ! Rit-elle, amusée. Nous ne sommes pas liés par un contrat stipulant que vous me devez fidélité et reconnaissance jusqu'à la fin de vos jours ! »

Déstabilisé par les propos francs et forts taquins de la brune, Zhou Mi manqua de fondre sous la gêne échauffant ses joues empourprées. Il avait quelque peu mal pris cette pique mais s'efforçait de n'en laisser rien paraître. Pourtant, Chae Rin n'avait pas manqué d'apercevoir son léger pincement de lèvres amer et s'empressa de l'apaiser en s'agrippant gentiment à son bras.

« Vous êtes susceptible, chuchota-t-elle malicieusement sans se dépourvoir de son doux sourire.

Et vous, vous êtes plus espiègle que je ne le pensais ! Se plaignit le Chinois en faisant la moue.

J'en suis désolée...

Vous n'en avez pas vraiment l'air ! Constata-t-il en sortant du restaurant, suivi de toute la petite famille.

Mais je suis tout à fait sincère ! Je m'excuse si j'ai exagéré.

Je suppose qu'il s'agit là d'une facette de votre personnalité que je ne connais pas encore... Avec le temps je m'y habituerai sûrement !

Question ironie, vous n'êtes pas mal non plus, nota la plus âgée des deux sœurs tandis que son mari verrouillait les portes. Chae Rin, on te raccompagne ? Tu m'as l'air un peu pâle.

Pourquoi pas, accepta-t-elle en haussant les épaules nonchalamment. Mais pour...

Je rentrerai en taxi, la tranquillisa Zhou Mi en voyant qu'elle s'était tournée vers lui d'un air soucieux.

Nous n'avons que cinq places dans notre voiture, s'excusa le père des fillettes.

Vous prendriez bien trop de place avec vos grandes jambes, de toute évidence. (Zhou Mi, en signe de mécontentement, tira sur son bras auquel était toujours accrochée Chae Rin.) Je plaisante. J'y pense Mee Yonnie ! Si vous faites un troisième enfant avec Kyung Hong je n'aurais plus de place dans votre véhicule. Je serais obligée de rentrer chez moi à pied ?

Neuf ans après notre petite dernière, j'aurais du mal à replonger dans l'univers des couches culottes. Mais toi Chae Rin, il serait peut-être temps que tu t'y mettes, à vingt six ans !

Arrête unnie, tu sais bien que...

Bien sûr. Je te charrais, moi aussi !

Ce n'était pas très drôle sur un sujet aussi délicat, bouda-t-elle en se rattachant au bras du chanteur.

Tu m'as l'air d'avoir encore assez d'énergie finalement, tu pourrais peut-être rentrer à pied.

Je peux vous escorter si vous le souhaitez, se proposa Zhou Mi avant que la brune ne réplique quoi que ce soit.

Puisque ma sœur m'abandonne lâchement..., soupira la fleuriste. A plus tard, Mee Yon, Kyung Hong. Merci pour ce soir.

Faites attention en rentrant ! »

Ils se séparèrent sur un signe de la main, allant chacun dans des directions opposées. La fraîcheur apportée par la légère brise qui soufflait en cette nuit bien entamée fit frissonner la jeune femme, qui se rapprocha un peu plus du Chinois. Son bras toujours prisonnier, il n'osait faire de gestes brusques qui risqueraient de rompre ce contact agréable. Tous deux avaient l'air d'un joli couple profitant d'une virée romantique au clair de lune, et ne semblaient pas s'en incommoder. Seul le bruit de leurs pas résonnait dans la pénombre, accompagné de quelques miaulements félins au coin des rues. Le vrombissement des rares voitures qui roulaient à cette heure tardive se joignit à leur ambiance lorsqu'ils abordèrent une avenue importante. Quelques taxis, parfois déjà occupés, passaient près d'eux, mais ils ne se sentaient pas l'envie d'en arrêter un pour mettre fin à cette soirée. S'ils ne réfléchissaient plus aux paroles de leur chanson, Zhou Mi en fredonnait déjà celles qu'ils avaient écrites et approuvées, sur l'air qu'il avait composé en compagnie d'Henry. Sa voix parvenait plaisamment aux oreilles de la parolière, qui resserra un peu plus son étreinte et posa sa tête sur l'épaule du chanteur.

Ils rencontrèrent un banc sur leur trajet et décidèrent de s'y établir quelques instants, observant pensivement l'activité nocturne des ruelles et des bars, des trottoirs et des routes. Le grand Asiatique à l'allure de mannequin passa son bras autour de la taille de Chae Rin et l'étreignit délicatement, rapprochant leurs deux corps. La petite malicieuse enfouit son visage dans le cou découvert de Zhou Mi, et clôt les paupières, ses longs cils frôlant son épiderme dans un fin et délicieux effleurement. Une exquise odeur d'agrumes émanait des cheveux lisses et soyeux de la demoiselle, si bien qu'il céda à la tentation d'emmêler les mèches entre ses doigts, caressant tendrement sa chevelure d'ébène.

Durant ces deux dernières semaines, il avait longtemps fantasmé de tels rapports en songeant que cela ne se produirait qu'en rêve, si bien qu'il eut du mal à réaliser ces quelques secondes. Secondes qui s'allongèrent bien rapidement en minutes délectables et ô combien agréables.

« Je m'endormais le soir en pensant que demain serait semblable aux jours déchus... » se rappela-t-il des paroles qu'il avait écrites, fermant les yeux à son tour, profitant du moment présent.

La musique qui lui vint instinctivement en mémoire fut The Whisper of West Wind. Il se sentait simplement d'humeur apaisée au delà du possible, comme si une aura transcendante planait autour de lui. Les bruits qui l'entouraient ne devinrent plus que des murmures. Seule la respiration tranquille de celle qu'il désignait comme sa muse était audible à ses tympans. Il n'entendait et ne voulait entendre que ça, en plus des battements de son cœur. Son cœur à elle. Il se concentra en tâchant d'imaginer et de percevoir au mieux ce qu'elle pouvait ressentir. Hormis son souffle calme, rien d'autre ne lui était dévoilé. Il la rapprocha alors un peu plus contre lui, ce à quoi elle répondit en passant son bras en travers du ventre de Zhou Mi.

Ce fut à cet instant qu'il les discerna. Les heurts de son organe. Réguliers, quoi qu'un peu rapides, ils tambourinaient distinctement contre la poitrine de la jeune femme. De plus en plus vite. Puis en ralentissant, avant d'accélérer de nouveau. Après quoi Chae Rin se releva soudainement, portant sa main à son cœur, courbée de douleur. Son visage caché derrière le rideau sombre que formait sa chevelure affichait sans nul doute une grimace traduisant son élancement. Inquiet, le Chinois demanda :

« Qu'y a-t-il ? Vous avez mal quelque part ?

Des palpitations..., expliqua-t-elle, l'haleine courte. Ca va passer, cela m'arrive de temps en temps.

Nous devrions peut-être rentrer » suggéra-t-il en se relevant avant de l'aider à faire de même.

La difficulté dont elle fit preuve pour imiter ses gestes incita le chanteur à la soutenir dans son avancée. Il interpela par la suite un taxi vide qui passait par là et l'assista dans son installation à bord. Elle lui murmura l'adresse de son domicile qu'il retransmit au chauffeur, puis le véhicule redémarra. La circulation était fluide grâce aux voies dégagées au vu de l'heure, ce qui leur permit d'arriver rapidement à l'endroit indiqué. Durant le trajet, la fleuriste avait recouvré une part de ses moyens. Elle parvenait à se tenir droite de nouveau sans avoir besoin d'assistance. Mais elle n'en demeurait pas moins pâle, au contraire.

« Vous avez dû attraper froid tout à l'heure, l'informa l'artiste en descendant de la voiture après avoir payé le conducteur. Ou alors votre beau frère n'a pas cuisiné d'aliments frais, dans ce cas je devrais aussi m'inquiéter pour ma santé !

Kyung Hong serait ravi de vous entendre dire ça ! Plaisanta-t-elle en dépit de la situation. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, auquel cas j'aurais des maux de ventre.

Cela venait de votre cœur, n'est-ce pas ?

Oui, j'y ai droit de temps en temps quand je me surmène un peu trop. »

Elle fouilla dans son sac sans donner plus d'explications, puis retrouva ses clés qu'elle inséra avec peine à cause de l'obscurité dans la serrure de sa porte d'entrée. Elle invita ensuite le jeune homme à la précéder puis referma derrière elle avant de chercher à tâtons l'interrupteur. La lumière se fit sur un modeste appartement soigneusement rangé, bien propre.

« Je suis désolée de vous accueillir chez moi dans ces conditions...

Ce n'est rien, voyons. Vous feriez mieux de vous reposer maintenant. Je veillerai sur vous cette nuit, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

C'est donc pour cela que vous avez renvoyé le taxi ! Comprit l'angélique colombe en tournant vers lui un regard narquois. Le problème est que mis à part un canapé inconfortable, je n'ai rien pour que vous puissiez dormir convenablement...

Je ne dormirai bien qu'en sachant que vous passerez une bonne nuit de sommeil, et que tout ira bien pour vous.

Vous êtes indubitablement borné...

Qu'aurait fait votre sœur dans cette situation ? S'enquit-il en s'asseyant sur le canapé qu'elle avait désigné.

Elle aurait probablement appelé un médecin. Mais je vous arrête tout de suite : ce n'est même pas la peine d'y penser. Je vais bien, il n'y a pas de raison de se faire du souci. »

Débarrassée de son manteau, elle s'installa à ses côtés en lui offrant un sourire qui se voulait rassurant. Cependant, Zhou Mi n'y crut pas une seconde. Il lui adressa un regard emprunt d'inquiétude, ce à quoi elle répondit en déposant un baiser tendre sur sa joue. Sa main caressa ses cheveux courts avec douceur, tremblant sous l'émoi qu'elle lui témoignait comme si elle n'osait pas entièrement s'y adonner. Tournant finement la tête, il ne s'attendit pas à ce que Chae Rin se trouve aussi proche de lui. Et leurs lèvres se rencontrèrent sans prévenir, surprises, intimidées. Mais ni l'un ni l'autre n'envisagea de s'éloigner, pas plus que de rompre cette approche inattendue. Puis tout bascula lorsque l'un d'eux – ils ne se souvinrent plus de qui en réalité – attira l'autre vers lui pour approfondir un baiser aux premiers abords hésitant, auquel ils prirent goût vivement au point de se laisser emporter par les sentiments qui les tenaillaient. Etroitement enlacés, l'effervescence de leurs sens s'accrut sous leurs caresses mutuelles, et leurs soupirs évincèrent le silence de ces murs.

Ils ne sauraient dire par quel enchantement leurs corps s'étaient enjôlés de la sorte, ni même comment ils s'étaient aussi vite retrouvés dans ce lit alors que rien ne semblait les en prédisposer. Succinctement troublés par leur nudité apparente, ils apprivoisèrent l'obscurité ainsi que leur anxiété, entrant dans une valse d'émotions intenses dont ils n'avaient pas pressenti les premières notes.

Le Chinois était déconcerté par la tournure qu'avaient pris les choses. Mais il connaissait le désir qui le tourmentait. Et s'il avait longtemps ignoré ses appels, il ne pouvait plus se refuser à y répondre. Son inclination tendit à franchir les limites du raisonnable professionnel qu'il s'était fixées, si bien qu'il ne perdit pas un instant de plus et céda à l'envie de s'insinuer au plus profond de cette femme si attrayante à ses yeux. Les délicieuses sensations que lui prodiguaient les caresses de leurs plaisirs l'allaient rendre fou, lui qui sentait l'ivresse s'emparer de sa conscience. Les doigts de la brune frôlaient exquisément son dos qui se cambrait sous leur toucher divin, lui soutirant des soupirs qu'il ne put réprimer. Il accentua alors son rythme sous la stimulation des gémissements incitateurs qui filtraient par delà les lèvres de sa muse. Ces mêmes lèvres entrouvertes réclamaient leurs semblables, aussitôt exaucées, expirant de douces plaintes. Zhou Mi mendiait l'entrelacement de leurs langues, qu'il parvint à remporter après moult supplications en dépit des maintes malices de Chae Rin.

Il sentait la fièvre et l'exaltation le dominer comme il prenait possession de son ange, intensifiant ses impulsions dans une cadence dont il ne s'était pas imaginé capable. Longtemps il avait oublié les sensations que cela procurait, et il se demanda même s'il les avait déjà ressenties à un tel degré. Elle était si belle, et lui était si fou. Fou d'ardeur pour elle, ce rayon de soleil qui avait embrasé son cœur et ravivé sa passion éteinte. Il se sentait presque coupable de s'adonner à de tels marivaudages qu'il eut l'impression de commettre un péché. Mais pouvait-il renoncer à l'aimer ? Il ne le voulait pas. Tant pis si ses actes étaient considérés comme des fautes, il vivrait donc dans l'interdit.

« Zhou Mi... » l'appelait-elle dans un murmure, les paupières closes, encline à éprouver les dernières émotions après un long quart d'heure de communion.

Cette supplique l'affranchit de toute la tension qui étreignait son érotisme. Un ultime brasier saisit son corps, l'obligeant à faiblir lorsque son essence fut pleinement exsudée. Le souffle court, perlant sous l'effort fourni, il s'était allongé aux côtés de la parolière dont les joues encore teintées d'écarlate en disaient long sur son ressenti, et dont les pommettes étaient rehaussées sous le sourire qui ornait son visage poupin. Ils se contemplèrent un instant, comme s'ils n'osaient pas s'étreindre à nouveau. Puis les doigts de Chae Rin frôlèrent la peau du Chinois, retraçant les courbes de sa silhouette, occasionnant des tressaillements à leur passage. Zhou Mi l'attira doucement à lui, l'enlaçant fermement comme s'il ne voulait plus jamais la lâcher, comme si à présent elle risquait de lui échapper, de s'envoler loin de lui.

« Tu vois que tout va bien, lui rappela-t-elle dans un chuchotement. Je ne peux pas être plus vivante. »