Partie 1

par Twiney

Froissement de papier. Panier raté. Raclement de chaise sur le sol. Bruits de pas étouffés par la moquette. Brouillon remis à sa place. Dans la corbeille. Bon à rien. Retour à la case départ. Plume grattant les fibres d’une feuille vierge. Ratures. Froissement de papier. Panier réussi.

Ce scénario pouvait se répéter infiniment si la fatigue n’interférait pas dans les comportements humains. Ou bien l’agacement. Ou l’abandon. Pour des choses futiles, ce dernier fait peut intervenir maintes fois, sans lassitude. Mais lorsque l’importance est bien plus grande, peu importe le désespoir et l’envie de tout plaquer qui peuvent survenir : l’acharnement et la détermination, si la volonté est de fer, peuvent mener les hommes bien plus loin que ce qu’ils espèrent. Il suffit pour cela d’y croire.

Ce jeune homme qui voyait sa motivation disparaître au fil des secondes ne s’imaginait pas un instant encore qu’il serait capable de tout pour voir se réaliser ce qui lui tenait à cœur. Car, d’un premier élan qui le poussait à tout envoyer en l’air, il ne se doutait pas qu’une rencontre bouleverserait le cours de son existence déjà hors du commun.

Une énième boulette de papier vola d’un bout à l’autre du bureau. Peu importait le nombre de missiles loupant la poubelle, seule comptait la quantité d’écrits loupés qui s’accumulaient tout autour du vide-ordures. Voilà ce qui désespérait ce poète privé de sa muse : le manque d’inspiration. Avait-elle seulement déjà existé, cette muse ? À en croire le succès de certaines de ses compositions, la tentation de répondre « oui » serait forte. Mais dans ce cas, comment expliquer l’absence d’illumination qui envahissait son être tout entier, au point de juger pitoyables les produits de son imagination qu’il retranscrivait, armé de sa plume ? Il n’y avait plus rien à faire : l’abandon avait gagné sur sa persévérance. Trop d’heures passées devant ces feuilles désespérément blanches l’allaient rendre fou. Et la pluie qui s’abattait lugubrement sur les carreaux achevait le tableau sombre de cette âme éperdue, à la recherche d’une étincelle de virtuosité.

De délicats coups toquèrent à la porte, sortant le délaissé de sa rêverie. Une tête apparut dans l’ouverture, laissant entrer un jeune homme de corpulence assez chétive mais dont le visage avait gardé quelques traces de l’enfance. Dégageant furtivement les quelques mèches brunes qui retombaient sur son front à lui en cacher la vue, il annonça d’une voix fluette :

« Zhou Mi-hyung ? Le repas est servi.

J’arrive, Ryeo Wook » avertit alors le dénommé Zhou Mi en se levant de sa chaise pour renoncer aux esquisses inachevées de son imagination éteinte.    

Il emboîta le pas à son cadet, l’humeur sérieusement entamée par sa propre incapacité à fournir un travail convenable. Ses enjambées le conduisirent jusqu’à la salle à manger où étaient déjà attablés une dizaine d’autres garçons bavardant joyeusement en dépit du temps maussade. Et malgré cette ambiance bon enfant, le Chinois n’arrivait pas à recouvrer un semblant de sourire, trop préoccupé par ses échecs précédents.

« Il y a un problème ? questionna le leader en remarquant son attitude renfrognée. Tu parais songeur depuis le début du repas.

J’ai du mal à amorcer les paroles de cette chanson qui doit figurer sur le prochain album des Super Junior… J’ai beau me torturer l’esprit, il n’y a rien qui me vient.

Tu n’es simplement pas en bonnes conditions, expliqua Si Won qui était assis à sa droite. Il est rare que quelqu’un parvienne à coucher sur papier une musique entière à la demande de quelqu’un d’autre.

Il te suffit juste de trouver ta source d’inspiration, ajouta Dong Hae avant d’avaler une fourchette de riz. Va prendre l’air et observe les gens autour de toi dans la rue ou dans le parc, dans un café ou dans un restaurant.

Si tu veux, on n’aura qu’à aller ensemble au salon de thé cet après-midi, proposa Henry en haussant les épaules.

Je ne pense pas que ça résolve quoique ce soit…

Tu n’en sais rien : peut-être que tu seras assailli d’une illumination soudaine.

Ça ne coûte rien d’essayer. » approuva Lee Teuk en hochant la tête d’un air approbateur

Le déjeuner se termina sur cette note encourageante de ses camarades et amis. Heureusement qu’il pouvait compter sur eux lors des coups de blues, mais son abattement semblait cette fois-ci tellement fort que l’idée de s’aventurer en dehors de leur appartement à la recherche d’une émanation spontanée et inattendue lui fit esquisser un rictus acerbe. Comment la pluie pourrait-elle combler son manque d’intuition ? Qu’elle soit contemplée depuis la banquette d’un café ou bien depuis le canapé de leur résidence ne changerait strictement rien.

Pourtant, Zhou Mi se surprit à se laisser convaincre de sortir par ce temps morose. Entraîné par l’enthousiasme du jeune violoniste qui se faisait un plaisir de vouloir l’aider, il n’eut guère d’autre choix que de céder à ses caprices. Quoi qu'après tout, ce fût pour lui qu’il faisait ça. Alors autant faire montre de reconnaissance à son égard et profiter de l’occasion pour retrouver ce qui était perdu. Camouflés par de longs imperméables qui permirent de garder secrète leur identité d’artistes, les deux Chinois se réfugièrent dans le bar le plus proche, qui s’avéra être un endroit tout à fait charmant et propice à l’écriture d’une chanson. Dans le style des cafés américains où se posaient souvent les héros de films pour réfléchir, le salon de thé regorgeait de personnalités différentes et de situations diverses.

« Pourquoi ne pas écrire à propos de la solitude de gens comme cet homme, seul au comptoir ? suggéra Henry après s’être installé et avoir commandé deux boissons chaudes pour lui et son compère.

Parler de l’ennui d’un pauvre individu un jour de pluie ? maugréa l’autre en grimaçant.

Le « pauvre individu » comme tu dis pourrait s’agir de toi.

Je sais bien que je fais peine à voir depuis quelques jours, mais ce manque d’idées commence à me tuer !

On a bien fait de venir chercher un remède, alors, plaisanta le plus jeune en jetant un regard aux alentours pour tenter de repérer un scénario intéressant. Un peu plus et tu dépéris !

Tu ne crois pas si bien dire, soupira Zhou Mi en s’affalant dans la banquette, ses longues jambes à l’étroit sous la table. 

Reprenons. Que penses-tu de la rencontre entre un homme et une femme ?

Trop banal, répliqua-t-il immédiatement.

Dans ce cas, fais en sorte de la rendre originale ! Tu n’as jamais fantasmé sur la rencontre idéale ?

Si, bien sûr. Mais…

Alors tu n’as qu’à la retranscrire sur papier, ce n’est pas si compliqué !

C’est ça, et l’amour de ma vie se trouve en ce lieu même, railla le Chinois pur. Si ce n’était pas si compliqué, comme tu le dis, il n’y aurait pas eu nécessité à venir ici.

Tu m’énerves ! Pourquoi est-ce que tu vois des difficultés partout ? « C’est l’histoire d’un pauvre individu qui s’ennuyait un jour de pluie, et qui ne s’apercevait pas que la fille de ses rêves était juste sous son nez. » Il y a quelque chose de sorcier dans tout ça ?

Comme c’est poétique » le charria-t-il tout en faisant tourner entre ses mains le petit sucrier à disposition.

Henry manifesta son mécontentement et sa désespérance face à l’absence d’engouement dont faisait preuve son ami. S’il avait tant à redire, peut-être était-ce parce qu’au fond de lui, il n’avait aucune envie de rédiger cette chanson ? Pourtant, s’il voulait que leur album soit bouclé à temps, il était dans l’obligation d’y mettre du sien, et vite. Mais comment faire quand même votre ingéniosité vous abandonnait lâchement ? Les chansons se créaient avec amour et sentiments. Voilà sans doute ce qui lui manquait. De l’amour. Des sentiments.

Comme si j’allais subitement faire une découverte qui changera ma vie, songea-t-il en se levant pour se rendre aux toilettes. Dans le grand miroir qui longeait le mur de la pièce se reflétait son pâle semblable, grand et maigrichon, faisant pitié à regarder. Ses cheveux désordonnés n’avaient eux non plus aucun éclat de vitalité. Et sous ses yeux s’accumulaient de nombreuses cernes causant des poches noirâtres qui lui donnaient des airs de déterré. Oui : lui, Zhou Mi des Super Junior-M, n’était depuis quelque temps plus ce garçon joyeux et enjoué qu’il était auparavant. Son teint était aussi morne que son âme était éteinte. Un soupir filtra entre ses lèvres légèrement entrouvertes. Cette image que lui renvoyait la glace lui déplaisait. Dire qu’il suffirait d’une étincelle, une unique étincelle déclencheur, pour lui redonner goût aux simples choses de la vie. Toute sensation qui lui parvenait n’était qu’un découragement continu qui lui avait fait perdre son appétence à tout et n’importe quoi.

Il aspergea son visage d’une eau fraîche qu’il avait fait s’écouler du robinet. La perception des gouttelettes glissant le long de sa peau ne parviendrait bien évidemment pas à lui redonner confiance, mais ce simple geste lui était venu presque automatiquement. Après s’être négligemment essuyé d’un revers de la manche, il poussa la porte en sens inverse pour sortir rejoindre Henry. En chemin, son pied donna un coup dans un petit objet rectangulaire qui traînait sur le sol. Il se pencha pour le ramasser, et jeta un regard autour de lui pour voir si quelqu’un relèverait la disparition de son bien. Mais personne ne se manifesta, si bien qu’il se surprit à feuilleter curieusement le petit carnet qu’il venait de récupérer.

« Si j’avais su qu’un jour mon cœur battrait pour toi,

Il y a longtemps que j’aurais lutté contre mon désarroi. »

Une phrase. Une banale phrase qui lui parvint droit au cœur comme la foudre s’abat sur vous sans prévenir. Était-ce un journal intime ? Des notes sans importance ? Des citations ? Chaque page était remplie de paragraphes plus ou moins longs, ayant différents thèmes mais pour point commun une écriture fluide au style si agréable que même les mots les plus ordinaires devenaient magiques et envoûtants. Et une signature, griffonnée en bas de page : Sunshine. À force de parcourir les lignes, Zhou Mi comprit enfin : il s’agissait de poèmes. Ou plutôt d’esquisses de chansons. Un signe du destin.

« Qu’est-ce que tu as trouvé ? s’enquit le violoniste en apercevant son aîné revenir, plongé dans sa lecture.

Je n’en sais trop rien… Peut-être l’inspiration.

Juste en allant aux toilettes ? Une illumination, comme ça ?

Ce bloc-notes ne m’appartient pas, rectifia le vocaliste en saisissant le malentendu.

Tu voles ce qui ne t’appartient pas ? plaisanta le plus jeune d’un air moqueur.

Cesse de faire l’idiot, veux-tu ? Tu n’imagines pas une seconde le talent de celui ou celle qui possédait ce cahier. C’est un peu comme si mon ange gardien l’avait placé sur ma route pour m’aider.

Si tu comptes t’en servir pour créer notre chanson, ce sera du plagiat. Et tu ne peux pas le garder pour toi : son propriétaire s’apercevra sûrement qu’il a perdu quelque chose, et il reviendra sur ses pas pour le réclamer.

À en juger par son écriture, je dirais que c’est une femme.

Bon, alors elle reviendra sur ses pas pour le réclamer, rectifia le maknae d’un air las. Et peut-être même que c’est une vieille !

Qu’est-ce que cela pourrait bien changer ? Ses écrits sont tout simplement magnifiques. Écoute un peu : « Puisse le temps effacer nos larmes, peu importent les années qu’il lui faudra, tant qu’il nous fournit nos armes, nous lutterons ensemble jusqu'au trépas. »

C’est profond, concéda Henry en portant sa tasse de chocolat chaud à ses lèvres. Mais même en t’inspirant de ça, tu ne pourras rien inventer d’aussi beau !

Je devrais peut-être retrouver cette Sunshine et lui demander de collaborer avec moi…

Tu n’y songes pas réellement, j’espère ? Si ça se trouve, ce carnet est là depuis ce matin et la personne était de passage en ville.

La serveuse doit bien s’en souvenir, non ? suggéra Zhou Mi en interpelant celle qui les avait servis. Mademoiselle, auriez-vous par hasard remarqué une femme qui rédigeait sur ce cahier, aujourd’hui ?

Sunshine ? répondit naturellement la jeune fille. Elle vient souvent ici, c’est une amie à moi. D’ailleurs, je lui rendrai son carnet quand je la verrai.

Puis-je me permettre de vous demander une faveur ? tenta-t-il en lui rendant le bien appartenant à son amie. J’aimerais rencontrer cette Sunshine, j’aime énormément sa façon d’écrire et j’aurais besoin de son talent pour une chanson.

Une chanson ? répéta la serveuse en dévisageant plus attentivement ses clients. Oh mais j’y suis : vous êtes Henry et Zhou Mi des Super Junior-M !

On est démasqués, grimaça le garçon aux joues rondouillardes.

N’ayez crainte : il y a souvent des célébrités qui côtoient ce café. Nous savons rester assez professionnels pour ne pas les importuner.

Nous vous en remercions.

Et vous voulez donc que mon amie collabore avec vous ?

Si cela ne dérange personne, bien entendu, confirma le Chinois.

C’est une question de vie ou de mort, précisa le Québécois.

Je tâcherai de lui en toucher un mot dès que je la verrai, promit-elle avant de s’éclipser pour prendre la commande de la table derrière elle.

Et tu comptes donner ton numéro personnel à une inconnue, gros malin ? railla le violoniste une fois que la demoiselle fût partie.

Je veux rencontrer cette Sunshine » affirma-t-il, catégorique.   

Les deux jeunes hommes prirent le temps de terminer leurs boissons avant de convenir un rendez-vous avec la serveuse et son amie, une fois qu’elle lui eut téléphoné juste sous leurs yeux. Apparemment, la mystérieuse jeune femme serait disponible dans la semaine, et pourrait faire le déplacement jusqu’au café où ils pourraient ainsi discuter à propos de leur éventuelle collaboration. Le cœur de Zhou Mi se mit à battre un peu plus fort lorsque son projet se concrétisa. Sans réellement savoir pourquoi, il misait énormément dans cette rencontre, et une partie de lui-même espérait découvrir la femme qui changerait sa vie. Sans proprement parler d’amour, si cette femme en question s’avérait être âgée comme le supposait Henry, alors il lui vouerait une admiration sans borne et l’adulerait certainement comme un disciple s’émerveille devant les prouesses de son maître.

Pourtant, quelque chose dans l’écriture si magnifiquement calligraphiée de Sunshine le poussait à la considérer comme une personne de son âge, peut-être même un peu plus jeune. Il décernait comme une once d’innocence juvénile d’une petite ingénue entrant dans la réalité de ce monde. Il imaginait déjà une demoiselle sans prétention dont la beauté n’égalerait pas celle de mannequins nés comme les So Nyeo Shi Dae, mais suffirait à le faire chavirer. Tout comme son pseudonyme, elle rayonnerait d’un éclat qui réchaufferait son cœur et illuminerait ses jours. Il venait peut-être de trouver sa bonne étoile. Ou plutôt son rayon de soleil.

« Tu vas parvenir à patienter jusqu’à jeudi ? plaisanta le petit Chinois alors qu’ils rentraient chez les Super Junior. Trois jours encore sans muse, ça risque d’être insupportable pour toi !

Au moins je ne repars pas sans rien, fit-il remarquer.

Dire que tu ne voulais même pas sortir ! Qui est-ce qui avait raison ?

J’irais remercier Lee Teuk-hyung quand on arrivera.

Tu es un ingrat ! s’indigna Henry en faisant une moue boudeuse. Si je ne t’avais pas traîné jusque…

Mais je sais bien, le rassura Zhou Mi en lui ébouriffant ses cheveux rebelles. Ce que tu peux être susceptible !

Toi en tout cas, tu as l’air d’aller mieux, je me trompe ? »

Le vocaliste ne releva pas sa taquinerie et accéléra le pas de façon à ne pas être exposé au froid et à la pluie trop longtemps. Mais peu importait le mauvais temps qui s’abattait sur son être à l’heure qu’il était : son âme venait de trouver le remède qui allait sûrement la guérir. Et à cette seule pensée, tous ses soucis semblaient s’envoler instantanément, balayant imaginairement et par la même occasion les nuages qui couvraient le ciel de cette triste journée.

La soudaine bonne humeur dont s’était imprégné son esprit étonna grandement les autres chanteurs qui partageaient l’appartement. Certains, même, croyaient à une plaisanterie qu’ils eussent tous deux manigancée pour les duper. Pourtant, quand le plus grand affirma que son inspiration était revenue, les autres ne purent que lui faire confiance. Et cela les soulagea.

***

Trois jours. Soixante-douze longues et interminables heures qui avaient paru une éternité pour le jeune homme. Malgré ses efforts pour tenter de tuer tant bien que mal chaque seconde qui s’écoulait, il n’avait pu tenir en place ou coucher sur papier des prémices de chanson. Il savait qu’il n’y arriverait pas. Pas sans elle. Pas sans cette Sunshine et son talent ingénieux, cette lumière qui le guiderait sur le chemin des muses. Son fantôme hantait ses pensées au point d’en être plongé dans des rêveries infinies. Doux fantasmes qui avaient le don de passer du baume sur son cœur légèrement meurtri. Chaque fois que son sobriquet lui venait en mémoire, il visualisait un des divers scénarios qui pourrait bien être celui de leur rencontre.

Allait-il la reconnaître instantanément ? Saurait-il d’instinct, au premier regard qu’il s’agirait d’elle ? Devait-il louanger des vers en son nom ? En serait-il seulement capable, sans paraître ridiculement inférieur face à la déesse de la poésie qu’elle était ? Ses propres mots, malgré les sentiments intensément purs qu’ils porteraient, sembleraient bien maigres en comparaison.

Choisissant avec précaution les vêtements qu’il allait revêtir en l’occasion, Zhou Mi jeta un regard à son vis-à-vis qui se reflétait dans le miroir de son dressing. Ce dernier semblait beaucoup plus tonique que les jours précédents, et avait recouvré quelques couleurs au niveau de ses pommettes fines. Derrière les verres de ses lunettes à monture marron, ses yeux paraissaient luire d’un éclat de vie nouveau. Après s’être dévisagé par l’intermédiaire de la glace, puis avoir réajusté le col de sa chemise, le jeune homme s’enquit sur l’heure qu’il devait être. Pas loin de quinze heures. Il sentit une certaine impatience s’éprendre de lui en même temps qu’elle fit accélérer son pouls et les battements de son cœur.

Le vocaliste prit la décision de s’y rendre déjà. Il serait en avance, tant pis. Mais un vrai gentleman ne devait pas faire attendre une dame. Ça, il n’en était pas question. Une demoiselle pouvait se faire pardonner par un homme, mais le contraire était inconcevable en ce qui le concernait.

Quand il croisa Henry dans le corridor alors qu’il enfilait ses chaussures, le Québécois esquissa un rictus malin lourd de sous-entendus.

« Quelle élégance hyung, le flatta-t-il en mimant un sifflement admiratif. Tu es sûr que tu ne veux pas que je te prête un de mes sweats ?

Je préfère éviter, vois-tu…

Tu serais canon ! Cette Sunshine tomberait littéralement dans tes bras rien qu’en te voyant porter THE sweat !

Dans ce cas, elle ne m’aimerait pas pour moi mais pour tes vêtements, rectifia-t-il en esquissant un doux sourire.

Tu parles déjà d’aimer ? » fanfaronna le violoniste.    

Pris au dépourvu, Zhou Mi avait senti la chaleur de ses joues augmenter d’un cran. Nul doute que son embarras eût dû se matérialiser sous une jolie teinte vermeille qui aurait du mal à s’estomper, même avec la plus grande volonté du monde. Le plus jeune émit un rire à la fois amusé et attendri avant de lui administrer une grande tape d’encouragement dans le dos, et de le pousser dehors. Mis à la rue, se doutant bien qu’il ne pourrait pas faire demi-tour, le chanteur prit donc son courage à deux mains et entreprit de marcher d’un pas vif et décidé jusqu’au café de l’autre jour. Et malgré la fraîcheur qui témoignait de l’hiver passé, les timides rayons du soleil, eux, annonçaient le début d’un doux et tiède printemps. Déjà les arbustes qui parsemaient les allées étaient recouverts de petits bourgeons qui n’attendaient que d’éclore en de sublimes fleurs dans les tons rosés sûrement.

Profitant de ce décor de films à l’eau de rose pour se mettre en bonnes conditions, le Chinois, une fois qu’il fût arrivé à destination, poussa la porte du salon de thé qui s’ouvrit dans un tintement de clochettes joyeux. Son entrée attira sur lui quelques regards intrigués, mais il fut assez bien dissimulé pour ne pas être reconnu et importuné. Les clients présents tournèrent la tête quelques secondes et revinrent à leurs activités. Se dirigeant vers le comptoir, Zhou Mi se renseigna quant à la présence de la serveuse qui l’avait servi l’autre jour. Apparemment, elle avait dû poser un jour de congés pour des raisons familiales, et ne pouvait assumer ses responsabilités. Le voilà bien ennuyé. Comment allait-il reconnaître Sunshine si personne n’était là pour la lui introduire ? Se fier à son instinct n’était peut-être pas une très bonne idée : au vu de son manque d’intuition des derniers jours, il valait mieux éviter.

Comment procéder ? Après s’être installé sur la même banquette que la dernière fois, il ne cessa de fixer avec obstination la porte d’entrée qui s’ouvrait à de rares reprises. Ses pupilles n’effectuaient qu’un seul et même trajet : de l’horloge à la porte, puis de la porte à l’horloge. Inlassablement. Son cœur palpitait d’impatience et d’excitation. Puis petit à petit, le doute s’empara de lui. Était-ce le bon jour ? La bonne heure ? Viendrait-elle au moins ? Elle avait déjà cinq bonnes minutes de retard… Et le vocaliste ne pouvait se permettre de s’éclipser aux toilettes pour réarranger le col de sa chemise ou autre, si jamais Sunshine arrivait dans cet intervalle de temps. Ce fut pourquoi il fut tenté de commander un café, mais il se résigna en estimant qu’il n’était pas poli d’agir de la sorte en l’absence de la jeune femme. Il devait donc attendre. Attendre et espérer qu’elle fasse son apparition.

Un énième tintement de clochettes l’incita à poser son regard sur la personne qui venait d’entrer. Son organe vital sembla s’arrêter de fonctionner au même instant. Envahi d’une certaine chaleur très agréable qui apaisa instantanément l’ensemble de son corps et âme, Zhou Mi ne pouvait lâcher des yeux cette demoiselle délicate et discrète qui pourtant n’était pas passée inaperçue à son regard. Banale, à première vue. Mais son visage exprimait une telle douceur et une telle candeur qu’il assouvit le Chinois d’un bien-être étrange. Une sérénité singulière s’installait progressivement, s’encrant profondément en lui. C’était comme s’il venait de trouver la partie manquante de son être, à laquelle il n’avait jamais pu se rattacher, mais dont l’absence avait toujours causé un vide indubitable. Elle était d’assez petite taille, mais lui-même était plus grand que la normale. Et à l’instar de nombreuses Coréennes, ses cheveux étaient d’une longueur manifeste, lisses et noirs comme le plumage d’un corbeau. Seulement, elle n’était pas de mauvais augure. Au contraire, sa simple apparition donnait au chanteur l’impression d’éblouir la terre entière. Elle était un rayon de soleil à elle toute seule. Mais… Était-elle Sunshine ? Tout son être priait intensément pour que son souhait se réalise.

Il se leva presque instantanément, et croisa son regard sombre. La noirceur de ses yeux n’inspirait ni peur ni malaise, seulement l’impression de se retrouver face à un petit animal effaré, inoffensif, que l’on aurait envie de serrer contre soi pour le protéger des dangers du monde extérieur. Un sourire se dessina sur son visage quand il vit les iris de la demoiselle se poser sur son être. Son rythme cardiaque augmenta à un tel point qu’il commit la bêtise de renverser le sucrier qui se trouvait sur la table. Nerveux, il se baissa pour le ramasser quand deux pieds vinrent se poster timidement devant lui. En relevant la tête, le Chinois put se rendre compte que la jeune fille en question l’avait également remarqué.

« Bonjour, lança-t-elle d’une petite voix douce. Mon amie Myung Hee qui travaille ici m’a prévenue que vous vouliez vous entretenir avec moi. Je… Enfin, j’espère ne pas faire erreur sur la personne…

Non ! répondit-il précipitamment en se redressant maladroitement. Non, vous êtes bien Sunshine ?

C’est exact, confirma-t-elle d’un sourire qui fit chavirer le cœur de Zhou Mi.

Formidable ! Euh, je veux dire : ravi de faire votre connaissance. Je m’appelle…

Je sais bien qui vous êtes, le coupa-t-elle en riant. Qui donc ne le saurait pas, de nos jours ? »

Le vocaliste l’invita à s’asseoir en face de lui, et interpela le serveur afin de passer commande. Très brièvement et de façon assez désastreuse étant donné le trouble qu’il ressentait en présence de la parolière, il tâcha de lui expliquer la raison pour laquelle il avait besoin de son talent. Les mots qui filtraient par-delà ses lèvres avaient du mal à s’aligner pour former une phrase correcte, et il butait assez régulièrement. Malgré cela, la brunette l’écoutait attentivement, prenant tout à fait au sérieux sa requête – semblait-il – assez désespérée. Zhou Mi lui raconta tout : son manque d’inspiration qui persistait depuis des semaines, les Super Junior qui l’avaient poussé à sortir prendre l’air, Henry qui l’avait mené dans ce café, le petit carnet dans lequel son pied avait heurté, puis la serveuse qui lui avait appris l’identité de son propriétaire. Et enfin, il devait le lui avouer, l’impatience qui le tiraillait depuis qu’ils s’étaient donné rendez-vous.

« L’impatience ? répéta Sunshine, plutôt étonnée.

Oui, je… Je sens que j’ai vraiment besoin de vous, et que vous pouvez m’aider. Ne me demandez pas d’où me vient cette certitude, puisque moi-même je n’en ai aucune idée, mais tout ce qui compte c’est qu’elle soit là. Et que vous aussi. »

Il avait achevé son aveu la tête basse et les joues rosies, se sentant presque honteux de s’être dévoilé de la sorte devant une parfaite inconnue pour ainsi dire. Mais une nouvelle inquiétude s’empara de lui : et si elle refusait sa demande ? Peut-être n’était-elle venue que par simple politesse, afin de savoir ce qu’il lui voulait vraiment. Ou bien, peut-être avait-elle voulu s’assurer que tout ceci ne soit pas qu’un vulgaire canular. Quelle que soit la raison de sa présence, le Chinois en bénissait le ciel d’avoir exaucé ses prières.

Le serveur revint avec la tasse de thé et le verre d’eau pétillante qu’ils avaient commandés il y a peu, et s’éclipsa pour de nouveau les laisser seuls. Tandis que la jeune femme portait son verre à ses lèvres, Zhou Mi se déconnecta un instant du monde qui l’entourait pour ne se focaliser que sur elle. Comme si le moindre de ses gestes était empreint d’une majesté surnaturelle, il suivait chacun de ses mouvements avec la plus grande attention qu’il soit. Un simple frémissement de cils, l’esquisse d’un sourire ou bien même l’entortillement d’une mèche de cheveux autour de son index, tout semblait mériter d’être contemplé avec la plus grande précaution. Elle ne lui avait pas encore donné officiellement sa réponse, mais le fait qu’elle restait assise là en face de lui laissait croire qu’elle n’allait pas refuser. Ou bien qu’elle méditait le pour et le contre avant de se décider.

« Je vais accepter d’écrire avec vous, consentit la demoiselle en reposant son verre sur la table.

Oh, vraiment ? fit-il en sentant l’espoir regagner son cœur. Je ne sais comment vous remercier ! Et si je puis me permettre, qu’est-ce qui vous pousse à accepter l’offre désespérée d’un pauvre garçon tout aussi désespéré ? Je veux dire, j’ai conscience de vous faire perdre votre temps avec mes histoires, et vous avez sans doute autre chose à faire alors…

Je trouve que votre détresse a quelque chose de… De captivant, lui révéla-t-elle, son doigt retraçant pensivement le contour des motifs inscrits sur la nappe. Et l’on pourrait justement la réutiliser de manière à exprimer et faire partager ce que vous ressentez.

Le seul problème, c’est que je ne ressens que du vide en moi.

Je ne vous crois pas, répondit-elle simplement, un sourire amusé. Votre démarche pour venir jusqu’à moi prouve le contraire. Vous êtes rempli d'ambition. »

Zhou Mi sentit le sang affluer au niveau de ses joues. Insinuait-elle qu’il avait des sentiments à son égard ? Ou du moins de l’attirance, ou une certaine curiosité, puisque parler d’amour était encore trop prématuré. Le jeune homme calma les battements de son cœur qui s’était emballé pour de petits riens.

« Pouvez-vous m’en dire plus ?

À quel sujet ? questionna-t-il, un peu déboussolé.

Votre chanson. Si du moins vous avez commencé à l’écrire ?

Je n’ai que des brouillons, des vers fades…, soupira-t-il en fouillant dans son sac pour en sortir quelques feuilles.

Est-ce que je peux y jeter un œil ?

Bien sûr » accepta le Chinois en lui tendant les papiers.

L’appréhension gagna son être. La peur de paraître indéniablement ridicule lui nouait l’estomac, si bien que d’étranges fourmillements se manifestèrent au creux de son ventre. S’il avait tâché de se montrer le plus décontracté possible en décidant de lui confier ses écrits, il ne pouvait cependant empêcher l’angoisse de s’inviter dans son esprit. Les minutes que Sunshine mit à parcourir les lignes semblèrent une éternité au chanteur. Sans compter que la jeune femme ne laissait paraître aucune expression sur son visage délicat. Elle se contentait juste de remettre en place de temps en temps les mèches de ses cheveux qui lui retombaient devant les yeux, d'un geste raffiné qui captiva le vocaliste. Mû par une certaine fascination, il en oublia presque sa requête, détaillant de ses iris chocolat le moindre trait de cette demoiselle. Si bien qu'il finit par déceler l'ébauche d'un sourire amusé au coin de ses lèvres, s'interrogeant sur sa cause réelle.

« C'est... Intéressant, conclut-elle finalement en reposant méticuleusement les feuilles sur la table.

Qu'entendez-vous par là ? commença-t-il à s'angoisser, sa pomme d'Adam bougeant perceptiblement de haut en bas dans un mouvement de déglutition lié à l'appréhension.

Il y a beaucoup de choses que l'on peut exploiter, même si vous en pensez le contraire. Au-delà des mots, c'est une véritable recherche de vous-même que je perçois. Vous êtes... Perdu, et cela se ressent dans vos vers. Ce côté brouillon, ou fade comme vous l'avez dit, ce n'est rien d'autre que la retranscription sur papier de votre ressentiment intérieur. C'est comme si... Comme si vous étiez effrayé. Effrayé par l'échec, par l'idée de fournir un travail médiocre. Ce que vous finissez par produire irrémédiablement. »

Zhou Mi resta un instant interdit. Comment avait-elle pu discerner à l'aide que quelques lignes seulement tout ce sac de nœuds qui le martyrisait ? Il avait l'impression d'être un livre ouvert dans lequel Sunshine avait pioché tous les éléments dont elle avait eu besoin pour le comprendre. Juste comme cela, en quelques secondes. Il se sentit soudainement mal à l'aise à l'idée d'être si facilement identifiable, et entreprit d'entortiller ses doigts inconsciemment. Face à sa réaction, l'écrivaine rit tendrement dans un doux sourire et s'empressa de le rassurer par les mots suivants :

« C'est pour cela que j'accepte de vous porter mon aide. Je ne peux tout simplement pas vous tourner le dos alors que vous vous donnez tout ce mal. Ce serait inhumain de ma part...

Merci... Merci infiniment..., réalisa-t-il, abasourdi.

Cependant, je ne suis pas sûre que ce café soit l'endroit idéal pour écrire, en ce qui vous concerne... Il faudrait un endroit qui... Me permette de mieux m'immiscer dans vos pensées.

Ne l'avez-vous pas déjà fait ? Esquissa Zhou Mi dans un sourire ponctué d'ironie.

Je n'ai fait que déchiffrer un message, se justifia-t-elle en détournant le regard. Enfin, cela vous dérangerait-il que j'aie un aperçu de votre environnement quotidien ?

Vous voulez dire... Que je vous invite à l'appartement ?

Pas pour une visite immobilière ou fouiner dans l'intimité des Super Junior, je vous rassure. J'aimerais visualiser le contexte de votre vie de tous les jours. Si cela vous convient, évidemment.

Je ne pense pas que cela dérange qui que ce soit, supposa-t-il en haussant vaguement les épaules.

Pouvons-nous nous y rendre dans l'immédiat ? Interrogea-t-elle innocemment, préparant déjà ses affaires.

Maintenant ? C'est que... »

Il fut coupé par le rire doux et fluet de Sunshine.

« Ne soyez pas gêné par la nature de ma proposition, ce n'est que purement professionnel ! »

Après une courte réflexion, Zhou Mi finit par accepter. Certes, il ne s'attendait pas à une telle initiative, et cela l'avait quelque peu déstabilisé et pris au dépourvu. Il se mit à appréhender plusieurs cas de figure qui risqueraient fortement d'avoir lieu s'il débarquait en compagnie de la jeune femme chez les Super Junior : premièrement, il sentait venir à des kilomètres les vannes et taquineries, sans compter sur les sous entendus imagés que ses amis s'amuseraient à glisser par-ci par-là. D'autre part, l'idée d'emmener une femme dans un lieu où n'habitaient que des hommes paraissait assez déplacé. Il ressentait comme une gêne à présenter son monde à une quasi inconnue. Quelle image allait-elle avoir de lui ensuite ? Ces interrogations ne cessaient de tarauder le pauvre Chinois, si bien qu'il finit par envoyer un message à Henry durant le trajet à pied du retour.

« Sunshine veut que je lui montre la maison, informa-t-il à l'écrit. Pour avoir un apriori sur mon « environnement » comme elle dit...

Elle est bizarre cette fille, répondit le Québécois au bout de deux petites minutes à peine. Elle est mignonne au moins ?

Là n'est pas le sujet ! Est-ce que tout est assez présentable ?

Vu l'état dans lequel tu te mets, elle doit bien te plaire !

Moochi !!

Je viens de virer Shin Dong-hyung et Eun Hyuk-hyung de la cuisine, j'ai pressé Hee Chul de finir sa douche pour que Si Won puisse prendre la sienne, j'ai informé le leader qui a obligé Kyu Hyun-hyung à passer l'aspirateur tandis que Ryeo Wook-hyung range le bazar qui traîne. Ca ira ?

Merci.

La pluie doit fortement influencer votre moral, remarqua soudainement la jeune femme alors que les gouttes tombaient de plus belle.

Je suis désolé, je n'ai pas prévu de parapluie..., s'excusa sincèrement le Chinois. Voulez-vous ma veste pour vous couvrir ?

Ce n'est pas le moment de tomber malade, la fièvre n'est pas notre meilleure alliée.

Je pourrais vous retourner votre avertissement, notifia-t-il un sourire en coin.

Ce n'est plus un rhume qui m'arrêtera, rit-elle en retour. Je vous remercie de votre attention particulière, mais je n'ai nullement besoin d'être couverte. Laissez donc cette veste où elle est !

Je vais feindre de n'avoir rien entendu. »

Ce fut donc sans prendre en compte son objection que Zhou Mi soutint son blouson en protection contre les gouttes importunes au-dessus de la jeune femme. La situation voulait qu'il bannisse la distance existante entre eux pour mener à bien l'idée fixe qu'il avait de la protéger de la pluie. Sunshine paraissait si menue à côté de lui que son vêtement lui en parut disproportionné en comparaison.

« Vous êtes borné, signala-t-elle malgré ce sourire amusé qui persistait au coin de ses lèvres. Vous êtes du genre à vouloir obtenir ce que vous désirez à tout prix, quel qu'en soient les moyens à employer n'est-ce pas ?

Je suis juste... Persévérant, estima le Chinois dans un haussement d'épaules.

Qu'est-ce qui vous bloque exactement dans l'écriture de cette chanson ?

Je n'en sais trop rien, avoua-t-il, le regard perdu au loin. Peut-être est-ce parce que cela m'est tombé dessus soudainement sans que je m'y attende, ou bien parce que je n'ai rien écrit depuis un ou deux ans... Peut-être est-ce un mélange des deux, et de pleins d'autres choses... Et cette pluie, qui me ruine le moral ! Tout ça me désespère.

Moi, je vous trouve très inspirant avec cette mélancolie. Si j'avais des talents en peinture, je me hâterais de dresser votre portrait. Seulement, je ne sais qu'enchaîner des mots dans le bon ordre pour obtenir des vers qui semblent plaire aux gens. Je ne gagne pas ma vie avec ça, loin de là. Sauf un jour où le manager d'un groupe est venu à ma rencontre, comme vous aujourd'hui ; cet homme a eu vent des mes écrits et a désiré s'entretenir avec moi afin que je sois la parolière de ce groupe pour leur prochaine chanson phare. A cette époque, j'avais vraiment besoin d'argent, alors j'ai accepté au vu de la somme très alléchante qui m'était offerte. J'ai essayé de donner le meilleur de moi-même pour me montrer à la hauteur de cette tâche qui m'était confiée, mais avec un délai aussi court et une telle pression je n'arrivai à rien. Au final, j'ai réussi à produire un petit texte sans prétention qu'ils ont apprécié, un coup de chance sans doute. Enfin, tout ça pour vous dire que la panne sèche arrive à tout le monde. »

Zhou Mi avait écouté chacun de ses mots avec la plus grande attention. Même si la version était différente, l'anecdote qu'elle venait de lui compter ressemblait en tout point à ce qu'il vivait ces derniers temps. Peut-être en arriverait-il au même résultat qu'elle : écrire une chanson médiocre que les gens aimeraient quand même mais qui ne le satisferait pas. Après tout, personne ne jugeait réellement la qualité des paroles, ce qui comptait surtout dans ce milieu était de correctement interpréter un tube sur une bonne chorégraphie, une bonne mélodie, tout en jouant sur l'image du beau gosse dans un clip tape-à-l'oeil.

« Quelle est votre motivation ? »

Sa motivation ? Il s'interrogea à ce sujet. Non, il ne voulait pas juste produire une chanson « sympa à écouter », pour laquelle on se disait « Ah oui, j'aime bien celle-là » lorsqu'elle passait en aléatoire sur le lecteur multimédia de son ordinateur ou à la radio. Il voulait toucher le public avec des paroles profondes, une histoire bouleversante. Il voulait que les gens se disent « Taisez-vous, c'est cette chanson. Soyons tus pour les trois minutes à venir, laissons cette mélodie envahir l'atmosphère de sa chaleur ».

« J'aimerais... Emouvoir les gens, qu'ils respectent un silence admiratif devant les paroles d'une chanson que j'aurais écrite...

Une ballade, de préférence ?

Oui, j'imagine que cela passera mieux. Mes amis sont très doués pour composer la musique, plus que je ne le suis pour rédiger les paroles. Par ailleurs, puisque l'occasion va s'en présenter, vous ferez connaissance avec les Super Junior tout à l'heure. Mais... S'il vous plaît, ne tenez pas compte des taquineries qu'ils seront fortement tentés de nous adresser.

Je pense connaître assez bien l'état d'esprit des Super Junior, de par mes nièces qui en sont très fans. D'ailleurs, l'une d'elles vous adore, ajouta Sunshine dans un petit sourire malin.

Moi ? Répéta Zhou Mi, incrédule.

Oui. Quand je lui rends visite, elle m'emmène dans sa chambre et, devant le poster à votre effigie, elle ne cesse de me rabâcher le même discours : « Imo, imo ! Sais-tu que les Super Junior ont tenu un concert en Chine récemment ? Si tu voyais les photos de Zhou Mi-oppa ! Il est si beau, si souriant ! Et si adorable ! J'aimerais tellement le voir en vrai, l'entendre chanter de mes propres oreilles. » Ma nièce a neuf ans, et vous pourrez constater qu'elle vous voue un culte immense !

J'en suis flatté, rit le concerné visiblement touché et gêné par une telle déclaration.

Et d'un autre côté, la seconde en profite pour m'accaparer, m'emmener devant son poster de Cho Kyu Hyun et me tient à quelques détails près le même monologue. En général, ça finit toujours en dispute à partir du moment où l'une d'elles affirme que l'un est plus beau ou plus doué, ce que l'autre réfute automatiquement. Des fois, il leur arrive de me faire un exposé entier sur un clip, un concert ou le caractère d'un des membres. J'ai l'impression d'être au courant de tout ce qui se passe dans la vie des Super Junior, c'est assez effrayant par moments. Quoi que, vous allez sûrement rire, mais des fois il me prend de visionner des vidéos de clips ou d'émissions... Juste pour voir.

« Juste pour voir » ? voulut vérifier le Chinois, avec une pointe de malice.

Oui, je suis plutôt curieuse.

Et quel est votre verdict ?

Pardonnez-moi... Mais je ris toujours devant cette image de beaux garçons que vous vous donnez tous. Vous jouez les hommes mystérieux, ou parfois les gros durs, ou encore les romantiques. Mais qui êtes-vous réellement ?

C'est une très bonne question, admit le vocaliste en fouillant dans la poche de son manteau à la recherche des clés de l'appartement. Je suppose que vous aurez par vous-même constaté quel genre de personne j'étais vraiment...

Et finalement, ce n'est pas pour me déplaire, convint-elle en s'abritant sous le porche. Je suis navrée de vous avoir pris au dépourvu avec ma requête... Cela ne prendra pas beaucoup de temps, je vous rassure.

Je crains surtout les réactions de mes amis... Ils sont assez cavaliers et indiscrets, si vous voyez où je veux en venir.

Si vraiment cela vous dérange, nous pouvons faire l'impasse. Nous n'aurons qu'à travailler dans un lieu externe.

Vous aviez l'intention de travailler chez nous ?

J'avais l'intention de travailler là où vous en avez l'habitude, afin de voir ce qui ne va plus. Mais ce n'est pas nécessaire vous savez !

C'est juste que... Avec les garçons, nous serons souvent dérangés.

Vous croyez ? L'avenir de votre groupe dépendra du fruit de vos efforts et de l'aide que je vous apporterai. Je pense qu'ils en comprendront l'enjeu, n'est-ce pas ? Mais je tiens à me répéter : si tout cela vous ennuie, nous pouvons procéder d'une autre manière.

Non, cela me convient » conclut-il en insérant la clé dans la serrure de la porte d'entrée.

Il l'invita à le précéder tandis qu'il tenait la porte, et referma derrière lui après s'être mis à l'abri à son tour. Contrairement à ce qu'il avait pu imaginer, il n'y eut aucune horde de fous furieux qui se précipitèrent à leur encontre. Les occupants des lieux vaquaient simplement à leurs activités. Les plus proches, qui avaient remarqué leur arrivée, se levèrent calmement du canapé ou bien vinrent tranquillement les saluer d'un sourire accueillant. Derrière ce sourire se cachait pourtant une once de raillerie qu'ils tâchèrent de masquer afin de ne pas incommoder leur invitée ni aggraver l'état de gêne dans lequel se trouvait Zhou Mi à l'heure actuelle. Ce dernier les en remercia d'un regard reconnaissant et fit les présentations. Cependant, il se rendit compte qu'il n'avait aucune idée du vrai nom de la jeune femme.

« En vérité, je me nomme Sung Chae Rin, lui apprit-elle alors qu'il la débarrassait de son manteau en bon gentleman qu'il était.

C'est assez proche phonétiquement de « Sunshine », fit remarquer Henry qui passait innocemment dans le couloir à cet instant-là, grignotant une barre de céréales.

C'est exact, c'est en partie de là que je tire mon sobriquet. Vous devez être Henry Lau ?

En effet, approuva-t-il, satisfait d'être reconnu malgré sa renommée qui n'était plus à faire. On vous fait visiter la maison ?

Merci, mais je ne compte pas vous déranger très longtemps. Je voulais avoir un aperçu de la façon dont vous travaillez quand vous écrivez une chanson, et essayer de trouver ce qui bloque votre ami.

Ne cherchez pas plus loin : il reste enfermé dans sa chambre en attendant que ça vienne, intervint Hee Chul qui appuya son coude sur l'épaule du Canadien. Bonjour, je suis Kim Hee Chul !

Enchantée de faire votre connaissance, rit-elle en s'inclinant poliment.

Moi de même, Sunshine-ssi. Hé, c'est coton à prononcer !

Appelez-moi Chae Rin.

Comme vous voudrez. Je disais donc que Zhou Mi n'était pas en bonnes conditions pour réfléchir : il se cloître dans cette pièce en prétextant qu'il écrit les paroles, mais en réalité je pense plutôt qu'il passe son temps à se morfondre.

Hyung ! Protesta le Chinois en menant la brune jusqu'à l'endroit qu'elle souhaitait inspecter.

Il est vrai que cette chambre est plus sombre que le salon, admit-elle en passant la tête à travers l'encadrement de la porte. Elle n'a l'air d'être exposée qu'au soleil du matin, et pas vraiment sous le bon angle... Êtes-vous bien à l'aise là-dedans pour cogiter ?

Elle est agent immobilier ? Chuchota Shin Dong à Henry en rejoignant le petit groupe.

Vous pourriez nous laissez seuls un moment ? Fit le vocaliste dont la voix trahissait la légère exaspération qui le tenaillait.

Très bien, céda Hee Chul en faisant signe aux autres de se retirer. Pas de bêtises, hein ? »

Le clin d'oeil lourd en sous-entendus qu'il lui adressa en guise d'au revoir fit bouillonner de colère le grand Chinois, qui marmonna quelques expressions dans sa langue natale incompréhensible pour la jeune femme. Malgré tout, la scène lui fit échapper un petit rire amusé qu'elle cacha derrière le dos de sa main. Quand Zhou Mi se retourna vers elle, il croisa de son regard troublé la douceur empreinte sur la figure de la demoiselle, et se sentit aussitôt apaisé.

« Vous sentez-vous à votre aise quand vous réfléchissez ici ? Réitéra-t-elle sa question en balayant de ses iris l'ensemble de la pièce.

J'essaie d'entrer dans mon monde. En toute logique, je devrais m'y sentir à mon aise mais j'ai comme le sentiment d'être oppressé.

Êtes-vous sans cesse dérangé ?

Pas exactement. La journée, les garçons répètent et préparent leur prochain concert tandis qu'Henry compose la musique de notre prochain album, et que je tente d'écrire les paroles. Mais je le bloque énormément dans son travail puisqu'il a besoin de ma partie pour terminer la sienne.

Avez-vous pensé à élargir votre champ de vision ? Je veux dire, mise à part le bout de paysage que délimite le cadre de cette fenêtre, arrivez-vous à vous évader plus loin que ce qui vous est donné à voir ?

Je ne suis pas sûr de comprendre..., avoua-t-il en se rapprochant de la vitre.

Prenez cet oiseau qui vient de se poser sur cette branche, par exemple. Vous contentez-vous de l'observer tel qu'il est en essayant d'inventer des vers poétiques, ou bien vous imaginez-vous ce qu'il pourrait advenir de son futur une fois qu'il se sera envolé ?

Je crois plutôt être du genre à fixer pensivement les nuages en tentant de deviner à quoi correspond leur forme.

Vous vous laissez souvent distraire, donc, conclut la jeune femme.

Eh bien... Je suppose que l'on peut dire ça comme ça.

Qu'est-ce qui vous empêche de vous concentrer ? Questionna-t-elle en s'asseyant délicatement sur le rebord du lit.

Je n'en ai pas trop idée... Peut-être est-ce le manque d'envie. Peut-être est-ce la pression qui me démotive. Je n'en sais rien... (Il s'autorisa à s'asseoir à ses côtés, en maintenant une certaine distance respectueuse et timide entre eux.) Pensez-vous pouvoir faire quelque chose de l'épave que je suis ?

Vous êtes bien poétique pour une épave ! Rit-elle doucement. Donc pour vous répondre : oui, je pense pouvoir faire quelque chose de vous. Mais vous savez, je ne suis pas un coach ou quelque chose dans le genre.

Vous devez être un ange, pour avoir répondu à mes prières... » murmura-t-il pour lui-même, les yeux rivés au sol.

L'ange en question se mit à jeter un coup d'oeil au contenu de son sac pour en sortir un petit portable sans prétention qui s'était justement mis à vibrer à ce moment-là. Après avoir appuyé sur une touche, elle le porta à son oreille droite et répondit :

« Oui ?... Ah, Hye Jin ! … Oui, je suis un peu occupée, mais... Oh, c'est aujourd'hui ? Quelle heure est-il ?... J'avais complètement oublié... Oui, je sais que c'est important... Jin chérie, on en a déjà parlé. Ne te fais pas autant de soucis pour ça. Je vais y m'y rendre, ne t'inquiète pas. »

Tandis qu'elle continuait sa discussion, Zhou Mi avait trouvé plus poli de s'éclipser un instant pour lui laisser un peu d'intimité. Il ne savait pas de quoi il était sujet, mais de ce qu'il avait compris Chae Rin allait devoir le quitter pour aujourd'hui. Il se rendit au salon, où Ryeo Wook qui était assis seul sur le canapé releva la tête en l'apercevant et lui lança un sourire dont il saisit le message. Lui aussi se mettait à le taquiner à propos de la demoiselle. Mais il s'agissait là d'un sourire tendre, même heureux. Il lui fit signe de venir s'asseoir à ses côtés.

« Est-ce que tout se passe bien ?

Elle est au téléphone pour le moment. Je pense qu'elle va s'en aller.

Oh... Il y a eu une mésentente entre vous ? S'enquit le chanteur, inquiet.

Non, non ! Je crois qu'elle a oublié un rendez-vous important ou quelque chose comme ça.

Vous allez vous revoir, n'est-ce pas ? Demanda-t-il doucement.

Ils ont intérêt à se revoir ! Intervint nonchalamment Hee Chul qui s'affala sur le fauteuil à proximité. Notre Zhou Mi-Mi a un coup de foudre et il devrait ne pas la revoir ? Foutaises !

Crie-le encore plus fort tant que tu y es, hyung, soupira le Chinois en tentant de se faire tout petit.

Tu n'as pas nié ! » S'écria le plus âgé, en pointant sur l'autre un doigt victorieux.

Heureusement pour le pauvre Roméo persécuté, Chae Rin fit son apparition à cet instant, empêchant la conversation de prendre une tournure dérangeante. Son doux visage arborait une expression désolée.

« Je dois partir..., annonça-t-elle visiblement gênée.

Je vous raccompagne ? Proposa Zhou Mi en l'escortant jusque dans le hall d'entrée.

Merci, mais ce ne sera pas nécessaire, refusa courtoisement la brunette.

Laissez-moi au moins vous reconduire jusqu'en ville. Avec ce temps, je m'en voudrais que vous tombiez malade.

D'accord, si vous insistez. »

Zhou Mi retint de justesse un sourire trop large. Il aida la jeune femme à enfiler son manteau avant de l'inviter à le précéder. Chae Rin salua les Super Junior présents puis s'abrita sous le parapluie que le Chinois suspendait au-dessus de leurs têtes. La pluie avait doublé d'intensité depuis tout à l'heure, si bien que les gouttes s'écrasaient dans un vacarme assourdissant à la surface des véhicules, du trottoir et du parapluie. Les deux jeunes gens marchèrent d'un pas hâtif jusqu'au point de rencontre des taxis. Comme aucun n'était encore présent, ils patientèrent en convenant d'un prochain rendez-vous :

« Le mieux serait que l'on travaille en dehors de chez vous, dans un lieu aéré, proposa la parolière. D'un point de vue personnel, je vais souvent me promener dans un petit parc pas très loin de chez moi. Je m'assois au bord du ruisseau qui le traverse et je laisse aller librement mon imagination. Et s'il ne fait pas beau comme aujourd'hui, il y a un petit belvédère sous lequel s'abriter, où personne ne va jamais.

Vous avez tout prévu, fit remarquer le vocaliste, amusé. On pourrait presque croire que vous m'attendiez.

Peut-être êtes-vous celui que j'attends, qui sait ? »

Mais sa voix se perdit dans le concert de klaxons qui résonnèrent soudainement, empêchant Zhou Mi d'entendre l'intégralité de sa phrase. Alors qu'il s'apprêtait à lui faire répéter, un véhicule gris affichant « Taxi » vint se garer non loin de là. Chae Rin lui fit signe qu'elle prendrait cette voiture, et il la guida jusqu'à la portière qu'il ouvrit en digne gentleman.

« J'oubliai : je vous ai noté mon numéro de portable sur ce papier.

Merci beaucoup. (Il récupéra le billet qu'elle lui tendait, et fit mine de se montrer suspicieux.) Est-ce le bon, au moins ?

Vous n'avez qu'à essayer. » répondit-elle dans un petit sourire narquois.

Elle referma la portière alors qu'elle indiquait la direction que le chauffeur devrait suivre. Puis, elle tourna son visage vers le Chinois, les gouttes sur la vitre donnant un aspect flou. De l'extérieur, Zhou Mi l'aperçut baisser la tête subitement pour sortir de sa poche son portable qu'elle brandit avec un sourire. Il devina les mots qu'elle articula de ses lèvres fines : « Vous voyez ? ». Car en effet, il venait de lui envoyer un message. Un message lui adressant les mots suivants : « Merci pour tout. Je suis ravi d'avoir fait votre connaissance. »