Amer

par Shima-chan

Amer

La pièce était enfumée jusqu’au plafond. Des volutes blanches s’accrochaient aux coins des meubles, aux poignées de portes, redessinant les contours des lampes et recouvrant le sol d’une ombre grise. Lorsque Key avait ouvert la porte, l’odeur de tabac l’avait assailli et la fumée s’était infiltrée dans ses poumons. Il avait toussé, suffoqué, avant de passer une main sur ses yeux larmoyants.

Il était encore temps. Il pouvait encore reculer, faire comme s’il n’avait rien vu. Faire un tour dehors, prendre l’air – Noël approchait, les rues de Séoul devaient être magnifiques. Il pouvait même passer la nuit chez Jinki et revenir le lendemain, en début d’après-midi. C’est ce qu’il s’était dit.

Parce qu’il sentait – il savait – que s’il mettait le pied dans cet appartement, son couple – ce qu’il en restait – ne tarderait pas à voler en éclats.

Mais Key n’était pas comme ça. Il n’aimait pas faire semblant. Il ne pouvait pas. Ce n’était pas la première provocation, à vrai dire elles avaient toujours été là. De petites choses d’abord, de temps en temps. Des sortes de « tests » -c’était le mot qui lui était venu lorsqu’il avait tenté de comprendre pourquoi – qui avec le temps s’étaient transformés en épreuves de force. Ce qu’il aimait disparaissait, était détruit, et tout ce qui l’agaçait le plus se retrouvait immanquablement sous ses yeux. Le jour où Jonghyun avait commencé à fumer, il avait failli le pendre. Mais même cette fois là, il l’avait supporté. Avait fermé les yeux, pris une grande inspiration et regardé ailleurs. Jusqu’à ce que ça passe. Jusqu’à ce qu’il puisse à nouveau sourire sincèrement. Car Key ne pouvait pas se forcer à sourire. Mais pour lui, il avait appris la patience. Pour Kim Jonghyun, il avait appris le sacrifice.

Au point de se laisser bouffer.

Key, donc, était incapable de passer sur ce qu’il voyait sans rien dire. Il entra. Calmement d’ailleurs, après tout ils allaient simplement avoir une discussion. Ce qu’ils auraient dû faire longtemps avant déjà, mais peu importait, car « mieux vaut tard que jamais », comme on dit. N’est-ce pas ? C’est en tout cas ce que se disait le blond. Il lui parlerait. Lui ferait comprendre qu’il lui faisait du mal, et si Jonghyun l’aimait, il comprendrait. Et cesserait tout.

Et bien sûr Jonghyun l’aimait.

N’est-ce pas ?

Key serra les poings, enfonçant ses ongles dans la chair de ses paumes afin de calmer le tremblement de ses mains. Il les sentait. La colère, le doute, ses ennemis de toujours –ou du moins les voyaient-ils ainsi, mais Jinki n’était pas d’accord, de toutes façons il n’était plus d’accord avec Key depuis que celui-ci avait emménagé avec Jonghyun, heureusement cela ne l’empêchait pas d’être un bon ami – ses vieux démons accomplissaient leur travail vicieux, emplissant sa tête de pensées indésirables. De peur. La peur que tout dérape, que l’un d’eux détruise tout.

Ses pas étaient rapides, sa respiration saccadée. Les rires sonores d’individus éméchés affalés dans son canapé –dans son putain de canapé – envoyèrent un shoot d’adrénaline dans ses veines. Ne pas les regarder. Ne pas réagir à leurs appels, leurs rires, après tout c’étaient des inconnus et le seul but de leur présence était précisément de l’énerver. Parvenu à la chambre, Key remarqua qu’il serrait les dents à s’en claquer la mâchoire. La porte était close, il inspira et appuya sur la poignée.

Il était là, toujours aussi beau, et son regard couleur charbon envoya le long du dos du blond un frisson qui le fit maudire son propre corps. Assis en tailleur sur le lit, le plus âgé porta à ses lèvres une cigarette.

« Tu sais que je déteste qu’on fume dans l’appartement. Que ce soit du tabac ou autre chose, car je doute que de simples cigarettes fassent tant de fumée. »

Et merde. Il avait parlé trop vite, trop fort. Sa voix tremblait. La colère, Key. Maîtrise ta colère.

L’autre le gratifia d’un sourire narquois et tapota le petit rouleau de papier blanc, faisant tomber quelques cendres sur les draps. Inspiration, expiration.

« S’il te plaît, Jonghyun. Ne fume pas ici. »

En face, juste un sourire. Key avait le sentiment de s’adresser à un mur. Les volutes de fumée qui s’étiraient paresseusement vers le plafond adoucissaient les traits de son amant, ouvrant à Key une fenêtre sur le passé. Ainsi déguisé, ce n’était plus une moue narquoise mais le sourire lumineux dont il était tombé amoureux. Vestige d’un temps révolu. Cette idée fit naître un sanglot au creux de sa gorge qu’il réprima avec difficulté.

Le plus jeune vint se placer face au lit et s’assit lentement dessus, refoulant la grimace que la fumée lui tirait à chaque fois. Son visage n’était plus qu’à une dizaine de centimètres de celui de Jonghyun et il pouvait ainsi mesurer à nouveau à quel point il était beau.

« Mais qu’est-ce qu’il nous arrive ? » Un soupir s’échappa de ses lèvres et son amant leva un sourcil interrogateur, tout sourire disparu de son visage pour laisser la place à une expression sérieuse – et Key crut vraiment, sincèrement, que c’était le début d’un dialogue. Le bout du tunnel. La lumière – enfin.

« Je veux dire que . . . on a changé. Tu as changé, et je ne sais pas pourquoi mais ce que je sais c’est que je n’en peux plus et que j’ai besoin de comprendre. J’ai l’impression d’être dans un constant bras de fer avec toi, une lutte permanente, mais est-ce que tu n’es pas censé me soutenir ? Ces coups bas que tu m’infliges, ces – ces provocations. Je ne les supporte plus. »

Maintenant que la vanne était ouverte, les mots se bousculaient dans sa tête et dans sa bouche. Key se confiait rarement – c’est vrai qu’il parlait beaucoup, de tout, mais jamais des choses importantes. Cependant tout le monde a besoin de craquer de temps en temps. Et les yeux de Jonghyun, en cet instant précis, étaient ceux du garçon qui l’avait écouté parler et regarder pleurer – et Dieu, Key ne pleurait devant personne – durant deux heures sans interruption derrière le lycée, des années plus tôt. Celui à qui il avait donné toute sa confiance, auprès duquel il avait trouvé la chaleur qu’il lui fallait.

Et à qui il avait donné.

Tant donné.

« Aide-moi. Qu’on arrête. Que tout redevienne comme avant. »

Les derniers mots étaient bas, presque murmurés. Implorants. La vibration qui étreignait brutalement la gorge de Key se répandit dans tout son corps, les émotions avaient pris le dessus. Cependant ce n’était plus la rage qui, comme tant d’autres fois auparavant, agitait le corps de Key de sursauts incontrôlables. C’était la douleur. La douleur et l’espoir, car en cet instant il réalisait à quel point il aimait Jonghyun, et à quel point il désirait conserver ce qu’ils avaient.

« Si tu m’aimes, alors dis-moi. Dis-moi ce qu’on peut faire pour que ça s’arrange. Je . . . je ne veux pas te perdre. »

La dernière phrase avait coûté à Key tout ce qu’il lui restait de dignité. Il attendit. Une réponse, une explication, une justification – n’importe quoi. Mais seul le silence lui répondait, lourd, épais et tendu. Le blond ouvrit la bouche pour parler à nouveau lorsque son vis-à-vis prononça son prénom.

« Kibum »

Cela faisait si longtemps qu’il ne l’avait pas appelé ainsi. Les lèvres de Jonghyun se rapprochèrent des siennes, les couvrant d’une caresse fantômatique qui fit naître des papillons au creux de l’estomac de son cadet. Comme hypnotisé, il se pencha lui aussi, quémandant presque le baiser.

Mais il ne vint pas. Intrigué le blond rouvrit les yeux, et la première chose qu’il vit fut cette lueur horriblement familière qui dansait dans les yeux de son amant. Yeux qui ne le quittèrent pas tandis que leur propriétaire tirait une bouffée de son bâton de nicotine. Il ne s’y attendait pas – non, vraiment. Lorsque Jonghyun expira à quelques centimètres de son visage, soufflant la fumée directement dans ses yeux, son nez, sa bouche – et l’observa, l’observa s’étouffer dans les vapeurs goudronneuses – il ne comprit pas tout de suite ce qu’il se passait. Le goût acre de la nicotine s’infiltra dans sa gorge dont les parois se contractèrent violemment tandis qu’il toussait. Un filet de salive dégoulina sur son menton.

Et Jonghyun éclata de rire.

Key se figea. Tétanisé. Seuls ses yeux bougeaient encore, suivant les mouvements lents de son amant qui se penchait vers lui, un sourire joueur au coin des lèvres et saisissait son menton – avec bien plus de force que nécessaire –pour déposer un baiser sur ses lèvres. Un baiser au goût de tabac, pensa Key, comme absent, alors que Jonghyun forçait l’entrée de sa bouche. Et cette odeur, imprégnée jusque dans ses vêtements . . .

Dieu qu’il la détestait. Elle envahit ses narines lorsque Jonghyun le souleva légèrement pour l’allonger sur le matelas. Elle était lourde, piquante, d’autant plus que cette nuit d’été était particulièrement chaude. Il lui semblait que le goudron et les substances chimiques lui collaient à la peau. La nausée l’envahit. Les baisers du brun ne cessaient pas, parsemant ses joues, son cou, ses épaules, et ses mains habiles le débarrassaient de ses vêtements avec l’assurance de l’habitude. Key observa les cheveux noirs de son amant alors qu’il descendait toujours plus bas, et un vertige le saisit, l’obligeant à fermer les yeux. Bientôt le plaisir se mêla à l’inconfort sans toutefois le faire disparaître. Il se laissa faire. Laissa Jonghyun prendre possession de son corps, sans réagir, sans répondre à ses caresses. Il était fatigué. Epuisé par cette lutte incessante contre l’amour du conflit délirant de l’homme qu’il aimait.

L’étreinte se faisait de plus en plus enfiévrée, et Jonghyun prit le visage de Key entre ses mains, pressant longuement ses lèvres contre les siennes. Il sembla au blond qu’il y avait quelque chose d’urgent, de presque désespéré dans les baisers du plus âgé. Comme s’il le suppliait de se battre – de crier, de le frapper, n’importe quoi – de ne pas cesser de résister. Parce que s’il arrêtait, c’était la fin.

Cependant c’était trop tard, et lorsque le soleil se lèverait, « ils » ne seraient plus.

Le regard vide de Key se perdit parmi les étoiles à travers la fenêtre, tandis que Jonghyun lui donnait un autre baiser amer.