Chapitre 17

par Nodie

Le dimanche s'était plus ou moins passé comme le samedi : je m'étais levé tard et avais passé une bonne partie de ma journée à la salle de sport. Je n'avais pas rallumé mon téléphone. Nous étions désormais lundi et il était toujours éteint, sagement posé sur ma table de chevet.

 

J'étais au travail depuis huit heures : puisque j'avais terminé les cours, je travaillais désormais à temps plein au restaurant. Et il ouvrait tôt le matin pour servir les petits déjeuners. Puis c'était plus calme jusqu'au coup de feu du midi, et de nouveau plus calme jusqu'au soir. J'aurais donc plusieurs temps de pause dans la journée, mais je devais avouer que ça n'avait pas trop d'importance pour moi : je n'avais rien d'autre à faire de toute façon.

 

Je nettoyais quelques tables lorsque la clochette annonçant l'arrivée d'un nouveau client tinta. Je terminai ce que je faisais puis rejoignis le groupe de jeunes qui s'était installé à une table proche de l'entrée.

"Bonjour. Vous désirez ?"

Ils se tournèrent vers moi, me saluèrent et me sourirent avant de passer commande. Je notai le tout dans mon calepin et partis préparer au comptoir. Ils avaient tous commandés une boisson chaude malgré la température clémente. Plusieurs sortes de café étaient disposées sur mon plateau et je retournai à la table.

"Et voilà vos boissons !"

Je les déposai devant chacun et me redressai.

"Vous désirez autre chose ?"

Ils répondirent négativement à ma question et je les laissai, retournant à mon ménage. Je sentais néanmoins des regards peser sur moi et entendais les murmures et les rires des jeunes que j'avais servis. J'essayais de ne pas le prendre pour moi : je ne savais pas ce qu'ils se racontaient, je ne devais pas faire de conclusions hâtives.

 

De longues minutes s'écoulèrent. Je fredonnais doucement l'air des chansons que diffusait la radio lorsque je remarquai l'un des individus me faire un signe de la main. Je m'approchai donc de leur table.

"Oui ?

- Pourriez-vous nous apportez l'addition, s'il vous plaît ?

- Bien sûr. Je vous l'emmène tout de suite."

Je venais tout juste de remarquer que parmi ces étudiants se trouvait le jeune homme qui venait souvent lorsque je travaillais les mercredis après-midi et les weekends. Je leur apportai l'addition et disposai les tasses désormais vides sur le plateau pour les rapporter au bar où je les lavai. De loin, je les vis disposer la monnaie dans la coupelle où se trouvait la note, puis ils se levèrent et partirent. Je retournai à leur table, récupérai la coupelle et passai un coup d'éponge avant de ranger l'argent dans la caisse. C'est à ce moment-là que je remarquai qu'ils avaient laissé un mot derrière la note.

 

« Mon ami Louis n'a pas les couilles de vous demander votre numéro de téléphone. Mais ça se voit que vous lui plaisez alors je vous laisse le sien. Niall »

 

Un numéro était inscrit en dessous. Je fronçai les sourcils en me faisant la réflexion que les jeunes de maintenant n'avaient plus peur de rien. Je soupirai et glissai le papier dans ma poche. Je réfléchirais à tout cela plus tard.

 

Le reste de la journée se passa sans encombre. Je servis des jeunes et des vieux, des employés en jeans et tee-shirt et des hommes d'affaires en chemise et cravate, des hommes et des femmes... Rien de mieux que le métier de serveur pour être en contact avec le monde extérieur. C'était le seul moyen que j'avais trouvé pour ne pas complètement m'exiler du reste du monde, tout en gagnant suffisamment d'argent pour subvenir à mes besoins.

 

Je rentrai chez moi à une heure assez tardive et préparai le repas avant d'aller prendre une douche. Je mangeai ensuite devant la télévision, regardant une série américaine quelconque, pour ne pas me sentir trop seul. Je fis ensuite la vaisselle et allai me coucher. C'est alors que je me souvins du mot que m'avait laissé le jeune homme. J'allai fouiller dans les poches de mon jean et retournai me coucher, le papier à la main. C'est alors que je tiltai vraiment en lisant les prénoms inscrits sur le papier. « Niall » et «Louis ». Le Louis avec qui je parlais avait un ami qui s'appelait Niall. C'était d'ailleurs à lui qu'il pensait parler, au début, lorsqu'il s'était trompé de numéro et s'était retrouvé à parler avec moi. Était-ce réellement possible ? Avais-je réellement vu Louis plusieurs fois sans le savoir ? J'allumai mon téléphone et ne fis pas attention aux messages qui le firent vibrer. J'allai directement dans mon répertoire et comparai son numéro avec celui inscrit sur le ticket. Et mon cœur s'arrêta brutalement. Je sentis la colère monter en moi par vague et j'appuyai sur la touche appel, sans réfléchir à ce que j'étais en train de faire. La tonalité résonna trois fois avant qu'il ne décroche.

"Harry ? fis une voix surprise."

C'est alors que je déchargeai toute la colère qui grondait en moi.

"Comment as-tu pu ? Comment as-tu osé ? Tu n'avais pas le droit ! Je te l'avais interdit ! Je croyais que tu voulais gagner ma confiance, Louis ! Eh bien tu t'es bien loupé ! Tu as fait la plus grosse erreur de toute ta vie ! Ne reviens plus jamais ! Tu m'entends ? Plus jamais !"

Et je raccrochai. Je jetai le téléphone sur mon lit, me recroquevillai sur le sol et me retins de hurler, agrippant mes cheveux. On aurait dit un fou. Je m'efforçai de respirer calmement, de me calmer, comme le psy m'avait expliqué lorsque plus rien n'allait et que je faisais des crises de larmes. Tout va bien. Je dois me calmer. Ce n'est pas la fin du monde. Il ne savait pas. Il ne doit rien comprendre, le pauvre. Calme-toi et rappelle-le. Explique-lui. Je n'en avais pas la force.

 

J'entendis mon téléphone vibrer encore et encore sur mon lit, sans interruption, dans un vrombissement étouffé par les draps mais qui restait bien audible dans le silence pesant de ma chambre. J'approchai ma main tremblante et décrochai.

"Harry ? Je ne comprends rien. Explique-moi, demanda-t-il d'une voix paniquée cette fois. J'ai fait quelque chose de mal ?

- Nous ne devions pas nous voir... Tu ne devais pas venir à mon travail... Tu avais dit que tu comprenais... Tu avais dit qu'on attendrait que je sois prêt..., expliquai-je d'une voix faible et tremblante."

Il y eut un moment de silence. Il devait surement être en train d'assimiler les informations, d'essayer de comprendre mes propos. Ce qu'il finit par faire.

"C'est toi, le serveur aux yeux verts ?"

Je ne répondis pas.

"Harry... Tout d'abord, sache que tu es très beau, et... Je ne savais pas... Sinon, j'aurais proposé un autre restaurant... J'étais sincère quand je te disais que nous irions à ton rythme. C'était un pur hasard, crois-moi. Je ne viendrai plus si tu ne le souhaites pas...

- Je ne sais pas, Louis... Je suis un peu perdu, là...

- Je comprends. Voilà ce que je te propose : je ne viens plus au restaurant, comme nous l'avions convenu, tant que tu ne m'y auras pas autorisé. D'accord ?

- Oui, d'accord. Merci, Louis.

- Ne te mets pas dans tous tes états pour ça. Je ne veux pas que tu sois mal.

- Je suis désolé. C'est plus simple pour moi de ne pas savoir qui tu es, tu comprends. Tant que je ne te vois pas, ne t'entends pas, tu n'es pas réel. Et je ne risque rien à te parler. Mais je suppose que tout ça c'est fini maintenant.

- Ça ira, j'en suis sûr. Ne me fuis plus, s'il te plait."

Une fois de plus, je restai silencieux. Je ne pouvais rien promettre, de ce côté-là. Il était bien trop réel, désormais. Je ne savais pas si je pourrai lui parler sereinement à présent.

"Harry... Comment tu as su que c'était moi ? Je ne savais pas qui tu étais et tu paraissais ignorer mon identité, aujourd'hui encore. Alors, qu'est-ce qui a changé ?

- Ton ami Niall m'a laissé un mot sur la note. Avec ton numéro de téléphone. Il disait que je ne te laissais pas indifférent et que tu n'avais pas le courage de le faire par toi-même donc il forçait un peu les choses. Quand j'ai lu vos deux prénoms, j'ai eu un premier doute : la coïncidence était trop importante. Donc j'ai comparé le numéro qu'il a laissé avec le tien. Et j'ai su.

- Niall... S'il se mêlait un peu de ses affaires, lui aussi...

- Je suis sûr qu'il a voulu bien faire. Tu lui as parlé de moi ?

- Non. Personne ne sait pour toi. Je ne saurais pas trop expliquer pourquoi. Tant que je n'en parle pas, tu restes juste à moi..."

Oh... Que répondre à ça ? J'étais un peu perturbé par ce qu'il venait de dire.

"À toi ?

- Je t'apprécie beaucoup, Harry. Malgré les difficultés, j'aime beaucoup la relation que nous entretenons. J'y tiens et je ne voudrais perdre ça pour rien au monde. Je ne veux pas que les autres jugent notre relation : nous nous sommes rencontrés par erreur et, techniquement, nous ne nous sommes jamais vus. Ils pourraient croire que ça ne vaut rien, que ce n'est pas réel. Mais, moi, je veux y croire. Je veux me dire qu'un jour ça sera réel, en dehors de nos conversations téléphoniques. Je sais que, de ton côté, c'est l'inverse : tu aimerais que ça ne change pas, que ça reste virtuel. Mais j'ai toujours cet espoir de te faire changer d'avis et que notre situation évolue."

 

Louis... Louis... Louis, s'il te plait... Arrête ça... Avec toi, j'ai l'impression que je peux croire en des jours meilleurs... Mais ça me fait peur... Tout va trop vite... Ou trop doucement ? Tout dépend du point de vue... Le tien... Le mien...

 

"Pourquoi tu es comme ça, Louis... ? murmurai-je. Pourquoi tu veux me faire changer ? J'étais si bien avant de te rencontrer... Paisible...

- Es-tu sûr que tu allais bien ? Vraiment bien ? Parfois, j'en doute...

- Peut-être que je n'allais pas bien dans le sens où tu l'entends. Je n'étais pas heureux. Ma vie est une catastrophe. Mais je n'avais pas mal. Je ne souffrais plus. Je ne ressentais plus la douce morsure de l'amour, le doute, la jalousie, le chagrin, le manque, le regret... Je ne ressentais plus rien de tout ça...

- Tu ne ressentais plus rien, Harry... Tu n'étais qu'une coquille vide, ballottée par les flots... Un corps sans âme ballotté par la vie... Tu mérites tellement mieux que ça...

- Tu ne sais rien, Louis. Rien de mon passé, rien de qui je suis, rien de ce que je mérite. Le jour où ma mère a donné naissance au monstre que je suis, la vie a décidé de ne me faire aucun cadeau, comme le méritent les monstres.

- De quoi tu parles ? Je ne vois rien de monstrueux en toi ! Je ne sais pas ce que tu as vécu, c'est vrai, et je ne veux rien savoir si tu ne le veux pas. Mais je ne t'imagine pas dans le rôle du monstre, mais dans celui de la demoiselle en détresse. La personne qui t'a implanté cette idée dans la tête est un abruti !

- Tu comprendras peut-être un jour, Louis...

- Non, Harry ! Ne raccro-"

Mais j'avais déjà raccroché et, avant qu'il ne me rappelle encore une fois, j'éteignis une nouvelle fois mon téléphone. Notre première conversation n'avait pas été très agréable. Mais est-ce qu'il y en aurait d'autres pour rattraper le coup ? Surement pas.