ENTRE FRISSONS ET NAUSÉE

par Chô

Une gerbe écarlate s'écrase en des centaines de gouttes sur le macadam usé de la pièce. Les coups résonnent sur les murs, se chevauchent et détonnent dans les oreilles des deux protagonistes. Uppercut violet dans la joue, crochet bleu dans le ventre, et une claque jaune qui fait valser le corps au sol. Le visage de Jeno percute le froid du parterre gris, sa salive se répand autour de ses lèvres et s'étale sous sa joue endolorie. Ses mains se cramponnent à son ventre souffrant, mais son regard lui n'est pas à terre, son regard sombre,rouge, enragé ne perd pas sa cible, jamais. Et celle-ci, tout aussi rageuse que lui, s'exclame en balançant ses bras de manière désorganisée en l'air.

« Putain mais qu'est-ce que tu fous Jeno ? Je suis dans la merde par ta faute ! Le boss a perdu confiance..., l'homme souffle, pose ses poings sur ses hanches, puis recommence ses mouvements d'aliénés tout en faisant les cents pas. J'allais pouvoir éponger toute nos dettes... Crevard !

- Foutaise ! Hurle le gamin qui se relève difficilement, prenant appui sur la jambe qui se porte le mieux des deux. Toi tu vends ton âme à ce connard, moi je compte partir d'ici dès que je peux...

- Alors quoi ? Tu travailles, tu payes ta dette et tu te casses ?

- Ouais, Donghae, Ouais, crache-t-il sèchement.

C'est pas comme ça que ça marche Jen'..., il tente d'étouffer un rire amer, abusé, blasé. C'est de la connerie putain. T'as tout niqué... Si t'avais accepté, on aurait été tranquilles..., se plaint-il.

- Tranquilles ? Et puis quoi encore ? Hurle le chien, ahuri, blessé un peu plus, toujours plus. T'as juste accepté de devenir son larbin à vie pour que t'aies plus rien à lui devoir. Mais mec, il a absolument tous les droits sur toi maintenant !

- C'était le cas avant, réplique le vexé.

Non. T'as juste la flemme, t'as abandonné... T'as abandonné notre mère !

- T'as pas droit de dire ça ! »



Mais la discussion est close, le gamin crache à la figure de son frère, il mêle à sa salive la rage fraternelle, celle que l'on ressent lors d'une trahison, quand le sang n'est plus suffisant pour pardonner. Ils ne sont plus frères, ils sont ennemis. Donghae n'est plus rien d'autre qu'un boss à qui Jeno doit aussi. C'est tout. Et l'enfant qu'il est en cette soirée, déçu par son aîné, disparaît en titubant,laissant derrière lui un chemin fait de tâches rouges que son frère a aidé à créer.

*

La fumée épaisse fait concurrence avec le blanc du ciel. Les doigts rougis par le froid tiennent fébrilement la cigarette. Le veilleur prend sa pause, seul, loin du monde. Il ne sert pourtant pas à grand-chose aujourd'hui. Comme souvent, sa fonction est de compter l'argent, mais un des plus vieux s'est ramené et lui a piqué son poste pour parler potin avec son chef du jour. Il n'a pas le droit de partir tant qu'on ne le lui a pas ordonné et il sert bien la bière, paraît-il. Enfin, se plaindre serait stupide... même le chien qu'est Jeno préfère ce genre de tâche plutôt que celles qu'on a déjà pu lui confier. Le gèle finit par lacérer ses mains sèches, les plonger dans ses poches ne serait pas suffisant. Alors bien contre son gré, le garçon retourne dans la tanière des loups.Cependant, quand il revient, un nouveau chef est là, Jaehyun, qui le maudit et le foudroie de son regard pénible. Et ce dernier ne manque pas de l'interpeller.

« Toi tu tombes bien. On a un gros client qui veut pas bouger son cul et qui paie plus pour ça justement.

Jeno soupire, tout en shootant dans un gobelet en plastique vide traînant à même le sol.

c'est pour qui cette fois ?

- Nana, répond Jaehyun dans l'indifférence la plus totale alors que le brun lui, fronce légèrement les sourcils, bien mécontent de se retrouver une nouvelle fois à devoir s'occuper de ce garçon. Vous pouvez prendre une moto, vous faites pas choper.

- Okay. »

Quinze minutes se déroulent jusqu'à que le chien arrive dans l'entre des renards. Le club est vide de clients, mais pas d'employés. Certains s'entraînent à la barre, d'autres renflouent les stocks d'alcool.Puis, il y a ceux dans la loge, dont Jaemin, qui se pouponnent pour les clients à venir. Ce dernier applique du font de teint sur son visage fin et sursaute en remarquant le reflet de Jeno dans son miroir. Pourtant, il ne lui reproche pas cette visite surprise, le brun est même accueilli par un faible sourire.

« Il veut que j'ai l'air d'une idol, c'est drôle hein... ? Souffle la catin, feignant – comme à son habitude – l'indifférence alors que le ton de sa voix dévoile le trouble qui fait rage en lui.

Jeno ne répond pas. Il n'a rien à dire. Il n'a rien à lui dire, à cette poupée superficielle, celle qui ne montre que la surface, celle pour qui on a pas envie de creuser. Surtout pas ! Creuser serait s'avilir. Jamais... Jaemin devient Nana lorsqu'il pose son trait d'eyeliner et l'adolescent qui se perd dans son observation oublie qu'il ne voulait pas parler.

Tu vas pas en cours alors ?

Le concerné roule des yeux, un peu étonné qu'on lui pose, que lui, lui pose ce genre de question sans réel fond, sans importance et dont la réponse est d'une évidence sans pareille.

J'y suis. Ça se voit pas ? Se moque gentiment Jaemin, il rit discrètement avant de tendre un choker en dentelle noire sur lequel pend une clochette à son protecteur. Tu peux me le mettre s'il te plaît ? Jaemin déteste cette matière, ça l'irrite, mais c'est ce qui plaît aux clients et eux, ne se soucie pas du confort de leurs jouets.

Okay, répond machinalement Jeno, l'habitude d'exécuter un ordre est bien trop ancrée dans ses veines et ça l'agace, plus que de raison, parce qu'il ne veut pas l'abandonner... sa liberté.

Plus délicat que tous les deux ne s'y attendaient, le vigile entoure la nuque élancée de Jaemin pour l'encercler du collier en tissu. Ses mains rugueuses se font douces lorsqu'elles referment le nœud du charme. Par mégarde, l'un de ses doigts frôlent la peau laiteuse du garçon et une décharge électrifie ses membres tandis que le corps du prostitué lui, se tend étrangement. Jeno recule, perturbé. Alors, le caramel, pour balayer cette ambiance soudainement écrasante, ose poser son regard sur la joue violacée du plus sombre.

Tu es blessé ?

- Mêle-toi de tes affaires. Il soupire et attrape une des clés disponibles dans le cadre prévu à cet effet. On y va. »

Et le plus fin des deux se redresse pour le suivre, un petit temps le visage baissé, avant de reprendre consistance. Il s'assoit à l'arrière de la moto après avoir enfilé son casque, enroulant ses bras fébriles autour des hanches du chien. Jeno démarre après quelques difficultés et se met à conduire, avec prudence. Après tout, il est mineur...

*

La moto se gare dans une allée de grand prestige. Le sombre se sent mal à l'aise dans ce genre de décor... trop luxuriant, trop brillant, loin des quartiers dans lesquels il a l'habitude de se dissimuler. Ici, tout est fait pour être vu. S'il pensait que chez Renjun c'était déjà trop, ici, c'est bien pire. Tout est futile et inutile, juste du saute-à-l'œil, de quoi montrer à quel point l'être humain peut être égoïste et oublier la souffrance de ses paires. Quartier de bourge, quartier dans lequel seuls ceux obnubilés par l'argent se sentent bien. Ce client est bien connu et tous les veilleurs ont au moins accompagné l'une de leur recrue chez lui, le chemin n'est pas difficile à trouver. Les garçons arrivent devant une maison à la grandeur démesurée, mais passent par l'arrière-cour, parce que semble-t-il que cet homme aime à être« discret ». Ils se font d'abord fouillé par le staff de sécurité, puis ils sont annoncés et accueillis dans le salon. Là-bas, les y attend un homme plutôt maigrichon, très grand, vêtu d'un simple peignoir en satin violet qui ne cache même pas son érection naissante, sans doute due à la prise de la pilule du bleu magique. Ce dernier s'approche de Nana et attrape son menton pour toiser tous les recoins de son visage, ainsi que la finition de son maquillage.

« Satisfaisant, déclare-t-il simplement, sans émettre une once d'émotion. Suis-moi, lui ordonne-t-il. Mais avant qu'ils ne bougent, il dévisage longuement le sombre chien qui se tient debout près du canapé. Je présume que tu es la vermine que je suis obligé de me coltiner... Comme si je n'allais pas vous le rendre, se plaint-il en soupirant. Le vieux roule des yeux d'un air blasé. Reste ici veux-tu ? Tu peux demander quelque collation au majordome, mais tu ne bouges pas. »

Ladite vermine s'incline à contrecœur devant cet homme dont l'aura malsaine le révulse et durant la courbe que son dos effectue, il voit le sourire faux de Jaemin animer son visage d'une surprise gênée alors que le client agrippe l'une de ses fesses sans la moindre douceur. Quelle grossièreté... Ils disparaissent derrière une porte, sans doute de la chambre du vieil homme, une porte restée d'ailleurs entrouverte. Et Jeno ne peut s'empêcher de penser que le malsain l'a fait exprès, pour qu'il entende tout. Parce que désormais, Jeno entend vraiment tout et aucun coin de la salle n'est assez éloigné pour étouffer les sons. L'air est malsain, sa gorge s'assèche, son ventre se tord, le dégoût déferle, la nausée l'achève...