BINGO

par Chô

Les corps dansent, ils s'embrasent. L'atmosphère étouffante fait suinter les peaux. Elles luisent grâce aux chandelles et torches qui tamisent l'ambiance. Les effluves qui émanent de ces moiteurs se mélangent à d'autres. Ils sont tous unis dans ce sous-sol, tous uns, tous ailleurs. Des groupes dansent, d'autres boivent, d'autres s'unissent. Certains font tout ça en même temps, oubliant qu'ils sont humains, choisissant de n'être qu'instinct et destruction. C'est la fête du siècle : alcool à profusion, un tsunami d'illicite, des peaux nues qui se meuvent, hypnotisées par des basses qui perforent les oreilles. Qui a besoin d'entendre quand la seule importance est de ne pas s'assoiffer ? Un sourire se dégage parmi ces ombres brûlantes, la satisfaction comble son visage encore poupon. C'est le goût de l'interdit qu'il savoure, c'est l'incendie qui dévore ses doigts quand il jette les billets qui l'anime, ce sont ces éboulements qui détruisent son bassin quand des mains inconnues visitent les dessous de sa chemise trop large. Nana est content du résultat, Nana pense qu'après cette nuit, il n'aura plus rien à prouver. Qu'à seulement 18 ans, il aura fait bien plus que ses aînés, que l'excès n'aura plus de secret pour lui, qu'il finirait par ne plus être assez excessif même. Peut-être vivrait-il dans l'ennui à partir du moment où le Soleil se lèvera... mais qu'importe. Il aura marqué la jeunesse, la vieillesse, la déviance et la morale. Il aura réuni les esprits les plus libres pour les enfermer dans son monde à lui. Parce que c'est ça qui l'enivre, le monde à ses pieds et la destruction des illusions : personne n'est libre et seul l'argent qu'il possède gouverne.

Ses jambes l'entraînent un peu plus haut, sur une sorte de mezzanine bordée de rambardes de sécurité qui mène vers une issue de secours. Encore une fois, l'enfant sourit alors qu'il s'approche d'une poignée d'éléments importants. Ses amis l'y attendent, ces mêmes amis, qui comme lui, n'ont jamais donné leur véritable identité. Mark l'accueille par un sourire aussi vil que le sien alors que Haechan, plus nerveux, fronce les sourcils.

« C'est quand qu'on s'y met ? Demande l'enfant à la peau hâlée.

Nana tapote son épaule libre et s'avance vers une troisième silhouette, sombre, dont les mains fourguées dans les poches semble se serrer en des poings tenaces.

Il leur suffit d'un regard entendu pour qu'ils mettent en marche leur plan. Ils se reculent tous vers le mur derrière eux, Nana entraînant Jeno plongé dans l'incompréhension, avec lui. Mark ouvre la porte de secours et Haechan vérifie que les portes menant à la mezzanine soient bien bloquées, puis il se replace à leurs côtés.

Soudainement, un liquide s'évade des systèmes hydrauliques d'incendie et inonde les corps qui se meuvent guidés par l'ambiance pécheresse. Ça sent fort, trop fort comme quand on remplit une voiture. Le visage de Jeno se décompose, sa peau blêmit et son cœur semble sur le point de céder.

« C'est pas de l'eau ça !

Ce n'est plus des gouttes qui tombent mais un brasier qui s'élève. Des cris suivent les vagues de flammes. Des corps se tordent, d'autres se poussent et s'écrasent, essaient d'enfoncer les portes, mais rien ne les sauve. Ils brûlent, tous, et Haechan sautille alors que Mark s'approche légèrement de la rambarde, subjugué. Jeno, lui, panique. Quant à Nana, lui, n'est pas encore satisfait. Son regard dérive sur le corps sculpté du sombre brun et une main douce vient recueillir la sienne.

« Jeno ? L'interpelle-t-il d'une voix faussement douce, un sourire chaleureux au visage, sa main tirant son corps vers lui, l'obligeant à le suivre alors qu'il s'approche de la rambarde. Jeno, tu m'aimes ?

Alors, ils s'enfuient par la porte de sortie. Ils ne craignent pas de se faire prendre, d'être arrêtés, emprisonnés ou tués, ils n'ont pas peur. Ils ne craignent rien parce qu'ils savent qu'ils ne vivront de toutes manières jamais pareille fête, jamais pareil amusement, jamais pareille stimulation. On se souviendra de cette fête, on se souviendra de Nana.

Et Nana se souviendra de sa plus belle destruction.