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par bluebunny404

Il me prit par le poignet et me tira pour que je le suive. Je ne savais s'il avait toute sa force dans sa poigne mais j'avais l'impression que s'il serrait un peu plus ses doigts, mes os allaient se briser. Même si je le voulais, je n'aurais pu m'en défaire. Il semblait bien déterminé à me montrer ce “quelque chose”. Si c'était pour retourner à l'atelier, alors je me laissais entraîner avec plaisir.

 

De nombreux regards se tournèrent vers nous, nous suivant dans notre course. Si Chaeyoung avait été là, elle aurait été toute autant surprise que tous ces élèves. Ceux qui me connaissaient pensaient sûrement “Na Jaemin qui traîne avec un athlète ?” et les autres devaient probablement se demander qui étaient les deux idiots qui couraient en se tenant presque la main… J'aurais pensé la même chose si je n'avais pas été celui impliqué dans cette situation.

 

Je n'aimais pas être le centre de l'attention, comme en ce moment même, pourtant je n'étais pas aussi gêné qu'habituellement. Il y avait une insouciance dans ce geste, dans notre course. Je me sentais comme léger d'un coup. Je ne pensais plus aux autres, je ne pensais même pas à Jeno qui me broyait le poignet. Non, j'étais dans mon monde et j'allais en direction de quelque chose de magnifique. Je ne savais pas ce qui m'attendait mais j'y allais comme si les portes du paradis comptaient s'ouvrir pour moi.

 

Les rues, le parc, tout défilait à une vitesse folle. Je ne pouvais expliquer comment mes jambes arrivaient à suivre le rythme, c'était beaucoup trop rapide pour moi mais, encore une fois, je flottais. Je ne sentais pas le sol, je n'avais pas l'impression de courir, j'avançais juste, miraculeusement. J'étais probablement essoufflé aussi, des gouttes de sueur coulant le long de mes tempes… Je n'en aurais la certification que lorsque nous serions arrêtés.

 

L'atelier. Il était là, sous mes yeux, mais il passa tout aussi vite que le reste. Nous nous aventurions dans ce jardin que je n'avais encore visité. Nous passâmes devant cette fameuse colonne que j'aimais tant admirer, devant une famille de nains de jardin, devant pleins d'objets que je ne pouvais discerner au loin. Les herbes devenaient de plus en plus hautes et je me perdais. Je ne connaissais pas, même de vue, ce coin. La propriété était bien plus grande que ce que je pouvais entrevoir de mon petit chemin.

 

J'avais l'impression d'entrer dans un autre univers. On avait ralenti mais il ne m'avait pas lâché, nous n'étions pas arrivés à destination mais je la voyais. Il y avait un petit muret, celui-ci était entièrement recouvert de plantes grimpantes. Rien que ça, c’était magnifique. Il était entouré d'arbres, c'était une partie bien plus sauvage que ce qui se trouvait devant le bâtiment.

 

Il écarta quelques branches et me fit passer derrière ce mur, dans ce nouvel univers. J'avais été projeté dans un livre pour enfant où l'on aurait pu voir l'habitat de fées. C'était vert, de l'herbe, bien plus basse que précédemment, des arbres d'un côté, des buissons de l'autre, et ces lianes qui recouvraient la brique blanche… On en oubliait la ville.

 

Un banc en fer, donc la peinture disparaissait sous la rouille, trônait au milieu de cette “pièce”. Il faisait face à des rosiers de nombreuses couleurs, rouge, rose, jaune, blanc… Décorant, animant, cet environnement magique.

 

 

-       Je crois que mon frère n'est jamais venu aussi loin… Mais quand je suis tombé sur cette petite merveille, je suis de suite tombé amoureux !

 

 

Il posa son sac au sol et alla s'installer sur le vieux banc en fer forgé qui semblait tout droit sorti de l'époque rococo avec ses arabesques et motifs chargés. Je le suivais, absorbé par ma contemplation.

 

 

-       Tu peux venir ici quand tu veux ! Si tu veux lire ou dessiner, y'a pas mieux !

 

 

Il se mit à rire doucement. Il avait l'air de vraiment aimer ce petit coin. Je le comprenais, c'était vraiment magnifique et inspirant. Il soupira et ferma les yeux, souriant de toutes ses dents.

Les minutes passèrent ainsi. Il ne bougea pas, appréciant seulement l'instant présent, ou s'étant endormis, silencieusement… Je n’en savais rien. J'avais sorti mon petit carnet, celui dont je ne me séparais jamais, et j'avais commencé à croquer les fleurs, et le cadre en général. Ça me faisait faire une pause dans mes personnages. L’air ambiant renouvelait mes idées.

 

La lumière changeait avec la descente du soleil, créant une atmosphère encore plus enchanteresque qu'auparavant. Les rayons orangés transperçaient le feuillage au-dessus de nos têtes, laissant des motifs aléatoires couvrir chaque parcelle solide. Même nos corps. Même ma feuille. S'en était presque romantique.

 

 

-       J’ai le droit de voir cette fois-ci ?

 

 

Instinctivement, je collai mon carnet contre ma poitrine. Ça le fit rire, comme toujours.

 

 

-       C’est beau, arrête de te cacher. Même quand t’avais que des cercles pour marquer les emplacements des fleurs c'était beau.

 

 

Il ne dormait pas en fait, ou alors ça n'avait pas duré longtemps.

 

 

-       J’ai confiance en ce que je fais, mais j’aime pas qu’on voit ce que je fais tant que j’en suis pas satisfait.

-       « C’est un peu comme entrer dans ma chambre avant que je n’ai eu le temps de m’habiller ou écouter une chanson où les paroles sont simplement un long « hum » parce qu’elles ne sont pas écrites. » Je sais…

-       Alors pourquoi t’obstiner si tu sais ce que je ressens ?

-       T’es déjà allé à une compétition juste pour voir le podium ? Non, parce que c’est pas aussi satisfaisant d’avoir que le résultat. C’est pareil pour l’art, j’aime voir le processus de création, ce qui se passe dans la tête des gens pendant qu’ils créaient, découvrir par quoi ils sont passés avant d’en arriver à l’œuvre finale. Et les erreurs font aussi partie de ce processus, c’est intéressant de comprendre ce qui peut bloquer et être contourné pour que tout soit parfait. D’essayer de deviner et d’imaginer ce qui va remplir un tableau alors qu’on n’y voit que quelques traits. Je préfère largement feuilleter un carnet de croquis qu’aller dans une galerie d’art pour voir des tableaux en exposition. Je dis pas qu’une œuvre finie n’est pas intéressante, je pense juste que tout le travail derrière l’ait encore plus.

 

 

Bien… Il n’avait pas tort. Seulement, ça montrait nos faiblesses, nos émotions, notre intimité d’une certaine manière alors c’était quelque chose qu’on préférait garder pour soit. Moi qui n’aimais pas m’exposer, d’autant plus. Mais je devais avouer que son résonnement était cohérent et justifié.

 

 

-       C’est comme se retrouver en face de la personne qu’on aime, on préfère connaitre des choses sur elle, pour ne pas être pris de court.

-       Après, c’est du stalking.

-       Du renseignement. Je parle pas de suivre la personne comme son ombre, juste en apprendre un peu plus pour avoir une conversation consistante dès le début.

-       T’es bien un psychopathe.

 

 

Il se mit à rire, ça ne m’étonnait même plus. J’avais l’impression d’être si drôle avec lui alors que je disais ou ne faisais rien pour l’être. Mais tout était étrange avec lui de toute manière…