Numéro 66

par sungra

EPILOGUE


- NUMERO 66 -


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Il y a l'asphalte et la chaleur, il ya des perles de sueurs secouées entre les montagnes ocre et un ciel bas, tout bleu, tout lourd. 


Il y a deux garçons, aux chevilles bleuies d'avoir trop marché, aux genoux brisés, à l'échine dorsale un peu caduque, pliée sous des sacs à dos trop lourds. Ils se passent et se repassent une gourde d'eau fraîche qui l'est plus vraiment, ils s'échangent des sourires, il y a la montre qui fait tic tac à l'envers, et la carte du monde qui s'effrite dans la poche du blondinet. 


Il fait chaud, il fait midi et le soleil tape. Y'a une étendue à n'en plus finir, un monde à manger, un long chemin et on sait pas trop où il va mener tellement il finit pas, tellement la route épouse l'horizon. Il y a comme une brume floutée et le paysage qui se mu, il bouge, il frétille. 


Yixing cligne des yeux. 


Le paysage devient un fantôme ambulant. Il repense à Jongin ; il repense à l'aéroport, à Baekhyun qui a pris son téléphone en train de sonner depuis 10 minutes, qui a dit à Jongin : " On coupe nos téléphones, crétin. On vous aime. " 


Il repense à ces trois semaines, transis de froid dans des matelas miteux ou dans des hôtels luxueux, à marcher avec des ampoules ensanglantées, le pouce levé en l'air, bravant le sable et la route tortueuse. Il repense à des moments pas cool, à avoir faim parce que le prochain checkpoint est à deux heures de marche et que y'a pas un Américain pour s'arrêter à leur niveau, à boîter parce que sa chaussure lui a arraché la peau, à dormir dans des halls d'immeuble, bloqué entre le mur et un Baekhyun tremblant, à tituber et fuir parce qu'ils se sont trompés de portes et sont entrés dans un repair de motard pas contents. Puis, à se marrer, les mains encrées dans les genoux, essoufflés d'avoir courus et avec un putain de mal de dos à cause du sac à dos. A se marrer, saoul dans un bar, avec une jolie fille qui lui fait les yeux doux et un petit gars aux yeux de chiot qui remonte les lunettes sur son nez. Des soirs dans des hôtels trop grands, des  jours pleins de lumières, à parler avec un sdf qui raconte comme la vie est belle et cruelle, et ça fait réfléchir, de le voir dégouliner dans sa barbe, et sous ses sourcils tombants, y'a des espoirs et des god bless you. Des soirs chauds, trop chauds, suants sur des draps, trop impatients d'aller se fondre dans le tumulte de time square ou l'immensité infinie du grand canyon. Des toc toc " vous voulez nous loger dans la nuit ? " aux portes, qui finissent en rigolade autour d'un bar, d'une piscine, d'un repas, de smor, des enfants, des mamans, des ados, des papas, des papis ; des visages, des tranches de vie, des pleurs, des sourirs, des aurevoirs, des promesses d'aller mieux, d'aller bien, de changer le monde des fois. Beaucoup d'embrassades ( les Américains sont comme ça ) et beaucoup d'accolades et beaucoup de coeurs gonflés. Il y a eu des guitares aussi, échangées sur des rues piétonnes bondées, deux gamins fous qui chantent en anglais, en coréen, qui tapent du pied et créent un nouveau monde exotique autour d'eux. 


Et surtout, des oubliettes, des caches caches, des qui es tu, qui je suis, qui on est, on va où demain, t'as faim, t'as soif, tiens prends, j'ai des dolipranes pour ton mal de tête, j'ai des bonbons dans la poche si tu fatigues, allez tombe pas, tiens bon, on est arrivés dans trente minutes, une bonne douche nous attend, attends, attends, attends, c'est beau. C'est beau, ce qu'on vit, viens, attends, on se pose, on prends cinq minutes, on regarde où on est et pas où on va. Putain, on est bien, là. 




Le paysage fait tourner de l'oeil à Yixing, mais il sourit dans sa brume. Il pense plus à demain, ni à hier, que à maintenant et c'est pour ça qu'il est gonflé de bonheur. 


Il dit :


- Je vois flou, là-bas.


Baekhyun rigole. 


- Nigaud, c'est la chaleur qui fait ça.  


Yixing se marre. Il sait, et ça l'amuse quand Baekhyun lui explique le phénomène météorologique. Yixing ne répond pas, Yixing boit, Baekhyun regarde droit devant. Ils sourient, le silence est devenue une part entière d'eux et du voyage, il repose, il apaise, il susurre, il soigne les maux et répare les mots assonants. 


Il a fait des miracles. 





La nuit finit par tomber sur deux petites silhouettes voûtées, un peu fatiguées, mais qui touchent au but. Loin devant, dans le noir, il y a des éclats de lumières, le clic clic des néons qui vient chatouiller leurs rétines et trifouiller leurs coeurs impatients. Ils ont pas souffert en vain, écroulés sous la fatigue, tués par la chaleur, ils ont pas marché à se tirer la peau et se dégommer les articulations pour rien. C'est là, devant, il y a un vacarme sourd et vibrant qui sort de la terre, qui court sous le bitume, qui traverse leur pieds et les électrise. 


Ils y sont. Las Vegas. C'était le point de tout les possibles, et ils s'étaient dit : avant Las Vegas, on trouve le chemin, on trouve la solution. Après, on s'en fout. On aura vu Las Vegas, et alors on aura tout vécu, l'ivresse, la déraison et l'oubli. 


Ils se sourient, se regardent. Yixing a des yeux lunaires et Baekhyun étoilés, Yixing a la peau blanche lune et Baekhyun caramel comme un petit soleil. Il y a du blond et du brun, il y a des bouclettes et des épis, il y a soudain un rire, un bras autour de la nuque de Baekhyun, et Yixing qui l'enfourne contre son torse. On entend un bruissement de tissus, un vacarme d'os émaciés et un tintamarre de voix enjouées. 


- Alors, ptit gars. Tu lui diras quoi ?


Baekhyun cale ses lunettes rondes qui allaient tomber de son nez et rigole :


- Toi d'abord.

- Courte paille ?


Des fois, ils parlent par mono-mots, c'est plus court et ils se comprennent comme ça. Ils ont élaboré leur propre langage, gonflé de beaucoup d'amusement, d’enfantillage, et de choses qu'on prend plus la peine de dire. 


- Pile ou face.


Yixing gonfle les joues. Finalement, il a un peu la flemme de chercher une pièce au fond de sa poche, et puis il a Baekhyun sous le coude, alors bon. Alors bon, tant pis. 


- Tu as la flemme. Ricane Baekhyun avant de le taper dans les côtes.


Il y a un instant des chamailleries, des pieds qui frappent le bitume et qu'ont oubliés la fatigue. Ils s'agitent, se taquinent, jouent, oublient la discussion et reviennent aux sérieux après quelques chatouilles. Le silence, le vent et l'air du désert leur lèche la peau et les oreilles. 


- Je dirais à Jongin que la malédiction est enfin levée.


Baekhun en demande pas plus, il a le coeur gonflé de joie, et pour le montrer, il sautille près de Yixing et puis, il bondit sur son dos. Le blond étouffe sa surprise, puis éclate de rire, et il court avec lui sur quelques mètres, il le brinquebale sur son sac, Baekhyun a la voix qui tremble sous le cahot de la route et son rire est vraiment trop drôle. Mais Yixing perd l'équilibre, il tombe et s'écorche les genoux. Les sales gosses ont besoin de biseptine. 


Baekhyun s'excuse, assure que c'était une mauvaise idée. Ses cheveux courts ont repoussé et épousent ses sourcils. Yixing le trouve adorable, il se dit qu'il a trouvé un accolyte formidable et qu'ils l'aiment beaucoup. Le plus petit tend sa main vers lui et l'aide à se relever. 


Leurs genoux saignent, pourtant, ils sentent plus rien, ils sont anesthésiés de douleur et de souffrance, ils ne sentent plus que l'air qui danse autour d'eux, que le temps qui tourne à l'envers et leurs pieds qui cognent le goudron, et la douceur des étoiles qui clignotent dans le ciel et les couleurs aveuglantes de Las Vegas qui gambadent.


Baekhyun murmure alors, le nez en l'air " Quand je reviendrai, j'embrasserai Chanyeol et je lui dirai que je l'aime. " 


" Chanyeol ? " 


Ils avaient interdit de dire son nom au début du voyage, sinon il fallait manger un menu maxibestof en entier et souvent on en vomissait. Ils l'avaient pas dit alors. Ils avaient évité Baekhyun aussi ( mais il était vite revenu au fur età mesure par simplicité et ça ne dérangeait plus le petit ).


- Chanyeol. Affirme pourtant Baekhyun, en hochant la tête. 


Alors, tout est dit, tout est fini, voilà : on va là, on a trouvé la solution. 


Soudain, ça éclate, comme au départ. Baekhyun attend plus. Il s'élance, bras écartés, fend la nuit et emporte des morceaux de ciel noir dans ses phalanges écartées. C'est un filet à étoile, il fait vriller le ciel, la grand ours est à l'endroit et la petite ours à l'envers. Sa gamelle métallique est un prisme de couleur, elle est chahutée contre son sac à dos.


On dirait que sa peau a des écailles couleur arc-en-ciel. 


Il crie, un cri de liberté qui dévale la montagne, alors Yixing court, il court à se déglinguer la rotule et il crie aussi avec un sourire jusqu'aux fossettes. Y'a ce truc dans la poitrine, qu'est comme un feu d'artifice, qu'est innarrêtable, qui électrise, qui rend chaud, qui rend fou d'ivresse, fou de vivre, jusqu'à crever.


Ils se retrouvent, hanches contre hanches, coeur dans le cou et sang bouillonant, bras dessus bras dessous, divaguant dans les néons bleus de Las Vegas, la peau couverte de paillettes et les yeux gonflés de perles.




Un, deux, et trois, il était une fois, petit pantin de bois, une histoire de 223. 


Quatre cinq et six;  sur la route 66, des néons de malice.


Et sept, huit, neuf, le ciel radioactif, des gamins tout chétifs


Dix, onze, douze, fin de la charade et fin des rimes