Phénotype

par sungra

Chapitre 21







________________________________________________________________________________







Le lendemain matin, lorsque Jongin s'éveille, il a l'impression d'être tiré de lui-même, comme une patafix, ou comme une gomme flexible. 



Tout gluant, et tout patraque, très mou. Ou alors c'est la transpiration sur son corps, la jambe de Baekhyun sur sa cuisse, sa peau collée à la sienne. Ils ont eu chaud cette nuit, la sueur sur leur nez, dans le cou, les cheveux. Ils ont eu chaud d'avoir fait bouillottes l'un contre l'autre, ils ont eu chaud lorsque Baekhyun est allé sur le torse de son meilleur ami, qu'il a attendu que Jongin fredonne une comptine. 



Un, deux, trois, c'était une charade mélodique, elle finissait par : "Mon tout est blond et vert." Et, il a dit "Je suis le petit prince. T'es mon petit gars." 



Ah pour ça, il a bien rigolé Baekhyun, il a bien trouvé ça drôle, et il a commencé à aimer ce surnom. Il planait un peu, pourtant il n'avait pas bu ou quoi que ce soit, mais bon dieu, les effluves masculines et enfantines de Jongin lui montaient au nez. Le mat a toujours eu cette saveur un peu exotique et alcoolisée, probablement qu'elle vient du teint mat de sa peau. Parce que ça le rend unique, ce genre de détails.



Ainsi, ils se sont endormis comme ça, plongeant dans une agitation sourde et étourdie. 



En y pensant maintenant, s'étirant le bras, et une jambe hors de la couette, Jongin fait tourner la salive dans sa bouche. Ses yeux s'éveillent aux consistances extérieures, toujours la cuisse de Baekhyun, toujours son souffle sur sa joue, toujours un plafond jaune, toujours une respiration arrêtée. Car Jongin respire mal depuis hier, et c'est parce qu'il aime Yixing mais qu'il doit renier son amour maintenant. 



Il doit oublier, encore une fois, et ça lui fait du mal, dans le coeur, le sang, le cerveau. 



Jongin tente d'oublier ses tourments, et tourne une petite tête encore assoupie vers Baekhyun. Il a la surprise de voir que le petit gamin l'observe avec des yeux ronds comme des soucoupes spatiales, et qu'il sourit pas vraiment, mais qu'il a pas l'air triste non plus ; en fait Baekhyun le regarde comme ça. 



Le jour plonge entre ses cheveux désordonnés qui ressemblent plus à rien. Mais étrangement, ce matin, Jongin trouve que ce bordel capillaire lui colle à la peau. Qu'il le porte fort bien, et que ça lui dégage enfin le visage. On voit ses sourcils, et ses oreilles - on dirait une peluche. 

Mais une peluche n'a pas de fond, une peluche est vide, toute vide, ou rembourré de mousse, de plume si on tâte l'excellence. 



Baekhyun est une peluche triste et évidée. C'est trop triste. 



Jongin sourit, parce qu'il pense que le sourire est un bon antidote à la douleur ; sûrement qu'il veut pas se dire en face que Baekhyun affronte une souffrance trop grande pour qu'un sourire efface le tableau noir de gribouillis. Puis, le mat passe sa main dans les cheveux hirsutes et sauvages de Baekhyun, accentuant son sourire à leur doux toucher. Baekhyun a un soupçon de tendresse au coin des lèvres. 



- Ca fait combien de temps que tu me fixes, petit Monstre ?



Petit Monstre c'est un bien joli surnom. C'est encore mieux que petit gars, parce que ça fait de Baekhyun un gros méchant gentil, une sorte de bouboule de poils bleus dont les enfants raffolent. Un genre de monstre pas spécialisé dans la méchanceté, mais dans le meilleur des choses à vivre. 



Bref, c'est pas un grand méchant Monstre, c'est un gentil petit Monstre. 



- Tu as eu le sommeil agité, répond d'une voix muette le petit insomniaque. 



Parce que Baekhyun n'a pas dormi. Il a bien essayé de fermer les yeux, mais comme c'est dur. Comme c'est dur de ressentir soudain le plus lourd de ses os et de ses poumons qui respirent plus. Comme c'est compliqué de sentir qu'on a un putain de vent qui glisse entre les organes, et il souffle aux oreilles, passant par les joues et ressortant par les narines. C'est comme sentir qu'on est vivant mais plus vraiment, comme si la caracasse qu'on a sur le dos était dépeuplée. Et pour couronner le tout, on la choisit pas, sa carcasse, son gros truc de peau qui nous colle à la peau – ce drôle de jeu de mots a tourné dans sa tête toute la nuit. 



- Tu as l'air fatigué, Baekhyun. 



Baekhyun se voile, sombre et noir. Il n'entend pas les mots de Jongin et ne voit pas son regard profondément triste.



Baekhyun pense lourdement, la tête penchante et s'enfonçant dans l'oreille. Il se dit que maintenant, c'est comme si la chair qui tombe sur ses os était malade, flétrit, un peu putride. 



Dites-moi, vous savez que notre visage il peut changer ? Baekhyun se souvient, on a des gènes de naissance, qui prédomine un développement de machin ou truc, genre toi t'as un grand nez et toi des petits yeux. Y'as des gens qu'ont la peau mate. Et d'autre qu'ont des grandes oreilles; Ca arrive. Et puis, y'a des gènes, des allèles sur des chromosomes, bah ils changent. Ouais, ils changent, c'est pas une mutation, hein, Baek n'est pas un mutant (c'est un petit monstre) ; c'est juste que, des fois, l'environnement qui vous entoure influe sur votre ADN. Alors vous changez.



Baekhyun s'est imaginé toute la nuit comme ça, avec une tête de plus, grand comme Sehun ; bon, peut-être bien deux têtes. Et il s'est fait un nouveau lui, il s'est imaginé dans une maison avec des sourires à Noël, des jeux de société les soirs d'orages, et les jours à la plage. Des trucs que lui a pas eu, et qu'il aurait dû avoir. 

Et qu'il aurait eu. 

Et ça aurait pas dû se passer comme ça. Et il aurait pas dût être ce pauvre crétin, ce petit idiot à lunettes trop intelligent. Il aurait dû être grand, et avoir des grandes oreilles, et un joli sourire, et des grands bras pour les lever vers le ciel, ou pour qu'on l'écoute quand il parle. 



Il aurait dû être Park Chanyeol, il aurait dû être ce grand idiot.

Il aurait dû, conditionnel ; sous condition ; ou sous contrat. 



- Yah, petit Monstre. 



Jongin le secoue et sa voix ramène Baekhyun à la réalité. Il aperçoit vaguement la grande épaule de son ami effleurée par les lumières qui dégoulinent dans la pièce. Le petit monstre voit flou, il a des petites larmes au creux de son nez rouge. Jongin les essuie doucement, et c'est bizarre parce qu'il sourit toujours, ses lèvres charnues qui le rassurent et qui murmurent et qui l'embrassent sur le front et comme ça lui fait du bien. 



- Je suis désolé. Je suis vraiment désolé, parce que je peux rien pour toi. 



Là, petit Baekhyun se met à pleurnicher, de plus en plus fort. Et Jongin d'essuyer ses larmes du pouce. 



- Je veux que tu comprennes quelque chose. Ecoute. T'aurais p'têtre pu être un autre. P'têtre bien ou pt'être pas. Mais t'es là maintenant. T'es toi. Et moi, Baekhyun - oui, Baekhyun -, moi je t'aime pour ce que tu es. Parce que t'as toujours été toi. Et ça doit pas changer. Maintenant tu peux chialer, petit monstre. 



Baekhyun s'emporte, il se laisse dégouliner dans le cou de Jongin qui l'attire entre ses côtes et leurs jambes s'emmêlent, c'est un chaos de bras, où se glisse la souffrance, où griffent des ongles malheureux. 

Baekhyun aurait voulu être lui encore longtemps. Il aurait voulu voir Yixing et Jongin des matins étranges, rencontrer les lèvres de Chanyeol dans une voiture, jouer du piano certains soirs, réviser sur les bancs de l'amphitéâtre, rêver à une vie qu'on a pas, envier les autres, remonter ses lunettes, sortir une carte du monde, faire tourner un globe et s'arrêter sur la destination inconnue de notre rêve insouciant. 



Sauf que Baekhyun est mort. Boum. 









Il s'écoule une heure, à parler sans vraiment parler, à essuyer des larmes et le nez qui coule du gamin échevelé, à se jurer que oui on s'aimera pour toujours, à se promettre que la vie elle se fera pas l'un sans l'autre.



Jongin dit non t'as pas changé arrête tes conneries t'en connais d'autres des gars qui pleurent, oh désolé oui c'était méchant mais en fait je te bouge un peu le cul parce que je veux pas que tu sois une vieille loque, t'as tout pour toi tu comprends pas ça. Hein, quoi comment ça tu me croies pas, ce serait drôle un jour je vais faire un reportage sur pourquoi aimez vous Baek - petit monstre, pardon ça m'échappe, t'es compliqué. Non, je sais que t'es pas une fille et que t'as pas tes règles. Comment ça tu rigoles plus à mes blagues, quoi, pas aujourd'hui ? Oui d'accord. Mais j'ai au moins le droit à un câlin, je sais pas, tu peux pas me renier comme ça. Tu sais t'as la peau vachement douce mais tu colle, ouais moi aussi, désolé, c'est un peu compliqué, cette nuit il faisait chaud. Ouais, cette nuit, j'ai pas très bien dormi, mais non ça va je te jure. Ah Yixing ? Oui, Yixing, c'est un peu long. Oui, j'avais une raison de venir te voir, j'en ai toujours je crois. Hein, comment ça, je dois aller lui parler ? Non, j'ai peur, tu comrpends, si je vais le voir je mets fin à tout et tu vois je veux pas. Comment ça tu m'obliges. Arrête tes conneries. Quoi, j'y vais ? Là maintenant ? Mais toi, t'es un peu comme un caramel mou au soleil, je veux pas te laisser. Ah d'accord tu veux être seul. Oui, je m'en vais, je vais voir Yixing. Je reviens dans une heure. Enfin, je crois. Je vais pleurer. Oui, je sais que tu seras là. On va se recoller. A l'envers, certainement. Tu vois le partchwork ? C'est ça, je vais nous recoudre comme ça. Avec de la patafix et de la colle Uhu. Promis, juré. Désolé pour quand je reviendrais. Repose-toi bien. Essaie de pas y penser. Oui, je sais que c'est dur, pardon. Mais... Eh, petit Monstre prends soin de toi. Je reviens avec du fil à coudre. Oh, et finalement, j'adore tes cheveux, ça te va à ravir. 



C'est comme ça que la porte s'est fermée et que Baekhyun s'est retrouvé seul avec lui même. 



Avec lui-même, c'est sacrément froid et noir.

 



° 





Yixing sait plus vraiment où il est. L'Amazonie est apparemment plus grande qu'il croyait. Les arbres se ressemblent tous, et les bruits des jeunes dans le lac sont confus et partout à la fois, au coin des feuilles, des racines et du papillon. 



De toute façon, il ne les entend pas. Y'a que sa voix qui chantonne, fredonne, entonne, lâche des mélodies assassines, des choses qui font mal au coeur, et ses cordes de guitare lui paraissent rêches et amères ce matin. Et les larmes ont cessé de couler, elles sont venues se coincer dans sa peau qui tremble, près de sa cheville un peu bleutée d'un faux mouvement, et de ses hanches en miettes. Dans ses grosses cernes. Dans son cerveau qui capitule, qui pense à Jongin, et au rêve, à la bataille, à l'échec, la réussite, la Chine, la Corée, les concessions, qui refait le fil de sacrifices et du désir interdit. 



De sa vie qui défile, d'où c'est parti et d'où ça a pété, à partir de quand Yixing s'est emmêlé les pieds et qu'il a commencé à se bouffer le sol, ne plus avancer, piétiner, tomber dans le creux des côtes de Jongin. A partir de quand ses mots sont devenus las et fatigués et étrangement agglutinés. 



A partir de quand il est tombé amoureux. 



Soudain, une main glisse dans ses cheveux, et Yixing ne sursaute même pas. Il sait très bien de qui il s'agit. Il y a cette effluve exotique et apaisante dans l'air et dans le temps. Il y a cette petite chose singulière, cette fameuse étincelle et un briquet au gaz qui vient de prendre feu. 

Il y a Jongin, et ses doigts habiles qui s'étendent dans ses cheveux blonds, c'est un mélange de caramel et de vanille, et c'est toujours exquis. 



- Oublie. Oublie ce que je t'ai dit hier. Je-je veux que tu sois heureux. Signe ce contrat. 



Yixing lève les yeux au ciel, il rencontre le regard au chocolat fondu de tristesse de Jongin. 



- C'est pas à toi, de décider Jongin. C'est à moi. 



Les yeux s'emmêlent, ils piquent, c'est salé, c'est comme se noyer ; les doigts de Yixing font une fausse note, il s'est trop acharné sur la corde "la" de la guitare. Aïe, il s'est coupé.



- Je trouverais une solution confortable pour nous deux. Murmure-t-il entre deux douleurs nerveuses.



Les regards se quittent alors, et Jongin s'assoit par terre. Fermant les yeux, il écoute la mélodie pleureuse de Yixing, sa voix striée et granuleuse, les cordes pincées de la guitare, il ressent le fluide entre eux et les vibrations de leurs sens. Il voudrait l'embrasser, mais l'interdit le cloue dans l'immobilité et la frustration. 


Triste, il observe les yeux clos, les longs cils et les lèvres en bulle de Yixing.





° ° ° °  





Lorsque Jongin revient dans la chambre, alors il fait très noir et très froid, et Baekhyun est parti. 

Il y a une feuille coincée sur le parquet, il la prend, ses jambes tremblottent un peu et il frissonne, et ses doigts froissent l'écriture : "je reviens ce soir." 



Pas plus, pas moins, et c'est même pas signé.



Baekhyun a mis des baskets qui vont pas avec son jean troué et qui s'accordent pas vraiment avec son pull trop grand. Il a l'impression de nager dans ses habits tout en suffoquant de son pull qui lui colle à la peau. Il nage dans sa vie et dans sa sueur et ça en devient pénible. Rageusement, il arrache son haut, ses doigts cherchent la couture, finissent par gratter sa peau. Il feule, comme une bête, crie, s'arrache la chair et le pull d'un coup d'un seul. 

Et il le lance sur le côté de la route, la laine s'échoue dans un fossé, il en oublie que c'est mamie qui l'a fait. 



De toute façon c'est pas sa mamie, c'est pas son sang, c'est qu'une vieille dame ridée sur une canne, une dame qui donnait des bonbons mensongers et faisaient croire des fabulations. Que des conneries, ah tiens, oui, que des gros mensonges. Un gros bobard qui a engendré des millions, puis des milliards de petits bobards, qui ont continué d'évoluer en faux sourires et en mots cachés. Et tout est devenu une illusion parfaite, une représentation fantastique où les spectateurs sont comédiens de leur propre vie. 

Sa vie est devenue une grosse idiotie, un mirage aussi fort que le soleil qui lui fout la migraine. 



Il fait chaud, il continue sa route et derrière lui, il laisse le joli tricot de mère-grand. 



En claquant la porte de chez lui, Baekhyun laisse tomber son sac. 

Ah oui, c'est vide, c'est vrai que ses parents ne sont jamais là, les volets sont clos, dans le coin de la pièce il y a des restes d'un sapin de noël et des oeufs de Pâques périmés dans le fond d'un tiroir. Y'a un tuyau d'arrosage qui goutte dans le fond du jardin. 

La pièce lui paraît si grande et haute, le plafond un peu trop élevé et le sol un peu trop bas. Il frissonne, il fait aussi grand et vide que son corps, que son cerveau, que ses sentiments. Que sa vie. 



Sans mot, il piétine et se traîne jusqu'au canapé, s'y laisse tomber et engloutir dans un plaid trop confortable. Et il prend le temps, de penser rien qu'à lui, qu'à son corps et les sensations, et les regrets au fond de son coeur, et la douleur qui lui tenaille les viscères ; peut-être qu'au final il a plein de choses en lui qui lui pendent au coin de la bouche. 

Tiens, peut-être qu'il a encore envie de hurler. Il passe la main dans ses cheveux courts, sourit d'un air diabolique ; va falloir trouver autre chose à péter ici. 



Trois secondes plus tard, il bondit telle une bête, de la bave sur les canines, le souffle éreintant. 



- Vous avez gâché ma vie ! 



Qu'il hurle dans le silence, et la rancœur lui étouffe le cerveau, lui broie les connexions neuronales, ils se contrôlent plus. Il pense à ses cauchemars d'enfant, à ses jouets de bois, à sa solitude, à la dureté de cette vie de bourgeois, à ses envies de câlins négligées, à ces yeux fatigués qui savent pas aimer, à ces priorités de travail, d'argent, avant la priorité de vivre. 

Voilà qu'il refait le fil de sa vie en butant contre les marches de l’escalier, qu'il leur en veut d'une puissance exacerbée. 


Il monte dans leur chambre, écrase une chaise contre un cadre de mariage, balance un ordinateur contre une télé, envoie des bijoux sur la fenêtre, retourne le lit, étouffe ses dents dans l'oreiller. 



Puis, satisfait, il regarde sa bêtise. Pas de dessert ce soir. En partant, il laisse un certificat de naissance et la porte de la maison ouverte. Il a prit un sweat que ses parents détestent, ça fait trop voyou. Aujourd'hui il leur rit au nez, il met la capuche sur sa tête et tire la langue, c'est un petit con.



Baekhyun s'est vengé, sur le chemin du retour il est aussi vide que rempli d'émotions. 





° 





Chanyeol fume à la fenêtre. L'aube est orange et les cimes des arbres déjà noires. Il sait pas ce qu'il fait là, il sait pas pourquoi son corps tout voûté s'accroche au vent estival, pourquoi il attend que la porte claque, qu'un type en surgisse, qu'un gamin à lunettes le regarde, et lui en veuille, le frappe, ou le prenne dans ses bras. Il sait pas ce qu'il fait là à attendre un signe de Baekhyun, à attendre qu'il se jette sur lui ; il sait pas pourquoi il trouve quelconque excuse bidon pour voir ce type. Il se comprend plus. 

Il a prévu de dire "ça va ?", comme si ça devait lui importer, comme si au final l'état de Baekhyun était une excuse pour se rapprocher de lui, pour lui prouver qu'ils sont liés, que maintenant c'est comme des menottes, Baekhyun est Chanyeol et Chanyeol est Baekhyun et c'est à peu près tout. 



Il trouve n'importe quelle excuse pour se persuader que non, il n'est pas ici juste pour le voir, que oui, c'est encore pour se venger et lui faire du mal. N'importe quoi. 



Il veut juste saisir le corps malingre et brisé de Baekhyun, réparer les morceaux et les erreurs. C'est la finalité qu'il n'aurait jamais cru possible. 

Il n'aurait jamais cru que ce petit gars pouvait bien le retourner comme ça.



Il s'assoit sur le lit, soupirant, c'est fou comme ses pensées sont obscures, et emmêlées, comme il n'arrive plus à rien, c'est fou ça, c'est fou ce que lui fait Baekhyun maintenant. 



Le sommier craque en même temps que la porte s'ouvre en grand. Elle claque le mur, puis reclaque derrière, Chanyeol ne cille pas, ne sursaute pas, il tire sa cigarette de ses grands doigts déformés, il paraît serein, il a son sourire d'arrogant, ses lèvres mesquines mais dans le fond de son coeur, de son ventre, ses organes hurlent, ils défraîchissent, chaque cellule n'attend que le regard de Baekhyun innocent et doux, sa peau, ses lèvres, tout recommencer. 



- Qu'est-ce que tu fous là, Grandes Oreilles ?



Chanyeol lâche la fumée sous le ton cassant de Baekhyun. Cette fois, il remarque que Baekhun ne l'a pas appelé ni Park ni Chanyeol, mais Grandes Oreilles. Ca lui donne un rictus, lui aussi il a fait ça quand il a appris qu'il ont été échangés. Il ne s'appelait plus, il se regardait dans le miroir, et disait des fois "Eh Baekhyun, t'as de grandes Oreilles" ou "Eh Grandes oreilles, t'as de Baekhyun". 

Ca le fait sourire, mais dans le fond il trouve pas ça drôle, ça lui fait un pincement au coeur, Baekhyun ne méritait pas vraiment ça. Serait-ce une once de culpabilité au fond du grand méchant Park Chanyeol ? Peut-être même que c'est plus profond, ce coeur qui bat et ce sang qui pétille. 



- Ca va ? Demande Chanyeol, son regard arrogant se posant enfin sur le petit garçon devant lui. 



Les mots sonnent souvent mieux dans le crâne, avec une intonation mûrement réfléchie et pensée, une voix plus assurée et moins vacillante, mais à vrai dire, quand il faut les sortir, ils sont cassés et pitoyables, c'est bien là le problème. Chanyeol a pas l'air assuré, Chanyeol est pitoyable. Il voudrait se frapper pour son manque de tact, pour être si faible devant ce type qu'il a toujours maîtrisé. 

C'est juste qu'il a plus la force de lutter. 



Baekhyun secoue la tête, il a une capuche sur le haut du crâne, et un sourire d'amertume. Chanyeol le trouve beau, il se demande vaguement où est sa frange, et se dit qu'on voit mieux ses petits yeux tombants, que c'est appréciable. Sauf qu'aujourd'hui, ils sont âpres et amers, ils lancent des éclairs, ils pétrifient Chanyeol. 



- C'est une blague, j'espère, ironise Baekhyun. Depuis quand ça t'intéresse, et puis, maintenant, bravo, t'as eu ce que tu voulais, tu peux te casser. 



Le ton est franc et tranchant : comme un couteau il affronte l'air et saccade les syllabes. Chanyeol en frissonne, il ouvre grand les yeux et Baekhyun pointe la porte de son index accusateur. 



- Déagage ! Hurle-t-il, son pieds tape sur le sol. 



On dirait un enfant capricieux avec ses yeux fermés et ses sourcils froncés vers l'avant, il n'est crédible que dans le plus profond de sa haine, mais en rien dans l'attitude. Ca attendrit Chanyeol, quelque part, Petit Baekhyun a toujours été un gamin pleurnichard, ça changera pas, des choses restent. 



Chanyeol tire sa clope, il s'esclaffe. 



- T'as passé le déni rapidement, on en vient à la colère.



Il croasse, agonisant, car la colère est difficile à passer. 



Elle met du temps, elle reste longtemps entre chaque plis de la peau, entre chaque pensées, un crayon devient une arme, une chaise est un tank, les miroirs sont des victimes, les vitres des dommages collatéraux et entre ces champs de bataille, il y a un soldat devenu fou. 

La colère est terrible. 

Chanyeol a cassé trois miroirs, son bras, brisé sa famille, retourné des tables, cassé des lampes de chevet et des tiroirs. Avant de tomber dans la tristesse. 



Plongé dans ses pensées immobiles, Chanyeol perçoit vaguement la silhouette furibonde de Baekhyun qui lui saute dessus et le cloue sur le lit. Il assume un coup maigre dans les côtes, qui lui fait cracher sa cigarette sur le lit. Une masse sombre le surplombe, un mélange d'yeux de chiots, de sweats et de jeans, de peaux grasses et soudain, dans ce désordre et cette tempête, il voit des cheveux en batailles, une chevelure en bordel. 



Il comprend, entre les coups de côtes et dans l'abdomen, que Baekhyun est déjà passé à la colère, qu'il s'est coupé les cheveux rageusement, et que c'est toujours moins dangereux que lui qui a sauté de son étage pour fuir. Ca le ferait presque sourire s'il n'avait pas mal sous les coups, si entre les poings et les claque, les cris du petit garçon, il y avait pas ce visage haineux, ces traits tirés, sa mâchoire tendue et les gouttelettes qui volent tout autour. 

Ce serait mieux si c'était pas de sa faute, ce serait mieux s'il pouvait le prendre dans ses bras et le serrer fort contre lui. 



Baekhyun frappe encore, hurle encore, lui massacre les côtes, le ventre, les os, les bleus de Chanyeol. Il se venge, crache ce qu'il a trop longtemps retenu, cet amour qu'il lui a voué, injustifié, mauvais, malsain, à lui, à ce grand con qui l'a brisé. Il le hait, il l'aime, tout ce mensonge, je suis toi, je suis moi, comment on fait, comment je fais. Il crie "je te hais !" c'est un peu faux, c'est un peu vrai. 



"Ta gueule." Grogne Chanyeol dans un souffle douloureux. 



En un quart de secondes, dans sa vue mouillée, Baekhyun se sent poussé vers l'arrière, il tombe assit sur le lit qui grince, et il se met à pleurer fort, très fort, trop plein de colère et de tristesse. Il tremble, il est perdu, il sait plus où il est, qui il est, qui est Chanyeol, ce qu'il doit faire, qui il doit aimer, se battre, abandonner, se couper les cheveux, partir à Rome, sur la route 66, à Las Vegas, seul, avec lui, une voiture, des chaussures, une histoire de lunettes, un avion, son cerveau se met en rade, il fait noir. 



Le voilà en pleure, niché dans un cou, les doigts griffant un dos sous un tee-shirt, des mains qui serrent son épaule, des doigts qui s'infiltrent dans ses cheveux, contre son cou, qui cueille chaque sanglot, qui étouffe chaque larmes. Elles tombent sur une peau nue, contre le trapèze, fondent, dégoulinent. 

Baekhyun s'y abandonne, s'y laisse tomber, Chanyeol est doux, il le berce, il fredonne et il murmure : "je suis désolé. Pardon. Pardon." 



Baekhyun griffe sa peau, Chanyeol étouffe la douleur. La sensation de leurs chairs mêlées reste un ultime espoir. Il y a des sanglots sur l'épaule de Chanyeol et un frisson inéluctable quand les lèvres acides de Park rencontre le cou de petit Monstre. Qu'il embrasse la chair.



Détestons-nous puis aimons-nous, pour une fois, réparons-nous, nous serons musiciens et médecins.