Cellule kératinique

par sungra

chapitre 20



- cellule keratinique -




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- C'est assez étrange. 
- Quoi donc ?


Junmyeon avise l'heure sur sa montre. Il est vingt trois heures, la nuit est aux prémices de sa journée, elle jette des feux orangés dans la pièce. Lui, il jette un coup d'oeil amusé à son acolyte avant de continuer d'un air lunaire : 



- Je suis bien. Je veux dire, c'est le bordel dans le campus mais...



Junmyeon fait tourner sa chaise, il a l'air d'être un dirlo par sérieux mais très épris de son travail, d'être un type lunatique mais terre à terre. D'être Junmyeon.  

Par intermittence, il croise les joues rouges et le regard sauce soja - oui, sauce soja, c'est doux, c'est bon, ça se mange - d'un Jongdae qui le boit littéralement à la paille. 

Il l'écoute, le regarde, lui sourit avec cette chose familière et étrangement singulière à Jongdae. Cette chose indécise et précise, cette petite étincelle assoiffée et désireuse. 



Cette petite chose entre eux. 



- Et ma chasse au trésor a été un vrai carnage. Affirme le chef avec ironie. 

- Chanyeol va mieux. Assure alors Jongdae, comme si minimiser les faits allaient arranger l'amertume de ce cuisant échec.



Le jeune brun va alors s'affaler dans le vieux canapé, d'un confortable fait main. Il laisse ses doigts épouser le velours, et continue d'un air distrait : " Je l'ai vu ce matin. Il était, disons, je sais pas. Il était Chanyeol quoi. "


- Un peu rabougri. Rigole Junmyeon qui arrête de faire tournoyer sa chaise. 

- Tes expressions veillottes me pèsent sur le système. 



Voilà que le regard taquin de Jongdae croise les yeux envieux de Junmyeon. Voilà que d'un dialogue anodin, découle une grande tornade qui fait voler les crayons dans la pièce. Voilà qu'ils s'observent en dessous des cils, qu'ils se contemplent plutôt, qu'ils se dégustent allègrement, et qu'ils ne s'en cachent plus ; parce que la comédie a assez duré maintenant, on lève le rideau, et on fait des claquettes sur la piste. Et dans le coeur. Et dans le sang tout bouillonnant. 



- Ne me manque pas de respect, petit con. Cause-moi de Chanyeol, dis, il était comment ce matin ? Junmyeon reprend un peu de sérieux, baissant le regard sur ses chaussures. 



En fait, il est timide ; la gêne lui empourpre les joues, il a drôlement chaud. C'est Jongdae qui le fait disjoncter, c'est Jongdae qui provoque un court-circuit, c'est Jongdae qui rouille son cuivre, c'est Jongdae. 
C'est Jongdae depuis un peu trop longtemps sans doute. 



- Bah, Chanyeol quoi. Il avait l'air d'avoir une petite cicatrice. Il boitait, mais je sais pas... Il avait l'air d'être Chanyeol. 



Junmyeon grommelle quelque chose, les pensées un peu moins blanches et un peu plus noirs, parce qu'il sait que boitiller chez Chanyeol signifie sclérose en plaques. Qu'il a certainement tendance à l'oublier, à oublier ses larmes, et la bierre qu'ils ont bue au bord du lac, oublier à ses dépends, oublier pour son propre bonheur que Chanyeol peut pas vivre comme tout le monde. 
Qu'il est malade. Et que lui, c'est un sale égoïste.



Une main rencontre son genou, des doigts pressent la rotule, fort, très fort, et Junmyeon lève les yeux de surprise. 



- Je croyais que t'étais bien, ce soir ? Murmure Jongdae, et son visage est infiniment proche et approximativement trop éloigné. 



Un lancement de coeur, et un coup de ventre tordu, et des sentiments qui se foutent en l'air, et des joues toutes rouges, et des lèvres toutes roses, et ces regards qui se perdent, s'étreignent, se lâchent, se retrouvent, ces regards indécis et imprécis, ces regards un peu aimantés qui se repoussent. 
Ces regards qui comprennent sans comprendre, ces regards qui analysent et qui vont à contresens. Ces yeux, qui se quittent plus, qui comprennent plus. 



Puis, c'est le blackout. 



Jongdae fait n'importe quoi. Jongdae serre le genou de Junmyeon, et Jongdae embrasse Junmyeon. Jongdae se lâche, leurs lèvres se courbent, s'accrochent, se fondent, elles se mélangent, et la salive se joint à la partie, puis la langue, et tout devient un jeu cellulaire. Les frissons parcourent les pommettes et la nuque, les doigts caressent les hanches, rencontrent les côtes, le cou, la jugulaire. Ils se dévorent, ils accompagnent les mouvements lascifs, des bulles éclatent, il les écrase entre leurs dents. Des soupirs gargarisant éclosent, insufflent une tension d'ivresse et tout déchante. 



Tout s'enchaîne, que Jongdae en peut plus, qu'il a trop attendu, il succombe, s'abandonne ; ses lèvres se font fiévreuses, ses doigts piègent la peau diaphane de Junmyeon. 



Cette nuit, il l'a finisse sur le canapé. A se regarder, et s'embrasser, à se lâcher, et les lèvres vont à l'encontre de l'interdit qu'ils s'étaient fixés. 

Cette nuit, Junmyeon a dit " Laissons-nous porter par ce qu'on a là. " Là, c'est dans le coeur. Ce qui grandit, ce bidule de cellules et d'effleurement.



Et Jongdae, il a pas vraiment répondu, il a rigolé, et il l'a embrassé, ça voulait dire " ouais, Jun, ouais, un truc du genre. " 



° ° °







Et la nuit tombe alors, et Yixing est devant une feuille de papier, puis deux, trois, peut-être quatre, épinglées par une agrafe. 



Il doit signer. 

Ou il doit pas signer.



Le stylo entre ses doigts, il pose une mine tremblotante sur la feuille. On le regarde avec des drôles d'yeux incompréhensifs, partagés entre impatience et dignité. Yixing se mord la lèvre, le crayon est immobile et ses phalanges déformées. 

Il vient de lire ce long contrat, a mis au point toutes les choses floues qu'il ne comprenait pas. Yixing a 20 ans, il va être trainee pendant deux ans, qu'on lui a dit, le temps de le foutre au niveau et d'en faire une idole ; s'il réussit.

On lui dit qu'intégrer SMent est une chance qui ne se reproduit pas deux fois, parce que c'est la plus grosse boîte du pays. On lui demande s'il connaît des groupes, il répond vaguement oui. On lui demande s'il veut réaliser son rêve, il hurle que oui, que la musique est sa vie et qu'il doit le faire. Qu'il doit se battre pour ça. 



Il se persuade un coup que c'est la bonne décision. 

Mais il y a cette putain de ligne numéro 104, ou un truc du genre. Cette ligne qui spécifie clairement : " Lorsque le trainee devient idole, il a interdiction de boire de l'alcool à outrance, de fumer, de se droguer. Interdiction d'avoir un(e) petit(e) ami(e) sans accord préalable de l'agence. " 



Jongin, il y a Jongin dans son cerveau, ce qu'il disait, que l'échec de leur relation était décidée depuis le début. Que le rêve de Yixing allait tout faire éclater et que ça servait à rien. Que cette nuit, ce baiser, cette aube, ces caresses et ces étreintes étaient des interdits qu'ils ont défiés, qu'ils auraient jamais dû. Parce que maintenant, c'est fini. Encore hier, ils se serraient l'un contre l'autre au détour d'un arbre, ils se sont certainement embrassé plus longtemps qu'il le fallait ; leur trésor était ce charnel qu'ils cachent derrière des fausses excuses : c'était une fois, c'est parce que c'est les vacances, c'est parce qu'il m'a manqué, je me suis pas contrôlé ; c'est pas de ma faute, on s'embrasse mais on s'aime pas. On fait croire qu'on s'aime pas parce que c'est plus simple. 



Mais ils sont fous amoureux. 



- Monsieur Zhang. Nous prévoyons de lancer un nouveau groupe composé en partie de chinois, vous l'ai-je dit ? Le ressaisis le directeur de l'agence devant lui, les mains et les bras croisés. 



Yixing assure qu'il sait. 

Qu'il est au courant.

Puis il se dit que le problème, c'est pas ça. Il s'en fout de ça. Il s'en fout moins d'arrêter en une signature, tout ce qu'il ressent pour Jongin. 

Il peut plus se passer de ce type. Jusqu'à remettre en cause ce pour quoi il s'est défoncé les hanches. 


Il s'embrouille. On lui avance le contrat sous le nez.



- Vous ferez un très bon élément. Je ne doute pas une seule seconde que vous intégrerez un groupe. Vous êtes un espoir. 



Il prend la feuille, repose le stylo. Il tremble.



- Puis-je y réfléchir ? 



On soupire, on s'agace, une bague tourne autour d'un index. L'impertinence de Yixing lui vaut de l'admiration mêlée à cette chose agaçante qu'on ne comprend pas. Un tel contrat ne se refuse pas. 
On lui accorde trois jours. Yixing quitte l'agence, les jambes tremblantes, le coeur jouant avec la peau de sa poitrine et des relents de peur dans la gorge. 



Son premier réflexe est de se fondre dans la masse agonisante de Séoul, s'oublier, lui petit chinois blondinet, se cogner aux grands manteaux et aux petits tee-shirts fluets, trébucher entre le trottoir et le lampadaire. Il se laisse porter par cette vague déferlante, le cerveau remis à nu et le visage tiré.

Ses méninges ont fait un court-circuit, parce qu'il vient de réaliser que c'est à lui de décider ; ce sera pas Jongin qui dira quelque chose, ce sera pas Jongin qui arrêtera ou continuera. Jongin sera juste amoureux jusqu'à la décision irrévocable de Yixing ; C'est à lui de choisir.

A lui de choisir.

A lui. 



Quelques minutes plus tard, brinquebalé dans la foule, Yixing se met à pleurer, il sait pas pourquoi, il sait pas ce qu'il fout dans cet état ; probablement que c'est la pression, et le mal du pays, un peu de Jongin. Et lorsqu'il sanglote, il prend son portable, compose le numéro du joli mat, à ce moment-là il réflechit plus vraiment, il est un peu bêta.  
Jongin décroche aussitôt. La petite voix fluette du blond crachote des larmes : 



- J'ai un contrat. 



Il y a une minute de silence, qui semble une éternité, qui semble durer cent pas incontrôlés contre le bitume et des milliers de coups d'épaules qui le font vaciller. 



- Yixing. Réagit enfin le beau mat. 



Le chinois répond pas parce que la voix de son amoureux est brisée par cette peine qui vous écorche salement.  Ils pleurent tous les deux, reniflant dans leur manche et le sanglot de Jongin est plein de culpabilité : 



- Yixing, je peux être égoïste et te demander de refuser ? 



°



Il est trois heures du matin, et la lune s'amuse à s'infiltrer sur le torse nu de Yixing. Elle assomme ses rayons sur sa peau laiteuse, et la craquelle et la fait transpirer, recollant soigneusement les écorchages. Il pleure, se brisant les hanches sur la piste de danse. Il se fait mal au dos en se penchant, le coude rencontre le genou, et ses chaussures chouintent rageusement contre le parquet luisant. Il laisse dans sa danse mélancolique de la sueur et des larmes, et des tendons qui gisent sur sa peau, et des douleurs physiques. Et des douleurs mentales. 

Et de la douleur partout. Des fois, on entend des sanglots pitoyables, qu'il refrène en féroce grognement, et le voilà qui s'acharne sur sa chorégraphie démembrée. C'est une particule sombre, et de cette grosse masse noire jaillit des fois un bras cassé, d'autres fois c'est une côte émiettée ou une jambe grattouillée. 



On dirait un automate gracieux mais désarticulé, qui se disloque un peu plus à chaque coup de hanche, à chaque envolé de tibia, à chaque saut trop lourd ou doigt pointé vers un ciel obscur. 
Et à chaque fois que la douleur traverse son corps, y a quelque chose qui se brise un peu plus, dans ses muscles saillants qui se fanent ou dans sa poitrine oppressée. Il y a quelque chose de profondément vide et creux dans le thorax, cette chose là qui le mange. 



Parce que maintenant, il a plus le choix, il est au pied du mur, bloqué, et soit il le traverse, soit il l'escalade, ou il abandonne tout. Car maintenant, il n'est plus vraiment question de se demander si demain il va pouvoir embrasser Jongin, si demain, ils vont pouvoir s'accorder une nuit ou un baiser, que le soir il pourra en rêver un petit peu pour se faire du bien au coeur. 
C'est plus question de futilité amoureuse, c'est question de sa vie entière qui lui retombe sur le nez. Il est question de choisir entre son rêve et son premier amour, son premier frisson, des lèvres charnues et une peau exquise, et ce rire, oh ce rire de voyou au timbre matifié.



L'objectif premier de la mission, c'est de devenir une idole, des lumières décolorées sur la peau, un masque parfait, un chant limpide, une danse écoulée, une vie à vivre de ça. 



On doit pas perdre la mission de vue, jamais.

On doit pas perdre la mission de vue, sinon on meurt. Sinon on se prend une mine et on y laisse un bras. 
C'est ce que dit un soldat lobotomisé en partant sur le champ de bataille. 



Et c'est vrai. 



Sauf que la mission sans Jongin, c'est déjà un peu mourir. Autant pas allé sur le front, prendre sa gamelle, ses godillots, son gros sac à dos, jeter les armes et sauter dans ses bras. 



Sentir ses mains chaudes sur son corps, ses baisers sensuels, sa peau passionnée.
Ou plutôt s'en aller de l'avant, le quitter, affronter la vie. Réaliser son rêve face à la grandeur du premier amour qu'on vit avec naïveté et inconscience. 



Yixing s'effondre sur le parquet, il vient de hurler, les postillons se mélangent aux larmes ; son poing s'abat sur le sol.



Il est incapable de prendre cette décision. 



Il est trois heures dix du matin quand ce hurlement se perd dans la salle, et qu'au même moment, Jongin bondisse sur ses pieds. Qu'il vacille, les yeux floutés par la fatigue qui ne vient pas, et le manque de sommeil, et peut-être un peu de larmes - mais pas trop. Jongin se laisse porter vers son Eldorado, son alcamie, sa douceur et sa petite chose qu'il peut serrer contre lui, cette personne qui va lui faire du bien, sans rien dire, juste en le regardant avec tant de soupirs au coin des lèvres que ça en sera paisible et réconfortant.

Il longe le couloir, assez longtemps, assez loin. Il loupe la porte close de Baekhyun, grogne, et s'en énerve. Il était tellement plongé dans ses obscures pensées qu'il doit faire demi-tour. 


Occupé à penser à Yixing, à ce petit gars qui l'a bouleversé, pris au coeur, rouvert des grosses blessures qu'il a pas soignées. Ce type qui l'a soigné au mercurochrome, et à l'alcool aseptisé, ce Yixing qui a embrassé ces cicatrices, qui les a fait guérir, qui un jour, un soir, une nuit, un baiser, l'a fait tomber amoureux, lui a fait comprendre qu'il fallait croire en l'amour, en ses douceurs et ses sucreries. Qu'il fallait y croire et s'aimer très fort, jusqu'à s'en gaver et en mourir. Ce garçon qui l'a raisonné, qui a saisi ses mauvaises blagues pour mieux en rire, qui n'a jamais eu l'idée de lui faire du mal. Ce type qui ne l'a jamais trompé, qui n'est pas devenu fou, ni malade, peut-être un peu trop sensible, un peu trop ceci et pas assez cela. 

Mais c'est Yixing, et il l'a guérit ; avant de tout rouvrir et de faire sauter les agrafes de ses plaies. 


Jongin est un animal blessé qui saigne, il culpabilise, il est égoïste, et il veut justement l'être ; pour garder Yixing près de lui. Pour souffrir de le laisser s'étioler sans son rêve. Pour s'aimer dans le regret.



Dilemme cornélien, qui sert à rien, qui fait mal aux reins. 



Il renifle, écrasant ses larmes du dos de sa main. Puis il abaisse la poignée de la chambre de Baekhyun. Elle tourne dans le vide, une fois il pense avoir mal fait, il recommence deux fois, se dit que quelque chose bloque la porte, il force, trois fois, quatre fois, c'est fermé à clé. 
Baekhyun ne ferme jamais à clé. Jamais.
 Parce qu'on sait jamais, qu'il dit. 



Jongin s’affole, ne comprenant pas, perdant ses repères. C'est pas normal bordel, pourquoi tout part en vrille !



Il frappe, mais on lui répond par le silence, et lorsqu'il pose son oreille sur le bois, il entend rien, à peine qu'un vacarme assourdit. 

Il frappe encore, s'énerve sur la poignée, et il commence à trembler ; désespérément, il l'appelle de sa voix sanguinolente. 



Mais on lui répond : " Dégage ! "



Et ça lui brise le coeur, ces pleurs qui viennent de surgir dans la pièce, ce hurlement factice, cette douleur dans les cordes vocales, cette tangible coulée de souffrance. 

Il comprend que quelque chose ne va pas, qu'il s'est passé une chose grave ; évidemment, Baekhyun n'a pas été vu de la journée. Evidemment que quelque chose ne va pas, einh, Jongin, mais t'es trop égoïste et autocentré sur tes petites histoires de coeurs pour le réaliser. 



Einh, t'es con Jongin, einh, t'es débile. T'avais qu'à pas tomber amoureux. 



Jongin se martèle le crâne d'insultes, il se maudit, il se fait du mal, frappant mélodiquement contre la porte, et la voix pitoyablement suppliante. 



- Pas toi... Je veux pas te perdre toi, Baek. 



C'est là que la porte s'ouvre. Son front s'emporte avec elle, il manque de tomber en avant et se retrouve nez à nez avec un petit gars en sale état.

Les cheveux en bataille, coupés n'importe comment. 

Baekhyun s'est négligemment coupé les cheveux, il a des mèches noires dans la main et dans le cou, sur les vêtements et la peau. C'est un carnage mélodiquement capillaire et factuellement psychologique. Jongin oublie tout d'un coup, dévisageant les cernes de son ami, ses yeux bouffis par les larmes, sa mâchoire déformée par les pleurs. Sa frange a disparu, ses mèches couvrant ses oreilles sont tombées, y a plus qu'un mélange de cheveux trop coupés et d'autres pas assez.



Baekhyun a pété un plomb, dans sa main il y a l'arme du crime et dans ses yeux du sang et dans ses cheveux un homicide volontaire. 



- Mais-mais, Baek, qu'est-ce qui s'est-

- Ne me pose pas de question ! Ordonne-t-il, sa voix partant dans l'hystérie. 



Les yeux grands ouverts, il les écarquille sur ses pieds et ouvre la porte d'un coup de doigt déformé par l'angoisse. Jongin entre dans la pièce, trépignant, des questions folles en tête, une peur terrifiante qui lui fait mal à la poitrine. Il comprend pas, il comprend rien. Il se demande si c'est la faute de Chanyeol, ou si c'est bien plus profond. 

Pourtant hier, il songe que Baekhyun allait " bien ", plutôt qu'il allait comme tout les jours, toujours malade de sa vie et un peu triste. Mais, il souriait de cette même manière touchante en voyant le mat... Ce soir, cette nuit, il a des yeux rouges, et des sanglots dans la voix, et pas même Jongin n'y peut quelque chose. 



Le pauvre mat referme la porte derrière lui, tremblant jusqu'au fond de la moelle. Il est effrayé par le spectacle qu'offre Baekhyun, un garçon malfamé, et des cheveux coupés sous la rage ; ou la tristesse ; ou la folie ; mais bordel, qu'est-ce qu'il se passe ? Pourquoi, Baekhyun pourquoi tu fais ça ? 

Jongin voudrait réparer les morceaux cassés de Baekhyun, mais il lui semble maintenant à cent mille lieux sous les mers, étouffé par son amour pour Chanyeol, et son envie d'être quelqu'un d'autre. D'être différent probablement. Jongin comprend plus. 

En se retournant dans la pièce, Baekhyun renifle, le ciseau dans sa main, et s'acharne à trouver une mèche de cheveux plus longue qu'il faudrait couper. Parce que c'est comme couper un peu de soi-même qu'on aime pas. 



Jongin s’affole, il voit Baekhyun froncer rageusement les sourcils, ses doigts tremblent, et plus il s'approche et moins il ne semble se contrôler. Que plus sa main s'approche et plus d'immondes larmes envahissent ses joues. Il se met à sangloter, puis pleurer à grosses gouttes, et sa voix émet des hoquets affolés. Des hoquets de dégoût, de tristesse. 

Jongin reste stoïque un moment, bouche bée, si perturbé de voir un humain fragile qui s'effondre devant lui. De voir Baekhyun déconner autant. Comme si on l'avait aspiré dans une dimension étriquée, qu'on le broyait, qu'on le réduisait à deux dimensions au lieu de trois. Qu'on en faisait de la charpie. Comme si Baekhyun avait perdu Baekhyun, très précisément. Qu'il ne maîtrisait plus l'affolement de ses gestes, les crises de sa voix, plus rien. Comme s'il était vide, et inconscient de vivre. Jongin l'observe, les mains serrées. Il reste là, incapable de réagir. Jusqu'à ce qu'une mèche de cheveux tombe sur le parquet, et que les pleurs de Baekhyun jaillissent, qu'il hurle et tremble plus vite, plus fort, plus durement. 



Là, Jongin réagit. Il bondit vers son ami, lui enlève le ciseau des mains et le jette à l'autre bout de la pièce. Il y a un fracas terrible, ce fracas qui tire Baekhyun de sa folie. 

D'un coup, le gamin inconscient regarde son grand ami. 



- Yah, Baekhyun, arrête tes conneries.



Le grandbasané pose ses mains sur ses joues toutes rouges, le secoue comme une poupée de chiffon. 



Baekhyun. Baekhyun... Baekhyun ? 



Jongin saisit avec effroi et incompréhension l'incohérence dans le regard de son ami, cette surprise d'abord, des grands yeux ronds comme des soucoupes dans lesquels pas une larme ne glisse. Ce regard qui semble dire " où je suis ? " puis, ce regard qui réalise, qui voit Jongin, qui le sent, qui l'éprouve, jusqu'à ses doigts creusant sa peau " Jongin, Oh, Jongin tu es là. ". Puis, l'effroi, le trouble, tout se brouille, le petit garçon qui était revenu à la raison est reparti, il s'est caché dans un monde parallèle, flanqué dans un trou où on oublie, où on s'oublie. 
Jongin sent imperceptiblement que Baekhyun lui glisse entre les doigts, et ça lui fout le coeur en l'air. L'estomac déformé par l'angoisse, il y a des larmes perdues dans son regard qui floutent sa vue. Il sanglote, resserre ses doigts contre les joues du brun dévisagés. Il le secoue. 



- Baekhyun, Baekhyun, arrête ! Petit Baek je suis là ! 



Mais plus il l'appelle et plus les pleurs de Baekhyun reviennent et plus il hurle, et plus il se tord de douleur, et soudain il frappe, il frappe le ventre de Jongin si violemment que le plus grand étouffe, le diaphragme distordu. 



Une main sur le ventre, plié en deux, Jongin suffoque, crache l'air qui n'arrive plus à ses poumons. Il tend la main vers le plus petit en signe d'arrêt de la lutte. 



Il y a alors un lourd, terrible silence. Ce genre de silence qui encrasse vos oreilles et attrape votre jugulaire. Ce genre de silence, fait de honte et de pardon. D'incompréhension beaucoup. Jongin lève le regard, totalement affolé et perdu vers le gamin. Jamais, jamais Baekhyun ne s'était énervé ainsi, jamais il avait laissé les pleurs s'effacer face à la colère. Jamais il n'avait frappé, pas même levé la main, à peine haussé le ton de la voix. Baekhyun a toujours été cette chose fragile, qui pleurait plutôt que s'énervait. 



La rage et la colère lui étaient étrangères. Et même Chanyeol, qu'il a haït, jalousé et détesté, même lui il a fini par l'aimer. C'est à en devenir barge que d'essayer de comprendre.



- Qu'est-ce que tu fous... Geint enfin Jongin qui vient de retrouver son souffle. 



Là, le petit gamin tend les bras vers lui, ce pauvre gamin aux cheveux hirsutes, aux joues pleines de larmes et aux sanglots dans la voix. Là, le petit gamin dit : 



- Pardon. Mais - mais, Jongin, c'est grave.



Il tend deux petits bras, mollassons et minces vers la silhouette encore bossue de son ami. Il tend ses petits doigts qu'il agite en l'air, il tend toute sa peine à bout de bras, qu'il lance d'un coup d'un seul à ses pieds. 
Il dit pardon, dix fois, puis quinze fois, et vingt fois, et la culpabilité d'avoir frappé son ami le ronge. 



C'est qu'il l'a appelé Baekhyun aussi. 



En y repensant, il fond en larmes, vite engloutit dans les bras de Jongin, vite étouffé dans sa chaleur réconfortante. Ils tremblent, comme des petits enfants, comme des petites flammes. Baekhyun s'excuse, dix fois encore. 



Jongin ne comprend pas, mais il pardonne. Il pardonne parce que sous ses doigts, la frêle consistance de Baekhyun est molle. Comme vide, comme cadavérique.



Il le traine dans le lit, Baekhyun a froid, Beakhyun a mal. Il faut le couvrir, l'embrasser, le chérir, le dorloter. Il faut le soigner, parce que c'est le plus important, parce qu'il est tombé bas. Si bas qu'on ne le reconnaît plus, si bas que dans sa crise de panique, il a saccagé son corps. 
Si bas, que Jongin n'arrive pas à le tirer vers le haut. 



Dans le lit, enfoui sous la couette, le plus petit tremble, se colle à son ami, très fort, l'enlace jusqu'à l'étouffer et que leurs chaleurs corporelles créent un tourbillon. Jongin le berce, longuement, jusqu'à ce que son ami tombe dans un sommeil troublé. 



Ce soir, Jongin n'a pas posé de questions. Il n'a pas posé de questions parce qu'il était terrifié à l'idée que Baekhyun recommence à pleurer et hurler ; vous savez, ce n'est pas ce genre de pleur,  ni ce genre de hurlement. Ce n'est pas ce genre de tristesse, ni ce genre colère. 

C'est un genre d’hystérie qui vous échappe. Un genre de douleur si grande qu'elle vous bouffe le cerveau. Que d'un coup, il y a plein de choses dans votre esprit, plein de questions, de tourments, de démons, de douleurs, il y a pleins de parasites qui vous empoisonnent. Et d'un coup, vous savez pas pourquoi, ça part. Ca part et vous vous mettez à chialer ; vous chialer si fort que vous en perdez la raison, vous péter des miroirs, vous pétez votre corps et vous vous contrôlez plus. 



A la mort de Jieun, Jongin il a pété un de ces câbles incontrôlables. Il s'est pas coupé les cheveux lui, il est sorti, il a couru, claqué sa tune dans un taxi un peu bizarre, et il est allé voir la mer et il a goûté le réconfort d'autre chose. Il a pris la bonne décision, il a laissé son hystérie partir avec les vagues de la mer, pleurant des heures durant dans l'eau, étouffant ses cris en se noyant dans les vagues.
Il a
pété un plomb, comme il fallait. 

Sauf que Baekhyun peut pas gérer ça. Il peut pas gérer ces crises, il est pas prêt à affronter ce genre de dysfonctionnement mental.  


Maintenant, le réel problème, c'est de savoir pourquoi. 
Pourquoi t'es devenu comme ça ce soir, petit Baek ? 



- Hey, Jongin. Jongin, aide-moi. Je me suis perdu. Murmure-t-il finalement.



Jongin ouvre grand les yeux vers la petite face de l'enfant. Il pensait qu'il dormait.

 
Baekhyun a les yeux ouverts, ils sont toujours rouges et tristes. Mais il semble qu'il s'est calmé. Il tâte les lèvres de Jongin, et le plus grand ne veut pas le brusquer. Il le laisse faire, tendrement, tentant même un sourire qui n'aboutit qu'à une grimace inquiète. Baekhyun ne le regarde pas en face, il observe son épiderme, ses cheveux, son nez, ses lèvres, sa beauté sans regard. 
Il ne sanglote plus vraiment, ou il le cache bien. Il semble soudain très calme, comme si la tempête avait fini de tout ravager. Jongin doit bien avouer que ça le rassure un peu. 



- Jongin, toute la soirée, j'ai pensé à toi et moi. A notre amitié. 



Il soupire, la gorge oppressée. Jongin a des questions, et des points d'interrogation ; il fronce les sourcils mais reste silencieux car il faut attendre que Baekhyun soit prêt. 



- Je me suis dit ; et si j'étais quelqu'un d'autre, et si j'étais Chanyeol. Est-ce que, tu m'aurais protégé ? Est-ce que, j'aurais été le pote drôle que tout le monde aime. Dis-moi, est-ce que... Est-ce qu'on serait proche. Est-ce que, si j'avais vécu ma vie à moi, celle du départ, on se serait même croisés. Tu penses, que tu - toi et moi on - on... Notre amitié. Je - 



Mais le petit divague, et entraîne avec lui la stupeur de Jongin. Le grand brun le regarde, littéralement perdu. Voilà que son petit Baek a croisé ses mains derrière son cou, qu'il le serre fort en fronçant les sourcils. Fort, si fort que le plus grand est happé vers lui. Dans un déluge de draps, Baekhyun fourre son nez dans le cou de son ami. Et il pleurniche, mais calmement cette fois ; quoique trop douloureusement. 



- Je, je comprends, pas, merde, dis-moi ce qu'il se passe. L'implore le mat.
- C'est Chanyeol et moi...



Jongin s'attendait à tout sauf à la suite. "...  Échangés à la naissance. "



Là, tout le monde entier s'effondre, autour d'eux, il y a du grabuge, un gros acouphène après une déflagration. Baekhyun se serre contre lui, plus fort encore, cherchant ce tendre réconfort, cette tendresse dont il a tant besoin. Ce soutien, son dernier rocher, son ultime point d'ancrage. 



Son dernier repère, qui était là avant Chanyeol, et qui sera là après, la petite lueur au fond d'un long couloir ou l'armistice du combat. 

Jongin est son espoir. 



Et comme c'est son espoir, il pleure aussi, et il répond toujours bien, il rassure toujours les coeurs :



- Tu sais, je m'en fous de qui t'es. Tu resteras toujours mon petit gars. Mon petit Baek, ou mon petit Chanyeol. Mon petit gars. 



Baekhyun sourit, entre larme et chagrin.



Jongin continue, alors que les petits doigts de Baekhyun sont plus pressés dans sa nuque, qu'il renifle et sourit un peu. Les grands mots faciles comme ça l'apaisent, il s'accroche à la courbe du C et se laisse porter. Il vole au-dessus des nuages de pluie, il oublie un court instant que sa vie a basculé. 



- De toute façon, t'es tellement petit ; ta taille va parfaitement à la longueur de mes bras. C'est mathématique. Je crois au destin, petit gars, j'y crois dur comme fer. Que tu sois bidule ou truc, c'est toi et moi et puis c'est tout. Alors dors. Dors et laisse-toi aller. On oublie nos soucis ce soir. Passe une jolie nuit, petit monstre. 



Petit monstre qui s'est coupé les cheveux, demain, on va recoller nos morceaux avec de la patafix et de la colle uhu.