Scoliose

par sungra

Chapitre 17


- Scoliose -



________________________________________________________________________________




Deux semaines chahutées se sont écoulées.


Baekhyun et Chanyeol n'ont jamais manqué de soirs à la bougie, de piano emmêlé et de yeux volatils. De faux regards tanguant vers la haine et de jolis sourires éclos à la périphérie du rêve et de la réalité. Ces nuits où ils discernent plus vraiment les formes ondulantes de la flamme, l'odeur de jasmin. Quand les touches deviennent grises. Il n'y a que Chopin qui persiste au son des coeurs  qui battent fort.

 Et toujours, inlassablement, Baekhyun tombe de fatigue, les lunettes avachis sur son nez, la tête contre le bois ébène. Et toujours, inévitablement, il y a Chanyeol qui le traite d'idiot, et il peut pas s'empêcher de sourire bêtement, de glisser ses pupilles sur la peau laiteuse de Baekhyun. Le grand brun veut caresser le trapèze, les lèvres, l'humidification de ses cils, embrasser ses paupières closes, le réveiller enfin et lui prendre la main, le trainer dans sa chambre.

Mais Chanyeol refuse, lutte contre les appels de chairs et de caresses, il chasse les souvenirs tenaces de cette nuit brouillée, quand ils sont allé trop loin, les pieds de Baekhyun et leurs hanches trop proches.


Ces soirs, les doigts distordus par le travail de piano, Chanyeol grimace. Il arrête la mélodie cacophonique, et part, laissant, dénudé aux épaules, un petit chiot assoupi. 
Et en se réveillant, les lunettes de Baekhyun tombent sur le piano. Sur les touches, elles font des drôles de notes. Baekhyun dit jamais rien, murmure seulement " Chanie ".

Dans sa solitude, il s'en va, comme ça. Des fois, il a le sweat de Yixing sur ses épaules, d'autres fois, c'est le froid qui le mord.


Les lendemain de nuits mélodieuses, à chaque repas, à chaque croisement dans les couloirs, Baekhyun et Chanyeol s'évitent. Ils longent les murs, comme des ombres crasseuses. Pas un sourire, pas un regard, pas un ricanement, pas de haine et pas d'amour. Qu'un oubli dégoulinant derrière eux, creusant le sol.


Accablé par cette distance que Baekhyun ne supporte pas - et ces rapprochements, qui le rendent malade, fou, à crever, tout perdu ; quand il n'en plus, il titube voir Jongin.


Il y a des soirs où le mat rigole, au coin du lac, avec sa clope entre les lèvres, qu'il murmure approximativement :


" Eh va, tu peux pas aimer un con aussi moche. "


Ca fait souvent sourire Baekhyun avant qu'il rougisse et qu'il dise :


" C'est bête. C'est trop bête. "


C'est de ce genre de soir dont Baekhyun s'apaise, entre la lune et les étoiles, la mer et la boue, les chaussures de Jongin et sa cigarette qui jaunit le bout de ses doigts. Quand alors, Baekhyun se sent plus humain que monstrueux coeur amoureux, plutôt enfant inconscient du danger qu'idiot à l'aimer. Dans ces moments où la maladie de Chanyeol, ses doigts hagards, ses yeux vitreux et ses lèvres rougeâtres quittent son cerveau et le laissent en paix. Là où il peut sourire sans peine, avec joie et douceur, parce que le bras de Jongin a attrapé sa hanche. 


Mais il arrive des soirs, où Baekhyun trouve pas Jongin, englouti dans sa couette ou caché dans l'Amazonie ( oui, vous savez, le bois aux grands arbres autour du lac. ) 

Parce que Jongin aura arraché un peu de lui, un peu de peau ou bout d'organe au bout de sa cendre, qu'il aura fumé toute la journée, et bu un petit peu de soju pour oublier ; oublier ce petit blond, ce petit Chinois, cette poupée de porcelaine qui se dandine d'un pied sur l'autre, maladroit.

Le matin, ils se regardent, s'éveillent en même temps, le visage cramoisi et brisé, les yeux éclatés. Et puis, l'un se lève, et l'autre le suit, dans un silence assourdissant qui étouffe les cris des pauvres cons du dortoir. Ils commencent ce jeu étrange de " je te vois, mais tu le vois pas. Je te suis, comme ton ombre, mais je te touche pas. Je t'aime, mais je te le dis pas. Allons droit à l'échec. " L'un mène la marche, s'engouffre dans la cohue d'étudiants piailleurs, attrape un acolyte et le salut amicalement. Ils prennent le couloir. L'autre le suit, aveugle et sourd aux bruits alentour, évaluant avec concentration l’extrême distance de leurs corps. Il le suit, prêt à le toucher et pourtant si loin de cette peau écarlate. 


Le premier attrape Baekhyun dans sa chambre, habitué à se balader de l'un à l'autre. 
Et la journée est une succession de situation, à se regarder douloureusement, s'éviter, se retrouver, vouloir s'embrasser et lutter. Il y a des jours où tout se passe bien, d'autres où ils se voient trop. Et ces jours là, les deux garçons sont introuvables.


Souvent, Minseok va porter compagnie à Yixing dans sa salle de danse, en silence, et calmement. Mais sentir une présence amicale taper le sol à ses côtés apaise le chinois. Finalement, Yixing finit par se noyer dans son amour. 


Alors, démuni de ne pas trouver son meilleur ami, le petit brun à lunettes rejoint souvent Luhan dans sa chambre. Le chinois l’accueille à bras ouverts, avec un grand sourire attendri. Ils jouent souvent aux jeux vidéo, des jeux de voitures qu'adore Baekhyun, des jeux de foot que préfère Luhan. Pendant ces jeux en duo, ils rient et oublient la réalité étrange qui défie les rouages du temps, détraque le monde et les personnes. Il y a des jours où ils parlent de pourquoi Baekhyun va pas bien, et ça fait du bien au petit gars, parce que le blond l'écoute attentivement, le comprend, et lui répond des choses qui lui plaisent.


Sauf qu'hier, Baekhyun a dit, les yeux clos à s'en rider : " Je l'aime, très fort je crois. ". Luhan a blêmi, hier il a dit : " C'est une connerie. "


Baekhyun a rouvert grand les yeux, se bouffant les ongles, hier, d'une voix rauque :


" Je sais. Je me comprends pas, je crois que l'amour a pas de sens. "




° ° ° °




Ce matin, lorsque Chanyeol ouvre les yeux et bondit de son lit, affolé, il met les pieds dans un tas de classeurs et de barres de céréales. Il plisse les yeux et les sourcils, fâché de ce drôle de réveil qu'il préférait éviter : jour de partiels. 

Entre ses pieds et ses chevilles, il y a quatre barres de céréales, une paire de lunettes, des crayons de couleur et des stylos bille, de quoi effacer, une règle, des feuilles dans une pochette ; des notes de musique, la partition de Chopin et des petites lettres articulées à la va-vite : Le jour pour tout défoncer.


Il sait très bien que c'est Baekhyun. Pourtant, il se met à sourire, comme un idiot. 


Ce matin, au réveil, Baekhyun est happé par le sourire aux fossettes de Yixing, qui lui saisit le bras à la volé en riant :


- Prêt ?


Baekhyun a un grand sourire aux lèvres ce matin, parce que Chanyeol est passé sans le voir, sans le regarder, sans faire attention à ses orteils nus dépassant du pas de la porte. 

Chanyeol est passé, là, bouffant une barre de céréales et les oreilles rouges. 


° 


Heure de partiels, odeurs de sueur inquiète et bille de stylos neufs. 


Baekhyun soupire, remonte les lunettes sur son nez et avise l'heure sur sa montre. Il sourit, puis là la tête pour observer ses camarades qui grattent, grattent et regrattent. A trente minutes de la fin donc, il se lève, dans le silence coupé par des visages surpris qui le scrutent avec des très grands yeux de chouettes. Dans leurs yeux, il y a la peur, eux qui sont loin d'avoir répondu à leurs questions affolantes sur les cellules, les os du fémur ou les mécanismes de méiose complexe à chromosome à un chromatide et ADN jumelés. 

Baekhyun se fait tout petit. Il rentre ses épaules dans son tee-shirt, le menton contre sa poitrine, honteux. Honteux qu'on le regarde avec envie, parce qu'on arrive pas à réfléchir, que les mains sont moites et les yeux au bord des larmes. Parce que ces gens autour de lui, ces étudiants harassés ont taffé pour rien. Parce qu'on a pas les capacités et que l'honneur de la famille est déchu. Et Baekhyun, lui, il est formaté à bouffer des cours, des maths, de la physique, de la biologie, comme un ordinateur, qu'il lui faut un soupçon d'effort pour trouver la réponse. Que le potentiel est inné, qu'il a le cerveau taillé pour les demandes de la société et du travail. 

Qu'il a la chance, non, l'honneur, le privilège d'être intelligent, et qu'on lui en veut pour ça ! Et puis, de toute façon, quel binoclard, qu'il est moche et gros, qu'il sert à rien. 


Va, Baekhyun il va devenir médecin mais il sera seul, tout seul avec sa science, il crèvera comme ça, autant pas s'en préoccuper. 


En rendant sa copie, Baekhyun monte maladroitement les lunettes sur son nez, s'incline, croit qu'il va tomber et s'encastrer la tête dans le bureau. 


Il pense à Chanyeol, il se dit que le grand brun a de la chance de pas être un humain bancal qu'on va tailler à une vie modèle. Baekhyun a soif d'aventure ; une aventure du nom de Park Chanyeol sur la route 65. 


Et dans sa salle, Chanyeol a lâché l'affaire, le stylo gisant sur le bureau. Il est incapable de se concentrer : la douleur raide de ses doigts casse ses tendons. Les notes se mélangent, l'image de Baekhyun se brouille, un papillon se pose dans son cerveau, des lutins gambadent sur ses neurones. 

La sclérose joue de sale tour, chopin s'emmêle les doigts. 


Il a perdu la bataille. Il veut retourner sa table, hurler, crier, à s'en écorcher les cordes vocales et plus jamais chanter pour Baekhyun. 

Oublier que sa vie n'a aucun putain de sens, ou qu'il en a un finalement, et que ça craint, parce que c'est numéro 222. 


Numéro. Numéro. Numéro. Identité. Moi. Numéro. 


° 


Le soir des partiels qui sonne le début des vacances, le campus s'est emplie de calme, de gens heureux, et d'autres mécontents. On assiste à l'éclosion du sourire apaisé de Baekhyun qui va profiter de ses vacances, encore et toujours. On entend des rires autour de la table, des attendrissements, et des soulagements. 

Ce vendredi, certains préparent leurs valises, saluent des personnes, quittent des amis un été. Y'en a qui partent en road trip sous l'oeil admiratif de Baekhyun.  C'est Jungkook et un Jimin qui partent voir les montagnes et la mer avec un sac à dos et trois francs six sous dans la poche. Ils ont vraiment un grand sourire sur leur face. Après avoir salué tout le monde, les deux acolytes s'élancent vers l'inconnu. Baekhyun se mord la lèvre, envieux, agite la main vers eux. C'est Jungkook qui lui fait un clin d'oeil, comme si dans ses petits yeux ont lisait : emmenez-moi. 


Et puis, d'autres - certainement plus cons - jettent leurs valises, leurs draps et leurs matelas par la fenêtre. Dernière connerie de vacances, qu'ils disent. Dans la cohue et les rires, Junmyeon dit trop rien, puis il rigole :


- Laissez vos matelas ici, ils bougeront pas avant la rentrée.


Finalement, les matelas sont tous rentrés, à coup de grognements et d'injures. Y'en a un ou deux qui dégringolent les escaliers par inadvertance. Il faut redescendre pour refaire le chemin inverse. Jongdae rigole beaucoup, il fait des blagues.


Dans ce bordel inomable de départ, le plus heureux, le plus enthousiaste, c'est bien Junmyeon, qui regarde ses acolytes partir les uns après les autres, des sourires sur leurs faces, planifiant de revenir une ou deux semaines dans le coin.


Au final, il reste une vingtaine de gars, une dizaine de filles. 

Bien évidemment, la douzaine d'idiot est toujours au rendez-vous. 


Le chef a donné rendez-vous à ce petit monde vers 20h, une fois le calme revenu et le soleil orange. Dans la cafétéria, tout le monde est aveuglé par sa lumière ( du soleil, ou de Junmyeon ça varie. Dépend de si on cause de Chanyeol ou de Jongdae. La source de lumière est une variable notable. )


Les bras croisés sur sa poitrine, Junmyeon les observe un à un, assis tranquillement sur sa table et ses amis agglutinés sur des chaises en bazar. 


On prend les même et on recommence. Et première nuit, première festivité. Un grand sourire aux lèvres, Junmyeon brise - enfin - le silence : 


- Première nuit de vacances les gosses. 


Un petit bourdonnement court dans les oreilles des étudiants. Ca le fait aussitôt sourire, de les voir l'observer avec des yeux mangeurs et des envies implacables. Junmyeon attend le calme dans la salle. Et un coup d'oeil malicieux échangé avec Jongdae, il reprend : 


- Comme le speech est le même chaque année, et que j'ose espérer vous le connaissez, je propose qu'on le dise pour mr Zhang Yixing, pour ses premières vacances en notre compagnie. 


Dans un coin, il désigne Yixing qui a le bras sur la chaise de Baekhyun. Le blond sort de ses pensées, observe Junmyeon avec imprécision, pas certain d'avoir saisi ce qu'il voulait dire, alors que Baekhyun glousse à ses côtés. Il se moque malicieusement du chinois qui déglutit. 


Baekhyun voit pas le regard de Chanyeol qui s'attarde sur ses lunettes que le chef se lève soudain sur la table. En bon orateur, ses yeux lancent des éclairs, il lève son index et s'exclame d'une voix éloquente : 


- Droit de fumer mais -


" Dehors. " Reprend en coeur le groupe, et ça les amuse drôlement. 


Junmyeon rigole de leur idiotie et lève le majeur. 


- Si on casse quelque chose - 


" On paie. " 


- Pour la cuisine - 


" On se relaie. " 


- Le bar -


" open bar " " et le vomi c'est toujours dehors par contre " - ajoute un certain Sehun, provoquant une hilarité générale.


- Et surtout , surtout ! S'exclame Junmyeon qui profite de l'état d'euphorie de ses amis pour crier : On s'amuse, putain de merde ! 


Et puis, Junmyeon bondit de la table, il y a un bruit de bois et de carrelage qui se rencontre, un bruit de chaussures et de sol qui font echo. 

Junmyeon rigole, il annonce que c'est l'ouverture des festivités, ce soir, et qu'il a une surprise; Il enjoint ses acolytes à le suivre : ils ont des sourires juvéniles et des mains qui se tapent entre elles. Ils se laissent embarquer dans le sillage amusé et impatient du chef, qui les fait passer à l'étage suivant. Junmyeon rigole en entendant les piaillements des gosses derrière lui dans l'escalier. Lorsqu'ils arrivent en haut, c'est les dortoirs et les chambres ; et donc, le long, très long couloir qu'ils prennent tous les matins. 

Quand tout le monde s'est entassé dans un centimètre carré restreint, collé les uns contre les autres, Junmyeon se tourne vers eux. Surprise, il a un sourire qu'on lui voit rarement, ou qu'on saisit uniquement dans une plénitude exaltée. Ses yeux pétillent, c'est ce que remarque Jongdae. Ca le rend heureux. 


Et là, d'un coup, alors que tout le monde se dandine sur ses pieds et attend la suite avec trop trop d'impatience, Junmyeon éclate de rire. Il enlève son tee-shirt, d'un coup d'un seul, sans réfléchir, dévoilant sa chair laiteuse, ses os et ses muscles fins. 


Jongdae rougit, interloqué. Les autres le regardent cois, sans comprendre. 


Junmyeon s'amuse de leurs yeux amusés, pouffe de rire. Et puis il se retourne et il court, les bras écartés, un grand sourire sur la face ; boum, il s'étale au sol comme un pingouin heureux. 


Baekhyun est le premier à avoir compris ce qu'à fait le chef. C'est ingénieux et même tout bête, c'est l'équation chimique : eau + savon = glissade. 


Tous se tordent de rire en observant le chef glisser sur le sol trempé et savonneux, bourlingué contre les portes, se mangeant le sol et se râpant allègrement la peau dessus. 


Bientôt, tous ont ôté leur tee-shirt, et se jettent à corps perdu sur le sol. Au bout de quelques minutes, une hola les entoure et les acclame à chaque glissade, que ce soit duo, trio, quatuor, unité. Un certain Yoongi a eu la merveilleuse idée d'aller chercher sa bouée sous son lit.

Il y a de la musique qui beugle avec des basses et des rires qui oublient tout. La haine, l'amour, le dédain, la colère, tout s'éclipse, s'aligne, se cache, comme un système de planètes qui orbitent et se rencontrent sur un seul et même axe. 

Ou comme une paire de chromosome homologue qui fait un crossing-over. Ou pas du tout. 


Ou juste comme l'amour qui les unit, fait pétiller leurs yeux, camoufle les cicatrices et les vides en eux. Alors, c'est plus vraiment une histoire de groupe, c'est une cohésion, de la chair, du savon, de l'eau. 


Ce soir, on vit !


° 


Ce soir, y a eu des choses, des imprévus, des intempéries qui ont fait du bien au coeur. Des choses ainsi qui auraient dû être des choses comme ça. 


Des trucs étranges, quand Yixing a glissé sur la bouée gonflable, désormais percée. Il riait, n'y voyait plus que les bras autour de lui, les mains qu'il tapait avec ses doigts rapides. Il entendait plus que les cris amusés et fêtards d'idiots à la peau brûlée par le sol. 

Il a pas vu, pas compris, quand la bouée a glissé d'un côté et que lui il a été éjecté de l'autre. Au début, il a rit, très fort, puis, il a atterri contre quelque chose de mou. Il a atterri dans les bras de Jongin. Il l'a su tout de suite, comme ça, d'un coup. Il a juste reconnu cette suave odeur qui lui crame toujours les neurones, imbibant ses narines. Ca lui a tourné la tête. Autour de lui, tout s'est tu, il y avait un bourdonnement, et des mots qui passaient contre ses oreilles. Des mots aphones. 

Finalement, il s'est laissé bercer par les bras autour de sa taille, qui se sont serrés, puis l'ont entouré, l'ont enlacé avec douleur et douceur. 

Il s'est laissé tomber contre le souffle de Jongin qui a glissé dans son cou, ses lèvres qui ont mordu son épaule nue. 


Il s'est laissé aller, il a dit : " Je t'aime. " et puis, le mat a dit : " Je sais. ". 


Après, tout est revenu, ils se sont relevés, sans un regard, que cette main à la chute des reins qui a caressé les muscles du dos ; ils ont eu des frissons. 


Ils ont été emporté par leur amour oublié. Puis, ce genre de chose est plus arrivé, et ils ont fui leurs regards, s'assurant que, de toute façon, c'est fini. Tout est fini. 


Il y a aussi eu Jongdae et Junmyeon, qui se sont regardés, longtemps, on sourit, rougit. Ont tâté les mains sur les côtes, ont mangé des sourires, on fait des supplices en agrippant la nuque, et jouant comme des enfants. Comme si leur attirance était un jeu, comme s'ils se couchaient pas vraiment chaque soir en pensant à l'autre, comme si, franchement, rien était arrivé. 


Il y a eu des Yoongi qui ont rit avec des Minseok, des Luhan et des Sehun qui se sont amusés, des filles qui ont gloussé devant le corps de Jongin, des rencontres, des accolades, des rires et du partage. 


Il y a eu Chanyeol et Baekhyun qui se sont ignorés tout en se regardant, s'aimantant, s'attirant, se repoussant. Les lignes suggérées de Baekhyun sous son tee-shirt suintant sur sa peau, le squelette de Chanyeol sous la paroi de sa peau mince, les imperfections de leurs corps, la souplesse de leurs regards. Il fesait nuit, ils étaient plus enclins à s'admirer, glisser, apprécier. 

S'éviter, tout en restant à distance l'un de l'autre. 


S'amuser en même temps que l'autre, se réjouir du bonheur de l'autre, enfouir, un petit peu, les rancœurs, la vengeance, les cicatrices. Oublier même les baisers et juste tout réapprendre. 


Ainsi, un pas, on se tient debout, deux pas, l'échine dorsale sans scoliose, trois pas, droit devant. Quatre. 


Prêt pour s'aimer. 


° 


Ce soir, ou cette nuit, Chanyeol a un peu perdu notion du temps, le grand brun trouve pas le sommeil. Il se tortille dans ses draps, finit par s'emmêler, s'énerver, tout défaire, et recommencer à se tortiller avec impulsivité.  

Il a la mélodie de Chopin et le souvenir de Baekhyun qui le hante, longtemps, longuement, jusqu'à ce qu'il s'y perde. Que dans ses songes éveillés, Baekhyun lui sourit. Qu'il a un haut le coeur en se souvenant de qui est ce binoclard, de pourquoi il le déteste. 


Chanyeol voit flou. Il se lève. Il piétine dans l'ombre. C'est la rémission de la sclérose, pourtant, il se sent mou et flasque, une douleur acerbe dans la poitrine. Une pointe inconnue dans le coeur. 

Il avance, pauvre petite ombre perdue. Il fait un pas, sûrement un deuxième, plus indécis. Ses doigts filandreux triturent son tee-shirt. 


Un, et deux, et trois. Envie de le voir, peut-être, un peu, ou pas vrai. 


Il a le cerveau défoncé, les méninges explosées. 


Il prête pas attention au bruit qu'il fait sur le parquet, quand il claque un petit trop la porte du dortoir. Soudain, il court, sans le savoir, les pas empressés et fous, le coeur aux lèvres. Le coeur à la gorge, quand il dévale les escaliers. Chanyeol arrive à la dernière marche, trébuche dans le couloir et se reprend. Il siffle, essoufflé, se dirige vers la salle de musique par laquelle se dégagent les notes de musique du piano. Enfin il ouvre la porte en embardé.

Des bougies, du parfum, deux silhouettes devant un piano. Quelques rires. Oh, attendez, deux ombres qui touchent le piano à l'harmonie ? 


La musique s'arrête, ils se regardent, tous, surpris de la venue de Chanyeol. Il est lui même étonné de se trouver là ; son instinct fait de drôles de choses. Il se rend pas vraiment compte que ses pieds l'ont porté, qu'il a pas réfléchi, qu'il voulait juste Baekhyun, juste une fois, une autre nuit. 


Devant lui, il y a Baekhyun qui baisse honteusement les yeux devant le piano, assassine ses doigts entre ses ongles. Le petit brun rougit, Chanyeol le fixe avec insistance, et il sait pas pourquoi. 

A côté, Yixing tousse, trouvant pas vraiment sa place entre le piano, les touches noires, et ses amis. 


- Je vais vous laisser. Dit-il tout bas, rangeant quelques partitions à la hâte. 


Baekhyun lève aussitôt des yeux affolés dans les siens, lui intimant silencieusement de rester à ses côtés. Comme toute réponse, le chinois pose sa main sur son épaule, murmure : " Tu devrais lui dire, tu crois pas ? ". 

Baekhyun glapit, secoue la tête, s'empourpre, et se déteste de sa réaction de jeune fille romantique, il se déteste pour laisser les sensations se joindre aux sentiments, pour refléter si bien ce qu'il ressent. 


Ouais, c'est bête de se détester d'aimer, et de détester celui qu'on aime pour ça. C'est trop, trop bête. 


Yixing envoie un sourire compatissant. " Quand tu seras prêt. " Continue-t-il de chuchoter. Son doigt s'attarde sur l'harmonique La du piano, ça le fait sourire sans raison. Il s'en va ensuite, passant à côté de Chanyeol. Le blond pose une main sur son épaule. Le Coréen le regarde à peine, plutôt que son regard passe à travers lui, comme un fantôme de gelé et de nuage. 


- Tu devrais partir, Chanyeol. Il n'y a plus cours.  Susurre petit Baekhyun, avisant les touches qu'il vient tâter doucement. 


Une mélodie commence, certainement du mozart ou du bach, certainement un grand auteur, car elle revient en souvenirs lointains aux oreilles de Chanyeol. 

C'est comme un appel, une chose irrépressible qu'il contrôle pas. Le grand brun ne dit rien, mais il part pas, il s'avance plutôt, flageolant et fébrile, vers le petit garçon à lunettes. 

Et comme d'habitude, il s'assoit près de lui, et comme d'habitude, il y a un espace fait de cuire et d'atome d'hydrogène entre eux. Un large espace, rarement enseveli. Une distance qui marque la limite de l'attirance et du rejet.


Cette limite précise où l'on commencerait à glisser de la montagne, se faire mal, et atterrir en bas, dans les bras l'un de l'autre. 


Cette frontière, qu'ils veulent pas franchir. 


Ils restent là, au sommet de l'everest des sentiments, à se regarder les yeux dans les yeux. Jusqu'à la chute ; et le plus difficile, c'est pas de tomber, mais l'atterrissage. 


Chanyeol contemple Baekhyun à ses côtés. Il aime cette distance convenable entre eux, suffisante pour pas se toucher et assez pour capter la peau porcelaine du petit chiot, assez pour écouter son souffle mélodieux, assez pour deviner que ses lèvres sont toujours humides. Assez, pour se délecter d'un frisson charnel, d'une erreure possible. 


Dans la mélodie, il oublie un instant les numéros, sa vie, celle de Baekhyun, ou la sienne, ce qu'il a pris, arraché, volé, dès l’hôpital, dès le bracelet, dès les larmes. 

Ce qu'il aurait dû être, et ce qu'il est ; il oublie, juste là, de détester. 


Et ça l'apaise. Les yeux clos de Baekhyun, ses cils tombants, ses douceurs au coin du nez.


Mais tout est interrompu, soudain, par sa petite voix. 


- Tu vas me dire, maintenant. Tu vas tout me dire Chanyeol.


Baekhyun a l'air brisé et las, plutôt fatigué. D'une main, il continue la mélodie en soliste et lui tend l'autre paume. Sans regard toujours, le petit garçon lui tend son auriculaire. 


- Promets-le moi. Je veux savoir, pourquoi numéro 222 et 223. J'ai- be-besoin je crois. 


Chanyeol garde le silence, ses oreilles sont engluées, il a des haut le cœur, tout lui revient en pleine gueule. 


Baekhyun est un connard, Baekhyun est un enfoiré, il le déteste, il doit le détester, et le haïr, c'est comme ça. 


Sauf qu'il s'embrouille, il sait qu'il arrive plus à ressentir cette colère intense qui l'éprenait avant. Quand il s'exaspérait de sa présence, de ses lunettes, de son tic nerveux et de sa perfection à toute épreuve. Il a du mal à saisir tout ce qui s'est passé depuis, les conneries qu'ils ont fait, s'embrasser, se toucher, se découvrir, jouer du piano, l'aéroport. La maladie. Tout se lie et se délie, ce soir, Chanyeol sait vraiment plus où il en est. 


- Promets. La voix de Baekhyun se fait plus tremblante, ses yeux sont vivement clos et sa main a arrêté de jouer. 


Chanyeol a comme un électrochoc. Il saisit vivement le doigt de Baekhyun avec le sien, serre, fort, jusqu'à disloquer ses phalanges et il s'en fout. 


Briser Baekhyun, le protéger. Lui dire, lui faire mal, non, cueillir un sourire, un baiser. Le couver, dans ses bras, dire pardon, je suis désolé, s'excuser, s'en vouloir. Du tout, se détester, le frapper, le réduire à néant, lui prouver que sa vie c'est que des conneries. 


Lui prouver que depuis le début, ils sont liés. Le briser. 


Subitement, Chanyeol glapit. Il reprend difficilement ses esprits. Il vient de réaliser : il veut pas briser Baekhyun. 


Il veut s'arracher les cheveux, un à un, et comprendre le merdier dans sa tête. L'auriculaire de Baekhyun s'échappe du sien. Le petit brun soupire, et Chanyeol réalise le vide moléculaire qu'il a laissé autour de son doigt. 


°


Ce soir, Baekhyun s'endort encore sur le piano, avachi, des gouttes au coin des tempes. 

Ce soir, Chanyeol lui murmure pardon dans son sommeil, dépose un baiser sur son front humide, il sent toujours la grenadine et le sucre. Il sent toujours aussi bon et sa peau est toujours aussi exquise. 

Ce soir, Chanyeol se trouble dans les sentiments qui l'envahissent ; ce soir, Chanyeol ramène Baekhyun dans sa chambre, il a envie de dormir près de lui. 


Par un courage interne exacerbé, il se persuade, se martèle le crâne : " Je hais Baekhyun, parce qu'il m'a prit la vie. Je le hais. Je le hais. Petit numéro, je te hais et c'est comme ça. "


Chanyeol se conditionne à fuir ses sentiments qui l'éprennent, la boule au ventre quand Baekhyun gémit derrière lui, l’appelle, lui murmure : " Chanie ", et que lui, il le sait, il veut se blottir contre lui, lui murmurer : " Je suis là, c'est rien. On peut être des numéros à deux. Juste à deux. Un, et deux, égale toi et moi, non ? " 


Et trois, quatre, Chanyeol s'endoctrine, il veut croire que rien n'a changé. Il claque la porte de la chambre de Baekhyun. 


° 


La semaine suivante, Jongin est rentré chez lui, ainsi que quelquesun de leurs camarades, pour un petit séjour familial apprécié. Il est resté Junmyeon, Yixing ( qui a défaut de s'acheter un billet d'avion a appelé tendrement sa mère. Il a pleuré d'ailleurs. ), quelques-uns par ci par là, qui sont restés, puis partis ; en soit, c'était la semaine des allers-retours. 


Y'a que Baekhyun et Chanyeol qui se sont contenté du téléphone et de retarder leur venue dans le cocon familial. 


Baekhyun, parce qu'il arrive pas vraiment à appeler ses parents à Dubaïe ou New-York, Baekhyun, parce qu'il sait que la maison sera trop grande, trop vide, trop silencieuse quand il y sera. Que s'il rentre, il sera seule dans cette bâtisse immense. Alors, plutôt rester dans le grabuge de soirée au bar. 

Chanyeol, parce qu'il a pas envie de replonger dans ses vieux démons. Taehyung l'appelle, ou lui envoie régulièrement des sms, des " Hyung, tu me manques " auquels il répond sèchement, le coeur brisé. 

Gamin. 



Après cette semaine, évidemment, Baekhyun et Yixing ont bien profité du lac, de la salle de musique, et de se marrer ensemble. Oubliant d'un côté Jongin et de l'autre Chanyeol, qui passe sa vie à se terrer on sait où, loin, très loin. Souvent, il manque à Baekhyun. Le soir, beaucoup, quand il lit un livre ou une bande dessinée, dans le silence de la chambre. Il manque Chanyeol, ses doigts malades sur le piano, son sourire au coin des lèvres presque imperceptible, cette grosse voix vibrante, et ses doigts sur son trapèze. 

Il manque sa présence. Baekhyun se dit qu'il devient fou. En éteignant la lumière, il tente de chasser les frissons et les souvenirs collés à sa peau. 


Après cette semaine en l'absence de Jongin, lorsqu'il est revenu en trombe ( accompagné de Luhan et Sehun qu'il a croisés en chemin ), Yixing a été content. Pour une fois, ils se sont regardés comme avant, ils se sont souri comme avant, ils ont eu envie de s'embrasser comme avant, de dormir ensemble ; une nuit, juste une nuit, un baiser, juste un baiser. 

Quand ils se sont croisés au milieu d'un couloir ce matin, Jongin a chopé la nuque de Yixing, a collé leurs lèvres ensemble.


- Tu m'as tellement manqué.


Et puis, c'était fini. Ils se sont quittés, chacun de leur côté, dans le tourbillon de leurs sentiments. Entre chagrin et amour. 


C'est ce même jour, qu'au détour d'un couloir vide, Baekhyun et Chanyeol se croisent. 

Ce même jour où, évidemment, Baekhyun baisse honteusement la tête, le coeur battant jusque dans sa gorge. Inévitablement, ses petits pas se font maladroits et son index remonte les lunettes sur son nez. Inévitablement, Chanyeol devient incontrôlable, parce que cette petite chose, ce petit chiot le rend vraiment trop fou. Dingue. 

Il le retourne, vous comprenez ! 


Et la seule manière de s'en débarrasser, de s'enlever cette immonde et délicieuse sensation au creux de son estomac, c'est de le détruire. 


D'un coup, Chanyeol empoigne le plus petit, le plaque violemment contre le mur. D'un hoquet de surprise, Baekhyun ouvre grand les yeux, la bouche en O, et un filet de bave entre les lèvres. 


Parfum, veine et noirceur ; Park Chanyeol. 


Les lunettes de Baekhyun tombent dans la lutte, alors qu'il gesticule, bloqué dans les bras maigres et les grosses mains de Chanyeol. Mais le géant empêche sa rébellion, se colle contre lui, rageusement, l'empoigne et lui écrase la colonne vertébrale contre le mur. 

Le petit brun glapit, il sait pas si c'est la douleur de son dos ou la peur qui lui noue la gorge. Effrayé par la violence de Chanyeol, il bat en retraite. Il se fait faible pour lutter contre lui. Alors, il baisse la tête, se laisse tomber et rattraper par la poigne du plus grand. Et ses phalanges écrasent sa jugulaire, veinent saisir violemment sa mâchoire, l'écraser, la broyer dans ses doigts. 


Baekhyun plante un regard effrayé dans la haine de Chanyeol il suffoque, pris de panique. Il comprend pas, il comprend rien, pourquoi Chanyeol fait ça, pourquoi il lui fait mal maintenant !

 

Le plus grand faiblit à cette pauvre petite bête tremblante entre ses doigts, sa tête tourne. Sa voix est moins assurée qu'il le voudrait, plutôt tombante et maladroite :


- Bientôt, Baekhyun. Bientôt. 


D'un coup, il le lâche, le corps sens dessus-dessous, le coeur battant et l'estomac retourné. Il observe Baekyun s'effondrer comme une poupée de chiffon, la main sur le cou pour calmer l'afflux sanguin dans son artère.  Il respire mal, il tremblotte. Et il a les épaules fendues, et les os qui ressortent sur la peau, et on dirait un cadavre, et ça fait du mal à Chanyeol. Sa respiration saccadée fait penser à des sanglots. Il est faible, faible lorsqu'il hurle : 


- Pourquoi ?! 


Chanyeol engloutit les remords au fond de son coeur, oublie que les larmes gagnent ses pupilles. Il veut faire croire qu'il le déteste, il se persuade de cette connerie, il a envie de vomir, et il croit cracher ses sentiments :


- Parce que c'est l'heure de la vengeance. Numéro 223.  


Et il y a quelque chose de blanc dans le fond de son coeur, bouchant ses artères, quelque chose de pur et intense. Il a plus vraiment envie de lui faire du mal. Pourtant, il se persuade du contraire. La main sur les oreilles, il se bouche l'ouïe. Les yeux clos, il s'obstrue la vue. 


Il voit pas Baekhyun au sol, les doigts dans ses cheveux. Il l'entend pas renifler mollement. 


- Pourquoi tu peux pas rester le Chanyeol que j'aime ; celui qui est malade et qui joue du piano. Il est gentil lui...