Le début de la fin

par ssjaby

 

 

La voiture démarra en trombe, sans même savoir si Amy avait observé ce départ si précipité.

-          Bon, pour l’instant je veux bien te suivre, mais je veux savoir où tu m’emmènes.

-          Peu importe. Il faut juste partir.

-          Non, non. Pas de peu importe.

Kyungsoo accéléra et s’engagea sur une des grandes voies qui partait de Séoul vers l’est.

-          Putain..

Kai soupira et tourna sa tête vers la fenêtre. Il posa son menton sur la paume de sa main et observa. Silence absolu. Pas de radio enclenchée, pas de mots échangés. A côté, Kyungsoo, concentré sur la route ou simplement mal à l’aise, restait muet. Il passa une nouvelle vitesse ; la route défilait rapidement sous le véhicule et les yeux perdus de Kai survolaient la route et le paysage aux alentours.

-          Pourquoi ? – commença-t-il sans détourner son regard.

-          Hm ?

-          Pourquoi tout ça ? Comment on en est arrivé là ? Qu’est-ce qu’on va devenir ?

-          Tu connais déjà au moins une réponse à tes questions, Kai.

-          Ta gueule. Je dois te rappeler que tu es l’acteur principal de cette merde ?

-          Parle mieux.

Kai se tourna brusquement et rit. Simplement.

-          C’est donc la seule chose qui t’importe actuellement ? Comment je te parle ? Je te rappelle que j’ai perdu ma femme. Que tu as perdu ta sœur, et peut-être ta famille au passage. Tu y as pensé ?

-          Oui.

-          Bien, c’est au moins ça.

 

Un nouveau silence.

 

-          Le trajet est long ?

-          Tu peux dormir, oui.

-          D’accord.

 

 

 

_____________________________

 

 

 

-          Kai.

-          Hm.

-          Kai !

-          Hmm.

Il se tourna, ne voulant pas ouvrir les yeux. Mais une paire de lèvres se posa sur sa joue, légèrement, furtivement.

-          Hey mais !

Kyungsoo lui sourit et lui tendit un gobelet en carton.

-          Café.

-          J’en veux pas. Et ne t’avise pas de recommencer.

-          De ?

Kai se frotta la joue.

-          Tu vois très bien de quoi je veux parler.

Kyungsoo maintint son sourire et déposa le gobelet de café entre les doigts de Kai.

-          Mais !

-          Quoi ?

Kai ouvrit sa portière et jeta le récipient – et son contenu – à l’extérieur.

-          JE T’AI DIT QUE J’EN VOULAIS PAS !

-          Mais.. C’est bon, calme-toi.

-          TU M’ECOUTES MEME PAS QUAND JE TE PARLE ET TU VEUX QU’ON VIVE ENSEMBLE ?

-          Kai.

-          PUTAIN MAIS-

-          Kai !

-          Tu m’insupportes.

Et Kyungsoo, d’aventure si fort, d’habitude si manipulateur avec ses proies, d’habitude si joueur mais surtout vainqueur, était blessé par un de ses pions. Ce putain de pion qui avait réussi à renverser la tendance. Désormais, deux Rois s’affrontaient.

-          Je sais que c’est une période difficile pour toi, pour nous, d’autant plus que tout s’enchaîne. Mais n’en profite pas pour passer tes nerfs sur moi.

-          Je suis censé les passer sur qui alors ?

-          Sur personne. Tu peux trouver beaucoup d’autres moyens pour te détendre, oublier. Attends qu’on soit arrivés, tu comprendras.

-          Bah oui, parce que bien sûr quand on arrivera tout sera réglé.

-          A toi de voir.

Kai, qui s’était beaucoup agité, souffla un bon coup avant de se rassoir à l’intérieur. Kyungsoo jeta son gobelet dans une poubelle à proximité et reprit sa place.

-          On arrive dans une demi-heure. Fais-moi confiance.

-          Hm.

Le plus jeune tourna son regard vers l’ainé, qui lui souriait avec bienveillance. Sans changer l’expression de son visage, Kai ignora cette vision et sortit son téléphone et ses écouteurs. Il les planta dans ses oreilles et poussa le volume au maximum ; il ne voulait sûrement pas devoir à nouveau parler avec l’autre énergumène.

 

 

                Après avoir gravi deux étages, Kai et Kyungsoo arrivèrent devant deux portes noires, l’une à gauche, l’autre à droite. Derrière eux, les escaliers continuaient de grimper l’énorme bâtiment de neuf étages.

-          Bien. – commença Kyungsoo. C’est ici que ça devient intéressant. J’ai acheté les deux appartements.

-          Ah oui, forcément, un ministre n’a que ça à faire de son argent.

-          Laisse-moi terminer. Celui de droite est un appartement familial avec quatre chambres, une salle de bain énorme et une cuisine des plus modernes. Et il y a un autre petit bonus. C’est l’appartement dans lequel je vais m’installer.

-          Abrège.

-          Celui de gauche est un simple studio datant de 2002. Rien n’a été retouché depuis, juste quelques appareils dans la cuisine.

-          Pour moi, évidemment. Bon, alors c’est réglé, je ne vivrai pas avec toi, fantastique.

Kai attrapa sa valise et se dirigea vers la porte de gauche. Il attrapa la poignée qui, évidemment, ne s’ouvrit pas.

-          Ce n’est pas terminé. Il y a une dernière chose. Tu peux vivre avec moi si tu le veux.

-          Et alors quoi ? Tu comptes m’acheter juste parce que ton appartement est plus grand et plus beau et plus récent et nananah-

-          Tais-toi. Entre à droite, et visite.

-          Raah.

Le cadet s’exécuta, suivit du petit brun qui entrait avec lui dans le nouvel appartement. Dès l’entrée, tout rayonnait et flamboyait : on mettait les pieds dans un énorme salon aux couleurs réconfortantes, du mauve, du bordeaux, du gris ; le genre de salon qui sortait d’un magasine d’architecte d’intérieur. Kai n’osait pas l’avouer à haute voix, mais ses yeux brillaient. Le mobilier était à l’image de la pièce en elle-même. Alors que Kyungsoo bougeait les valises à un endroit libre, Kai s’aventura dans un long couloir sur la gauche. Il ouvrait chaque porte et découvrait un bureau, une salle de jeux (oui, oui. Avec des bornes d’arcades, des flippers, un billard, et j’en passe.), une chambre, une deuxième chambre, et enfin il atteignait le bout du couloir. Une unique porte était postée face à Kai, à la fin de cette rangée plutôt ordonnée jusqu’ici. Kai posa sa main sur la poignée et ouvrit simplement.

Un parquet en bois clair, vernis. Des lumières postées un peu partout. Dans un coin, du matériel d’enregistrement vidéo et une énorme table de mixage, avec des enceintes agrippées aux quatre coins de la salle. Il s’avança, tournant sa tête dans tous les sens.

Des murs recouverts de miroirs.

Une salle de danse.

Kai porta ses mains à sa bouche qui s’était ouverte d’elle-même devant ce qu’il aurait pu appeler un rêve de gosse qui se réalisait. Une salle de danse, rien que pour lui. La taille de la pièce était dérisoire,  mais Kai souriait, ses yeux brillaient de bonheur. Et tout retombait, enfin, il s’était rendu compte en un éclair combien il avait été agressif avec Kyungsoo.. alors que lui ne voulait que son bonheur.

Il se rendait enfin compte que depuis le début, Kyungsoo l’avait aidé. Accompagné. Car avant tout, sans lui, où aurait-il fini ? Il ne pouvait pas se résoudre à retourner chez ses parents, ne pouvait pas s’incruster chez Sehun et Luhan (surtout qu’ils avaient adopté un enfant), et ne connaissait pas vraiment grand monde d’autre. Et il ne pouvait pas aller chez son frère non plus. Son frère.. S’il était au courant de tout ça.

En fait, Kai avait été un enfoiré avec son sauveur. Et il le remerciait un milliard de fois intérieurement, comprenant l’importance de sa présence. D’autant plus que Kyungsoo aurait pu l’abandonner comme lui-même l’avait fait avec le ministre quelques mois plus tôt. Pourtant, non. Il était resté.

-          Elle te plaît ?

Le petit brun était adossé contre la porte désormais refermée derrière lui. Il arborait un visage fier. C’était ça. De la fierté. Et un sourire ouvert jusqu’aux oreilles. Kai marcha en sa direction et le prit dans ses bras.

-          Je.. Je suis désolé. Je réfléchissais trop à tout ce qui s’était passé. Je me rends compte à quel point j’étais agressif, mais je ne voyais pas tes attentions.. Et ce n’est que maintenant que je m’en rends compte.

Son nez plongea dans les cheveux de plus vieux, et il ferma les yeux.

-          Il n’est jamais trop tard.

Et Kyungsoo enroula ses bras autour de la taille de Kai, pour le serrer contre lui. En tout ce temps, ce n’était que la deuxième étreinte qu’ils partageaient. Et pourtant, ce que les deux aimaient ça.

Mais impossible de l’avouer. Impossible ne serait-ce que de se l’avouer.

Les deux se séparèrent, puis subitement Kai fronça les sourcils.

-          Attends. Comment tu sais que je fais de la danse, que j’aime ça ?

-          J’en connais plus sur toi que tu ne le crois..

Kyungsoo sourit malicieusement avant de quitter la salle. Avant de refermer la porte, il glissa :

-          Je te laisse t’amuser, je vais installer nos affaires dans la chambre.

-          Ne crois pas avoir gagné aussi facilement.

 

 

 

 

                La musique était bien étouffée par les murs isolants de la salle de danse, et pourtant Kyungsoo percevait quelques basses de son bureau où il était déjà installé. Il allait devoir préparer son retour dans la vie politique. Car depuis sa « disparition », le gouvernement n’avait pris personne en charge à la place de Kyungsoo, ils n’attendaient qu’une chose : son retour. Mais s’il y avait bien un point sur lequel Kyungsoo avait du mal à se clarifier lui-même, c’était : comment allait-il annoncer son retour ? Qu’allait-il dire à propos de sa disparition ? Ses justifications ?

Une « simple » (car elle n’était VRAIMENT pas si simple que ça) histoire de cœur n’était pas une raison suffisante pour disparaître de la circulation pendant si longtemps. Il ne réfléchit pas davantage et pria intérieurement pour que sa disparition n’ait pas trop été médiatisée.

Il pressa la touche « Envoyer » de son mail à la Présidente, qui disait simplement :

 

Je dois vous voir. Nous avons à discuter, je suppose.

 

En parallèle, la musique s’était arrêtée et Kai était désormais dans la salle de bain, on entendait l’eau couler. Soudain, un cri. Kyungsoo se leva et courut à travers le couloir pour atteindre la salle de bain. Kai avait un pied dans la baignoire. Mouillé.

-          C’est.. C’est froid.

Kyungsoo se retint deux secondes puis éclata de rire devant un Kai nu, agacé, avec un pied mouillé sous l’eau glacée.

-          Attends l’handicapé, je vais t’aider.

Kyungsoo s’avança et frôla le torse de Kai, il s’abaissa et tourna le gros bouton qui servait à régler la chaleur. Les yeux de Kai s’étaient perdus dans le bas de son dos, sur ses hanches. Et un peu plus bas aussi.

-          Voilà, c’est bon. Je te laisse ?

Kai secoua la tête énergiquement afin de se reprendre.

-          Oui.

Kyungsoo sortit et Kai tapa du poing sur sa cuisse. Il ne pouvait pas se laisser avoir comme ça, il ne pouvait pas se laisser faire. Et les mots que Luhan avait prononcés résonnaient toujours dans son esprit.

L’amour, putain.

Luhan ne s’était pas rendu compte de l’ampleur de la connerie qu’il avait sortie. Comment on peut déclarer aussi impunément que deux personnes s’aiment ? Oui, Kai était attiré par Kyungsoo. Attiré. Ce petit truc en plus n’existait pas, hormis lorsque c’était de la haine. Et les arguments que Luhan avait utilisés pour prouver que Kyungsoo aimait Kai, lui aussi.. De la connerie, oui. Et on parle du fait qu’il soit rentré dans la salle de bain alors que Kai était nu, et qu’il n’a pas réagi ? Non, non. L’amour, c’était impossible.

 

 

 

 

Et pourtant, la nuit avait été brûlante. Il avait suffit que ces deux-là se retrouvent dans le même lit pour que ça dérape. Comme ils en avaient pris la mauvaise habitude.

 

 

 

 

Le lendemain matin avait été plus calme et plus.. mitigé. Si Kyungsoo pensait pouvoir retrouver ses fonctions dans la journée, Kai était plus incertain quant à sa vie professionnelle.

-          Va chercher dans les journaux ?

-          Comme si j’avais que ça à faire, tiens.

Kyungsoo releva son regard vers Kai, qui observait le petit monde par la fenêtre.

-          Alors fais comme avant, va faire le tour des cafés du coin et vois là où ils ont besoin de gens.

-          Pas envie.

-          Alors tu vas faire quoi ? Te toucher toute la journée ?

-          Pourquoi pas.

Kyungsoo rit doucement alors que Kai lâchait enfin un sourire.

-          Je.. Kyungsoo, j’ai envie de faire un métier qui me plaît.

-          Et qu’est-ce qui te plaît ?

Kai se perdit un instant. Les voitures défilaient sur la route, éclairées par les frais rayons d’un lever de soleil. La population se promenait dans la rue, plus ou moins agitée. Et il était perdu.

-          Kai, je-

Quelqu’un sonna. Le petit brun s’interrompit et se leva pour se diriger vers la porte d’entrée, avant d’ouvrir la porte et de faire face à deux jeunes femmes souriantes. Kai se retourna et jeta un rapide coup d’œil. Après quelques secondes de silence, Kyungsoo toussota.

-          Ah, oui, pardon !

L’un des filles s’inclina en attrapant la nuque de l’autre et en la tirant vers le bas avec elle.

-          Enchantée. Nous sommes sœurs et nous vivons à l’étage en dessous. Nous sommes venues nous présenter et aimerions vous offrir ceci.

La plus petite des deux, celle qui avait été martyrisée par sa grande sœur, fouilla son sac et en sortit une boîte en plastique. Kyungsoo la prit et remercia poliment.

-          Nous espérons que vous vous plairez ici. Nous devons partir à l’école, bonne journée !

Kyungsoo ferma lentement la porte sans vraiment réagir. Kai s’approcha et ils entendirent, à travers les murs :

-          Tu vois, je t’avais dit que c’était deux hommes !

-          Oh mon dieu, un couple gay dans notre immeuble, c’est tellement mignon.

-          Et puis t’as entendu hier soir..

Les deux hommes se regardèrent en écarquillant les yeux.

 

Ce qui les avait dérangés n’était pas le fait que les filles les aient entendus la veille au soir.

-          Nous..

-          Non.

-          On n’est pas en couple, hein..

-          Bien sûr que non.

Les deux paires d’yeux perdus se retrouvèrent. Ils se fixèrent un instant, puis finalement Kyungsoo sourit. Il attrapa la nuque de Kai et captura ses lèvres fougueusement, et assez rapidement.

-          Mais tes lèvres m’appartiennent toujours.

Kai fronça les sourcils alors que Kyungsoo s’éclipsait dans le bureau, espérant une réponse positive de la part de la Présidente.

 

 

 

_____________________________

 

 

 

                Une semaine que Kyungsoo et Kai vivaient dans ce nouvel endroit. Mais déjà une semaine que Kai avait migré dans l’appartement en solitaire, à côté. Kai n’avait pas supporté ce baiser. Ca avait réveillé ces sentiments au fond de lui.. Tout ce qu’il voulait oublier.

Le petit brun, qui s’était réjouit de vivre avec Kai, perdit bien vite son sourire après son départ. Car oui, il avait perdu sa sœur. Oui, il avait sans doute perdu sa famille avec. Il avait aussi perdu son travail. En somme, il avait tout perdu ; et la seule chose qui lui restait lui échappait encore. Toujours.

 

Kai était en train de penser. Puisqu’il n’avait que ça à faire de ses journées. Rien ne lui plaisait depuis qu’il s’était retrouvé seul, à commencer par la solitude elle-même. Nombre de choses qu’il ne voulait s’avouer lui-même lui traversaient l’esprit, et pourtant il continuait de les ignorer. Car de son côté, il n’avait perdu que sa femme. Et au final, même s’il le refusait, il s’était par lui-même séparé de ce qu’il voulait. De ce qu’il attendait. Depuis le jour de son mariage.

Chaque jour, il pensait à Amy. Sans doute avait-il encore des sentiments pour elle. Il s’auto-persuadait que oui sans même réellement le savoir ; peut-être n’était-ce que de la peine qu’il ressentait pour elle. Il ne le saurait pas. Il songeait à tout mais tout lui échappait.

Quelqu’un toqua. Kai ouvrit ; Kyungsoo.

-          Tu me pètes les couilles.

Et il referma avant même que son vis-à-vis n’ait eu le temps de se prononcer.

 

Un couple ? Ces gamines avaient osé croire qu’ils étaient en couple ? Des conneries. Juste parce qu’ils avaient l’intention de vivre ensemble, et qu’accessoirement ils couchaient ensemble aussi ? Non. Et puis, finalement, Kai était bien vite redescendu sur Terre après son petit rêve dans sa salle de danse. Remercier Kyungsoo ? La blague. Il voulait juste profiter de lui en l’achetant, et le pire c’est qu’il avait réussi une fois. Mais c‘était tout de même grâce à lui s’il avait un toit en ce moment même.. Ah, toujours ce génie diabolique ; malgré tout il ne changeait pas. Sans savoir s’il fallait l’aimer ou le détester.

Kai soupira et se laissa tomber dans son lit, ses mains pressant son crâne.

 

Il était fatigué. Fatigué de Kyungsoo. Fatigué de lui-même.