Chapitre 3

par YumeK

Il faisait frisquet, en cet après-midi de juillet. Il n’y avait que quelques personnes sur la terrasse du café, la plus part ayant préféré se réfugier à l’intérieur. Yi Fan resserra l’emprise de ses doigts sur sa tasse de café brûlante, puis remonta l’écharpe autour de son cou, qu’il portait plus pour éviter qu’on le reconnaisse qu’à cause du froid. Il leva un sourcil vers son manager, attendant qu’il continue, et arrive là où il voulait en venir. Ce dernier ne dit rien et chercha dans ses poches en soupirant. Finalement, il présenta à Yi Fan ce qu’il identifia comme étant une clé, et la posa sur la table, entre eux deux, comme s’il lui laissait le choix entre refuser et accepter sa demande muette.

Mais quelle demande, d’ailleurs ?

-          C’est la clé de chez Zi Tao. J’aimerai que tu ailles le voir.

Yi Fan le fixa d’un air surpris. Le manager détourna la tête et concentra son attention sur l’immeuble évoqué plus tôt.

-          Tao a… quelques problèmes de santé.

-          Quoi ? Quel genre de problèmes ? C’est... c’est grave ? Demanda Yi Fan, alarmé par le tour de plus en plus grave que prenait la discussion.

-          Non, répondit le manager en se mordant les lèvres d’un air sceptique. Pas dans ce sens-là. Tao a une vue extrêmement basse ; il portait des lentilles de contact. Lorsqu’il était tombé dans la piscine ce jour-là, ses lentilles sont tombées dans l’eau. Je suppose que le vertige lui a prit à cause de ça. C’est aussi un peu pour ça qu’il prenait toujours sa douche avec l’un de vous.

Yi Fan était sous le choc. Jamais il n’en avait rien su. Pourtant, il se rassura bien vite, ce n’était qu’un simple trouble visuel… n’est-ce pas ?

-          C’est une simple myopie, alors… ?

-          Non, Yi Fan. Ce n’est pas si simple. Le nom de cette maladie et toutes ses répercussions, je ne les connais pas, Tao t’en en informera  peut-être. Mais c’est une maladie assez rare. Ce n’est pas simple de vivre avec.

Le leader des M était choqué. Abasourdi. Jamais il n’aurait cru que Tao avait pu leur cacher une chose pareille pendant plus d’un an.

-          Pourquoi on ne m’a rien dit ? Je suis le leader, tout de même,… souffla-t-il.

C’était vrai. En temps que leader, il estimait avoir le droit de savoir, d’être informé de l’état de santé des membres de son groupe. Il devait s’occuper d’eux, les protéger. Il se sentait trahi. Comment pouvait-il les protéger s’il ne savait même pas une chose aussi évidente ?

-          Tao... ne voulait pas que cela se sache. (Yi Fan allait répliquer quand le manager le fit taire d’un geste de la main) Peu importe, tu es au courant maintenant. Je lui ais rendu visite, mais il refuse de me laisser le voir. Va le voir, s’il te plaît, il faut qu’il voie un médecin. Toi, il t’écoutera, tu es le seul qu’il écoute. Prends cette clé, c’est celle de son appartement, ne te fatigue pas à sonner, il ne répondra pas. Alors, tu veux m’aider, ou non ?

Yi Fan prit la clé en soupirant.

-          Bien, déclara le manager. Il habite au numéro quinze, cinquième étage. Je te laisse, maintenant.

Il se leva, se dirigea vers la caisse, paya les cafés, et s’en alla, laissant Yi Fan seul.

*                                             *                                             *

Quelques minutes plus tard, le chinois-canadien se tenait devant la porte de l’appartement du maknae. Du choc, il était passé à la colère. Comment le panda avait-il pu lui faire un coup pareil ?! Lui, son leader, à qui il ne cachait jamais rien ? Qui l’avait aidé lorsqu’il était arrivé en Corée complètement déboussolé et dépaysé ? Non seulement sur la durée du groupe, mais aussi pendant la période où ils étaient tout deux trainees ! Il méritait un minimum de considération, non ?

C’est sur ces pensées rageuses que Yi Fan introduisit la clé dans la serrure et pénétra l’appartement.

*                                             *                                             *             

Sa maladie, on en lui avait donné le nom, et l’avait immédiatement oublié tout de suite après. A ce moment-là, il s’en fichait un peu à vrai dire. Il voulait juste comprendre. Il avait toujours été normal, jusqu’au jour où il avait remarqué que les autres étaient différents. Finalement, c’était sa vision de la normalité qui avait changé. Les autres enfants pouvaient lire au tableau, peu importe l’endroit où ils se plaçaient. Lui était toujours devant. Les autres pouvaient voir lorsque la maîtresse les regardaient, ou pas, et en profiter pour discuter. Lui, non. Il était toujours seul ne pouvant savoir si on le regardait ou pas. Les autres le trouvaient étrange. Bizarre. Il ne pouvait pas voir l’expression des autres lorsqu’on lui parlait, il ne pouvait se fier qu’à ses autres sens qu’il avait appris à développer. Il notait tout ce que le professeur disait, il était attentif au moindre son, à la moindre parole, à la moindre intonation, au moindre bruit. Malgré son « handicap », dont lui-même n’était pas conscient, il était l’élève modèle de sa promotion. Il ne se plaignait jamais, acceptait ce qu’on lui disait de faire, et restait attentif à tout. Seulement, cette « perfection » était une lame à double tranchant. Il était tout le temps nerveux, seul, et constamment aux aguets.  On avait même commencé à lui chercher des embrouilles. Dans sa bulle de solitude, il ne se sentait plus en sécurité. Il avait peur, de ce qu’il ne pouvait voir. De tout. Il était seul, et perdu dans un monde inconnu. Un monde où ce que l’on désignait par « arbre » n’était un trait marron avec une masse verte au bout, où les « voitures » n’étaient que des masses noires et brillantes, où les « gens » n’étaient qu’un amas couleur chair, qui pouvait parler et bouger. Il avait commencé à avoir peur. Terriblement peur. Angoissé, et seul, encore. Pour se protéger, il avait commencé des cours d’arts martiaux. Toutes sortes de disciplines, toutes sortes d’armes, toujours en ne comptant que sur ses autres sens.

Puis un jour, il avait entendu un bruit, ou plutôt un son différent des autres. Pas de ceux qu’il fallait analyser et en comprendre le sens, non, juste… apaisant. Ne pas chercher à comprendre, juste se détendre. C’était de la musique. C’était devenu son exutoire. Le rap, la danse, les arts martiaux… Les seuls moyens de se sentir détendu. Et il excellait là-dedans. Alors, il avait participé à des concours,  remporté des trophées. On lui avait proposé de participer aux auditions de la SM Entertainment en Chine. Il avait été reçu, et on lui avait alors demandé de faire un check-up médical. C’est là où on lui avait confirmé ce qu’il cherchait à comprendre depuis un bon bout de temps. Pourtant, ce sentiment d’insécurité ne cessait de le ronger. On l’avait obligé à mettre des lentilles de contact, étant trop jeune pour une opération, et on l’avait confié à Wu Yifan, futur « Kris ».

Il avait redécouvert le monde avec lui.