La faim justifie les moyens

par Cibi

4) La faim justifie les moyens



Kyungsoo aurait été bien incapable de dire combien de temps il était resté immobile, terrifié par les différents scénarii qui lui passaient par la tête quant à ce qui l’attendait. Il s’était creusé les méninges jusqu’à ce qu’un mal de tête lancinant l’eût empêché de réfléchir. Il avait rapidement reconnu les symptômes d’une migraine naissante, pour les avoir déjà ressentis à maintes reprises.

Il avait alors laissé reposer sa tête contre la surface lisse, dure et froide qu’il avait identifiée comme du bois. Le monde du rêve lui avait semblé une alternative douce et protectrice à la cruelle et dure réalité, et il s’était laissé lentement sombrer.

A son réveil, toute notion du temps perdue, il tenta tout d’abord de se rassurer : quelqu’un finirait bien par prévenir la police, qui, elle, lancerait les recherches. La police de Séoul était plutôt compétente… Dans les derniers dramas qu’il avait pu regarder, en tout cas. Mais les pensées de Kyungsoo s’assombrirent petit à petit : après tout, il était parfaitement invisible aux yeux des autres étudiants, n’avait pas pris contact avec sa famille depuis plus de deux mois, n’avait pour ainsi dire aucun contact social en-dehors de ses cours. Et ceux qu’il entretenait étaient de simples salutations envers ses professeurs. Personne ne réaliserait sa disparition. Personne n’irait la signaler aux autorités locales.

D’ailleurs, rien ne prouvait qu’il se trouvât encore à Séoul. Son ravisseur pouvait bien avoir profité de son inconscience pour transporter son corps inerte loin de la capitale, dans un endroit perdu au fin fond de la campagne, là où personne ne penserait à aller chercher.

En supposant, encore une fois, que quelqu’un décidât d’entamer des recherches.

Un grincement interrompit le flot de pensées qui agressaient à nouveau l’esprit de Kyungsoo.

Un claquement et des bruits de pas confirmèrent l’appréhension de l’étudiant : quelqu’un était entré dans la pièce où il était retenu prisonnier. Se remémorant ses deux dernières entrevues avec l’homme dont il était désormais indubitablement prisonnier, il se raidit et serra les dents. Il inspira et expira profondément pour se préparer à la violence dont il allait très bientôt être victime.

Pour toute forme de contact physique, un doigt lui caressa gentiment la joue. Il s’attarda un instant sur ses pommettes, bien visibles malgré l’absence de sourire sur son visage, puis glissa vers sa mâchoire. Il se faufila ensuite le long de sa poitrine dans un geste lent.

Kyungsoo ne put rien faire lorsque le doigt descendit le long de sa jambe dans un mouvement circulaire, à part rougir. Une main se referma sur son genou, resta immobile quelques secondes, comme pour attendre que les battements du cœur de Kyungsoo ne se calmassent, puis traça lentement une traînée brûlante sur tout l’intérieur de sa cuisse. La respiration de l’étudiant se fit erratique, sa poitrine se soulevait avec difficultés.

Son incapacité à cacher l’organe proéminent de son entrejambe rajouta quelques pigments à la teinte rosée de son visage. Une fois parvenue à la frontière de son pelvis, la main bifurqua soudainement et plongea dans la poche du jeans. Elle en extirpa d’un geste fluide et calculé le butin durement gagné.

Kyungsoo, toujours sous le choc de l’expérience qu’il venait de vivre, comprit au bruit sourd qui suivit que son ravisseur venait d’ouvrir le portefeuille qu’il venait de lui subtiliser. Ravisseur qui lâcha une exclamation satisfaite, signe qu’il avait sans doute trouvé ce qu’il cherchait. Il claqua la langue avant de lire :

- Do Kyungsoo, né le douze janvier mille neuf-cent quatre-vingt-seize à Busan. Groupe sanguin A+.

Sa voix était plus grave que dans les souvenirs de l’étudiant, sans pour autant avoir perdu son velouté.

- Dix-neuf ans, vraiment ? Je te pensais plus jeune. Tu n’as même pas encore de duvet.

Il passa trois doigts au-dessus des lèvres de Kyungsoo, comme pour appuyer ses dires.

- Les jeunes de nos jours deviennent vraiment tous imberbes… On m'a dit que certains garçons s’épilent même les jambes maintenant... C'est vrai ? Il y a certaines choses que je ne comprendrai sans doute jamais… Mais une chose est sûre, les envies ne changent pas. La fougue de la jeunesse, hein ?

S’il avait pu creuser un trou dans le sol et s’y enfoncer profondément, Kyungsoo n’aurait sans doute pas hésité une seconde. Il n’avait pas besoin que l’on lui rappelle son manque d’activité sexuelle. Sa virilité en souffrait déjà bien assez ainsi.

- Dis-moi, Do Kyungsoo, poursuivit l’homme en insistant sur les trois syllabes qui formaient son nom, tu n’as pas faim ? Ça doit faire un moment que tu n’as pas mangé.

L’étudiant repensa au bibimbap qu’il aurait pu dévorer si son ravisseur ne s’était pas interposé entre son repas et lui, et réalisa qu’il était affamé. Il ignorait depuis combien de temps exactement il n’avait plus mangé. Trop longtemps, sans doute. Comme pour le trahir, son ventre émit un gargouillement à fendre les cœurs.

Un rire que Kyungsoo n’était pourtant pas pressé d’entendre à nouveau résonna dans la pièce.

- Alors, Do Kyungsoo ? Tu as faim ?

La réponse était évidente. Mais l’homme le narguait, voulait entendre ces trois mots de la bouche de Kyungsoo. Voulait lui montrer à quel point il était impuissant dans sa position actuelle. L’étudiant refusa de lui donner ce plaisir.

- Oui. répondit-il simplement.

C’est à ce moment qu’il constata à quel point sa gorge était sèche. Sa voix sortit sous forme d’un murmure rauque.

- Oui quoi ? demanda à nouveau l’autre, déterminé à poursuivre son petit jeu jusqu’à en sortir vainqueur.

Kyungsoo comprit qu’il ne mangerait pas sans mettre de côté sa fierté, et articula de sa voix enrouée :

- Oui, j’ai faim.

Une main se posa sur la tête de l’étudiant, qui se tendit sensiblement au contact, et en ébouriffa le cuir chevelu. Kyungsoo grimaça. Il se sentait comme un animal que l’on récompenserait d’une caresse pour avoir réussi un tour.

- D’accord. Je vais te chercher à manger.

Sans un mot de plus, l’homme tourna les talons et quitta la pièce à grands pas.