Machine

par Rukyoshu

VII – Machine.



On me la dit dès le début. Je lai toujours su mais n’ai pas résisté. Comment aurais-je pu, face à une telle beauté ? Sa peau est froide et transparente, tout comme de la porcelaine. Ça na pas d’importance. Ça n’en a jamais eu pour moi. Ce n’est pas la beauté physique qui m’a plu en premier mais sa façon d’agir. Il n’est peut-être pas aussi humain que nous, dans le sens où il agit parfois réellement comme un automate, il cligne même des yeux à une fréquence réglée, mais ses gestes sont toujours justes et justifiés. Je peux comprendre que ça à de quoi surprendre et effrayer de voir son visage inexpressif. Seulement, ça ne devrait pas avoir à jouer dans votre jugement. Sinon, nous devrions aussi nous méfier de tous les mannequins. Parce qu’il faut avouer qu’ils sont beaux mais aussi expressif qu’un poisson mort. Ils n’ont aucun intérêt. Alors que lui... il a quelque chose en plus. Un petit truc qui ensorcelle. Je vous entends. J’entends vos questions malvenues. “Du sang coule-t-il dans ses veines ?” Avez-vous déjà vu un être humain, un être vivant, sans sang, vous ? Moi, jamais. “N’est-il pas possédé ou, pire, un enfant du diable ?” Ah, en avez-vous déjà vus, au moins, pour parler de lui de cette manière ? Face à de telles réactions, moi aussi je serais renfermé.

Au fond, personne ne sait qui il est et tout le monde se permet de juger. Ça m’exaspère. Il est vrai qu’il a un charme un peu hypnotique. Il est captivant, je crois que c’est le mot, avec
des proportions en or qui surpassent la réalité. Son corps est fin et musclé tout en discrétion. Il est délicat, grand et mince, comme un danseur. Sa peau est d’une blancheur exquise et la ligne de sa mâchoire est sublime, si bien dessinée qu’on la croirait sculptée dans du marbre. En réalité, je ne peux même pas le décrire. Il est trop unique. Ses jambes si longues, son cou si gracile, ses mains si fines, il est comme un enfant fragile qu’on voudrait protéger. Pourtant, il est si masculin et si attirant qu’on ne peut pas douter de sa virilité. Quand je le vois, j’ai envie de le prendre contre moi pour lui donner la chaleur humaine qui lui fait défaut. Et je dérive en me disant qu’il serait tellement plus simple de le réchauffer physiquement, de manière plus intime. En alliant ces deux opposés, il a défié la logique humaine. Il a tout mélangé et est devenu la personne la plus unique que je connaisse, bien loin de tous ces gens qui font tout pour se ressembler.

Même mes amis me mettent en garde. Dès le départ, ils m
ont dit de me méfier, de ne pas l’approcher. Pour la première fois, ils m’ont déçu par leurs commentaires et leur comportement. “Il est comme un jouet.” Non, personne na le droit de dire ce genre de chose. Aucun être humain ne devrait se voir qualifié de jouet. Il est juste un peu moins expressif que les autres, un peu moins ouvert. Il est peut-être froid et réglé comme du papier à musique, ça ne fait pas de lui un vulgaire jouet.Respire-t-il ?” La question la plus stupide quils aient posée. Je n’ai pu m’empêcher de rire sèchement, leur lançant un regard mécontent. Bien sûr qu’il respire ! Comment pourrait-il vivre, autrement ? “Mais regarde-le, Baekhyun, ouvre les yeux ! Il ressemble à un robot, ne nie pas. Ne t’embarque pas là-dedans, tu ne sais même pas s’il peut ressentir. Peut-il soupirer pour qui que ce soit ? Jen doute.” Entendre ça m’a mis hors de moi et j’ai foutu mes amis dehors. Je sais qu’il est particulier, ce n’est pas une raison pour lui manquer de respect de cette manière. Personne ne le connaît parce que personne n’a pris la peine de passer outre son impassibilité. Et je n’ai jamais trouvé le courage de lui parler. Ça fait pourtant quatre mois, maintenant, que je vis ici.

Je me souviens de la première phrase que j’ai entendue à propos de lui. “
Comment se fait-il que, même quand il pleure, il ne montre aucune émotion ?” Quelques gamins venaient de lui lancer du sable au visage et des lourdes larmes dévalaient ses joues. Là où les autres ne voyaient rien, moi jy lisais un monde entier. Sous cette peau si lisse, sous cette impassibilité bien dessinée, j’ai vu une détresse incroyable. Et depuis ce jour, alors que tout le monde cherche à me prévenir, je n’ai rien écouté. Peu importe qu’ils me disent qu’il est comme un monstre, je ne les écoute pas. Et j’ai raison. Alors que je suis seul un matin, je le vois. Son regard est fixé dans ma direction. Ses yeux sont gris comme du verre. Je frissonne. Je fais un signe de main, il me répond dun signe de tête. Je m’approche, souriant, tremblant, ému. Il me regarde vraiment et ne se sauve pas. Mes yeux plongent dans les siens. Je ne saurais dire si c’est de la sincérité ou si c’est du mystère qui s’y cachent. Sans doute les deux. Cest incroyable. Être si proche de lui me donne presque le tournis tant son charisme est incroyablement écrasant. Et je peux jurer, au moment où je lui souffle mon nom avant de lui demander le sien, de voir son regard s’allumer. Mais ça... Si tu ne le vois pas toi-même de tes propres yeux, tu ne me croiras certainement jamais.

Petit à petit, japprends à le connaître à l’abri des regards. J’ai peur de le mettre en danger si je le côtoie trop tôt sous le regard accusateur et scrutateur du monde. Nous n’avons pas besoin de leur jugement. Je sais que je fais quelque chose de bien. Petit à petit, je me sens plus proche de lui. Pourtant, même si mes sentiments augmentent, il reste aussi froid et inexpressif. De temps à autre, j’ai l’impression de voir son humanité mais la seconde suivante, il redevient un automate. Au fond, c’est comme si j’étais tombé amoureux d’une machine. Sauf qu’il ne l’est pas. Seul son physique donne cette impression. À l’intérieur, je sens tous ses rouages tourner, ses sentiments voyager. Seulement, il les enferme dans un corps aussi solidement figé qu’une boîte de métal. Parfois, j’ai envie de lui dire. “Je suis tombé amoureux de toi.” Je n’ai pas le cran de le faire. Je ne veux pas qu’il me rejette alors que je commence seulement à le découvrir. Il parle peu mais chaque mot qu’il prononce m’en apprend plus sur lui et sa vie. On lui a souvent dit, ces dernières années, qu’il est une machine. Une silencieuse machine, sans cœur et sans sentiment. Je sais qu’il est sincère. Je ne lui dis pas qu’on m’a déconseillé de l’approcher à cause de ça.

Nous nous voyons régulièrement, à présent. J’aime ces instants que nous partageons. Il me paraît presque plus libre. Je sais que c’est mon esprit qui me joue des tours.
Je lis son regard et ses lèvres. Jy vois toujours la même détresse. Je l’écoute me raconter des bribes de sa vie, morceau par morceau, à son rythme. Jamais trop à la fois. Parfois, il lui faut plusieurs rencontres pour me livrer une anecdote entière. Je suis patient, heureusement, et je ne le brusque pas. Mais je découvre un cœur couvert de poussière, fermement protégé comme une zone défendue. Il sest fermé au monde il y a six ans, j’aimerais savoir pourquoi. Il me le dira peut-être un jour. Je continue à l’écouter. Je continue à l’épauler. Je continue à tomber amoureux de lui. Les autres me disent encore de me méfier, de m’éloigner, de prendre mes distances. Ils me disent que je ne devrais pas tenter de me lier, que ça finira mal. Je ne les écoute pas.

Ils continuent de se moquer et ça me met hors de moi. “
Rapproche-toi, tu pourras peut-être l’entendre pleurer.” rient-ils entre eux. Quy a-t-il de drôle, là-dedans ? Je ne trouve pas amusant d’entendre quelqu’un pleurer. Encore moins quand il s’agit de ce genre de moments où la personne pleure à cause de cons pareils. “Ou il pourrait peut-être même compatir avec toi.” continuent-ils comme si cétait la plaisanterie la plus amusante. Je les bouscule un peu, leur dis d’arrêter ça. Ils sont plus nombreux et me cognent dessus, me disent que je suis juste un fou de vouloir me lier avec le monstre du village. J’ai envie de pleurer. Je sais qu’il va falloir que j’explique la raison de mes blessures à mon bien-aimé secret. Je sais que je m’inquiéterai de le blesser. Mais son visage sera anormalement serein, je le sais aussi. Sa coquille est trop bien mise en place pour se fissurer maintenant. Peut-être est-ce mieux ainsi pour tout le monde. Je ne sais même pas qui j’essaie de convaincre. J’ai envie de bousculer les choses. Je suis pourtant trop peureux pour le faire. Alors je continue simplement de le voir et de l’écouter. Il a un secret difficile à percer.

Les bribes de vie qu
il me livre sont de plus en plus sombres et douloureuses. Mon cœur a de plus en plus de mal à les supporter. Je fais de mon mieux pour rester aussi impassible que lui. Jusqu’à ce qu’il me dise que je peux pleurer, si j’en ai besoin. Sa résignation face à sa propre détresse me dépasse. Je me souviens de ce que m’a dit mon meilleur ami, le seul être encore un peu sensé dans ce village. Sois prudent, à l’instant où tu baisseras ta garde et tomberas amoureux de lui, tu tomberas entièrement dans son piège.” Je nai pas voulu le croire et je n’ai jamais construit de barrière entre lui et moi. Pourtant, je sais que c’est un piège. Lamour a toujours été un piège. Seulement... Est-ce vraiment un mal ? Si je pleure pour sa douleur, est-ce un mal ? Je veux l’aider à aller mieux. Je veux qu’il puisse s’ouvrir et dépoussiérer son cœur abîmé. Je m’approche de lui qui ne me regarde pas. Il me regarde assez rarement, en réalité, mais ses yeux me transpercent chaque fois qu’il le fait. Je tends le bras et attrape doucement sa main. Mon cœur est en feu. Être si proche de lui et le toucher me brûle de lintérieur. Je n’aurais jamais pu imaginer me trouver ici, dans cette situation, quand je suis arrivé. À cet instant, alors que ma tête se tait et que mon cœur brûle, je n’ai envie que d’une chose : l’embrasser. Mais, avant tout rapprochement trop physique, je dois atteindre son cœur. Et ça, ce nest pas donné.


Les jours senchaînent à l’abri des regards. Je me rapproche de lui à pas de fourmi. Peu importe, au moins, je suis moins loin qu’au départ. Je passe parfois des heures à l’observer. Mon âme entière est tournée vers lui. Peu importe combien on me dit de me méfier. “Quelle beauté dangereuse...” soupirent les autres. Sa beauté na rien de dangereux. Elle cache juste un terrible secret. Un secret que je tente de découvrir. C’est malsain, me dit ma raison. Je m’en moque, tant qu’il ne me rejette pas pour ça. Je suis rongé d’une curiosité suffisante pour me rendre obsédé. Je culpabilise parfois. Avant que mon amour ne se remette à chauffer intensément. Un jour, je serai sans doute victime de combustion spontanée tant mes sentiments sont ardents.

Et finalement, le secret est soufflé difficilement. Je ne l
ai jamais vu ainsi. Son visage est toujours aussi impassible mais son souffle est court et sa voix vibre. Il a aimé. Il y a une dizaine d’années, il a aimé à en perdre l’esprit. Il a aimé de toutes ses forces, sans barrière, sans limite. Il a aimé comme personne ne peut l’imaginer. Et la personne pour qui tout cet amour vivait l’a trahi, couchant avec un autre, finissant par partir avec lui. Alors l’amour a fané et les couleurs, la vie, les sentiments qui dansaient autrefois à l’intérieur de ce corps mince sont simplement devenus des cendres qui ont tout recouvert. Je me sens mal pour lui. Qui pourra réellement réveiller son cœur qui a autrefois aimé sans réserve mais a été blessé ? Jaimerais en être capable. Je tends le bras et attrape doucement sa main. Il ne me rejette pas. Tant qu’il ne me rejette pas, alors j’ai la chance de pouvoir y parvenir. Maintenant que son secret est révélé, je pourrai prendre soin de lui. Et peu importe qu’aux yeux des autres il reste “Sehun la machine”. Pour moi et mon cœur, il est simplement un homme qui cache une grande détresse. Il est simplement l’homme que j’aime.