Let out the beast

par Rukyoshu

VI – Let out the beast.



Un connard, c
était ce qu’il était. Un connard fini doublé d’un idiot aveugle. Comment avait-il simplement réussi à vivre en ignorant ça ? Finalement, il était peut-être juste un monstre. Un monstre au cœur glacé, figé dans un corps si grand que personne ne pouvait retrouver ce morceau de glace. Lui-même s’était rendu compte qu’il était perdu quelque part dans son torse, sous des tonnes de verglas, à l’intérieur d’une tempête de grêle, tourbillonnant dans un cyclone de neige. Bref, il était un putain de monstre, un énorme connard. Il n’avait rien vu alors que ça crevait les yeux. D’abord les marques sur les poignets, puis les manches longues même en été et ses absences de plus en plus marquées. Jusqu’à sa disparition totale, loin de tout le monde. Loin de lui. Kris se maudissait de s’être laissé berner par ses sourires et ses excuses pourtant minables. Juste à cause d’elle et de ses beaux yeux. Était-il trop tard ? Il priait que non. Il jura et son poing rencontra le mur le plus proche. Il grogna, faisant fi du sang qui chatouillait déjà ses doigts. Où pouvait-il bien se cacher, maintenant ? Lui qui s’était toujours targué de le connaître comme sa poche se retrouvait bien con à ne pas savoir où le trouver. Kris serra les dents et décida d’aller simplement demander à ses parents. Il s’en fichait pas mal de les inquiéter, il devait voir son crétin de pote qui disparaissait sans rien dire.

Baekhyun était son meilleur ami depuis environ quinze ans. Ça représentait approximativement toute leur vie vu qu’ils n’avaient que dix-huit ans chacun. Il aurait dû se rendre compte plus vite que c’était son absence qui le rendait irritable. Mais Kris était trop lent et il ne l’avait compris que bien trop tard. Il s’était laissé embobiner par cette fille et ses jolis mots. Elle avait dû lui laver le cerveau ou un truc du genre. Il avait envie de se cogner la tête contre un mur. Il se retint, arrivant devant la maison des parents de son ami. Ils furent étonnés de le voir, ça faisait longtemps, et encore plus de se rendre compte qu’il ne savait pas que Baekhyun était parti chez ses grands-parents pour les vacances d’été. OK. Putain. Il prit l’adresse, après avoir répondu aux questions incessantes sur sa vie sans intérêt, et put enfin partir. Il rentra chez lui, ignora ses géniteurs qui l’appelaient, sortit sa bécane et fila sur les routes à toute vitesse. Il fit quand même un peu attention, il n’était pas fou non plus, mourir maintenant serait vraiment con.

Il avait imaginé des tas de trucs mais jamais il n’aurait pu ne serait-ce que frôler la réalité. Son ami s’était réfugié dans une ferme perdue dans un petit village tout aussi paumé. Clairement, l’expression trou du cul du monde prenait son sens face à ça. Kris se frotta le visage, se donna des petites claques pour se reprendre et accrocha un sourire aussi poli que possible à ses lèvres. Il croisa son reflet dans une vitre et arrêta de sourire, il était trop flippant comme ça. Il avait juste la tête d’un pervers. Malgré la chaleur étouffante de cet été cuisant, il réajusta sa veste sur ses bras. Faire peur aux grands-parents de Baekhyun à cause de ses tatouages serait malvenu. Il ébouriffa ses cheveux et les amena un peu devant ses oreilles pour cacher ses piercings. C’était la moindre des choses. Et finalement, il sonna. Il manqua de faire un bond en arrière quand un chien se mit à aboyer derrière la porte et ouvrit de grands yeux ahuris en en entendant deux autres se joindre au premier. Où était-il tombé ? Heureusement, le grand-père vint rapidement les calmer et lui ouvrir. La surprise vint des deux côtés. Oh, bon sang, Baekhyun ne pouvait pas cacher son lien de parenté ! Et le vieil homme devait le trouver très bizarre avec ses rangers, son treillis et sa veste en cuir.

Finalement, après avoir expliqué quil venait voir son meilleur ami, Kris se fit accueillir comme le messie. C’était presque flippant mais c’était bien pratique. La grand-mère voulut lui servir du lait de chèvre qu’il refusa poliment. Il avait fait le plus gros, restait à trouver le lâche qui avait fui à la place de venir discuter. De venir hurler, même, parce que Kris le méritait bien. Il avait été un connard, un aveugle, un con et un traître un peu. Le grand-père lui désigna le jardin et il s’y rendit paresseusement, cherchant ce qu’il allait bien pouvoir dire. Il n’eut même pas le temps de réfléchir, Baekhyun ayant tourné la tête vers lui au moment où une brindille craquait sous ses pas. Et merde. Le plus petit se releva de son petit coin de verdure et se mit à courir. OK. Il allait le regretter. Kris le suivit rapidement et, ses longues jambes lui servant pour la première fois depuis bien longtemps, il le rattrapa au niveau de la grange.

« Lâche-moi ! s’écria Baekhyun. »
« Je suis venu discuter et tu te barres, oh, tu crois que je vais passer mon temps à te courir après ? »

Le plus petit le repoussa et se planta face à lui, ses yeux lançant des éclairs. C’était la première fois qu’il se montrait réellement énervé, sans se retenir. Malheureusement, ça ne dura pas bien longtemps et son regard reprit petit à petit une allure de néant. Une lueur brisée, bien loin de la vie habituelle qui y dansait. Et ça ne pouvait pas durer comme ça. C’était assez mielleux à dire mais Baekhyun était fait pour la vie, pour la joie. Il n’avait rien à foutre dans cette vieille ferme au milieu de nulle part. Et c’était à Kris de jouer. Son ami ne parlerait pas le premier, considérant sans doute – à juste titre – que c’était le plus grand le responsable de tout. Autant y aller directement, par coup franc.

« Je sais que tu me détestes et que tu es en colère. Alors dis-le, putain ! À la place de fuir et de rester là, amorphe, cloîtré comme une victime, hurle et casse-moi la gueule ! Il y a un monstre de colère dans ton ventre et tu le muselles sans cesse, libère-le pour une fois. Laisse-le parler à ta place. »

Le regard éteint de Baekhyun commença à se rallumer un peu. Il devint de plus en plus brillant. Et malgré sa frêle carrure, Kris manqua de sécrouler quand son poing s’abattit sur sa mâchoire. Le plus grand avait toujours su que son ami n’était pas juste une petite crevette. Il fallait simplement le faire sortir de ses gonds. Il porta la main à sa mâchoire douloureuse et eut un sourire.

« Tu vois, quand tu veux. Ce n’est pas si difficile de s’exprimer. »
« Ferme-la, enfoiré ! s’exclama Baekhyun. Tu ne sais rien ! Tu ne sais pas ce qui se passe alors ne fais pas semblant de comprendre. Ne viens pas me donner de leçons quand c’est toi la cause de tout ça ! »

Kris fronça les sourcils, à fond dans son rôle, et continua à enfoncer le clou.

« Moi ? Quand t’ai-je obligé à venir t’enfermer ici, à t’isoler ? Quand t’ai-je mis la lame sur le poignet pour faire ces putains de marques rouges ? »
« Arrête de jurer ! »
« Je jure si je veux, merde ! Tu deviens distant, tu te scarifies, tu disparais et c’est moi qui deviens le fautif ? Tu te fous de ma gueule ou quoi ? »
« Pourquoi tu ne peux pas voir ce qu’il y a devant tes yeux ? Pourquoi tu refuses de l’admettre ? »
« D’admettre quoi, bordel ! »
« Que je t’aime ! »

Les mots avaient claqué dans l’air, pire qu’un fouet. Kris se figea. Il n’avait jamais imaginé que de tels mots puissent être dit de manière si agressive et énervée. Et il n’avait jamais pensé que son ami puisse avoir de tels sentiments. Les yeux grands ouverts, il fixa Baekhyun un long moment et remit les pièces du casse-tête dans le bon ordre en y pensant précisément. Il cligna des yeux et jura dans ses dents. Tout avait commencé quand elle était arrivée. Il n’avait pas fait attention que la distance de son ami avait commencé dès l’instant où Kris lui avait présenté cette fille. Il avait toujours pensé que c’était venu après, quand elle avait commencé à se montrer désagréable avec le plus petit. OK, il l’admettait, tout était de sa faute. Mais il n’avait jamais imaginé que sa faute serait si grande. Il se détourna du regard de son ami. Il avait amené une fille dans leur duo parce qu’il s’était toujours dit que sortir avec une fille était plus sain pour lui. Finalement, ce n’était sain pour personne et les filles faisaient vraiment des choses horribles. Quand il se souvenait de tous les mots qu’elle avait dits à Baekhyun, Kris avait envie de hurler. Sur le moment, il n’avait jamais fait attention à la violence des mots employés. Il serra les dents, donna un coup dans le mur et jura tout haut. La mâchoire un peu crispée, il se tourna vers son ami. Ses yeux brillaient, prêts à verser des larmes. Ignorant le sang qui devait s’être remis à couler le long de ses doigts, il posa ses mains sur ses joues, décrispa sa mâchoire et se courba pour poser ses lèvres sur les siennes. C’était chaud et doux. Baekhyun lui donna un coup dans le torse pour le forcer à reculer.

« Qu’est-ce que tu fous, connard ? »
« Ce que j’aurais dû avoir le cran de faire bien plus tôt, avant de me pourrir la tête d’idéaux stupides. »
« C’est toi qui es stupide, ne reporte pas la faute sur des idéaux. »
« Je n’ai jamais dit que je l’étais pas. En te cherchant, j’ai même été jusqu’à penser à moi comme un connard fini doublé d’un idiot aveugle. »
« C’est assez proche de la réalité. »
« Je suis assez clairvoyant quand je dois m’insulter. »

Baekhyun le fixa un long moment, essayant sans doute de voir le piège, la moquerie, la faille. Il fronça les sourcils.

« Tu es sérieux ? »
« Tu n’as jamais compris que les seuls moments où je suis sérieux sont quand je suis avec toi ? »
« Dit celui qui passe son temps à déconner en ma présence. »
« Je t’ai déjà menti ? »

Le plus petit resta fixe un moment avant de dénier lentement de la tête.

« Si cette connasse s’est immiscée entre nous, c’est parce que je n’assumais pas mes propres envies. Quand je vois ce que ça a donné, vaut mieux que je continue de jurer et te rendre fou, plutôt qu’essayer d’être quelqu’un que je ne suis pas et t’éloigner. »
« T’es flippant quand tu parles sérieusement, comme ça. »
« Tu veux que je te fasse flipper davantage ? »
« J’ai peur à l’avance. »

Kris eut un sourire, celui-là-même qu’il avait effacé un peu plus tôt de peur d’effrayer les grands-parents de Baekhyun, et agrippa la nuque de son ami. Il vint mordre gentiment sa lèvre inférieure.

« Je t’aime. »

Le plus petit rougit, eut un rire nerveux et le repoussa à nouveau d’un coup dans le torse.

« T’es flippant, comme mec. »
« C’est parce que je t’aime. »
« Arrête ! »
« D’accord, puisque je t’aime. »
« Ah, ta gueule ! »

Kris eut un petit rire joyeux et enlaça son meilleur ami. Non, son petit ami. Il allait bien le soigner et en profiterait pour rattraper le temps qu’il avait perdu à jouer l’idiot aveugle. Et il lui ferait oublier qu’il avait été un connard fini. Ça avait du bon finalement de laisser sortir la bête, une fois de temps en temps.