Wolf

par Rukyoshu

IV – Wolf.



De la musique, ou du moins ce qui semblait sen approcher, résonnait fortement dans toute la pièce. Les murs vibraient sous les notes électroniques puissantes et le rythme rapide de lensemble lui donnait le tournis. À moins que ce ne soient les nombreux verres de Vodka quil sétait enfilés qui le rendaient aussi peu stable sur ses jambes. Sa bouche était pâteuse, sa gorge en feu et ses yeux ne savaient plus à quel endroit saccrocher tant toutes les lumières crues de couleurs vives clignotaient de façon désordonnée autour de lui. De quoi rendre épileptique nimporte quel individu. Ou malades ceux qui, comme lui, avaient une concentration éthylique dans le sang bien supérieure à la moyenne recommandée.

Les
gens se bousculaient sur la piste, dansant comme des marionnettes dépossédées de leur âme, leurs cheveux volant en tout sens ou cachant leur regard voilé denvie aux yeux troubles des autres. Les multiples néons distordus et éblouissants papillotaient de plus en plus, plongeant les corps dans une atmosphère donnant limpression quils se mouvaient au ralenti, quils nétaient que des ombres vacillantes ou, au mieux, de la fumée sous le vent. À moins que ce ne soit son esprit brumeux qui donnait à son cerveau cette sensation étrange ? Il semblait avoir été aspiré par une spirale infinie, la tête comme dans une machine à laver, le corps couvert de sueur et le cœur au bord des lèvres. Il ne savait plus si son but était de rejoindre le bar ou, au contraire, de le fuir. Il était au milieu de tous ces gens sans identité, perdu, se sentant comme une étoile en plein jour. Ou bien le soleil en pleine nuit.

On
le bouscula une fois, puis une deuxième. Et tant dautres fois quil se demanda si ce nétait pas lui, finalement, qui bousculait les autres. Les murs tanguaient telles des vagues endiablées, le sol se dérobait sous lui comme pour lattirer en Enfer, lamener à se faire écraser par ces pieds impurs marquant un rythme assourdissant et trop vif pour son esprit enseveli dans un brouillard opaque. Tout ce vacarme et cette agitation lui vrillaient le crâne avec vivacité, comme sils naspiraient quà le faire souffrir plus encore que présentement. Il battit plusieurs fois des paupières en quelques secondes, comme pour tenter de réfléchir plus clairement. Limpression que tout ceci était vain lui frôla lesprit avant dêtre traversé par un éclair de lucidité. Il força alors son corps ankylosé à bouger de nouveau, chaviré de tous côtés par les démons invisibles de la piste.

Un
soudain coup dans le dos manqua de lenvoyer valser plus loin mais il se rattrapa à ces ombres et analysa avec lenteur ce qui lentourait. Rien que de la brume dansante et des lumières clignotantes. Relâchant sa prise, il sextirpa finalement de toutes ces saccades et força ses yeux à fixer le mur face à lui avant daller sy appuyer. Il faisait du parachute sans parachute, du saut à lélastique sans élastique. Un plongeon dans un vide sans vide et lesprit enivré dun trop plein de vie, dombres, dalcool. De rien. Arquant le dos comme le mur ondulait contre lui, il eut un rire qui se liquéfia dans le bruit ambiant. Longeant ce cauteleux soutien, laissant ses doigts glisser sur cette surface qui vibrait sous sa chair, il trébucha plusieurs fois, un tourbillon invisible samusant à attraper ses chevilles pour lempêcher de parvenir à son point dancrage. Pouffant, le corps comme une guimauve et les jambes comme du chewing-gum, il finit par attraper la poignée de cette porte qui lattirait tant. Elle jouait avec ses nerfs, avec ses sens passés au shaker, flageolant devant ses yeux incrédules. Il arriva cependant à donner ordre à ses doigts de pousser cette traîtresse et pénétra dans cette pièce bienvenue.

Et alors, titubant, il se courba finalement en deux au-dessus d’une cuvette, son estomac se contractant violemment pour recracher tout l’alcool qu’il n’était pas habitué à ingérer. Une main glissa sur son dos, réconfortante. Une main inconnue et brûlante. Quand son corps eut fini de se vider de toute la crasse quil contenait, il releva la tête vers le possesseur de cette main si chaude. Son cœur loupa un battement, ou peut-être même une dizaine, avant de repartir dans une série de battements affolés et furieux pour compenser cet arrêt soudain. Il avait toujours imaginé ce genre de personne dans ses rêves, persuadé qu’il ne pouvait pas exister dans la vraie vie. Il se redressa, se passa une main dans les cheveux, tituba, fixa l’inconnu, vacilla jusqu’aux lavabos. Il fallait qu’il se rince la bouche et qu’il noie ses pensées étranges envers ce gars trop beau pour être réel. L’alcool était nocif, ça se confirmait. Avec son jean moulant ses jambes longues et parfaites, son blouson en cuir ouvert sur un débardeur noir laissant apparaître le haut d’un tatouage sur sa clavicule droite, ses cheveux noirs en pagaille, ses yeux plus sombres que la nuit et sa peau hâlée, l’inconnu lui donnait plus chaud qu’il n’avait déjà.

La main brûlante s’invita le long de sa hanche, l’hypnotisa et l’envoûta presque autant que la voix qui vint se perdre contre son tympan. Grave, sensuelle, indécente. La chaleur de son corps atteignit des sommets, la température grimpant bien plus encore que celle qui devenait étouffante sur la piste de danse, un peu avant. Le regard qu’il croisa dans le miroir, perdu entre une myriade de traces de doigts et de gouttes d’eau, se colla contre sa rétine avec une force étrange. L’inconnu ne pouvait pas être humain, il brûlait trop, il dégageait trop de sex-appeal. Il savait le monde injuste mais pas à ce point. L’esprit encore troublé d’un reste d’alcool, il tendit la main pour caresser le reflet trop bien dessiné et ses lèvres s’entrouvrirent lorsque la main brûlante glissa le long de son corps.

Il oublia le lieu, il oublia qu’il n’était pas maître de lui, il oublia l’alcool qui détrempait son sang. Il s’appuya contre le torse plus brûlant que la main inconnue. Il vint emmêler ses doigts à ceux libres du jeune homme trop beau pour être vrai. Un soupir multiplié par deux. Il tenta de dire quelque chose, les yeux fixés sur le reflet, la main libre crispée sur la hanche de l’autre qui lui intima de se taire d’un doigt sur la bouche. Il se tut, ensorcelé. Ce qu’il sentait contre lui le mit dans tous ses états. Il dériva le long d’un sentier interdit, le long d’une rivière trouble, le long d’un torrent enragé. Le feu gronda entre eux et ils eurent à peine le temps de s’enfermer dans la cabine que les habits tombaient au sol. Le tatouage représentait un majestueux loup-arbre, juste à l’encre noire, superbement stylisé. Il en tomba amoureux au premier coup d’œil et sa langue vint le caresser avec ivresse de plaisir et d’alcool, allumant dans les yeux sombres une lueur de désir dansante.

Les mains brûlantes découvrirent son corps avec une douceur inimaginable face au visage sauvage de leur possesseur. Les soupirs se mêlèrent à leur respiration, à leur caresse, à leur envie, et volèrent autour d’eux comme des papillons de plaisir, impossibles à attraper. Quand le désir fut plus fort que la saveur de leurs préliminaires, leur langue et leur corps se mêlèrent dans le même temps, début d’une danse au goût et aux couleurs de l’imprévisible, de l’empressement et sans doute aussi de la perte de contrôle. Il n’était plus maître de lui, plus maître de rien, la jouissance inondant ses veines et noyant son esprit déjà plongé dans un brouillard éthylique intense.

Quand il y repenserait, s’il n’oubliait pas tout, il rirait sans doute de se dire que se faire prendre dans les toilettes d’un bar n’était pas glorieux mais bon sang que c’était bon ! L’inconnu brûlant avait tout d’une bête, comme si le tatouage de son torse prenait possession de son corps. Il était sauvage, presque autant que ses cheveux de plus en plus ébouriffés par ses mains. Les caresses, les déhanchements et les baisers se firent plus intenses à mesure que le plaisir se répandait en eux, comme des vagues déferlantes et déchaînées. D’un commun accord muet, ils ne firent aucune marque, gardant leur peau intacte et blanche pour l’un, hâlée pour l’autre. Un joli contraste, un joli mélange. L’orgasme se profila au fond de leurs yeux, leur regard se fit plus bestial, leur étreinte plus serrée, et la jouissance les propulsa dans un monde unique et propre à eux.

Alors que son torse se soulevait de manière précipitée, ses bras rendirent la liberté aux épaules finement musclées et si agréables à serrer. Le monde n’avait plus de sens concret, rien que de l’abstrait avec des couleurs vives, des formes troubles et des courbes délicates au toucher. À l’instant, i
l avait limpression d’être perdu au cœur d’un gigantesque labyrinthe, celui de son partenaire brûlant à l’allure de loup. Ils n’avaient fait qu’une bouchée de l’autre, une bouchée aussi douce que le miel, et ils s’étaient pourtant savourés comme on savoure un bon vin. Subitement, tout était devenu insensé à ses yeux et il avait flanché dans les bras inconnus, s’abandonnant à lui comme il s’était abandonné à l’alcool auparavant, comme il s’était laissé aller entre les ombres mouvantes de la piste de danse. La vodka avait tout anesthésié et la brûlure de son amant avait achevé de mettre tout à l’envers.

Les corps furent recouverts de nouveau et il tituba à l’extérieur de la cabine. Une main brûlante se posa au creux de ses reins, le pressant vers la sortie, vers la piste, vers la rue. Une voix rauque qui chatouilla son oreille, un nom qui se forma dans le brouillard, des chiffres qui s’enchaînèrent, des doigts qui glissèrent le long de son jean, un papier qui se faufila dans sa poche, des lèvres qui se perdirent contre les siennes et une disparition qui laissa un trop gros vide. Et le retour dans la nuit jusqu’à son appartement se fit plus compliqué que prévu. Assommé par tout ce qu’il venait de vivre, bercé par un hurlement de loup au fond de son crâne, il finit par s’effondrer sur son lit en se demandant s’il avait vraiment fait tout ce qu’il pensant avoir fait. Sa main fouilla dans sa poche et en ressortit un bout de papier un peu chiffonné avec un nom et une série de chiffres écrits à la va-vite. Un sourire en coin se traça sur ses lèvres et ses yeux se fermèrent sur l’image d’un jeune homme à la peau hâlée et au sourire irrésistible.

Dans ses rêves, deux loups dansèrent. L’alcool avait peut-être un peu de bon, finalement.