Folies douces et douceurs folles

par Ako-Cissnei







Baekhyun n'avait jamais aimé être en compagnie d'un couple. Mais il aimait encore moins la compagnie d'un jeune couple.

Selon lui, il s'agissait des pires. L'excitation des premiers temps instauraient une tension palpable dans l'air pour tous ceux qui les approchaient. Même s'ils se retenaient d'être envahissants ou gênants, à chaque fois qu'ils échangaient le moindre regard, les autres se sentaient en trop, borderline, voire minables dans leur solitude.

Baekhyun savait qu'il psychotait beaucoup, et qu'il faisait de son cas une généralité. Néanmoins, en voyant Jongdae en face de lui en train de sourire avec les lèvres et de déprimer avec les yeux, il se disait qu'il avait raison de penser que ce couple-là était un bel exemple d'un bonheur fou qui ne pouvait décemment pas se partager.

Et encore, Luhan était tout seul, à cet instant.

Baekhyun n'osait imaginer quel allait être leur malaise quand Minseok allait arriver, parce qu'arriver à jouer les couples débordant de passion et faire apparaître des angelots au-dessus de sa tête alors que sa moitié n'était même pas encore présente, c'était un tour de force de la part de Luhan.

Il ne cessait de sourire, le rouge aux joues.

Non, vraiment : il ne cessait de sourire.

Dans le sens où les coins de lèvres de Luhan étaient bel et bien vissés à ses pommettes, en permanence. Et ce, qu'il sirote son verre, qu'il allume sa cigarette (et sourire comme un amoureux en allumant une cigarette face au vent était le pire des challenges), qu'il parle de ses inquiétudes quant à ses partiels, qu'il insulte Jongdae comme ils avaient l'habitude de le faire.

Et si Jongdae ou Baekhyun avaient le malheur de prononcer le nom de Minseok, alors c'était un festival de caricatures. Soit il pouffait comme une adolescente, soit il virait mister tomato, comme aurait dit Kris, en ajoutant encore plus de paillettes dans ses prunelles déjà brillantes.

-Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de mon meilleur ami cynique, râleur et à la limite du supportable ? Grinça Jongdae, à bout de nerfs.

Baekhyun sourit dans sa barbe inexistante. Oui, le bonheur des autres, un jour de grand soleil qui plus est, était difficile à regarder pour lui comme pour son ami. Mais il saisit là une bonne occasion de se distraire aux dépends de Jongdae.

-C'est pas toi qui les as poussés dans les bras l'un de l'autre, rappelle-moi ?

-Oui, eh bien je n'aurais jamais cru dire ça, mais Luhan avait raison, rétorqua sèchement le jeune homme.

-Pardon ?

Luhan était perdu (mais souriant). Jongdae n'abandonnerait jamais les armes de leurs joutes orales pour reconnaître qu'il avait raison, et ce, quelle que soit la gravité du sujet.

-Quand tu me disais de ne pas m'en mêler parce que ce serait un désastre. Regarde-toi, c'est clairement catastrophique.

Luhan l'injuria (en souriant), et Baekhyun explosa de rire, avant de continuer de titiller son ami.

Tout plutôt que de laisser Luhan parler, parce qu'il semblait n'avoir que le prénom de Kim Minseok à la bouche. Et Jongdae était une proie si facile dans le domaine des taquineries.

-T'es jaloux parce que tu n'as toujours pas trouvé quelqu'un qui serait capable de te supporter, toi ?

Mais la réaction du jeune homme fut inattendue, à tel point que même le sourire de Luhan se figea (sans toutefois diminuer en taille, il ne fallait pas trop lui en demander).

Tout agacement déserta le visage de Jongdae, son regard s'assombrit sérieusement en se rivant au sol. Il pinça les lèvres sans répliquer quoi que ce soit.

-Bah... Jong' ? S'étonna Luhan (en souriant).

-Non, rien. Désolé.

Baekhyun pressentait que quelque chose n'allait pas avec Jongdae, et ce, depuis un moment. Il avait beau être d'un naturel franc et exubérant (voire gaffeur, dans ses meilleurs jours), pour autant, il savait reconnaître les moments où il devait se servir de son caractère pour mettre ses amis à l'aise, et non les enfoncer dans les malaises qu'il pouvait créer sans forcément l'avoir prémédité.

Il jeta un coup d'oeil à Luhan qui avait un peu de mal à analyser la situation, se doutant sûrement qu'il faudrait pour cela s'extraire de sa bulle de soleil et d'amour de collégien.

-Jongie... Dis-nous ce que tu as, tu vas finir par devenir aussi taciturne que Junmyeon si tu restes tout seul. C'est un garçon, c'est ça ?

Jongdae sembla hésiter.

-C'est-à-dire que... Oui et non...

Luhan ouvrit tellement grand ses yeux de biches qu'ils en devinrent presque ronds -ce qui, pour un asiatique, était quelque chose qu'on ne voyait pas souvent- et Baekhyun eut un sourire en coin, sans joie, un peu blasé. Allons bon, lui aussi était amoureux, selon toute vraisemblance.

Mais cette déduction, au lieu de l'agacer, le rendit mal à l'aise pour son ami. S'il avait les couples en horreur, il ne ressentait aucune satisfaction à voir les gens qu'il aimait aux prises avec le côté obscur des sentiments.

Car Baekhyun ne connaissait que trop bien les mauvaises pentes des lourdes déceptions qu'occasionnaient les couples dysfonctionnels, voire pas fonctionnels du tout. Dans ces moments-là, il se sentait satisfait de parvenir à bloquer son cœur, dans la mesure du possible, avec ses multiples conquêtes.

-Allez, accouche. Comment il s'appelle ?

-Oh, tu leur as parlé du fameux Yixing ?

La quatrième voix qui interrompit les questionnements du trio n'était autre que celle de Minseok. Baekhyun et Jongdae levèrent lentement les yeux vers le nouvel arrivant, juste derrière la chaise de Luhan, en sachant parfaitement qu'il était inutile de le saluer dans l'immédiat.

Le jeune chinois, lui, rougit de plus belle sans se retourner en sentant la main de son désormais petit-ami glisser sur l'avant de son épaule, et le menton de ce dernier se déposer avec douceur sur sa tête.

Jongdae, sorti de ses sombres réflexions, voyant le regard de Luhan se voiler (signe qu'il ne prêterait plus la moindre attention à ce qui se passait autour de lui pendant les cinq prochaines minutes), ne put s'empêcher de sourire un peu à son tour.

Malgré ce qu'il avait dit un peu plus tôt dans l'après-midi, il était ravi pour ses deux amis. Il voyait bien que Luhan regardait Minseok comme la huitième merveille du monde, de ce regard qu'un enfant qui voit la mer pour la première fois darde sur l'horizon. Il avait la même attitude dans les moments où il lui parlait du pourquoi du comment il l'aimait, avant de laisser éclater ses sentiments au grand jour, et il n'y avait donc rien d'étonnant qu'il se laisse aller à jouer les fanboys quand son amoureux était dans les parages désormais.

Luhan avait beau être mature sur bien des plans, son amour qu'il pensait être à sens unique datait de quelques années, à l'époque des découvertes pour tous les adolescents, et ces sentiments n'avaient jamais changés depuis lors. Si le refoulement de ces derniers l'avait à la longue rendu cynique et cassant, leur éclosion faisaient ressortir son côté romantique qu'il s'était profondément appliqué à enfouir. Son changement d'attitude était donc d'autant plus drastique que cet aspect de sa personnalité n'avait jamais eu le loisir de s'exprimer. Il n'y avait aucune tempérance dont il ne soit capable pour l'instant.

-Tes révisions avancent bien ?

-J'ai eu du mal sur la fin de l'après-midi, je dois avouer, sourit Minseok.

Luhan se retourna, la bouche arrondie sur une expression étonnée et inquiétée.

-Je n'arrivais pas à me concentrer en sachant qu'on rentrait ensemble ce soir.

Un baiser sur le coin de la bouche.

Baekhyun fit semblant de vomir.

Sa grimace eut au moins le mérite d'arracher une explosion de rire à Jongdae, un regard d'excuses penaud vaguement sincère de Minseok et un regard annonciateur de mise à mort immédiate de Luhan.

Malgré le classique malaise du célibataire face au jeune couple, Jongdae se rendait compte que cette façon de fonctionner était finalement bénéfique pour tous les deux.

Minseok n'avait jamais eu de relation amoureuse durable, et la timidité publique de Luhan le mettait bizarrement à l'aise pour prendre les initiatives qu'il voulait, sans se sentir brusqué, et encouragé par les réactions toujours plus mignonnes (certes bien trop au goût de leur entourage) du jeune homme. Il s'enhardissait même de plus en plus, prenant presque les commandes de leur relation. Bien que ce fut étrange de voir Luhan se laisser conduire de cette façon, il était vrai qu'il n'était amoureux d'aucune des personnes avec lesquelles il était sorti, et qu'il s'ennuyait même sévèrement avec elles, étant donné qu'il calculait le moindre de ses gestes.

Il n'était donc pas étonnant, là non plus, de le voir complètement perdu et ne pas savoir gérer les manifestations des réels émois amoureux.

Les deux garçons avaient trouvé un équilibre, et il était en vérité agréable pour leur ami de les voir se laisser aller à leurs pulsions, aussi ridiculement romantiques soient-elles. Et puis...

-Ne me regarde pas comme ça, Luhan, je préfère que tu répondes à tes pulsions niaises qu'à celles de ton pantalon, tant qu'on est encore là.

Jongdae regarda Baekhyun avec étonnement et en retenant son fou rire, tandis que Luhan s'indignait. Il appréciait l'autre célibataire pour cela, pour être exactement sur la même longueur d'onde que lui, et vanner ses amis avec le même esprit.

Et puis voir Minseok rougir, lui qui était si peu expressif d'habitude, cela n'avait pas de prix.

-Pourquoi tu râles, Lu ? Baek' te donne des idées ?

-Mais vous ne pensez qu'à ça, bande d'abstinents ! Avec des amis comme vous, on n'a pas besoin d'ennemis ! Rugit le dénommé Lu, avant de renchérir "J'ai bien assez de Park Chanyeol dans ma classe pour ne pas subir vos allusions déplacées !"

Ce fut au tour du sourire de Baekhyun de se figer.

Oh, un dixième de seconde seulement.

Il n'aimait pas cette réaction corporelle à l'entente de ce nom, alors il ré-attaqua en jetant un regard de prédateur à Jongdae. Ami ou source de distraction instinctive, la frontière était toujours fine pour lui.

-Minseok, tu as bien parlé de... Yi Shuai ?

-Yixing, asséna Jongdae, comme un réflexe déjà pris.

Les trois autres lui jetèrent un regard stupéfait. Il y avait un mélange de douleur, d'agacement et de lassitude très particulier dans la voix de Jongdae quand il prononça ce nom.

Une brise passa sur la joue de Jongdae, mais s'arrêta aussitôt. Le temps d'une respiration.

Minseok prit une chaise et, sans se préoccuper de donner la moindre explication aux deux autres, fixa Jongdae.

Il était son plus vieil ami, son meilleur ami. Si leur relation n'était pas moins forte que celle (quelle que soit ses évolutions) qui le liait à Luhan, elle n'avait pas de concurrence, et avait cette étincelle particulière qu'ont toujours les amitiés les plus évidentes. Dans le cas des deux garçons, il s'agissait d'une affection sans borne, dénuée de tout désir sexuel, qui rendait leur amitié si fusionnelle.

Autrement dit, si Minseok était heureux, Jongdae était heureux, mais si Jongdae était triste, Minseok le ressentait de la même manière.

-Est-ce qu'il va bien ?

Jongdae rendit son regard au rouquin, hésitant sur la réponse à donner. Il était surpris que Minseok ait deviné que c'était exactement l'état physique de Yixing qui était la cause de ses froncements de sourcils.

-Pas vraiment, non.

Les yeux de Baekhyun et Luhan passaient de l'un à l'autre en écoutant attentivement. Que Minseok soit au courant d'une chose avant eux n'avait rien de surprenant à leurs yeux, et, sans se sentir de trop, ils se sentaient intimidés devant la quasi-télépathie des deux autres. Il se doutaient qu'ils n'avaient pas à intervenir dans ce début d'échange, mais restaient à l'écoute, Jongdae était leur ami également.

-Raconte.

Une voix ferme sans être autoritaire, qui n'admettait aucune réplique en poussant pourtant Jongdae à se confier.

Il se mordit la lèvre en fermant les yeux brièvement. Cela faisait quatre jours qu'il n'avait pas vu Lay, qu'il ne l'avait pas senti, et pourtant il avait conscience de sa présence, comme si le fantôme n'était pas prêt de le quitter mais qu'il l'évitait.

Peut-être étaient-ils parvenus à ce statut quo qui était apparemment le but de Lay ? Jongdae n'avait pas eu le courage de se faire de nouveau mal sciemment, de peur de faire également du mal à cet être si particulier. Ou peut-être lui aussi avait peur d'entrer en contact avec lui depuis cette matinée de l'alarme incendie.

De toute façon, qu'il l'entende ou pas dans ces conditions, Jongdae ne se sentait pas la force de fuir encore la confession avec ses amis les plus proches. L'absence de Lay avait creusé un manque, un vide, une place qui ne semblait pas être là dans le cœur de Jongdae avant qu'il n'entre dans sa vie.

Et il avait cruellement besoin de ses amis, également. De sentir un regard sur lui, d'entendre des paroles qui lui étaient destinées, de ressentir de l'affection.

Même si un petit goût amer et salé, désagréable, restait présent dans sa bouche quand il parlait de Yixing. Il ne savait pas encore si c'était de la frustration ou de la déprime, de la colère ou des sentiments inexprimés.

Alors il raconta, en modifiant un peu son histoire de façon à la rendre réaliste pour des jeunes étudiants qui ne croiraient pas aux fantômes.

Yixing devint un étudiant souffrant, que Jongdae avait rencontré au début de l'année, qui avait fini par suivre des cours chez lui, qu'il l'aidait à comprendre. Il confia qu'il était actuellement de retour chez lui en Chine pour des raisons personnelles, et que Jongdae ne savait pas comment entrer en contact avec lui.

Il finit aussi par expliquer qu'il était "parti" après qu'il l'ait embrassé.

Et qu'il ne lui avait "envoyé aucun message" depuis.

Après ces quelques phrases qui métaphorisaient à peine la réalité, ses trois amis restèrent silencieux. Ce fut Luhan qui rompit le silence :

-Il n'a peut-être pas su si ton baiser était sincère ou pas.

Il était soudain devenu impassible, en proie aux réminiscences d'une douleur morale qui avait pour nom l'attente. Oui, Luhan comprenait mieux que personne le sentiment qui étreignait le coeur en restant sans réponse après une confession, ou même à attendre d'une manière générale.

L'incertitude était la pire des tortures, dans tous les domaines. Examens, rendez-vous médical, financements... Être dépendant des circonstances ou d'un autre être vous plongeait dans un sentiment de faiblesse, dans un tourbillon d'hypothèses toujours plus surréalistes et catastrophiques, même alors que la problématique ne s'y prêtait pas forcément.

Ni Baekhyun ni Jongdae ne remarquèrent que la main de Minseok migra sur la cuisse de Luhan sous la table pour la serrer, sans qu'il ne détourne les yeux de Jongdae.

"Je suis là", voulait dire ce simple geste, et le jeune homme sourit imperceptiblement, sachant que ce genre de petites attentions étaient là la vraie teneur de leur relation. Ils étaient là, maintenant, ensemble, simplement, au-delà de leurs attitudes en apparence niaises et fleur bleue.

Jongdae soupira.

-Je pense que c'est plus compliqué que ça. J'ai du mal à le cerner.

-Je ne pense pas que ce soit le problème, souffla Minseok.

Alors que Jongdae lui lançait un regard interrogateur, il continua :

-Je pense que c'est toi que tu n'arrives pas à cerner. Pourquoi tu l'as embrassé ?

C'était une colle.

-Tu sais, Jong', je sais ce que tu as fait ces dernières semaines pour Luhan et moi et je t'en remercie.

Les trois autres furent étonnés de cette réplique. Depuis quatre jours que le nouveau couple se construisait doucement à grands coups de sourires énamourés, ils n'avaient rien raconté en détail à personne, ils n'avaient pas abordé leur relation sérieusement devant les autres, que ce soit chacun de leur côté ou devant l'autre. Il fallait dire que c'était tôt, mais ils ne parlaient pas d'eux. Jongdae était surpris d'entendre les mots "Luhan et moi", ainsi que les remerciements vocalisés de Minseok.

-Mais je me demandais ce qui t'y avait poussé en réalisant que tu aurais pu le faire bien avant. Je pense que tu as du mal à réaliser que c'est toi qui ressens quelque chose de nouveau.

Jongdae écarquilla les yeux en analysant ce que lui disait son ami.

Se pourrait-il qu'il ait eu peur de voir ses deux meilleurs amis passer à côté de quelque chose en réalisant que, justement, ce quelque chose devenait une réalité pour lui ? Probable.

Probable, et en même temps, hypothèse douteuse. Il avait pris sa décision bien avant de prendre conscience de l'existence de Yixing. Les deux avaient coïncidé, et ne s'étaient pas ensuivis.

Il ouvrit la bouche pour en faire part à Minseok mais ce dernier tua son objection dans l'œuf :

-Oh, je sais que tu vas me trouver des arguments, temporels ou autres, pour me prouver que j'ai tort, vous êtes tous pareils, les garçons.

-T'en es pas un ? Ricana Baekhyun.

-Mon taux de testostérone gère autre chose qu'un orgueil démesuré, rétorqua aussitôt Minseok, alors que Jongdae, Luhan et Baekhyun réagissaient d'un "Hé !" outré et massif, comprenant parfaitement bien, pour des raisons variées, que la réflexion les concernaient tous les trois.

-En bref, pour revenir à ton cas, lança-t-il à son meilleur ami, tu as beau critiquer ma tendance à l'introspection, mais permets-moi de te faire remarquer que tu ne vaux pas mieux.

C'était tout à fait Minseok. Il se servait de ce qu'il apprenait sur lui-même pour le repérer plus facilement chez les autres. Il avait cette intelligence curieuse qu'était la capacité d'adaptation, comme le prouvait l'acceptation rapide (bien que précédée d'une prise de conscience très longue) de ses sentiments pour Luhan. Il n'avait pas hésité longtemps, avec le recul, avant de répondre à ce dernier.

Baekhyun observait avec grand intérêt sa boisson fruitée sur la table. Sans savoir pourquoi, il se sentait vaguement vexé par les reproches que Minseok faisait à son ami. Il finit par participer de nouveau au débat, ne pouvant retenir une intervention quand celle-ci lui brûlait les lèvres, sans toutefois se départir de cette impression qu'une prise de conscience dont il ne voulait absolument pas frappait aussi à sa porte.

-Dis-lui plus clairement, Minseok, il ne va pas comprendre, sinon.

L'interpellé leva les yeux au ciel en admettant qu'effectivement, Jongdae ne concevait pas son sous-entendu.

-T'es amoureux, Jong'.

C'était Luhan qui avait laissé tomber ces mots qui firent s'accélérer le coeur de Jongdae.

Ce mot lui trottait dans la tête depuis un moment, à vrai dire, mais il comprenait à présent que s'il n'avait jamais osé le penser, c'était parce qu'il était terrifié par ce qu'il impliquait. Et cette fameuse matinée de l'alarme incendie ne faisait que lui donner raison.

Alors il secoua la tête en signe de dénégation.

Il entendit un hoquet derrière lui. Juste derrière lui, juste derrière sa tête.

Il écarquilla les yeux. Il avait oublié que Yixing partageait toujours sa vie.

-Si. Tu es amoureux de ce Yixing, asséna Baekhyun, prononçant presque ces mots avec dégoût, parce que "bordel", il détestait les couples, il détestait parler d'amour, et il détestait encore plus que quelqu'un en souffre.

Et Jongdae serra les poings.

-Dis-le à voix haute, lui souffla doucement Minseok, tu sais, ça aide à se faire à l'idée.

"Dis-le, Chen."

Jongdae sursauta. Il n'avait pas vraiment entendu cette voix, si ?

Il croisa le regard de Minseok qui lui donna soudain plus de courage que cette matinée-là où il n'avait pas été capable de l'appeler à voix haute.

-Ouais, ok... Je... Je suis peut-être amoureux. De Yixing.

On dit souvent que réaliser que l'on est amoureux procure un sentiment grisant, que cette révélation arrache un sourire incontrôlable, parce que cet instant de prise de conscience ne laisse place qu'au rêve, qu'au partage fantasmé de ce sentiment.

Mais pour Jongdae, ce fut l'équivalent d'une enclume chutant dans sa poitrine.

Pas qu'il ne voulait pas aimer Lay.

Mais, comme il l'avait dit, il voulait surtout aimer Yixing.

Il ne voulait pas aimer au seul sens platonique du terme, non, il voulait aimer physiquement, il voulait aimer de toutes les manières possibles. Il ne voulait pas aimer ce paradoxe qu'était ce fantôme, qu'il ne pouvait voir que quand il souffrait, dont il ne pourrait jamais aimer les baisers sous peine de le voir disparaître.

Il ne se rendit pas compte qu'il n'avait pas dit un mot pendant au moins une minute entière. Et, contre toute attente, il sentit une main effleurer la sienne, une cigarette dans sa direction.

Luhan.

Il ne le regardait pas, ses yeux de biches perdus dans le vague, mais son geste, pour Jongdae qui le connaissait si bien, voulait tout dire.

"J'ai compris ce que tu ressens."

Encore une fois, Luhan avait beau se transformer en jeune fille en fleur à la simple formule magique "Kim Minseok", il n'en restait pas moins un homme qui n'avait pas cicatrisé en si peu de temps de ses anciens saignements. Il avait parfaitement reconnu dans les yeux de Jongdae les émotions qui l'avaient secoué pendant des années. Et s'il n'était pas capable de trouver les mots, mais seulement de ce geste, c'était parce qu'il était bien placé pour savoir qu'il n'y avait pas grand-chose à dire.

Mais également parce qu'il n'avait jamais appris à réconforter qui que ce soit. Les rares fois où il s'était suffisemment livré pour montrer son besoin de réconfort, et que Kris ou Jongdae avaient été là, il avait construit une barrière de plus. Pour ne plus ressentir le manque de sa terre natale en parlant à Kris, pour ne plus penser à Minseok alors que Jongdae faisait tout pour lui faire oublier sans y parvenir, pour ne plus avoir l'impression de tromper un garçon avec lequel il n'était jamais sorti à chaque fois qu'il regardait Oh Sehun, celui qui avait failli le remplacer.

Luhan détestait être la proie des circonstances, parce qu'elles avaient trop souvent été contre lui, pour de multiples raisons. Il avait souvent souhaité ne plus ressentir quoi que ce soit, et cet ancien mal-être lui revenait dans la figure en voyant Jongdae prostré de cette façon.

Il se doutait, comme Minseok, qu'il ne leur disait pas tout, mais cela n'avait aucune importance. Son ami était malheureux, et Luhan ne pouvait s'empêcher de maudire les circonstances contre lesquelles Jongdae semblait se battre. Il le lisait au fond de ses yeux.

Lorsque Jongdae releva les yeux pour exhaler vers le ciel la fumée de sa première bouffée, il crut réellement à une hallucination.

Mais Lay était bel et bien réapparu devant lui, en train de le regarder en tremblotant, les joues mouillées.



* * *



Jongdae n'avait pas regardé Lay une seule fois sur le chemin qui le menait jusqu'à chez lui.

Ce fut sans doute pour cette raison qu'il ne s'attendait pas à ce que ce dernier ne l'attrape par le poignet pour le retenir de s'asseoir sur son lit.

-Pourquoi tu as dit ça ?

Le jeune homme ne lui adressa pas un regard, ni une réponse. Il se contenta de soupirer sans amorcer le moindre mouvement pour se dégager de la main de Lay qui enserrait son bras.

-Pourquoi tu as l'air si triste ?

Jongdae se retourna lentement vers son vis-à-vis.

-Parce que c'est la vérité.

Il vit dans les yeux de Lay que ce dernier comprenait bien qu'il répondait à ses deux questions avec la même phrase.

-Pourquoi tu as mal ?

-Parce que c'est la vérité, répéta Jongdae.

Il comprenait que Lay n'était réapparu à ses yeux que parce qu'il avait ressenti cette étrange sensation d'une poigne ferme dans sa poitrine. Et il le détestait pour cela. Pour être son protecteur, pour être devenu cet être dépendant de sa souffrance physique comme morale.

Il le détestait de l'avoir rendu aimant.

Et il détourna les yeux une nouvelle fois, au risque de vouloir l'embrasser à nouveau.

-Pourquoi es-tu amoureux de moi, Jongdae ?

Il en avait de bonnes, lui.

-Je ne sais pas. Tu sais, tout n'est pas explicable. Pourquoi est-ce que c'est moi que tu dois protéger ?

Jongdae ne voulait pas savoir si le fantôme avait lui aussi des sentiments aussi contradictoires envers lui, ou ce qui pouvait le plus s'en rapprocher. Surtout pas. Si ce n'était pas le cas, Jongdae serait sans doute tenté de faire quelque chose de particulièrement stupide, et si c'était le cas... Il serait sans doute tenté de faire quelque chose d'autre, d'encore plus stupide peut-être.

-Je crois que c'est parce que tu chantes comme lui.

Jalousie. C'était le mot qui vint à l'esprit de Jongdae.

-Tu sais, je ne me rappelle pas des autres. Je crois que j'oublie à chaque fois les personnes que je rencontre depuis que j'ai quitté la Chine. Mais je ne me souvenais pas de Chen avant de t'entendre chanter.

-Et ? Interrogea sèchement Jongdae. "Qu'est-ce que ça veut dire ? Je suis une sorte de réincarnation de ce type ?"

-Je ne sais pas.

-Pourquoi tu pleurais ?

-Je ne sais pas.

-Pourquoi tu m'as demandé pourquoi ?

-Parce que je n'arrive pas à comprendre ce que cela veut dire.

Jongdae ne sut plus quoi ressentir. Il commit l'erreur de plonger à nouveau ses yeux dans ceux de Lay, qui reflétait une perdition au moins aussi grande que la sienne, peut-être plus.

Il se dit que le sort était tout de même très ironique, car ce n'était pas lui qui avait le plus besoin qu'on le protège, mais bien l'être aux fossettes si craquantes et aux longs cils au-dessus de prunelles chocolat en face de lui.

Alors il avança à nouveau son visage vers Lay, et prit la liberté de lui voler un second baiser.

Il ne bougea pas, laissant sa bouche mémoriser la forme de celle de l'autre, pendant quelques secondes, avant de reculer, avant de le voir disparaître encore. Il vit alors son fantôme dit protecteur les yeux fermés, les lèvres à peine entrouvertes, les traits calmes.

-Est-ce que tu ressens la même chose que moi quand tu fais ça ? Lui demanda Lay sans ouvrir les yeux.

-Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que tu ressens.

-Je sens que ça chatouille. Ici, fit-il en posant la main de Jongdae, qu'il tenait toujours dans la sienne, sur son ventre.

-C'est tout ? Murmura Jongdae, tout en n'étant pas certain de vouloir que cette conversation se poursuive de cette manière.

-Non, ça chauffe aussi. Ici.

Lay prit alors son autre main pour la déposer sur sa joue droite.

Jongdae, malgré son souffle coupé, ne put s'empêcher de demander à nouveau :

-Et encore ?

-Et... Je ne sais pas si j'ai mal ou si cela me fait trop de bien. Mais ça me serre. Ici.

La main de Jongdae se fit déplacer de sa joue à l'emplacement du cœur de Lay. Mais il ne sentit rien, pas un battement.

-Comment tu peux ressentir tout ça alors que ton cœur ne bat pas ? Murmura Jongdae, alors que ses doigts entamaient des caresses terriblement lentes et totalement contre sa volonté contre l'abdomen de Lay.

-Que je ne sois plus humain est une chose. Ce que je suis quand tu es là en est une autre. Et quand tu es là, je sais penser, je sais imaginer, je sais me souvenir. Et je sais ressentir. Je sais exister.

Les longs doigts fin du fantôme étaient toujours sur les poignets de Jongdae, et commencèrent à aller et venir sur sa peau au même rythme que ce dernier caressait son ventre.

Jongdae ferma les yeux.

-Est-ce que c'est comme ça que ça se passe quand on aime ?

-Je ne sais pas, Yixing, je n'ai jamais aimé avant.

-Tu ne m'as pas répondu.

-Si, je viens de le faire, souffla Jongdae, confus.

-Non, tu ne l'as pas fait. Est-ce que tu ressens la même chose que moi quand tu me fais ça avec tes lèvres ?

-Je n'ai pas besoin de t'embrasser pour ressentir tout ça. C'est déjà le cas maintenant.

Et Jongdae sentit que Lay l'embrassait à son tour.

Ce fut rapide, timide, cela aurait pu paraître maladroit.

-Alors dis-moi.

-Yixing...

Jongdae soupira à nouveau, puis ouvrit les yeux. Il hésita un moment, puis pris les deux mains de Lay entre les siennes, les amena à son visage et appuya sa tête dessus. Il posa ensuite la gauche sur sa poitrine.

Lay fixa sa main, puis sourit.

-Il bat vraiment vite...

Jongdae renouvella son baiser, plus longuement, mais tout aussi lentement. Il déplaça ses lèvres un peu partout sur la bouche de Lay, en appuyant un peu plus fort par endroits, pour finir par lécher sa lèvre inférieure, sans rien demander de plus. Il resta la tête inclinée, sans s'éloigner de plus de cinq centimètres.

-Il bat de plus en plus vite... Remarqua le fantôme.

Jongdae remarqua que la voix de ce dernier était un rien plus grave.

-Ne disparaîs pas, je t'en prie.

-Je ne veux pas que tu ne puisses plus me voir.

-Je veux toujours te voir.

-Je ne veux pas que tu aies mal.

-J'ai mal si je ne te vois pas.

-Jongdae...

C'était paradoxal. Violent et fragile à la fois.

-Pourquoi ne veux-tu pas redevenir humain, Lay ?

Et l'interpellé recula. Jongdae ouvrit les yeux en sentant le froid se poser aux endroits que la main de Lay avait quitté. Il recula encore d'un pas quand le coréen tendit la main vers lui.

-Je ne peux pas.

Jongdae devina que le verbe "pouvoir" ne sous-entendait pas une question d'incapacité physique.

-Dis-moi pourquoi, Yixing.

-Je ne peux pas, répéta l'autre.

Voyant la détresse dans les yeux de celui qu'il avait admit avoir aimé quelques heures plus tôt, Jongdae s'assit sur son lit et commença à chanter.

Miracles in December lui semblait cette fois appropriée, exposant l'histoire d'un jeune homme qui préparait un noël idéal pour son aimée, dont on réalisait à la fin de la chanson qu'elle n'existe pas.

Il tenta d'apaiser Lay avec la musique, et de faire passer ce que son âme trop masculine et un peu orgueilleuse avait du mal à mettre en mots avec les paroles.

"J'essaye de te trouver, toi que je ne peux voir
J'essaye de t'entendre, toi que je ne peux entendre
Ensuite j'ai commencé à voir des choses que je
Ne pouvais pas voir, entendre des choses que je ne pouvais pas entendre
Parce qu'après que tu sois partie, j'ai reçu un pouvoir que je n'avais pas avant"

Lay s'avança timidement, comme un animal incertain, et s'allongea sur le lit de Jongdae. Ce dernier fit de même à ses côtés, en continuant de chanter.

"La seule chose que je ne peux pas faire est de te ramener à moi
Je souhaite que je n'aie plus jamais ce pouvoir inutile"

Le fantôme posa sa tête contre la poitrine de son protégé qui referma ses bras sur sa taille.

"J'arrête le temps et reviens vers toi
J'ouvre ta page dans mon livre de souvenirs
Je suis là, à l'intérieur, oh..."



* * *



Luhan grommela dans un chinois incompréhensible en regardant son téléphone qui venait de sonner. Sept fois.

-Qu'est-ce qu'il se passe ? Soupira Minseok en se rasseyant confortablement sur les genoux de son petit-ami, passant d'à califourchon, les pommettes rouge vif et brillantes à sagement assis les deux jambes de chaque côté, une moue boudeuse sur les lèvres.

Il aimait décidément beaucoup trop embrasser Luhan.

-C'est Chanyeol. Il veut savoir si je sors ce soir.

"Désolé, boucle d'or, je suis chez Minseok. Rappelle-moi, aux dernières nouvelles, t'avais pas une vie sociale et les potes qui vont avec pour te trémousser en boîte ?"

Luhan posa son menton sur l'épaule de Minseok en tapant sa réponse. Celle de Chanyeol ne tarda pas à arriver.

"Hanniiiiiie, me laisse pas seul ! Jongin a un autre plan, et Tao ne me répond pas ! C'est pas parce que t'es avec ton mec à qui tu peux faire..."

Minseok rougit furieusement en lisant la suite au-dessus de la tête de Luhan et trouva soudain que la casserole vide sur la table était absolument passionnante.

-Mais il est pas bien, lui ? Grinça le jeune chinois.

"C'est pas en me donnant des idées pareilles que je risque de vouloir sortir, crétin. Et puis même si j'avais été tout seul, j'ai déjà passé l'après-midi avec Jongdae et surtout Baekhyun, donc les piles électriques aux idées mal placées, j'ai eu ma dose pour aujourd'hui."

"Je t'aime aussi, Hannie. Attends, Baekhyun... Comme dans Byun Baekhyun ?"

"Arrête de m'appeler Hannie, même ta grand-mère trouve ça kitsch. Oui, Baekhyun, quoi, dans la classe de Jongdae et Junmyeon. Pourquoi ?"

"Ma grand-mère te...

-Mais quel obsédé, c'est pas vrai...

... Et puis pour rien. Je le connais un peu, je vais peut-être l'appeler. Et je vais demander à Sehun aussi. Bref. Bonne soirée les amoureux !"

"Je deviens eunuque rien qu'à te lire tellement tu me les brises. C'est ça, trouve un autre pigeon et va tirer ton coup, ça t'évitera de me sortir des horreurs pareilles. Sehun comme dans Oh Sehun ?"

Chanyeol mit un peu de temps à lui répondre, pendant lequel Luhan repassa ses mains sous la chemise de Minseok, qui laissa échapper un soupir d'aise.

Le portable vibra alors que leurs lèvres allaient de nouveau se rencontrer et que Luhan avait déjà totalement oublié jusqu'à l'existence de son camarade de classe.

-Putain, ce Park...

"Je te raconterais, je sais que tu as hâte. Ouais, lui. Ne te fais pas de bile, il ne tourne pas autour de ton mec, c'est un ami de Jongin et Tao."

Les doigts de Luhan hésitèrent un peu sur les touches, avant de décider qu'il avaient bien mieux sur quoi appuyer, et le jeune homme éteignit son téléphone.

-Tu ne lui réponds pas ? Chuchota faiblement Minseok alors que les doigts en question descendait un peu trop bas sur sa chute de reins.

-Park a les idées très mal placées, mais ça ne veut pas dire qu'elles sont mauvaises, osa rétorquer Luhan.

Il plaisantait, certes, mais à moitié seulement. Ainsi, lorsqu'il vit le regard de Minseok, il glissa les mains sous ses fesses pour se lever de sa chaise sans que leurs deux corps ne se séparent. Une fois debout, il sentit son petit-ami nouer ses jambes derrière son dos pour tenir accroché à Luhan, ainsi que ses bras derrière sa nuque.

Le trajet jusqu'au lit de Minseok se fit à l'aveugle, les deux garçons refusant toute séparation concernant leurs bouches.

Luhan se laissa simplement tomber en arrière, le rouquin au-dessus de lui, arrachant un cri à ce dernier avant qu'il ne se mette à rire en se relevant sur ses coudes.

Rire qui cessa aussitôt quand Luhan souleva son bassin pour le coller à celui de Minseok, attrapant sa taille par la même occasion.

Son regard s'était fait brûlant, ses sens étaient devenus hypersensibles à tout ce qui concernait le garçon qui le surplombait, pourtant le jeune homme parvint à murmurer à l'oreille de celui qu'il aimait :

-Minseok, j'ai très envie de toi. Mais je ne veux pas qu'on aille trop loin ce soir. Je ne veux que ça soit trop brusque. On ferait seulement ce que toi tu décideras, quoi que ce soit.

L'intéressé se mordit la lèvre en entendant la première partie de la phrase de Luhan. Il ne put s'empêcher de vouloir l'entendre répéter ces cinq petits mots encore et encore, mais à défaut d'oser lui demander, il déposa un long baiser juste derrière l'oreille de ce dernier avant de souffler en retour :

-Merci.

Luhan embrassa le cou de Minseok, exactement de la même façon que ce dernier ne l'avait fait quelques jours plus tôt.

C'était aussi trop tôt pour prononcer les mots qui chatouillaient leurs lèvres, mais un regard échangé leur fit comprendre qu'ils y pensaient tous les deux.



* * *



Quand Jongdae se réveilla, il était dans une position inédite. Au cours de la nuit, il s'était enroulé en cuillère contre Lay, une jambe et un bras au-dessus de lui, et son nez dans les cheveux tous doux qui recouvraient sa nuque.

Si un jour on lui soutenait que les fantômes n'avaient ni odeur ni consistance, Jongdae se ferait un plaisir de décrire à loisir la peau de pêche de Lay et sa fragrance fruitée, légèrement poivrée, comme une composition d'épices orientales.

Il vit le fantôme s'amuser à assembler un casse-tête sur un jeu de son téléphone, qu'il lui avait appris quelques jours auparavant. Quand Lay s'aperçut qu'il était éveillé, il se retourna et, avec l'air intensément fier de celui qui a fait une découverte sur le point de changer définitivement la face du monde, il lui annonça la nouvelle de la semaine :

-Regarde, j'ai battu ton record !

Seigneur, ce sourire. On cesserait des guerres pour ce sourire, on vendrait n'importe quoi pour ce sourire. Jongdae lui rendit en refermant les yeux et inspirant encore son odeur.

-T'es vraiment un geek.

-C'est quoi un "guique" ?

Jongdae pouffa sans le cou de Lay et ne put s'empêcher de resserrer son étreinte autour de lui.

-Rien, ce n'est pas important, excuse-moi.

-Jongdae ?

-Oui ?

-Regarde, j'ai pris des photos aussi, quand tu dormais, pouffa le fantôme.

L'interpellé jeta un œil aux photos sur son téléphone, s'étonna un peu de constater qu'il y en avait vraiment beaucoup, et s'étonna verbalement d'autre chose :

-Mais, pourquoi tu n'es pas dessus ?

En effet, vu l'angle de dessus, il semblait difficile à croire que Lay ait pu sortir du cadre sans réveiller son protégé.

-Je n'apparais pas dans l'objectif, répondit simplement Lay, sans gêne ni tristesse, mais sa joie envolée tout de même.

Le silence s'installa quelques instants.

-Jongdae ?

-Oui, Yixing ?

-J'aime bien quand tu mets tes bras autour de moi comme ça.

Jongdae sentit ses yeux le piquer un peu. Il inspira un grand coup et frotta son nez à la nuque de Lay.

-J'aime bien me réveiller avec toi, confia-t-il.

Lay rit un tout petit peu, gêné.

Seigneur, ce rire. On hurlerait à la lune avec ce rire, on composerait des hymnes avec ce rire.

Jongdae réalisa que la mièvrerie n'était pas une maladie qui touchait seulement Luhan quand il se retrouva à pincer l'oreille de Lay.

-Ne te moque pas de moi.

-Je ne me moque pas. Je suis content.

Le téléphone de Jongdae sonna tout à coup, les faisant sursauter et brisant leur bulle de quiétude. Ce dernier le prit doucement des mains fines de Lay en grimaçant et se redressant sur ses oreillers, sans toutefois enlever sa jambe de celles de son compagnon.

-Byun Baekhyun, qu'est-ce que tu me fais à huit heures un samedi matin, bon sang ?

-Jong', je suis désolé, vraiment, mais...

Le jeune homme tiqua soudain. Baekhyun n'était pas comme d'habitude, et ce léger tremblement dans sa voix plus aigüe que d'ordinaire avait quelque chose d'inquiétant.

-Qu'est-ce que tu as ?

-Je... J'ai voulu m'enfuir de chez Chanyeol, après... Tu vois. Mais disons que... Bon, il y avait des types dans sa rue, j'ai voulu les éviter et... J'ai fait un détour, je me suis perdu...

-Tu veux dire que là, tu es en ville, tout seul, dans un quartier qui craint, sans personne ? Réagit Jongdae.

-N'exagère pas, ça ne craint pas tant que ça... Souffla Baekhyun, penaud.

-Je t'en prie, Chanyeol habite dans le quartier sud, si je me souviens bien. Il ne t'es rien arrivé ?

-C'est-à-dire que... Je ne sais pas vraiment...

-Explique-toi, marmonna Jongdae en tapotant ses doigts, soudain très stressé à l'idée d'entendre ce que Baekhyun allait lui dire.

-Disons que... Je me suis évanoui.

-Et ?

-Et là j'ai une blessure ouverte sur le visage et j'ai vraiment mal à une jambe.

Jongdae se sentit soudain minuscule, impuissant, et terriblement inquiet.

-Ne bouge pas, je viens te chercher. Essaie de me décrire où tu es.

-Je ne suis pas loin de chez Chanyeol, dans la rue Hyde, je crois. En tout cas je vois un panneau, donc je ne dois pas être très loin de cette rue.

-J'arrive.



* * *



Après avoir sauté en quatrième vitesse dans les premiers vêtements qui lui tombaient sous la main et dans sa voiture, accompagné de Lay qui n'avait pas dit un mot, en se contentant de lui tenir la main le temps qu'il ne sorte de sa résidence, Jongdae démarra en trombe pour aller chercher son ami.

Il le trouva assez rapidement. Il ne semblait pas mal en point, mais effectivement, il avait du sang sur le visage. Ce qui était le plus frappant, c'était l'air terrifié de Baekhyun, sur un visage qui habituellement dégageait presque trop d'assurance pour paraître humble.

Mais ce qui choqua le plus Jongdae, ce fut la phrase avec laquelle il l'acueillit en sortant de la voiture :

-C'est marrant, j'aurais juré qu'il y avait quelqu'un dans la voiture avec toi quand tu arrivais, c'est presque effrayant !

-Si tu as des hallucinations, rétorqua aussitôt Jongdae, c'est que tu t'es encore plus mis mal que ce que je pensais, mais si tu arrives à parler aussi normalement c'est que tu ne dois pas être traumatisé, c'est déjà ça !

-On peut rentrer ? Répondit Baekhyun en baissant les yeux, la voix plus timide. "Je sais que j'ai fait une connerie, mais crois-moi, j'ai peur et je le regrette bien assez pour ne pas que tu me le rappelles."

Jongdae soupira en l'aidant à se relever.

-Viens, je te paye le petit déjeuner à la maison. Tu vas me raconter.