Avant la pluie

par Ako-Cissnei





-Bonjour.

Lay sourit largement à Jongdae qui ouvrait les yeux avec peine. Comme tous les étudiants, la matinée du lundi était toujours celle qui lui donnait le plus de mal. Sans se lever, il se tourna pour se mettre sur le dos. Il avait pris l'habitude de dormir la tête sur les genoux ou au creux des mains du fantôme, qui caressaient ses cheveux ou sa joue avant qu'il ne s'endorme. Une fois les bras de Lay et de Morphée quittés, il sorti les bras de sous sa couette pour s'étirer comme s'il voulait aller chatouiller les narines de son voisin, puis ramena ses mains devant son visage pour se frotter les yeux en faisant la moue. Lay sourit un peu plus encore, amusé.

-Pourquoi c'est toi qui me réveilles, ce matin ?

Non pas qu'il s'en plaignait, bien au contraire.

-Ton téléphone n'a pas marché. Tu as reçu plusieurs messages mais il ne faisait pas de bruit. Je ne savais pas comment remettre l'alarme, alors je t'ai réveillé.

-Mh...

Les deux garçons se regardèrent finalement, chacun hésitant sur un geste à faire. Habituellement, Jongdae se réveillait en n'émettant que de vague grognements à l'encontre de son portable, partait dans la salle de bains pour se passer le visage sous l'eau froide, avant de revenir s'asseoir sur son lit et de saluer Lay. Mais bien évidemment, si c'était lui qui le réveillait, il ne pouvait pas se comporter comme d'habitude. Mais curieusement, il se disait que s'il pouvait être réveillé comme ça tous les jours, il ne haïrait sans doute pas autant le matin.

L'expression de Lay était à la fois celle d'un enfant curieux et d'une mère poule. Il avança tout doucement son index pour caresser le nez de Jongdae, qui plissa les yeux comme un chat qui apprécie une attention. Ses doigts glissèrent sur toute la longueur du nez droit du jeune homme, aériens. Il s'attarda quelques secondes, puis pencha sa tête sur le côté, soudain pensif. Il semblait interroger du regard Jongdae, qui, encore trop engourdi de sommeil, ne comprit pas le message subliminal. Lay plissa alors les yeux à son tour, mais plus espiègle que détendu.

Jongdae ne comprit pas pourquoi il se leva, parti dans la salle de bains pour en revenir après une trentaine de secondes. Il ne comprit pas non plus pourquoi il ne se rassit pas sur le lit avec lui, jusqu'à ce qu'il sente des trombes d'eau glacées s'abattre sur sa tête.

-LAY NON MAIS TU VAS PAS MIEUX ? Rugit-il en bondissant de l'autre côté de son lit, toute fatigue envolée.

L'intéressé ne bougea pas, se tenant les côtes, un verre vide à la main. Son rire cristallin faisait vibrer la pièce (et le coeur de Jongdae, mais à cet instant, il confondait ce genre de vibrations avec les conséquences de son sursaut), et il semblait ne pas pouvoir s'arrêter.

-On peut savoir ce qui te prend ? T'es censé me protéger, aux dernières nouvelles, pas tout faire pour me causer une crise cardiaque !

-Je me disais... Qu'il manquait quelque chose à ton réveil... Vu que tu avais déjà parlé ce matin, tu n'allais pas te passer de l'eau froide sur la tête, et je m'en serais vraiment voulu de perturber tes habitudes, parvint à expliquer Lay sans trop hoqueter de rire tant la réaction de Jongdae avait été cartoonesque.

Jongdae lui adressa un regard qu'il voulait noir mais qui en réalité tenait plus du chiot abandonné sous la pluie. Ce fut suffisant pour que Lay ne pose un bras sur le mur pour s'y appuyer en repartant dans un fou rire.

Le coréen en profita donc pour s'approcher de lui, l'attraper par la taille, le jeter sur son lit et lui vider la bouteille d'eau de son bureau sur la tête. Lay en fut surpris mais son rire redoubla en essayant de pousser Jongdae, qui finit par rire avec lui.

-T'as vraiment une case en moins, toi, sourit le jeune homme, un peu calmé.



* * *



"Les gars, pensez à lire le journal du lycée aujourd'hui ! Il y a une surprise dedans, je ne vous en ai jamais parlé de vive voix, mais il faut que vous le lisiez avant que je ne vous le dise."

C'était là le message que Minseok avait envoyé à ses deux meilleurs amis ce lundi matin, avant de se diriger vers le bureau des élèves, n'ayant pas cours de la matinée mais un monceau de paperasse à vérifier pour il ne savait quels projets de divers classes. Arrivé devant la porte, il hésita avant de regarder son portable, et de taper un brouillon de message.

"Rejoins-moi dans le BDE quand tu auras le temps ce matin, s'il te plaît. On doit parler."

-Minseok ?

-Oh, bonjour Sehun ! Lança l'intéressé en éteignant son portable d'un geste vif, sans envoyer aucun message à qui que ce soit finalement.

Pour dire la vérité, il avait peur que ce ne soit pas une si bonne idée que cela, finalement.

-Je ne savais pas que tu arriverais si tôt !

-Penses-tu ! Grommela le rouquin, si j'attends encore deux jours j'aurais toute la filière des écos sur le dos parce que leur soirée, orgies devrais-je dire, ne sera pas suffisamment bien organisée pour qu'ils puissent remplir la salle avec du champagne et la transformer en patinoire.

Sehun éclata de rire.

-T'es en forme ce matin ! Je crois que je ne t'ai jamais entendu parler autant.

Minseok sourit timidement à son vis-à-vis.

Oh Sehun était son cadet de plus d'un an, mais il avait ce charisme et cette aura imposante et mystérieuse qui le faisait en réalité paraître bien plus âgé que son ami décoloré. C'était un très bel homme, plutôt grand par rapport à la moyenne, et sa passion pour la danse se voyait au premier regard, sans même qu'il ait besoin de porter des T-shirts moulants ou des pantalons serrés. Ses sourcils naturellements froncés et sa bouche d'apparence pincée participaient à son aura intimidante qui faisait que s'il était sûrement aussi populaire que Luhan, il n'était pas souvent abordé. Rien d'étonnant à ce que Luhan ait voulu l'emener dans son lit, d'ailleurs.

-C'est juste que... Je dois parler à quelqu'un et j'ai peur de sa réaction.

-Oh, c'est pour ça que tu as rangé ton téléphone ? Je suis désolé Minseok, tu peux lui envoyer un message devant moi, je ne le lirais pas, ne t'en fais pas !

Minseok émit un petit rire gêné. Sehun était en vérité serviable, la gentillesse incarnée et discret, timide. L'antithèse complète de Luhan en ce qui concernait le physique et l'apparence.

Sehun et Luhan. Ils étaient tellement opposés qu'ils en devenaient inévitablement comparables, comme le yin et le yang. L'un était l'exacte inverse de l'autre.

Luhan et Sehun.

Minseok perdit son sourire. Il se souvenait avoir été presque déçu que la relation de ces deux-là s'arrête avant même d'avoir pu devenir concrète. Maintenant, il ne savait plus trop ce qu'il en pensait, ni ce qu'il devait en penser.



* * *



"Je serais au BDE dans la matinée, si tu as du temps."

Luhan ne savait absolument pas quoi penser de ce message de Minseok qu'il venait de recevoir. Cela faisait bien vingt minutes qu'il pianotait sur son portable, puis martyrisait la touche "effacer" de son clavier, éternellement insatisfait des réponses qui lui venaient à l'esprit. Il ne prêtait autrement dit pas la moindre attention à son professeur, qui était de toute façon bien trop occupé à faire prendre une douche aux élèves du premier rang pour s'en rendre compte.

-Luhannie, qu'est-ce que tu as ?

Chanyeol s'inquiétait de voir son camarade aussi fébrile, alors que d'habitude il faisait comme lui : il dormait. Ou, dans le meilleur des cas, ils faisaient un pendu tous les deux pendant les travaux de groupes, pour avoir l'air d'être concentrés sur quelque chose.

Et ce matin, Chanyeol se sentait presque vexé de voir que Luhan usait ses neurones sur des mots qui apparemment, ne lui arrachaient que des jurons, au lieu de médire sur leurs professeurs, par exemple.

-Arrête de m'appeler Luhannie, ça frise le ridicule. Comme tes cheveux, ça frise et c'est ridicule. Est-ce que je t'appelle Channie ? Chanyeollie ?

Et en plus il était agressif. Plus Luhan faisait des phrases longues et grammaticalement travaillées (comprendre : en incluant des jeux de mots, des calembours, et des termes parfois si soutenus que même certains coréens de naissances ne connaissaient pas), plus il était stressé. En revanche, quand il jurait dans les trois langues qu'il connaissait en inventant parfois des expressions, c'était qu'il était en colère.

-Je suis prêt à parier que ce n'est pas le premier de tes soucis, la façon dont je t'appelle, là. Et mes cheveux ne t'écoutent pas.

Luhan soupira. Il semblait qu'il avait décidément le chic pour s'acoquiner avec des jeunes gens particulièrement obstinés. Il connaissait peu Chanyeol, ils étaient simplement voisins de table et se fréquentaient à l'occasion en dehors de l'école, mais il savait qu'il était plus têtu qu'une mule, particulièrement quand il y avait une potentialité de distraction ou de commérage.

C'était un garçon au demeurant digne de confiance, si on lui demandait de l'être, mais une véritable pipelette doublée d'une pile électrique. Et ce matin, il avait trouvé une distraction en la personne de Luhan et ses doigts tremblants qui trahissaient son stress, qui lui trahissait une histoire croustillante.

-Allez, raconte ! C'est quand même pas ta mère qui te stresse à ce point ? On dirait que tu veux détruire la table à force de taper dessus !

-Laisse donc ma mère là où elle est.

-Alors dis-moi pourquoi t'as mis des mitraillettes dans tes yeux à la place de tes lentilles.

-T'es trop poétique pour moi, ce matin, grogna Luhan en s'affalant sur sa table.

Les joutes orales avec Chanyeol lui étaient plaisantes. Au moins il se changeait les idées à trouver une répartie intéressante, et au moins, il se calmait un peu.

Luhan appréciait vraiment son camarade. Il devait être la seule personne dans sa classe à avoir un minimum de second degré, et même s'il avait ses propres amis au même titre que Luhan, les deux garçons étaient inséparables au sein de leur filière. Le chinois se sentait soulagé d'avoir dans son entourage de classe au moins une personne avec qui il pouvait presque être lui-même. Il pressentait qu'il resterait sans doute ami avec ce Chanyeol même s'ils ne se voyaient plus l'année d'après. Il ressemblait beaucoup au petit Baekhyun, l'ami de classe de Jongdae.

-Dis-moi ce qui te tracasse, Luhannie, sinon je te raconte ma dernière folle nuit d'amour dans les moindres détails.

Ce dernier leva des yeux horrifiés vers son camarade. Non pas qu'il soit gêné de parler de l'acte sexuel, lui-même aimait parfois raconter ses frasques à ses amis (et plus particulièrement à Chanyeol, il fallait le dire, car ce dernier se comportait exactement de la même façon que lui pour ce genre de choses). Malgré tout, Chanyeol pouvait être très trash quand il le voulait, et si habituellement il s'amusait à l'être juste ce qu'il fallait, s'il se lançait vraiment pour forcer Luhan, ça n'allait pas être agréable à entendre. Surtout dès le matin.

-Tu me fais clairement et positivement chier, Chan'.

-Tout le plaisir est pour moi. Alors ?

-Je ne sais pas quoi répondre à ce message, marmonna le chinois en tendant le portable à son ami.

-Il a quoi de si particulier, ce message ?

-Il vient de la personne que j'aime.

Chanyeol manqua tomber du banc de l'amphithéâtre. La diva de la faculté, l'irrésistible tombeur, Xiao Luhan, était amoureux de quelqu'un ? Depuis quand diable savait-il appréhender le concept de sentiments amoureux ?

-Mais attends... "La personne que j'aime", tu veux dire celle que tu aimes le plus au monde ? Ta maman ?

-Mais on peut savoir quel problème tu as avec ma mère, crétin ?

Luhan soupira et serra les mâchoires. Ce n'était déjà pas facile de patienter dans cette salle de classe qui lui paraissait terriblement étouffante, si en plus son camarade n'y mettait pas du sien et continuait dans l'humour potache, il allait vraiment exploser.

Chanyeol vit la menace dans les yeux de son ami, et posa la main sur son épaule.

-Désolé, Lu'. T'inquiète pas, calme-toi. De qui tu parles ?

-Ki... Kim... Minseok.

-Quoi, Minseok le rouquin trop mignon du bureau des élèves ?

Alors que n'importe qui aurait eu envie de tuer la personne qui complimentait celui que l'on aimait (et dont on n'était pas assuré de la réciprocité des sentiments), Luhan réagit complètement à l'opposé de ce que l'on aurait attendu de lui.

-Oui, lui-même ! Acquiesca-t-il en souriant tout à coup, avec la même expression qu'un petit garçon (qui ressemblait beaucoup à une petite fille) à qui l'on offrait une glace. "Il est trop mignon, c'est vrai !"

Chanyeol regarda le jeune homme, un peu interloqué. Il n'avait jamais Luhan avec ce visage. De plus, c'était tellement soudain que le jeune homme se demanda si, justement, ce large sourire n'était pas un sourire carnassier.

Mais la sincérité dans les prunelles de Luhan et le léger rouge de ses joues, aussi surréalistes qu'ils étaient, attestaient pourtant bien de l'effet que ce garçon avait sur lui. Sa transformation subite en collégienne prépubère n'en restait pas moins stupéfiante, surtout lorsqu'on connaissait (ou un peu, dans le cas de Chanyeol, mais ce n'était déjà pas si mal) le caractère de cochon de Luhan. On aurait presque dit que ces sentiments-là le ramenaient à une époque passée, qu'ils étaient tellement anciens que le jeune chinois ne pouvait que régresser s'il s'y laissait aller.

-Bon, et donc tu as peur d'aller le voir tout à l'heure parce que j'imagine que c'est en rapport avec tes sentiments, conclut Chanyeol.

Luhan baissa la tête.

-J'en sais rien, justement, c'est ce que je voulais lui demander.

-Oh !

Chanyeol fouilla dans son sac.

-Ce n'est pas lui qui a écrit ça, d'ailleurs ?

Il lui tendit le journal de l'université, qu'il avait pensé à aller chercher.

Il le lui tendit avec une expression impassible, car il savait pertinemment que Minseok, Luhan et Jongdae étaient des amis de très longue date. Au vu de ce que Luhan venait de lui dire, il se doutait qu'il y avait deux interprétations possibles au texte qu'il avait lu quelques minutes plus tôt, sans doute le jeune homme seul comprendrait ce qui n'était pas destiné aux autres.

Chanyeol croisait les doigts mentalement pour son ami. Il ne le connaissait pas depuis très longtemps, néanmoins il souhaitait sincèrement qu'il finisse par être heureux.

Tandis que Luhan découvrait la nouvelle, les doigts de Chanyeol errèrent dans la partie "B" de son répertoire téléphonique.

Au moins Luhan avait-il le droit d'espérer.



* * *



-T'aurais pu te sécher les cheveux avant de venir, Jongdae, tu gouttes sur mes feuilles !

-Arrête de râler, Baekhyun, soupira Junmyeon, agacé et épuisé, comme en témoignaient les cernes grisâtres sous ses yeux sans lueur.

Jongdae ne répondit rien, en souriant bêtement en se souvenant de pourquoi il ne s'était pas séché les cheveux. Il écouta à peine leur professeur leur expliquer que le cours serait interrompu par un exercice d'évacuation anti-incendie dans la matinée.

-On en profite pour filer boire un café ? Chuchota Baekhyun, les yeux étincelants.

-Toi, t'as pas besoin de café dans l'état dans lequel t'es ce matin, rit Jongdae, qu'est-ce que tu as fait de ta nuit pour être aussi en forme ?

Baekhyun sourit comme un serpent pourrait sourire avant d'avaler une souris. Autrement dit, c'était un sourire tout sauf rassurant.

-J'ai passé la meilleure nuit de ma vie.

-Un dimanche soir ? Grommela Junmyeon, pessimiste et râleur comme à son habitude lors des matinées où Baekhyun était surexcité.

-Ah, Jun', arrête, tu vas me refiler tes mauvaises ondes ! Pesta le jeune homme.

Jongdae jeta un coup d'oeil du côté de Lay qui observait la scène en souriant. Mais un détail le troubla : il était devenu translucide.

"C'est pas comme si c'était la première fois qu'on allait chez moi, avec ce Chan..." Continuait Baekhyun, sans se soucier des levés d'yeux au ciel réguliers de Junmyeon.

Jongdae tendit, le plus discrètement du monde, sa main vers Lay, qui, le voyant, fit de même.

Leurs deux mains se traversèrent.

-Hé, tu m'écoutes ?

Baekhyun agrémenta son assertion par un pincement assez violent sur le dos de la main de Jongdae.

-Mais putain Baek', les limes à ongles ça existe !

Deux doigts passèrent sur sa peau, apaisant la douleur violente. Deux doigts qui appartenaient de nouveau à un propriétaire consistant.

Un sourire presque invisible au coin des lèvres, Jongdae se concentra de nouveau sur l'histoire de son ami.

-Encore Chanyeol ? Depuis quand tu restes avec quelqu'un plus de deux nuit d'affilé, toi ?

-C'est pas parce que c'est régulier qu'il va me passer la bague au doigt, pouffa Baekhyun, et de toute façon, il me saute dessus à chaque fois qu'il est complètement saoûl. Même s'il me plaisait, à mon avis je ne suis qu'un faire-valoir.

-Ah, parce qu'il ne te plaît pas ?

Jongdae ricana. Baekhyun était un camarade qu'il appréciait sincèrement, parce qu'il ne prenait rien au sérieux. Il était quelqu'un de suffisamment intelligent pour ne pas trop réfléchir, et de suffisamment détaché pour s'attacher à ce qui en valait la peine. Sa compagnie était de ce fait reposante et agréable.

Il s'agissait d'un garçon dans la moyenne des tailles de son âge, même s'il passait pour petit à côté de Jongdae. Il possédait un visage fin sous une tignasse brun chocolat qui n'avait sans doute jamais connu de peigne, et avait la langue acérée dans tous les domaines. Par cet aspect, il rappelait Luhan à Jongdae et c'était sans doute pour ça qu'il en avait eu une bonne impression immédiate.

-Si tu avais passé la même nuit que moi, il te plairait aussi !

-Classe, râla de nouveau Junmyeon.

-Mauvais coucheur, rétorqua Baekhyun avant de reprendre, plus sérieusement, je ne connais rien de lui et je n'ai pas envie d'en savoir plus.

Lay lança un regard étonné à Jongdae. Ce garçon était étrange. Il ne semblait absolument pas partager l'admiration des sentiments purs que son protégé n'avait cessé de montrer.

-Je ne le sens pas, celui-là. Son attitude ne colle pas avec celle d'un type vraiment intéressé, alors plutôt qu'il joue les fantômes si j'essaie de le séduire, on se voit dans le noir quand il veut et ça me va.

Jongdae blêmit aux propos de Baekhyun.

Fantôme.

Fantôme.

Baekhyun ne voulait pas se lier avec un garçon qui risquait de s'éclipser pour un rien.

Lay baissa les yeux en sentant l'énergie du jeune homme virer négativement, tout d'un coup.



* * *



"Une rencontre qui n'a jamais eu besoin de se faire, car nous étions là depuis le début."

Luhan s'était rué hors de sa salle de classe en entendant la sonnerie.

"Une question qui n'aurait pas dû être posée, parce que la réponse n'était pas à démontrer."

Il avait lu le texte de Minseok. Même si on ne l'avait pas prévenu, il aurait tout de suite su qu'il était de lui.

"J'étais devenu dépendant de son amitié."

C'était trop personnel. C'était trop clair. C'était trop... Minseok.

"Il était devenu dépendant de mon regard."

Luhan faillit renverser un trop grand nombre d'élèves pour pouvoir les compter sur le chemin du BDE.

"Je n'ai aucun intérêt pour les garçon, je n'en ai jamais eu."

Le jeune chinois se figea devant la porte bleue, et posa son front dessus. Sa gorge le brûlait atrocement, et dans ces moments-là, il se plaisait à maudire l'industrie du tabac.

"Il est intéressé par les filles. Et les filles sont intéressées par lui."

Sa vision se troubla l'espace d'un instant, mais il se reprit. Courir trois étages sans avoir pris de petit-déjeuner, et il devenait aussi faible qu'un oisillon. Luhan serra les poings. Il ne devait pas laisser son corps faiblir.

"Je ne le comprends pas. Je n'ai aucun intérêt non plus pour les filles."

Il n'y avait plus personne dans les couloirs. Luhan se rappela vaguement qu'il faudrait qu'il fasse attention à ne pas croiser sa classe quand l'alarme incendie retentirait. Son professeur le tuerait.

"Il s'intéresse aussi aux garçons."

Il n'entendait aucun bruit venant de la salle, et pourtant, il hésitait à y entrer.

"Il pourrait paraître logique que nous n'ayons rien à nous dire sur ce sujet."

Les phrases grappillées ça et là au milieu de l'histoire de Minseok retournaient l'esprit de Luhan.

"Il semble complètement illogique que nous soyons tous les deux incapables de communiquer à ce point."

Qu'aurait-il à lui dire ?

"Pourquoi ?"

Luhan avait envie de frapper la porte, mais il mit toute la délicatesse dont il était capable dans la main qu'il posa sur la poignée de la porte.

"Parce que nous ne sommes tous égaux que face à deux choses : la mort et l'amour."

Il entra enfin.

Il était là. Dans le fond de la salle, penché au-dessus de liasse de papiers.



* * *



-Tu as lu la nouvelle de Minseok, Jongdae ? Lança tout à trac Junmyeon au milieu de leur cours (alors que Baekhyun avait enfin fini son récit et certainement pour l'empêcher d'en commencer un nouveau).

-Non, pas encore, je suis arrivé en retard ce matin, répondit Jongdae d'une voix égale. Il tentait toujours de gérer sa mauvaise humeur depuis les premières phrases de Baekhyun.

Junmyeon lui passa le journal sans un mot, avant de tourner les yeux vers son professeur, morne.

Baekhyun et Jongdae échangèrent un regard, en se promettant muettement d'essayer de savoir ce qui rendait Junmyeon aussi taciturne dans la journée. Mais pour l'heure, ils se penchèrent tous les deux sur le texte qui avait reçu le prix du jury au concours de nouvelles inter-universités (Baekhyun n'ayant pas plus envie de suivre le cours que d'habitude).

Si la lecture ne leur prit pas un temps fou, Jongdae avait l'impression qu'un rocher lui était tombé sur la tête.

Alors il l'avait enfin. La confirmation de ce que Minseok ressentait pour Luhan. Soudain fébrile (ce qui ne faisait jamais vraiment bon ménage avec la mauvaise humeur, mais il ne devrait le constater qu'un peu plus tard dans la journée), Jongdae sorti son téléphone pour envoyer un message inquiet à son ami chinois.

"Tu es où ? On se voit bientôt ?"

Lay jeta un coup d'oeil à l'écran lumineux, en sentant un sentiment de frustration grandir dans sa poitrine.

Il aurait voulu dire à ce Baekhyun qui semblait tant le prendre à la légère que l'amour valait la peine qu'on essaie de le voir venir quand il était là, et il ne comprenait pas pourquoi Jongdae ne lui avait rien dit.

Ni pourquoi il semblait d'humeur aussi massacrante depuis. Quelque chose clochait.



* * *



Aucun des deux garçons n'osait ouvrir la bouche. Il restèrent à se regarder en chiens de faïence pendant un moment qui leur parut à tous deux une éternité, avant que Minseok ne se lève lentement, pour s'approcher de l'autre jeune, sans qu'ils ne se lâchent des yeux, pour fermer la porte bleue.

Ils restèrent ensuite l'un devant l'autre, toujours sans prononcer un mot.

Le téléphone de Luhan vibra, celui de Minseok aussi, deux fois.

Mais ils n'y prêtèrent aucune attention. Chacun savait que l'autre avait compris.

Minseok avait compris ce que Luhan lui avait dit dans la voiture, et Luhan avait assemblé le puzzle de mots que lui avait indirectement donné Minseok.

Et il n'y avait plus besoin de mots entre eux à présent. Luhan s'en rendit compte en ouvrant la bouche, puis en la refermant, sans rien trouver qui puisse correspondre à leur situation.

Minseok le fixait toujours de ses yeux profonds, les traits impassibles. Après quelques instants qui parurent une éternité à Luhan, pris d'une inspiration subite, il s'avança vers lui, et posa sans plus de cérémonie ses lèvres sur les siennes, ainsi qu'une main impérieuse sur sa nuque.

Et ce fut l'explosion, le tsunami, le raz-de-marée dans le cœur de Luhan.

Toutes les barrières que lui avaient imposées son inconscient pendant toutes ces années volèrent en éclats au moment où il comprit qu'il était déjà accro à cette bouche qui caressait la sienne, à ces doigts qui se crispaient légèrement sur les cheveux courts à la base de son cou. Il avait tellement fantasmé ce moment qu'il n'avait même pas imaginé qu'il puisse être réel, et pourtant toutes les folies que lui avaient accordées son imaginaire n'étaient que pâles avant-goûts de ce que le vrai Minseok, en chair et en os, lui faisait ressentir rien qu'avec ce chaste baiser.

Ayant alors pris pleinement conscience de ce qui était en train de lui arriver et n'y tenant plus, Luhan ferma les yeux, ploya très légèrement en arrière en rapprochant son torse de celui de son vis-à-vis, et posa ses mains sur la ligne de mâchoire de celui qui le transportait au paradis. Il appuya un peu plus ses lèvres sur celles qui étaient venues à leur rencontre, puis décala son visage de côté pour ouvrir lentement la bouche. Il ne tenta même pas de maîtriser sa langue qui alla doucement câliner la peau de Minseok dans une demande muette, et ce dernier, après une seconde d'immobilité -peut-être de réflexion-, se recula, prit une inspiration, et vint de nouveau embrasser Luhan, la bouche légèrement entrouverte, dans une acceptation muette.

C'était à la fois tendre et ferme. Ni l'un ni l'autre n'aurait su dire combien de temps ils restèrent à explorer la bouche l'un de l'autre avant que Luhan ne laisse glisser sa main gauche sur l'épaule de celui qu'il aimait, pour caresser doucement sa clavicule. Il descendit ensuite au niveau du cœur de Minseok, et cru s'évanouir sous le violent frisson qui le secoua quand il constata qu'il battait encore plus vite que le sien.

Il n'avait jamais ressenti cela. La moindre de ses cellules s'enflammait, des larmes lui montaient aux yeux, sa poitrine menaçait d'exploser, et pourtant tout cela était la conséquence d'un bonheur fou mêlé à une excitation grandissante sous les attentions timides de Minseok.

Ce dernier, de son côté, ne maîtrisait plus rien. Il ne prenait même pas la pleine mesure de ce qu'il était en train de faire, trop perdu dans une avalanche de sensations nouvelles qu'il n'avait jamais imaginé pouvoir ressentir avec tant de force. Il avait pourtant lu les manifestations du désir, il avait pourtant lu les effets des premiers émois, mais quand il avait commencé à embrasser Luhan, tout ce qu'il avait bien pu concevoir avec des mots s'était transformé en tourbillon vertigineux dans sa tête.

Ainsi, il ne prémédita pas que sa main restée ballante vienne se poser sur la hanche de Luhan. Elle s'accrocha à son t-shirt avec la force du désespoir, Minseok s'agrippant à un reste de réalité comme un homme à la mer à une bouée de sauvetage. Mais quand ses doigts effleurèrent la peau de Luhan, il ne se souvint même plus de comment épeler "réalité". Il caressa alors de sa paume un peu moite la peau nue du jeune chinois, qui se recouvrait de chair de poule. Le bassin de ce dernier vint alors se coller au sien, maintenu ensuite par la main traîtresse de Minseok qui se faisait autorité.

Le baiser s'intensifiait toujours plus, leurs lèvres semblaient irrémédiablement scellées et leurs langues se dévoraient sans pouvoir être rassasiées. Cependant, quand Minseok mordit sans le faire exprès celle de Luhan, un gémissement les fit se figer tous les deux.

Il s'interrompirent, respirant irrégulièrement contre les lèvres humides de l'un et la bouche encore entrouverte de l'autre. Front contre front, sans changer de posture, sans ouvrir les yeux. Les paupières de Luhan étaient serrées l'une contre l'autre, sans oser se séparer pour affronter le regard de Minseok alors qu'il venait de laisser échapper un bruit qui ne laissait pas de place au mensonge quant à ses envies.

Le coréen lui, paniquait un peu. Il ne savait même plus où il était, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, il aurait voulu courir chez lui et se blottir au fond de son lit, trop effrayé par la force de ses émotions. Et pourtant, il sentait qu'il ne voulait pour rien au monde quitter ces lèvres, ces bras, cette hanche au creux de sa main. Il n'était plus capable de se détacher de Luhan, ivre de ce qu'il venait de lui faire ressentir.

Ils n'avaient toujours pas bougé quand l'alarme incendie se déclencha.

Luhan sursauta violemment et ses jambes manquèrent de le lâcher tandis qu'instinctivement, Minseok l'entoura brusquement de ses bras pour le maintenir en équilibre, le collant contre lui. Tous deux écarquillèrent grand les yeux, et n'osèrent de nouveau plus bouger, après que Luhan ait timidement enroulé ses propres bras dans le dos de son aîné.

Minseok posa lentement sa tête contre celle du garçon qu'il serrait dans ses bras. Tendrement.



* * *



-Mais qu'est-ce que tu fais ?

-Je vais chercher ces deux abrutis.

Jongdae venait tout juste de se cacher au détour d'un couloir pour semer sa classe. Ceci dit, semer cent cinquante élèves était relativement facile, ce n'était pas comme si son professeur allait immédiatement noter son absence. Junmyeon et Baekhyun l'avaient regardé suspiscieusement, mais l'avaient laissé partir sans rien dire après que Baekhyun ait traîné Junmyeon à l'opposé du hall pour fuir également.

Mais Lay ne l'entendait pas de cette oreille.

-Mais enfin, c'est un exercice, ce n'est pas comme s'il y avait vraiment le feu quelque part ! Laisse-les, ils vont sortir, et reste avec ta classe !

-C'est pas que ça me fasse pas plaisir que tu te soucies de mes potes là, Yixing, mais...

L'autre darda soudain sur lui un regard indescriptible. Il le fixait avec intensité, un mélange d'exaspération et d'inquiétude rendait ses prunelles si expressives complètement hypnotisantes, faisant taire Jongdae. Sans savoir pourquoi, une nuée de papillons commencèrent à voleter dans son estomac, sans doute effrayés par le regard de Yixing.

-C'est pas que je ne me soucie pas de Luhan et Minseok. C'est que je me soucie de toi et moi, contrairement à ce que tu as l'air de penser.

Jongdae ne sut absolument pas quoi lui répondre, trop perturbé par ce que les mots de son "ange" avait déclenché chez lui. Angoisse, frissons, satisfaction sourde, incompréhension, envie.

La main de Lay se posa sur le mur juste à côté de la tête de Jongdae, rapprochant leurs deux visages.

-Chen, je suis en train d'essayer de te protéger, je n'ai pas envie que tu te blesses encore.

Le coréen ressentit soudain un agacement brusque s'emparer de tous ses sens. Il s'empara du poignet de son vis-à-vis, pour le lui faire abaisser, et l'écarta de son chemin. Sans bouger tout de suite, il le fixa et cracha :

-T'as pas envie parce que ça voudrait dire encore rester avec moi, pas vrai ? Et je t'ai dit d'arrêter de m'appeler Chen. Je m'appelle Jongdae.

Avant de s'en aller sans l'attendre chercher ses deux amis. Lay ne le suivit pas et Jongdae regretta aussitôt ce qu'il venait de lui dire, sans toutefois avoir l'intention de se retourner.

Il ralentit un peu sa marche, la tête baissée, et sa gorge se noua. Pourquoi niait-il tellement le destin de celui qu'il avait appelé Yixing, pourquoi ne voulait-il pas se mettre dans la tête qu'il n'était pas censé rester auprès de lui ? C'était sa vie, il n'avait pas le droit de lui mettre des bâtons dans les roues et de risquer de le condamner. Même si cela voulait dire qu'ils étaient voués à se séparer.

Jongdae ne s'était pas rendu compte qu'il s'était arrêté au milieu du couloir désormais désert, les poings serrés et tremblant de tout son long. Il le réalisait pleinement à présent, les mots qu'il avait jeté à la figure de Lay lui brûlaient la peau.

Lay et Yixing. De même qu'il ne pourrait jamais partir avec lui sous le surnom de "Chen" qu'il lui avait attribué, Yixing ne pourrait pas devenir un véritable être humain. Il était Lay, et l'autre était Jongdae. Point barre. Chacun son monde, chacun ses aspirations. Chacun son nom.

Jongdae était enfin tombé amoureux, mais de la pire des manières.

Il se crispa en sentant deux bras lui entourer la taille, et un torse hésitant se coller à son dos. Lay se rapprocha encore plus de lui en posant sa joue contre son omoplate, et ferma les yeux en le serrant le plus fort possible contre lui.

-Je voudrais rester avec toi le plus longtemps possible, Jongdae. Mais pas si cela signifie que tu te fasses mal. Je voudrais rester avec toi. Mais je ne suis pas comme toi.

C'était la première fois que Lay l'appelait par son prénom. Il frissonna quand il sentit ses lèvres se poser délicatement sur son dos, et Jongdae sentit plus qu'il n'entendit les mots qu'elles murmuraient :

"Je voudrais tellement rester avec toi."

Un baiser.

"Si tu savais."

Un autre.

"Je ne suis pas comme toi. Tu n'es pas comme moi."

Un soupir brûlant, bouche contre dos.

"Je pourrais rester indéfiniment avec toi..."

Une respiration hachée annonciatrice de sanglots.

"Ne sois pas en colère..."

L'autre leva la tête vers le plafond, et remonta lentement ses mains pour les poser sur celles de Lay, toujours sur son torse.

"Jongdae..."

Ce dernier détacha les bras de Lay pour mieux se retourner, et enferma dans ses bras le jeune homme aux yeux larmoyants et aux membres hésitants qui l'avait retenu. Il le serra contre lui encore plus fort que ce dernier ne l'avait fait précédemment, en caressant son dos d'une main, et en déposant sa bouche sur le haut de sa tête.

"Yixing..."

Pour rien au monde Jongdae ne voulait que Yixing ne pleure, à fortiori à cause de lui.

Or il semblait que son étreinte ait déclenché soit un sentiment de sécurité le poussant à ouvrir les vannes, soit un vent de panique chez Lay, qui fit qu'il se mit à pleurer pour de bon dans le cou de son protégé, complètement abandonné dans cette étreinte qui se resserrait toujours sans que cela soit suffisant pour aucun des deux garçons.

"Ne pleure pas..."

Comment faire ? Comment lui transmettre ce qu'il ressentait si lui-même ne comprenait pas ce qu'il ressentait ?

Comment comprendre l'incompréhensible, expliquer l'inexplicable ?

Comment parler d'amour quand on ne l'avait jamais vécu, à quelqu'un que l'on n'avait jamais aimé en plusieurs vies ?

Jongdae finit par s'écarter de Yixing, pour regarder son visage. Ce dernier faisait un effort surhumain pour le regarder dans les yeux, mais était toujours secoué de sanglots, et ses paupières ne cessaient de tressauter.

En voyant ce visage déformé par une détresse en apparence disproportionnée, mais en réalité construite de non-dits et d'acquis douloureux, Jongdae n'eut qu'une envie.

Une envie venue de nulle part, une envie instinctive. Une envie de dire à Lay tout son désir de sa présence, son goût de son existence, son plaisir de le regarder tous les jours. Une envie de lui dire des mots sans parler. Une envie de ressentir son être encore plus fort.

Et cette envie, il l'assouvit en approchant son visage de Lay. Il s'approcha tout doucement, aussi lentement que l'on caresse un chat sauvage. Il s'approcha jusqu'à cueillir les lèvres de son fantôme, ces lèvres brillantes, lisses, pulpeuses.

Jongdae vola un baiser à Lay de cette manière.

Les papillons de tout à l'heure revinrent en force, ainsi qu'une douce chaleur partout sous la peau de Jongdae. Des bulles éclataient, un tonnerre grondait, le jeune homme ne savait plus comment analyser ses sensations tant elles étaient nombreuses.

Un sentiment de plénitude qui lui était totalement nouveau s'empara de sa poitrine, le faisant se sentir comme s'il n'avait jamais été à sa place autrement qu'en cet instant, comme si sa vie n'avait de sens qu'avec Yixing au creux de ses bras et au coin de ses lèvres.

C'est alors qu'il sentit le corps contre lui s'affaisser un peu, comme s'il faiblissait brusquement, et, tandis qu'il ouvrit les yeux, Jongdae constata qu'il n'y avait plus personne.

Il recula, tremblant, jusqu'à ce que son dos rencontre le mur du couloir. Il se laissa alors tomber au sol, fixant le vide devant lui, incapable de croire à son absence, encore plus qu'il n'avait été incapable de croire à sa présence.

"Yixing..."



* * *



Luhan avait passé le reste de sa journée en état de choc. Après l'arrivée de Sehun dans le BDE, interrompant son second baiser avec Minseok, il avait tout simplement pris la fuite, sans vraiment savoir pourquoi, et surtout, sans adresser un regard à aucun des deux garçons. L'après-midi, il l'avait passée avec Chanyeol, qui le guidait plus qu'il ne l'accompagnait, sans dire un mot, les yeux écarquillés en permanence, sans même regarder son portable. Il ne se souvenait pas avoir croisé Jongdae.

L'état de choc précédemment mentionné expliquait aussi le fait qu'il ne sache absolument pas depuis combien de temps ni pourquoi il était à présent devant chez Minseok.

Il se sentait stupide. Et surtout, il se sentait bizarre. Comme si tout s'était déroulé dans un rêve, comme s'il avait tout fabulé. Il était tellement sonné qu'il ne sentit même pas la pluie diluvienne le tremper jusqu'aux os en quelques secondes quand il sorti de sa voiture.

Luhan s'avança doucement, avant de faire un nouveau blocage devant la porte de Minseok.

Il se détourna pour retrouver sa voiture sur le trottoir. Se figea. Se ravisa.

Bon sang, pourquoi cela était-il si dur ? Il se frappa la tête violemment sur ce qu'il pensait être un mur.

Il se trouva que c'était la sonnette de Minseok.

Une porte qui s'ouvre.

-Lu-ge ? Rentre tout de suite, tu vas attraper la mort !

Cette voix affolée suffit pour faire replonger Luhan dans cet état étrange, planant sans aucune drogue.

Un claquement de porte. Des bruits de pas rapides, quelqu'un qui fouille dans un meuble.

Une serviette sur ses cheveux. Un sourire rassurant.

-Minseok...

-Chut. Ne dis pas un mot et suis-moi.

Alors Luhan suivit cette tête rousse et cette main qui attrapa légèrement la sienne pour le guider. Il obéit aux légers poids sur ses épaules qui lui signifièrent de s'asseoir sur le canapé. Il se laissa faire quand les deux poids se transformèrent en mains qui frottèrent ses cheveux avec la serviette, et qui la passèrent ensuite sur son visage.

Luhan était trop plongé dans les yeux de Minseok pour réaliser autre chose sur le monde qui l'entourait.

Une petite sonnerie brève décrocha leurs regards alors que Minseok s'éclipsait pour revenir à peine quelques secondes plus tard avec deux tasses de thé. Il les posa sur la table basse devant le canapé avant d'attraper un plaid et d'entourer les épaules de Luhan. Ce dernier le regardait faire, toujours hypnotisé, toujours avec cette furieuse impression qu'il ne vivait qu'un rêve très cruel.

-Minseok ?

-Non, attends.

Le coréen posa la serviette sur la table, libérant la tignasse sombre du chinois. Il passa distraitement ses doigts entre les mèches mouillées, puis descendit sur les pommettes de Luhan. Il caressa ses lèvres, lui arrachant une respiration plus courte que les autres, leurs yeux suivant ses doigts.

Minseok déposa très soudainement, très rapidement, un baiser dans le cou de Luhan, qui sursauta. Le rouquin le regarda en souriant, mi-amusé, mi-attendri, et posa ses deux pouces aux commissures des lèvres du chinois, pour le forcer à sourire.

Et Luhan lui rendit.

Il appréhenda enfin la pleine réalité de ce nouveau Minseok devant lui, de ce premier texte public qui lui était bel et bien destiné, de ses sentiments qui lui étaient rendus après tant d'années de maturation.

Alors Luhan sourit. D'un sourire qu'il n'avait jamais offert à personne, un sourire sans montrer ses dents, sans plisser les yeux, un sourire sans rire. Un sourire qui laissait voir la joie dans ses yeux, un sourire qui était aussi unique que la personne à qui il était destiné. Un sourire qui était aussi solaire que le bonheur que ressentait à présent Luhan.

-Voilà, murmura Minseok, maintenant seulement tu peux m'embrasser encore.