Le langage de l'autre

par Ako-Cissnei







-Mais, tu t'emmerdes pas à ne jamais rien faire que de... Veiller à ce que je ne me fasse pas mal ? Genre, quand je dors, ou là maintenant, tu fais quoi ?

-Je pense.

Une réponse dont la précision n'avait d'avait d'égale que son évidence.

-Merci, Captain Obvious. Grommela Jongdae.

-C'est qui, le capitaine obiviousse ? Lui demanda Yixing, les yeux grands ouverts de curiosité.

-C'est... Non, personne, c'est personne. Et tu penses à quoi ?

-On doit forcément penser à quelque chose ? S'interrogea de nouveau le fantôme.

Jongdae ne sut s'il devait exploser de rire ou essayer de comprendre pourquoi Yixing lui disait des choses aussi lunaires. Il se contenta de fixer ce dernier, les joues gonflant sous le fou rire qu'il tentait de retenir et une éclipse cérébrale dans le regard.

-Qu'est-ce qu'il y a ?

-Rien... C'est que... Yixing, tu... C'est-à-dire que tu peux ne penser à rien, mais à ce moment-là tu ne peux pas dire que tu penses... Tenta d'expliquer Jongdae en sentant des larmes lui monter aux yeux.

Faites que ce fantôme ne lui lance pas encore une phrase complètement sortie de nulle part. Et qu'il ne l'oblige pas à réfléchir à des définitions aussi fumeuses dans ces conditions, surtout avec ce regard aussi innocent, ses mimiques étonnées et curieuses dignes d'un anime kawaii. Il allait court-circuiter, sinon.

-Mais alors si je ne pense à rien, je fais quoi ?

Mais il sortait d'où, bon sang ?

-En fait c'est justement la question que je te posais.

-Oh...

Cette fois Jongdae ne se retint plus et s'écroula sur son clavier d'ordinateur, littéralement mort de rire. Lay l'observa sans rien dire d'un air mi-figue mi-raisin.

Jongdae un peu calmé, il tenta de lui expliquer qu'il ne se moquait pas de lui (enfin si, mais pas méchamment).

-Désolé mais... C'est complètement improbable ce que tu dis. Tu sais ce que ça veut dire, penser ?

Ses restes de fou rire se muèrent en un sourire en coin radouci quand il vit son fantôme froncer les sourcils pour réfléchir le plus sincèrement du monde à sa question.

-C'est... Avoir des mots dans la tête. Et imaginer, c'est avoir des images dans la tête. Et se souvenir, c'est penser ou imaginer ce qu'on a déjà vécu. Lui répondit Lay, une lueur de fierté dans le regard et tendu dans l'attitude de l'élève anxieux de l'avis de son professeur...

... Qui, lui, fut parfaitement pris de court. Ce qui aurait pu passer pour une réponse des plus poétiques lui semblait à la fois très vrai et représentatif de la (trop) grande innocence de Yixing. Ce dernier attendait son approbation, et avait l'air tout fier d'avoir réussi à définir le verbe penser. Il s'attendait à se ficher de lui une fois de plus ou à devoir lui expliquer en s'emmêlant les pinceaux ce que voulait dire ce mot, et il se retrouvait "comme un con" (aurait dit Luhan) devant un garçon qui avait l'attitude d'un petit enfant adorable et qui pourtant lui avait donné une définition à la fois simple et très belle des différents synonymes verbiaux de la pensée humaine.

-C'est pas ça que ça veut dire ? Souffla Lay, à présent légèrement triste et déçu.

-Si, c'est tout à fait ça. Lui sourit Jongdae en posant sa main sur la sienne, attendri.

Les deux garçons se sourirent, sans savoir que l'un comme l'autre ressentaient les mêmes picotements aux endroits où leurs mains se touchaient.

S'ils l'avaient su, Jongdae n'aurait pas retiré sa main un peu trop rapidement après quelques secondes, et Lay n'aurait pas attendu que l'autre détourne les yeux pour caresser le dos de sa main, à l'endroit où il lui semblait encore sentir la chaleur de Jongdae.

Ce dernier se remit à son travail, en essayant de chasser l'envie de reprendre dans la sienne la main de son fantôme pour entrelacer cette fois ses doigts aux siens.



* * *



-Comment ça, t'as jamais vu un seul Star Wars ? Mais enfin, tu es né il y a deux siècles ? Même ma mère était ado quand le premier -enfin, le quatrième mais le premier qui est sorti, enfin bref- est sorti au cinéma !

-Je te rappelle que je ne travaille pas pour m'acheter des places de cinéma. Ironisa Lay.

Jongdae roula des yeux.

-Non mais enfin je ne sais pas, t'aurais pu le voir avec... Quelqu'un d'autre, enfin... Rien du tout ?

Le ton du jeune s'était fait suppliant, comme si cet élément de sa culture populaire était absolument vital pour qu'il puisse continuer à entretenir des liens sociaux avec son vis-à-vis. Ce dernier lui répondit par la négative en secouant la tête et Jongdae soupira en levant les yeux au ciel.

-On va régler ça tout de suite alors.

Le jeune coréen attrapa son ordinateur sur ces mots et s'assit aux côtés de Lay sur son lit. Il pianota quelques instants en grommelant dans sa barbe inexistante des mots incompréhensibles pour ce dernier et lança le film.

Et s'ensuivit presque deux heures de fous rires incontrôlables pour Jongdae aux réactions de Lay qui ne comprenait pas ce qui se passait sur l'écran. Il sursautait, s'inquiétait de savoir si les acteurs mourraient vraiment, se demandait pourquoi tous les hommes ne possédaient pas de sabre lasers ni n'utilisaient la Force dans la vraie vie, parce que ça avait l'air sacrément pratique mine de rien. Il était littéralement terrorisé par la voix de Dark Vador et toutes ces centaines de robots effrayants, et pleurait se mettait à pleurer lorsqu'un personnage qu'il appréciait décédait. Il était en vérité tellement pris dans le film qu'il ne faisait pas vraiment attention au fait que Jongdae le fixait tout du long, guettant la moindre de ses réactions tant elles étaient nombreuses et exacerbées.

Lay était si touchant. Il se reculait violemment contre le mur quand il avait peur et Jongdae finit par passer son bras autour de lui alors qu'il était terrifié par les bruits des vaisseaux spatiaux et sursautait à chaque tir d'arme. Aussitôt le fantôme se blottit contre lui comme un noyé s'aggrippe à une bouée de sauvetage et dès lors, il nicha sa tête dans son cou à chaque fois qu'il avait peur, sans se rendre compte que Jongdae souriait alors tendrement.

Il cria de joie quand les héros finirent par avoir gain de cause et frappa dans ses mains comme un enfant quand ils reçurent leurs médailles. Quand le générique apparut à l'écran, il était toujours dans les bras de son protégé, inversant pour une fois les rôles, et posa sa tête sur son épaule sans même s'en rendre compte.

Lay était bien. Il était parti dans l'univers de George Lucas comme s'il s'était immergé dans une autre réalité, oubliant momentanément la protection de Jongdae, ses questionnements métaphysiques et ses inquiétudes d'âme en peine en passe de redevenir un humain qui n'avait jamais vécu.

Ils restèrent un moment dans cette position, quand la musique commença à changer. Jongdae se mit à la fredonner doucement, et Lay se prit à l'écouter. Il releva même la tête vers lui et darda sur lui son regard sondeur et curieux.

-Tu as une jolie voix.

Jongdae le regarda, surpris comme toujours par la spontanéité de ses réflexions toujours inattendues dans le contexte.

-Euh... Merci ?

Lay se souvint soudain furtivement d'une chose. Une voix plus exactement. Une voix qu'il avait déjà entendu maintes fois et dont le souvenir se mit à tourner dans sa tête sans qu'il comprenne d'où cela pouvait bien venir. Il était à peine capable d'appréhender le concept de "souvenir" même s'il était capable de définir le mot en lui-même, mais il lui semblait bien que cela s'apparentait à cela.

-Dis, tu pourrais chanter une chanson en entier pour moi ?

Jongdae en fut interloqué. Il aimait chanter, certes, mais il n'en faisait ni une passion, ni même un passe-temps. On lui avait souvent dit qu'il chantait bien et qu'il avait une très belle voix, mais jamais il ne s'était senti vraiment de coup de foudre pour cette discipline qui ne déboucherait en prime sans doute pas sur grand-chose. Devenir idol, peut-être, mais ce train de vie ne lui disait rien qui vaille, au vu des conditions qu'apportaient ce milieu et le star-system actuel, en particulier en Corée du Sud. En bref, jamais il n'avait pensé à faire du chant un pilier de sa vie et personne ne lui avait jamais demandé de chanter une chanson pour le plaisir de l'entendre, surtout après avoir vaguement chantonné trois note d'un leitmotiv mondialement connu, comme beaucoup le faisaient tous les jours.

Malgré tout, il ne dit pas un mot de tout cela à Lay et accéda à sa demande sans rien dire, après un instant d'hésitation. Il chercha une chanson sur son ordinateur, histoire d'avoir un fond sonore, et baissa le volume au minimum pour que Lay l'entende chanter.

En chinois.

Sans trop savoir pourquoi, il profita de ses quelques goûts en terme de K-pop et d'un groupe qui chantait aussi bien en chinois qu'en coréen, EXO. La chanson s'appelait Peter Pan, et lui semblait assez appropriée pour un fantôme protecteur à l'âme enfantine en mal de sa propre mémoire et qui venait d'on ne savait où.

"Lao qu de ri ji zai qiang jiao bei yi wang
Fan kai bei hui chen fu gai diao de guo wang
Zai na yi ye ni hai na me yao yan, yi ran liu zai li mian"

Pour sa plus grande surprise, Lay commença à bouger doucement sa tête de gauche à droite au rythme des paroles et des notes.

"Guo qu de hua mian jian jian dou xing guo lai
Xin tiao ye hao xiang na tian yi yang peng pai
Kke xi shi jian que bu neng sui xin suo yu de dao tui"

Comprenait-ils ces mots ? Certainement, malgré l'affreux accent de Jongdae. Il se rappelait avoir lu la traduction de cette chanson quelques mois auparavant, mais il en restait tout de même qu'il comprenait peu ce qu'il chantait. Mais quand Lay ferma les yeux pour apprécier la musique des mots, il cessa immédiatement de s'en soucier et ne pensa qu'à faire plaisir à son fantôme.

Jongdae se fit la réflexion qu'il pensait beaucoup à lui comme "son" fantôme.

"Ni de bi de pan, li kai ni you yi dian gu dan
Hui dao wo men de Neverland
Hui yi dou hai zai
Wo men bi ci ni wang wei xiao dou hai zai

C'était soudain comme si Jongdae avait chanté toute sa vie. Il éprouvait le plaisir de tout le monde à chanter haut et fort sans se soucier de si les notes étaient justes ou non, et ajouté à cela, le plaisir de voir une personne aimée se laisser bercer par sa voix. Il lui sembla alors qu'il pouvait tout dire, tout confier, tout crier, exposer tout ce qu'il pouvait ressentir en faisant vibrer sa voix ainsi.

"Wo yong yuan shi ni de bi de pan
Wo hai liu zai shi jian li qi pan
Chuan yue yun cai fei guo ji yi de hai
Qu kkan wu kke tti dai de ai"

Il se souvint que Luhan aussi aimait chanter, d'où sa vague connaissance en chansons populaires chinoises. Ils passaient fréquemment des soirées à passer leurs musiques préférées, à danser et chanter comme s'ils étaient des stars faisant leur comeback sur scène. Peu leur importait s'ils massacraient ou non ces chansons. Minseok dansait parfois, quand il était avec eux.

Parfois, ils se la jouaient romantiques échevelés en vocalisant sur les chansons à voix les plus tristes de leur répertoire, et Jongdae se souvenait qu'il se moquait toujours de la tête de Luhan lorsqu'il chantait une note un peu longue, car devoir tenir une note signifiait pour lui adopter une expression particulièrement singulière et les veines qui apparaissaient. De son côté, Luhan hurlait de rire devant les catastrophiques capacités en danse de son ami, qui était aussi gracieux "qu'un poulpe qui fait de l'arthrite", et qui, maladroit comme il était, ne manquait jamais de se cogner ou de tomber aléatoirement sur n'importe quel pas le plus basique.

Mais si Jongdae adorait ce genre de soirée avec ses meilleurs amis, ce qu'il ressentait en chantant sincèrement pour Lay était bien différent.

La chanson achevée, ils restèrent silencieux un moment, Lay immobilisé, la tête sur le côté, les yeux toujours clos, et Jongdae le regardant sans vraiment comprendre ce qui était en train de se passer entre eux.



* * *



-You mean... Tu n'as même pas entendu ce qu'il allait te dire ?

-Parce que tu penses sérieusement qu'il allait me faire à son tour une déclaration aussi longue et niaise qu'un chapitre de Madame Bovary ? Je ne suis pas stupide, j'ai complètement déconné, Kris.

Luhan, le corps remis de sa violente crise d'angoisse et du martyre de son dernier match de foot, avait appelé au secours son ami d'enfance, via son ordinateur et la merveille de technologie nommée skype. Il n'avait même pas fini son récit que l'autre chinois, depuis Beijing, commençait déjà à le faire se sentir encore plus ridicule qu'il ne se pensait déjà.

-Han, je t'en prie, bien sûr que tu es stupide. Surtout maintenant.

C'était là la singularité de Kris Wu, sino-canadien de son état et de son autre nom Wu Yifan. Il n'avait pas le moindre filtre en ce qui concernait l'expression de sa pensée immédiate, ce que Luhan appréciait grandement en temps normal car il savait toujours à quoi s'en tenir dans les plus brefs délais. Mais en cet instant, il ne put s'empêcher de sentir son ego se fissurer légèrement de vexation.

-Je peux savoir ce qui te fait dire ça ? Comment est-ce que toi, tu peux savoir ce qu'il en est si même Jong' n'y arrive pas ?

La réponse ne se fit pas attendre.

-Il t'a dit qu'il avait de la chance. Il t'a dit que le vrai Luhan ne pouvait que plaire. Il a posé sa main sur ta joue. Je ne pense pas qu'il faille un master approfondi en psychologie pour comprendre que tu n'avais pas autant de raison de paniquer que ce que tu crois. You fool.

Non. Il ne pouvait pas y croire. Il n'y arrivait tout simplement pas, le simple fait de concevoir que Minseok ait pu à un moment ou un autre partager les sentiments de Luhan lui apparaissait comme un fait encore plus aberrant que Jongdae étant un super-héros.

-Il a certainement compris de travers et pensé que je parlais de quelqu'un d'autre. Murmura Luhan.

-Je ne vois vraiment pas comment tu peux autant l'aimer et dénigrer à ce point son intelligence. He's surely and hopefully not as blind as you are, you stupid boy.

-C'est pas en m'insultant en anglais que ça va me donner envie de t'appeler plus souvent.

-Je t'insulte en anglais depuis qu'on sait ce que veut dire "insulter" et tu continues de m'appeler deux fois par semaines, Han.

-Je pourrais t'appeler au moins quatre fois si tu ne te la jouais pas bilingue pédant en permanence. Fucking bastard, rétorqua le jeune homme.

-Ce n'était pas gentil, ça, sourit largement Kris, avant d'ajouter consciencieusement : "Et puis je te ferais remarquer que moi, j'ai réussi à trouver l'amour, juste comme ça."

Même par écrans interposés, le regard que Luhan jeta à son ami d'enfance aurait fait frémir n'importe qui. N'importe qui, sauf Kris, sur qui la colère amicale de Luhan glissait comme sur les plumes d'un canard. Parce qu'au fond, il savait très bien qu'il l'adorait aussi pour leurs joutes orales, et que Luhan ne se sentait à l'aise qu'avec les personnes ayant suffisamment de répartie pour lui tenir tête, et suffisamment de détachement pour gérer son cynisme. Voilà exactement pourquoi Luhan se servait de son apparence comme bouclier contre son caractère : ces personnes étaient rares.

-Va te faire voir avec ta vie de rêve.

-Va te faire voir par Minseok.

-Gui erzi, Yifan.

Luhan ne put s'empêcher de sourire malgré la vulgarité de leurs propos en apparence immatures au possible. Kris et lui se connaissaient depuis le jardin d'enfants, et leurs perpétuels échanges sur ce ton venaient du fait qu'ils se considéraient plus comme des frères qu'autre chose.

Mais, malgré la franchise et la crédibilité de ses propos, il ne parvenait à redonner confiance à Luhan. Ce dernier ne parvenait pas à s'arracher de l'idée qu'il avait fait une grossière erreur.

-Han, finit par lancer Kris en décryptant le malaise de son ami, je sais à quoi tu penses.

Le jeune homme baissa la tête.

-Parles-en à Jongdae. Dans le pire des cas, tu sais que lui et moi on sera toujours là pour toi, vu ? Je pense sincèrement que tu as bien fait.

-Il ne m'a pas recontacté, Kris. Pas de nouvelles en trois jours. Et je ne l'ai même pas vu à la fac.

L'autre soupira.

-Je n'ai jamais rencontré Minseok, soit. Mais... Mets-toi à sa place. Il ne sait pas analyser ses propres sentiments, et quand il allait enfin se lancer, quoi qu'il ait voulu dire, t'as fait une... Dun' remember how you say it, shit... A heart attack ?

-Crise de panique, ça suffira.

-Voilà, thanks, souffla Kris, il ne doit simplement pas savoir comment t'aborder après ça. Je me sentirais très mal à sa place aussi, c'est impressionnant, tu sais. Surtout pour quelqu'un comme Minseok, qui doit être complètement perdu. Mais vous allez devoir en parler, et le plus tôt sera le mieux, pour toi comme pour lui.

Luhan rendit les armes.

-Tu me conseilles quoi, là ?

-Demandes franchement de l'aide à Jongdae. Dis-lui ce qu'il s'est passé. Il vous connaît tous les deux, il saura quoi faire, et te tranquiliser mieux que moi, j'en suis sûr. And come back in Beijing during your holidays.



* * *



Suivant les conseils de Kris (pour une fois), Luhan avait rapidement appelé son meilleur ami. Ils s'étaient retrouvé dans leur café de prédilection, attablés devant devant deux sodas colorés et chimiques. Une bonne heure et demi plus tard, le chinois avait enfin fini d'expliquer à Jongdae en long, en large et en travers la cause de son mal-être. Cela n'avait pas été chose facile, car le jeune homme n'aimait pas livrer ses sentiments habituellement, et la honte qui l'étreignait rendait la confession encore plus laborieuse pour son orgueil.

-Tu as QUOI ?

Comme Luhan l'avait prévu, Jongdae manqua s'étrangler.

-Enrésuméjaidiaminseokejelaimaipartafautejetehaijesuidanlamerdejeveumourir.

-J'espère que t'iras jamais au tribunal, tu filerais une tendinite au greffier.

-J'espère que tu deviendras jamais humoriste renommé, je perdrais foi en l'humanité.

Après l'enchaînement traditionnel d'amicales et affectueuses injures et métaphores insultantes et imagées incluant généralement leurs génitrices ainsi que le champ lexical de l'acte sexuel, les deux garçons revinrent au sujet qui les préoccupaient.

Minseok.

Ou plus exactement, la déclaration de Luhan à leur ami commun.

-Attends Lu, je voulais que tu tentes le coup avec lui, pas que vous vous mettiez une pression pareille... Et surtout, dans mon scénario tu restais conscient tout du long !

-Oui, bon, désolé, j'aurais pas dû, je sais, mais comprends-moi, j'aime tellement m'évanouir dans une voiture et garder le suspense sur les décisions difficiles de ma vie ! Grinça Luhan.

-T'es con.

-La force de la vexation face à ta verve poétique me laisse bouche bée. Ironisa le chinois.

Lay, qui restait calmement derrière Jongdae, comme toujours, remarqua soudain quelque chose qui échappait aux deux garçons.

-Chen...

L'autre prit soin de se retourner sans répondre à voix haute, pour éviter les questions de Luhan qui ne voyait pas le fantôme. Il suivit le regard de Lay et aperçut une silhouette qui le fit blêmir.

Minseok.

Ou plus exactement, Minseok en compagnie du jeune Oh Sehun, qui sortaient du café voisin.

Pour comprendre ce qui allait arriver, il fallait savoir que Sehun était un élève de la faculté de la ville, et membre du bureau des élèves au même titre que Minseok et Junmyeon. Tout ce que Jongdae savait de lui, c'était que c'était l'ancien sex-friend de Luhan, et que pour la première et unique fois depuis qu'il avait des relations, c'était lui qui était parti. C'était Sehun qui avait quitté Luhan. De ce fait, selon le dicton populaire "fuis-moi, je te suis", il était la seule personne qui l'avait marqué, pour qui il avait pu ressentir une pointe d'un petit quelque chose, un fond de sentiments, certes malmenés. Le seul à avoir déclenché un frisson chez le jeune homme, en dehors de Minseok.

Partant de ce principe, le voir accompagné du rouquin n'était sans doute pas ce qui pouvait arriver de mieux à Luhan actuellement. Ils n'étaient pas en mauvais termes, mais que chacun se rende compte de la présence des autres était un mauvais plan pour plusieurs raisons. La situation avec Minseok était incertaine, ils savaient Sehun potentiellement intéressé par les hommes, ils prenaient un café tous les deux, et ils risquaient de constater que Luhan et Jongdae étaient en tête-à-tête.

Autrement dit, on ne pourrait trouver autant de risques de quiproquos que dans une pièce de vaudeville.

Alors que Luhan lui lançait un regard interrogateur, Jongdae, sous le coup de la panique, fit ce qu'il faisait de mieux : attirer l'attention avec une initiative stupide, pour détourner suffisamment longtemps Luhan de la baie vitrée, le temps que les deux rabat-joie s'éclipsent.

Sous le regard horrifié de Lay, Jongdae se leva brusquement, en donnant au passage un coup dans son verre (ce second détail n'étant pas calculé, mais Jongdae était Jongdae), qui failli exploser en dizaine de morceaux de verre ultra-coupants.

Bien évidemment, le sang du fantôme protecteur ne fit qu'un tour en réalisant que le coréen se couperait forcément si le verre éclatait (et si son sang coulait, qui savait ce qui pouvait arriver pour Lay). Alors il rattrapa le danger volant avant qu'il ne touche le sol et le laissa rouler doucement immédiatement après, pour que personne ne le remarque.

Jongdae s'était figé en constatant son faux mouvement, renverser son verre vide n'étant pas du tout ce qu'il avait prévu au départ, et surtout, très attentif à ce faisait Lay.

Lay s'était figé sous le coup de la retombée du stress qu'il venait de ressentir, avant de relever les yeux vers Luhan.

Luhan s'était figé en apercevant Lay apparaître soudainement à côté de la table.

Et les respirations des trois garçons se bloquèrent. Le premier en remarquant le regard fixe de Luhan sur Lay, le second en constatant qu'il n'était plus aussi invisible que ce qu'il croyait, et le dernier parce que voir une personne subitement apparaître, sortie de nulle part, avait de quoi surprendre.

Mais si la scène sembla durer une éternité pour les deux premiers garçons, il ne s'écoula en réalité que quelques dixièmes de secondes avant que Luhan rit en se tournant vers son ami.

-Jong', tu vas rire, mais j'ai cru qu'il y avait quelqu'un qui rattrapait ton verre ! Faut que j'arrête de me prendre la tête, ça ne me réussit pas.

Jongdae eut un temps d'arrêt avant d'éclater de son rire clair, un peu trop bruyant pour être spontané, en se rasseyant. Son cœur battait à une vitesse folle. Un coup d'œil à la fenêtre lui apprit que Minseok et Sehun étaient en train de partir, mais cela ne calma pas les battements de sa poitrine que de voir le rouquin taper sur le haut du crâne de l'autre en riant, ni de voir Sehun le prendre par les épaules en s'en allant.



* * *



-Mais enfin, tu m'éxpliques ? Je croyais que j'étais le seul à pouvoir te voir, c'est quoi ce bordel ? Siffla Jongdae, à peine la porte de son appartement fermée.

-Tu es en danger ou tu ressens de la souffrance, je redeviens humain. Je te l'ai déjà dit et c'est pour ça que j'essaie d'empêcher que cela arrive, lui répondit laconiquement Lay.

-Mais il m'est arrivé bien pire avant, et personne ne t'a jamais vu !

"Personne d'autre que moi."

-C'est normal, ce sont des étapes. Plus ce genre de chose arrive souvent, plus ça va empirer.

Lay semblait calme et détaché, sans un regard pour Jongdae. En réalité, il avait été pris de panique et avait du mal à analyser ce sentiment violent et si nouveau qui avait serré son estomac à deux reprises. La première quand il avait eu peur que son protéger se coupe, et la seconde quand un autre être humain avait posé ses yeux sur lui, l'avait vu.

Il l'avait vu.

Il avait posé ses yeux sur lui. Il l'avait regardé.

Sans que Lay ne le sache, c'était exactement ce qui perturbait Jongdae aussi en cet instant, pour des raisons bien différentes néanmoins.

-Luhan t'a vu, putain !

Le juron fit relever les yeux surpris de Lay, oubliant aussitôt ses inquiétudes.

-Chen, pourquoi tu es si en colère ? Je ne comprends pas.

-Je...

Et le jeune homme se trouva muet. Lui non plus ne le savait pas. Il se sentait frustré, dépossédé, effrayé. Il avait eu peur que Luhan ne découvre son secret, certes, mais ce n'était pas cela qui le rendait fou. C'était bel et bien le simple fait que quelqu'un d'autre ait pu poser les yeux sur Lay.

Sur Yixing.

Sur son fantôme.

-C'est moi qui devrait avoir peur et me mettre en colère, tu sais. C'est moi qui redeviens humain, expliqua Lay, toujours aussi posément, comme un constat.

-Alors pourquoi tu ne l'es pas ?

La réplique avait fusé, sèche, brusque, mais la question n'était pas rhétorique.

-C'est faux. J'ai peur.

C'était vrai. Lay était terrorisé, ou au moins ce qui s'en rapprochait le plus pour un être de sa condition. Mais voir Jongdae s'énerver pour de bon, pour de vrai, le bloquait. Il se sentait incapable d'exprimer quoi que ce soit face au jeune homme dans cet état. Il se sentait effrayé par lui aussi, mais cette peur-ci le tétanisait. Il avait l'impression que quelque chose se dérobait, et comme pour pallier ce repère perdu, il ne bougeait pas, ne parlait pas trop fort, regardait le sol, comme si une action ou une réaction de sa part allait le faire s'effondrer. Il prenait des précautions conscientes dans sa voix pour calmer Jongdae, et inconscientes dans sa gestuelle, comme pour se protéger. Trop de choses lui apparaissent comme des menaces.

-Pourquoi tu ne veux pas redevenir humain ?

"Pour ce genre de choses."

Pour ne plus ressentir la peur. Maintenant qu'elle serrait son cœur, il s'en souvenait. Quand Jongdae élevait la voix, il associait son ton à d'autres voix, dont les propriétaires appuyaient les propos avec des coups. Et cela lui faisait mal.

Pour ne plus qu'on le regarde. Quand une autre personne le regardait, il avait peur. Il voulait savoir ce qu'elle pensait, et en être incapable le faisait se sentir faible et impuissant. Lay avait peur du regard des autres. Jongdae était la seule exception, mais rencontrer les yeux de Luhan lui avait renvoyé ses vieux démons.

Pour ne plus décevoir ceux qu'il connaissait. Il était la cause du mécontentement de Jongdae, et il avait le vague souvenir qu'il avait été la cause de beaucoup de mécontentements. Il ne voulait plus revivre cela, plus jamais. Il avait peur de voir son reflet dans les yeux de ses vis-à-vis, pour y voir une personne misérables. Il ne voulait plus rendre qui que ce soit malheureux, en colère, déçu.

Il était très bien quand personne ne le voyait, et n'avait conscience de sa présence.

-Tu ne veux pas rester avec moi ?

Les yeux de Lay s'ouvrirent plus grand que Jongdae ne les avait jamais vu.

Est-ce qu'il voulait qu'il reste avec lui ? Mais pourquoi ? Il était en colère contre lui. Il ne voulait pas que les autres le voient. C'était bien la preuve qu'il ne valait pas la peine d'être vu. Il n'avait pas d'intérêt à exister. Cette vieille idée s'était infiltrée dans sa tête il y avait bien longtemps.

Alors il lui demanda.

-Pourquoi veux-tu que je reste avec toi ?

Lay ne vit pas la détresse passer dans les yeux de Jongdae. Il ne vit pas ses paupières se clore. Il ne vit que le mur de l'entrée en face de lui quand Jongdae l'enferma dans ses bras une nouvelle fois, mais plus fort que la première fois.

Vraiment plus fort.

-Parce que tu me fais me sentir bien, Yixing.

Alors il enroula ses bras autour de Jongdae, lui aussi, et nicha son visage dans le creux de son cou, si doux, à l'odeur de savon mentholé, de cigarette au caramel, et de shampoing à la noix de coco.

Il ne comprenait pas pourquoi Jongdae lui disait cela, alors que c'était lui qui le faisait se sentir bien.



* * *



Minseok rentra chez lui le sourire aux lèvres. Malgré les derniers événements qui avait chamboulés sa routine, il lui tombait enfin du ciel une nouvelle qui lui semblait illuminer tout ce qu'il regardait et accompagner sa vie d'une musique apaisante.

Son texte avait remporté un prix, pour la première fois. Et il allait être publié dans un extra du journal de l'université. Son écrit avait plu, des personnes qu'il ne verrait jamais avaient aimé lire sa prose, des cœurs qu'il ne connaissaient pas avait battu en prenant connaissance de son histoire.

Et cela était la plus belle chose qu'il pouvait lui arriver. Sehun avait pris la peine de lui transmettre les réactions du jury en personne, étant donné qu'il avait participé à la sélection du côté du bureau des élèves.

Minseok se sentait vivant, libéré. Comme si les mots qu'il avait couché sur le papier s'étaient entassés dans son cœur et s'envolaient à présent pour toucher toutes les personnes qui les liraient, laissant une sensation de légèreté griser leur créateur.

Il se sentait libéré parce qu'il lui semblait d'être confié à quelqu'un, d'une façon à la fois plus intime que jamais, et à la fois à mots couverts, sans dévoiler quelque chose dont il aurait honte. Il avait compris ce qu'il ressentait en donnant la vie à d'autres personnages. Il avait compris ce qu'il vivant en les regardant vivre par procuration. Il avait répondu à des questions qu'il ne se posait pas, mais dont les réponses l'avaient apaisé.

Il se sentait heureux parce qu'il avait l'impression que cela valait la peine qu'il parle de sa passion avec ses deux meilleurs amis. Constater que certains accordaient de la valeur à ce qu'il écrivait lui donnait l'assurance nécessaire pour partager la joie qu'il ressentait avec les personnes qui comptaient pour lui.

En vérité, Minseok se sentait comme s'il avait franchi une étape dans sa vie.

C'était sans doute pour cela qu'il espérait que Luhan lise cette nouvelle.

Il ne pouvait pas lui dire ce qu'il faudrait qu'il comprenne seul. Il ne pouvait que l'écrire.



* * *



-Je sais pourquoi je t'appelle Chen.

-Raconte-moi, répondit Jongdae, curieux.

Il venait de chanter une nouvelle fois pour Lay.

-Il y avait un chanteur... Avant.

Jongdae ne demanda pas à quand référait cet "avant". Il comprit que Lay parlait de sa vie humaine passée. Il n'avait pas besoin de savoir quand.

-Il avait une voix qui ressemblait à la tienne. Elle était... Magnifique. Je me souviens qu'il chantait dans une maison devant là où je vivais. Il chantait tous les jours.

Jongdae écoutait attentivement. Lay lui racontait en hésitant entre chaque phrase, comme si se souvenir de certains détails étaient laborieux. Comme si son passé lui échappait, malgré ses efforts.

-Quand j'entendais sa voix, j'avais l'impression d'être dans une bulle. C'était un son que je ne parvenais à entendre que quand j'étais tout seul. Il ne criait jamais. Il ne disait pas de mots qui blessent. Je n'entendais que des chansons d'amour.

Aucun des deux garçons ne sut qui avait avancé suffisamment la main pour que leurs doigts s'effleurent, mais ils ne les reculèrent pas.

-Je n'ai jamais vu son visage. Il n'y avait que son nom sur sa porte. Il a chanté tous les jours quand j'étais en Chine. Il n'y a pas un seul jour où je n'entendais pas sa voix. C'était la seule voix que j'aimais écouter, parce qu'elle était belle. Dans ses mots et dans sa musique.

Ce n'était pas vraiment un récit, plus une description, mais Jongdae buvait chaque mot de Lay, consicent qu'il se confiait plus qu'il ne l'avait jamais fait, attentif à ce qu'il pouvait apprendre sur lui, et bercé par le son de sa voix à lui.

-Quand je suis parti, il était dehors. Il parlait à une femme. Je ne l'ai pas regardé, j'espérais juste qu'il chante pour elle. J'espérais pouvoir entendre sa voix une dernière fois. Mais elle lui a dit quelque chose, et il a rit. J'ai trouvé que c'était encore plus beau. Je n'avais jamais entendu quelqu'un rire. C'était comme une musique sans parole.

Lay fit une pause. Son intonation n'avait pas varié depuis qu'il avait commencé son histoire, comme si lui-même était en train d'assembler le puzzle de ses fragments de souvenirs.

-Je ne suis jamais revenu en Chine. Je n'ai jamais entendu cette voix à nouveau. Et puis je t'ai entendu rire.

Il n'en dit pas plus et se tut, tandis que Jongdae réalisait qu'il était complètement chamboulé. Lay lui disait sans lui dire que la voix de cet homme était la seule référence en terme de mots agréables qu'il avait entendu dans sa vie humaine. Et il s'agissait de chansons qui ne lui étaient même pas destinées, venant d'un homme qui ne l'avait jamais regardé.

-Il s'appelait Chen. Tu as le même rire que Chen. Et la même voix quand tu chantes. J'aime quand tu chantes.

Lay ne regardait toujours pas son protégé. Il semblait se parler à lui-même, et ne pas faire cas de si Jongdae l'écoutait ou non. Il était plongé dans ses réflexions.

-Yixing...

Entendre son nom lui fit cependant relever les yeux. Il regarda le coréen sans que son expression ne change, le laissant se plonger dans ses prunelles reflétant encore le monde qu'il avait vu dans son passé.

-Ne m'appelles plus Chen. Tu n'es plus réduit à entendre une voix sans visage chantonner derrière des murs. Je m'appelle Jongdae. Je suis une autre personne. Et moi, je te connais, je te vois. Alors ne m'appelle plus Chen.

Lay étira lentement les coins de ses lèvres jusqu'à former un sourire.

-Est-ce que tu peux quand même chanter encore une fois ?