L'entremetteur et le fantôme

par Ako-Cissnei











Luhan se savait beau. Ne plaisant pas forcément à tout le monde certes, mais néanmoins personne, étant de bonne foi, ne pouvait dénier cela. Sans prétention, le jeune homme savait faire briller ses grands yeux de biche pour obtenir ce qu'il voulait, il savait rendre son sourire craquant au point de faire fondre un iceberg, et il savait aussi jouer de sa musculature forgée par des années de sport intensif. Il savait que ce dernier point contrastait avec son apparence innocente et sa petite taille, et, notamment pour les filles, ne faisait qu'accentuer son charme.

Luhan en connaissait un rayon sur la séduction, même si beaucoup de choses lui venaient d'instinct. Que ce soit en Chine, son pays natal, ou la Corée du Sud, où il vivait depuis plus d'une dizaine d'années, il se forgeait une réputation de tombeur. Mais, contrairement à ce que beaucoup pouvaient imaginer, cela ne lui convenait pas plus que cela.

Oui, il aimait plaire, peu de personnes n'aiment réellement pas cela. Mais il n'aimait pas plaire à n'importe qui. Il ne voulait pas coucher avec n'importe qui. Il ne cherchait pas à faire du charme à n'importe qui.

Oh, il avait des aventures, certes. Mais la réalité était loin d'approcher la réputation qu'on lui attribuait sans vraiment chercher plus loin. En particulier la réalité des sentiments propres de Luhan.

Car son visage était naturellement fin, enfantin, voire presque féminin (même si s'entendre qualifié de cette manière lui donnait des boutons, c'était un fait), et son entourage avait donc tendance à croire aussitôt ses airs innocents et à le penser fleur bleue et sentimental, et du fait de ses aventures dépassant le nombre de quatre, on lui attribuait même un cœur d'artichaut. Que d'amalgames pour une simple jolie figure, alors que le jeune chinois était tout l'inverse à l'intérieur, bien loin des attitudes dignes du pire des shôjôs qu'on avait tendance à attendre de lui. Il n'aimait ni minauder, ni changer de compagne comme de chemise, et surtout, à l'opposé de l'innocence et la pureté qu'il mimait en public, Luhan était blasé, las. Il pouvait même se révéler cynique dans le pire des cas, et n'avait développé aucun des sentiments qu'il avait pourtant joué à la perfection pour les personnes avec qui il était sorti. En ce qui concernait l'amour, il ne se faisait aucune illusion, ce qui était à la fois rare et effarant pour un jeune homme approchant la vingtaine d'années seulement, aux yeux du citoyen lambda.

Luhan avait en réalité une seule personne en tête, et ce depuis des années. Depuis sa première année en Corée, à vrai dire. Ce qui faisait son cynisme, que seuls ses meilleurs amis connaissaient, c'était que cette personne ne s'était jamais, en dix ans, intéressée à lui. Du moins de cette façon. Au début, il s'était fait une raison, se disant que cela changerait vite, tout le monde oublie ses chagrins d'amour en grandissant. Et à présent, il hésitait à se faire une autre raison : son attachement pour cette personne ne l'avait pas quitté en dix ans, il devrait peut-être vivre avec toute sa vie (ou du moins encore très -trop- longtemps), sans jamais avoir une chance de connaître le plaisir d'être dans ses bras dans d'autres circonstances que la joie d'un match victorieux. Sans avoir une chance de lui tenir la main en marchant à ses côtés, sans assouvir sa curiosité concernant le goût de ses lèvres, sans savoir s'il dormirait mieux dans ses bras.

S'il se refusait à se priver des plaisirs d'être en couple avec quelqu'un, il souffrait en silence de ne pas parvenir à aimer ces quelques uns. Tout cela à cause de son éternel coéquipier et meilleur ami, Kim Minseok.

Au moins avait-il la chance de pouvoir se plaindre au téléphone à son ami d'enfance, Kris, et de pleurer en direct sur l'épaule de son autre meilleur ami, Jongdae.

Certes, il estimait qu'il ne servait pas à grand-chose, concrètement. Mais il était là. Il était toujours là pour Luhan, et pour cela, même sans rien faire d'autre que de l'entourer d'un bras réconfortant, il lui en était sacrément reconnaissant.

Même si jamais, au grand jamais, il ne lui dirait.

-Non mais je finis par me dire que soit je lui roule la pelle de sa vie dans les vestiaires, soit je lui démonte son joli minois avant de retourner en Chine.

-Mon petit Luhan -oui, j'ai dit petit, en même temps tu l'es plus que moi, donc retire ces mitraillettes de tes yeux, merci-, je vais t'annoncer plusieurs choses. Soupira Jongdae. "D'une, tu retournes en Chine je te tue. De deux, le coup du gros bisou dans les vestiaires du foot, ça doit bien faire six piges que tu me la sors..."

-En tout bien tout honneur j'espère. Grommela Luhan, le jeu de mots étant bien trop tentant pour lui.

-Sale obsédé. Bref. Donc, depuis six ans que tu répètes ça, tu l'as jamais fait. De trois, évite quand même de démonter le minois, joli ou pas -d'accord, très joli, si tu veux- de mon autre meilleur pote, il peut encore me servir. Et enfin de quatre, tu penses toujours pas que ça irait plus vite si tu me laissais lui insinuer sournoisement l'idée dans le coin de la tête que tu lui portes de l'intérêt ?

-Avec tes gros sabots et ta délicatesse légendaire ?

-Je t'aime aussi, pauvre tâche. Grinça Jongdae, beau joueur.

-Sans rire, c'est gentil, mais tu me sers uniquement à me plaindre et déverser mon fiel là.

-Il me semble évident que je ne pourrais pas mieux rentabiliser mon temps, effectivement.

Luhan répondit à l'ironie en assaisonnant son ami d'un "ta gueule" un peu brutal, mais Jongdae ne s'en formalisa pas. Il était comme ça, lunatique mais toujours sincère avec eux. Ses tendances à verser facilement dans une vulgarité caractéristique de leur âge n'en faisaient pas quelqu'un d'imbuvable ou de méchant, encore fallait-il posséder un minimum de second degré.

-Franchement, Jong... A mon avis, s'il ne remarque toujours rien, s'il ne s'est rien passé jusqu'à maintenant, c'est sans doute pas aujourd'hui que ça va s'arranger. Et je ne veux pas prendre le risque de le perdre, j'veux pas vous perdre.

-Tu dis ça maintenant, mais tu vas te retrouver bien emmerdé quand il aura enfin une copine. Ou un copain d'ailleurs, il en parle jamais et j'arrive toujours pas à savoir ce qui l'intéresse.

-Arrête...

Luhan savait que Jongdae avait raison. Depuis qu'il lui avait avoué son secret, il ne cessait de le pousser à se déclarer. Pourtant, il en avait toujours été incapable. Orgueil mal placé ou frousse insoupçonnée, voire même un mélange improbable des deux, en tout cas il avait systématiquement une dizaine de bonnes excuses sous la main pour justifier son inaction.

Il s'était presque fait à l'idée de placer son équipier footballeur au rang de fantasme inaccessible ad vitam aeternam. Une utopie portant le nom de Minseok, cachée au fond de son âme et gardée jalousement par les cerbères de ses multiples masques, qu'il enfilait à loisir en compagnie des autres. Sans se l'avouer, peut-être que même si le jeune coréen répondait finalement à ses sentiments après tant d'années à le couver des yeux le plus discrètement possible, Luhan déchanterait. C'était étrange, mais la peur qui lui nouait les entrailles à chaque fois qu'il avait essayé de faire un pas vers Minseok l'avait finalement convaincu que se noyer dans ses rêves valaient mieux que risquer de les réaliser.

Sans doute était-ce pour cela, en partie, qu'il ne parvenait pas à s'en détacher, car il ne pouvait ni faire une croix dessus, ni appréhender un éventuel retournement de situation qui lui serait favorable.

Et tout cela, Jongdae en était parfaitement conscient, mais il savait pertinemment qu'en faire part à son ami ne ferait que le braquer.

Or, il était frustré. Tellement frustré, car lui avait capté de rares regards que Minseok accordait parfois à Luhan, de plus en plus souvent, timidement, discrètement, furtivement. Tellement petits que Jongdae pouvait à peine jurer les avoir vus. Mais il connaissait Minseok par coeur, et il ne l'avait pas vu zieuter quelqu'un d'autre de cette façon. Jamais.

Mais le problème était encore plus gros qu'avec Luhan : il était persuadé que Minseok lui-même n'avait pas remarqué qu'il le regardait comme ça.

Car aux yeux de Luhan, le jeune homme avait beau avoir toutes les qualités du monde (ce dont Jongdae, en ami lucide, doutait très fortement mais pour rien au monde il ne voudrait faner le sourire si adorable, si solaire de Luhan lorsqu'il s'amusait à les lui décrire), Minseok avait cependant un défaut un peu gênant dans ce cas précis : des œillères aussi gigantesques que la Grande Muraille de Chine. Jongdae était très fier de cette comparaison mentale qu'il trouvait fort à propos.

Il fallait comprendre par là que même si l'évidence la plus lumineuse lui crevait les yeux, à partir du moment où il s'agissait de réfléchir sur ses propres émotions, et plus particulièrement sur les relations amoureuses, Minseok, bien qu'étant un garçon au demeurant cultivé, intelligent et lucide, se fermait alors comme une huître.

Jongdae laissa échapper un grand soupir, qui trouva un doublon. Même s'il ne vit pas Luhan souffler, il supposa que le bruit venait de lui. Sans plus s'en préoccuper, il sorti une cigarette de son paquet. Au moment de l'allumer cependant, parce que Jongdae était Jongdae et qu'il fallait que ce genre de choses lui tombe dessus régulièrement, il se brûla le doigt avec la flamme.

-Ah putain !

Il porta immédiatement le doigt à ses lèvres sous le regard mi-inquiet, mi-rieur de Luhan, qui ne demanda même pas ce qui venait de lui arriver. La force de l'habitude jouait sur ses capacités de déduction.

Là où la routine dévia vers l'anormal, ce fut quand Jongdae avança son index à la hauteur de ses yeux, pour constater les dégâts. Il n'eut même pas le temps de grimacer en apercevant la naissance d'une belle cloque qu'il sentit une force comparable à une autre main s'emparant de la sienne déplacer son doigt blessé sur le côté.

Son premier réflexe fut de forcer sa main à retourner d'où elle venait. Mais Jongdae écarquilla les yeux quand il sentit très nettement que quelqu'un la retenait.

Sauf qu'il n'y avait rien. Pas âme qui vive de ce côté-là de la terrasse du café. Personne.

La sensation d'un souffle frais sur son doigt brûlé fit frémir Jongdae, car, si c'était loin d'être désagréable, c'était complètement absurde, et de fait assez inquiétant. Il amorça à nouveau un mouvement, plus brusque cette fois, pour ramener sa main contre sa poitrine, et y parvint cette fois.

Il continua de fixer le vide pendant quelques secondes avant que Luhan ne le rappelle à la réalité, en claquant des doigts sous ses yeux.

-Allô ? La terre à Kim Jongdae ! T'as vu un fantôme ou quoi ?

L'intéressé eut alors un réflexe étrange : il prétexta avoir voulu chasser une mouche et ralluma correctement sa cigarette, tandis que son ami l'imitait. Il ne savait pas s'il avait rêvé éveillé ou s'il avait eu un tic très violent (une hypothèse comme une autre), mais il pressentait que c'était inutile de raconter cela au chinois.

Il jeta un coup d’œil discret à son doigt pendant que Luhan changeait de sujet de conversation, en l'axant sur le dernier épisode de leur série préférée.

Il n'y avait plus aucune trace de brûlure, de même que la douleur avait totalement disparu.

Pour la seconde fois de la semaine, Jongdae avait guéri subitement sans explication logique.



* * *



Si Kim Minseok ne se considérait pas comme particulièrement laid, il était néanmoins conscient qu'au contraire de Luhan et Jongdae, les gens ne le remarquaient pas de prime abord pour son physique avantageux. Non pas que son physique ne soit pas avantageux, mais il était de ces personnes qui dégagent un charme fou pour qui était capable de l'apprécier, sans forcément être une beauté objective et quasi-universelle. De plus, avoir passé ses années de collège et lycée en permanence entouré de Luhan et Jongdae, Minseok avait souvent, aux yeux des autres adolescents, fait figure de faire-valoir pour les deux autres. Il était le dernier membre du trio, le petit gars brave et sérieux qui ne faisait que renforcer la sociabilité des deux autres, la figure du tiers qui apportait une complémentarité à un duo si bien accordé.

En effet, Luhan plaisait aux filles comme aux garçons, et avait toujours été, sinon mignon, objectivement beau. De taille moyenne, ni trop grand ni trop petit, fermement musclé tout en restant mince, les traits très fins sans être entièrement féminins, il était le parfait standard. Toujours exactement dans l'entre-deux des canons de beauté. Jongdae, lui, était surtout populaire chez le sexe opposé, car la comparaison avec Luhan le faisait paraître plus ténébreux aux yeux des autres, sans doute un peu plus viril, peut-être plus simple. Car il était vrai que l'art de Luhan de toujours jouer sur sa capacité à avoir un physique de caméléon pouvait dérouter. Et bien voilà, les jeunes filles qui se désintéressaient de Luhan se tournaient vers Jongdae. Jongdae et son sourire large et éclatant, Jongdae et ses pommettes saillantes, Jongdae et ses yeux fins.

Minseok pouffa de rire, comme à chaque fois que cette analyse lui traversait l'esprit, et s'attira au passage les foudres chuchotées des autres élèves qui l'entouraient à la bibliothèque universitaire. Oui, Jongdae et son beau visage charismatique faisaient des ravages auprès de la gent féminine. Oui, mais Jongdae était gay. Définitivement et irrémédiablement intéressé par les hommes. Sauf que la plupart du temps, les hommes qui l'abordaient étaient eux intéressés par Luhan. Minseok se fit d'ailleurs la réflexion qu'il faudrait qu'il demande au chinois comment il faisait pour sortir avec autant de personnes car, devant lui du moins (et ils passaient tout de même le plus clair de leur temps ensemble), il ne faisait qu'éconduire de façon plus ou moins ferme ses divers et nombreux prétendants. A croire qu'il ne développait jamais de sentiments pour personne, Don Lu.

Lui était un peu éloigné de ce genre de préoccupations. Il ne s'intéressait ni aux hommes, ni aux femmes, parce que personne ne retenait son attention, comme il ne retenait pas forcément l'attention des autres. Il aimait ses amis, et se fichait de ce que l'on pouvait ressentir lorsqu'on aimait quelqu'un d'amour.

Il ne souffrait donc pas réellement de l'intérêt exacerbé que l'on portait à ses deux meilleurs amis. Il savait qu'il avait la vie devant lui pour tomber amoureux, et étrangement, il ne ressentait pas le besoin de chercher plus loin quand il se trouvait avec Luhan... Et Jongdae aussi.

Minseok était en revanche conscient qu'il était plutôt mignon, et s'il n'avait pas spécialement confiance en lui et était bourré de complexes comme la majorité des garçons de son âge, il ne tenait en aucun cas à avoir une autre tête que la sienne, ou un autre corps que le sien. (En ce qui concernait son corps, il était cependant difficile de vouloir mieux, sachant que même Luhan bavait sur sa constitution -"en tout bien tout honneur", aurait peut-être ajouté celui-ci.) Il aimait bien son visage tout en arrondis, en ovales, parce qu'il avait l'air un peu plus jeune, et qu'il espérait que cela dure jusqu'à ce qu'il ait honte de son âge. Il aimait bien ses paupières simples, parce que cela lui conférait un regard particulier, qu'il aimait constater unique, avec ses grandes prunelles. Il ne détestait pas son sourire qui dénudait ses gencives, parce qu'il avait remarqué que cela lui donnait un côté très communicatif. Il aimait ne pas être une beauté trop évidente au premier regard, parce que cela donnait souvent encore plus de force à ses atouts lorsqu'il décidait d'en faire usage.

Il cultivait même sa différence avec ses amis en se décolorant les cheveux en roux depuis le début du lycée, ce qui, étonnamment, mettait encore plus en avant son regard profond et les expressions de son visage, notamment de ses sourcils. Luhan lui avait également dit que cela lui allait bien au teint, qu'il avait meilleure mine. Malgré ces avantages non-négligeables, un coréen avec les cheveux roux ne se croisait pas à tous les coins de rues, sauf dans les coulisses d'un festival de k-pop, aussi Minseok avait son petit pouvoir d'attraction à lui, ce qu'il adorait. Les gens ne l'abordaient pas plus qu'avant, mais au moins ils remarquaient son aura. On se souvenait de lui comme "le petit roux avec les grands yeux" et non pas "Kim Minseok", mais le jeune homme s'en accomodait, et trouvait même la situation à son goût. Après tout, il n'aimait pas parlerde tout et de rien à n'importe qui et n'hésitait pas à le faire comprendre rapidement si une conversation l'ennuyait -ce qui, du fait d'un niveau intellectuel assez élevé (ne dit-on pas que les plus intelligents sont les plus stupides avec les choses de la vie ?), était assez fréquent.

Ainsi, Minseok était souvent à la bibliothèque universitaire, même en cet après-midi étonnamment ensoleillée pour un mois de novembre. Il laissait à ses deux beaux gosses d'amis le soin d'aller décorer les terrasses des cafés en ville de leurs jolis minois tandis que lui tentait de profiter d'une journée calme pour finir d'écrire pour le concours de nouvelles qu'il préparait secrètement.

Malheureusement pour lui, le stress de la date butoir approchante rendait toute création impossible à moins d'un coup de pouce divin. Et ce n'était pas Jongdae, s'asseyant lourdement en face de lui dans la lumière du soir qui émanait de la véranda, qui allait jouer les deus ex machina.

-Qu'est-ce que tu veux ?

-Vous vous êtes donné le mot pour me renvoyer chier aujourd'hui ? Lui lança Jongdae, son énorme et perpétuel sourire collé au milieu du visage. Il respirait tellement la bonne humeur que Minseok lui retourna son sourire, en version miniature toutefois.

-Mais non, arrête, assied-toi. Mais j'essayais de finir un boulot assez prise de tête.

Oui, l'écriture était le secret de Minseok. Il avait d'ailleurs eu de très bons retours les rares fois où il avait partagé son travail, mais jamais il n'en avait touché mot à ses deux comparses. Plusieurs raisons l'en empêchaient, la joie d'avoir un petit jardin secret qu'il n'était pas encore prêt à leur dévoiler ou la peur que les deux garçons n'aiment pas forcément sa façon d'écrire par exemple.

Et également parce qu'ils étaient ses deux principales sources d'inspiration. Non pas qu'il couchât sur papier la moindre de leurs aventures comme beaucoup le faisaient, mais l'attachement qu'il ressentait pour Luhan et Jongdae jouait toujours sur sa capacité à décrire les sentiments et les relations des personnages de ses histoires. L'un comme l'autre lui avaient bien souvent inspiré des textes dont il était relativement fier, et leur faire lire ces derniers serait comme se mettre à nu en face d'eux, il ne s'y sentait pas prêt. Minseok était naturellement quelqu'un de secret, et il ne montrait pas fréquemment son affection même envers les personnes qui comptaient le plus à ses yeux, même si ces dernières en étaient conscientes et faisaient avec. De plus, lui-même ne savait pas vraiment définir ce qu'il éprouvait dans ces moments d'écriture, car si Jongdae était majoritairement à l'origine des héros de ses fictions, des personnages solaires et comiques, Luhan lui inspirait un tout autre type d'histoires, sans qu'il comprenne vraiment pourquoi. Sans doute sa personnalité toute en duels et en contrastes était-elle en cause.

-Toute ma compassion. Lui lança Jongdae en le voyant ranger ses affaires. "Dis, j'avais un truc à te demander, faut juste que tu gardes ça pour toi."

Minseok le regarda avec une dizaine de points d'interrogation dans le regard.

-T'inquiète pas, je suis une tombe. Mais même à Lu ?

-Même à Lu, mais rien de grave, ne t'en fais pas ! Justement je voulais te demander, tu n'aurais pas remarqué que quelqu'un lui plaisait dernièrement ?

Oui, Jongdae en avait marre. Ses deux meilleurs amis étaient des imbéciles, et il en avait relativement assez d'entendre Luhan se plaindre de son amour à sens unique sans avoir aucun autre renseignement. Et il avait été piqué au vif par la remarque de ce dernier. Il allait lui montrer que ses gros sabots l'emmerdaient royalement et le rendre heureux une bonne fois pour toute. Même si ça allait sans doute lui prendre un moment avant que Minseok comprenne de quoi il retournait, il fallait bien commencer quelque part.

-Luhan ? Non, pas vraiment. Pourquoi ?

-J'ai l'impression qu'il nous cache quelque chose. C'est peut-être quelqu'un pour qui il a vraiment des sentiments, pour une fois, il ne s'est jamais comporté comme ça... Il m'intriguait, c'est tout.

Dire que Minseok était étonné était un bel euphémisme. Jongdae avait fait le détour par le campus universitaire pour lui parler de ses soupçons sur la vie amoureuse de Luhan ? D'une part, c'était une grande nouveauté en soi qu'il s'en préoccupe tant, et d'autre part, effectivement, cela voulait dire que, si le chinois avait bel et bien quelqu'un en tête, c'était presque inquiétant qu'il ne se soit pas déjà mis à fanfaronner à qui mieux mieux.

-Non, j'ai rien remarqué de particulier... C'est peut-être simplement parce qu'il s'est pris un râteau pour la première fois de sa vie.

Jongdae explosa de son rire si franc et si particulier. Le problème, c'était que ce rire était très sonore et ils ne mirent pas longtemps avant de fuir la bibliothèque, au risque de se faire écharper par les étudiants en révisions de dernière minutes, qui étaient toujours légions.

-Tu sais vraiment pas te tenir, hein. Grommela Minseok en acceptant la cigarette que Jongdae lui proposait.

Si le rouquin ne fumait que quand on lui proposait, les deux autres faisaient passer une grande partie de leurs budgets d'étudiants dans le tabac. Luhan répétait sans cesse qu'il avait autre chose à penser que de se priver de la clope, et Jongdae arguait qu'il s'agissait de la seule activité qu'il pouvait pratiquer sans risques, même si les événements de son après-midi venaient de lui prouver le contraire.

-Pour en revenir à Lu, t'inquiète pas pour lui, il nous en parlera quand il se sentira prêt. Ce n'est peut-être même pas en rapport avec sa vie amoureuse, comment tu as déduit ça ?

-Je lui ai demandé. L'éclaira Jongdae en levant les yeux au ciel. "Mais oui tu as raison."

Minseok resta silencieux, tirant sur sa cigarette et exhalant la fumée en regardant dans le vague. Luhan, amoureux ? C'était une bonne chose en soi, pourtant il ne ressentait strictement aucune joie. Il se persuada que c'était parce que c'était quelque chose d'étrange que d'imaginer ses deux meilleurs amis amoureux, attaché à une autre personnes que les deux autres. Ils grandissaient, mûrissaient, et se tournait vers d'autres centres d'intérêt. C'était normal que cela lui semble étrange à assimiler.

-Et toi Min', toujours rien ?

"Min" éluda la question avec une facilité déconcertante :

-Et toi non plus je présume ?

Jongdae grogna une phrase grammaticalement incorrecte et incompréhensible sous le sourire moqueur du rouquin.



* * *



Quand le jeune homme rentra chez lui, il se sentait bizarrement satisfait. Il avait eu une énergie folle toute la journée, et en plus, il avait noté quelques tics chez Minseok qui auguraient d'un possible progrès dans son entreprise d'entremetteur. D'aucun auraient dit qu'il se mêlait de ce qui ne le regarde pas et que le pire dans ces situations-là était de forcer les choses, mais Jongdae connaissait ses meilleurs amis sur le bout des doigts, et il sentait au fond de son coeur que c'était la seule solution, depuis le temps que les sentiments de Luhan perduraient.

En revanche, l'assurance qui l'envahissait aujourd'hui était toute nouvelle. Pourquoi se décider à forcer le destin maintenant alors qu'il avait eu des années pour le faire ? Mais en ce jour, Jongdae se sentait comme si rien ne pouvait lui arriver, comme si toute entreprise de sa part serait couronnée de plus ou moins de succès. Il se sentait fort, protégé.

Jusqu'à ce qu'il ouvre son frigo. Et que la boîte de six oeufs qu'il avait posée en équilibre précaire ne tangue, laissant échapper l'un de ses occupants. Occupant qui manqua s'écraser sur son pied si une étrangeté du même acabit que sa brûlure de briquet ne se produisit de nouveau : Jongdae cru voir l'oeuf se figer à quelques milimètres de son pied pour se poser sur le sol juste à côté. Intact.

-Mais je deviens fou..? Murmura-t-il, interdit.

Il eut la peur de sa vie en entendant un soupir agacé juste derrière lui, à quelques centimètres de son oreille.

-Mais non voyons.

Le jeune homme se retourna en bondissant en arrière, collant au passage ses fesses sur les étagères glaciales du frigidaire, et sursautant de ce fait une fois de plus. Son coeur battait à tout rompre. Il avait bel et bien entendu une voix, et si ses sens ne le trompaient pas (ce qui restait encore à démontrer), il s'agissait de la même voix qu'il avait cru entendre l'autre jour, pendant la tempête.

Or, il n'y avait personne.

Cet autre jour, Jongdae était persuadé que ses médicaments avaient brouillé ses sens. Il avait préféré passer sur l'épisode de sa guérison subite, arguant que c'était peut-être étrange, mais qu'il n'allait pas chercher plus loin, après tout Luhan avait peut-être raison, et peut-être qu'il n'avait pas eu de vraie entorse. Cette version était un peu plus glorieuse pour lui, après tout il n'était tombé que sur ses lacets, bon sang de bonsoir.

Mais aujourd'hui, entre sa main, et cet oeuf miraculé, et à la suite cette voix qu'il avait clairement entendue, Jongdae commençait sérieusement à être effrayé.

Sans que rien de plus ne se produise, il resta une ou deux minutes sans oser bouger, avant de se rendre compte que son frigo allait lui revenir assez cher s'il ne le fermait pas immédiatement. Trop choqué pour avoir encore faim à présent, il alluma une énième cigarette en sortant sur son balcon, les doigts encore un peu tremblants.

Jongdae cru sérieusement que son coeur allait le lâcher quand il entendit de nouveau cette voix tousser. Il l'entendait clairement, à quelques centimètres de lui, tout près, sans rien voir d'autre que son appartement. Il recula, recula jusqu'à se retrouver dos à son balcon, les barres de fer lui blessant les côtes. Il tira néanmoins encore une fois sur sa cigarette, et souffla en direction des toussotements.

Qui reprirent de plus belle. Il entendit ensuite de nouveau cette voix de jeune homme prononcer quelques mots, doux et discrets, tant qu'il pourrait effectivement les avoir rêvé.

-Mais c'est que tu veux ma mort...

Jongdae n'y tint plus.

-MAIS C'EST QUOI CE DELIRE ? Vous êtes qui, bordel ? Vous êtes ?

Seul le silence répondit à son cri. Quelques secondes plus tard, il obtint une réponse, qui n'était cependant pas celle qu'il voulait.

-Eh ! Vous pourriez arrêter de gueuler, au troisième ? Jeunesse de merde !

-Charmant. Observa la voix, ce qui eut définitivement raison des jambes de Jongdae, qui se laissa glisser sur le sol, fixant un point dans le vague, là d'où semblait venir la-dite voix.

Elle n'était pas agressive, mais douce, clair, avec un léger accent quand elle parlait coréen. S'il n'avait pas été aussi terrorisé, Jongdae aurait remarqué qu'il ressemblait un peu à celui de Luhan quand il reprenait ses anciennes habitudes de parler.

Ce qu'il entendait n'avait pourtant rien d'effrayant, au contraire, le propriétaire de la voix -si propriétaire il y avait- semblait prévenant, rassurant. Mais il aurait hurlé qu'il allait le découper à la hache que Jongdae n'aurait pas eu plus peur, et il fallait avouer qu'entendre une voix sans qu'elle semble appartenir à quelqu'un, ajouté à la sensation que quelqu'un le suivait et l'empêchait de se faire mal avait de quoi impressionner.

-Ne t'inquiète pas, Chen. Je ne suis pas là pour te faire de mal.

Jongdae aurait juré que celui qui lui parlait souriait doucement. Il imaginait presque un visage sur cette voix. Pris d'un soudain accès de courage et de goût de l'absurde, il décida de tenter une réponse.

-Je... Qui est Chen ? Et qui êtes-vous ?

A nouveau, il n'y eût que les cigales du jardin en contrebas pour lui répondre. Le jeune homme retint pourtant sa respiration quand il sentit une main caresser sa joue tout doucement, comme pour ne pas le casser. Il capta un souffle imperceptible à quelques centimètres de son visage, avant que la sensation ne s'évanouisse complètement.

-Chen, c'est toi. Et moi, je te dirais mon nom si un jour tu arrives à me voir.

Jongdae dût se concentrer et tendre l'oreille au maximum pour entendre la fin de la phrase.

-Mais je ne nous le souhaite pas, cela voudra dire que je suis en train d'échouer...

Soudain, il se sentit trop perturbé, trop secoué par ce qui lui arrivait. Le jeune coréen se releva d'un coup, dans l'intention de fuir se blottir au fond de son lit. Mais, parce que Jongdae était Jongdae, il réussit dans le même mouvement à avoir un vertige monumental en se levant trop vite, et quand il sentit de nouveau des mains, néanmoins douces, se poser sur ses épaules, il laissa tomber sa cigarette qui lui brûla de nouveau le doigt, et n'eut pas le temps de prendre son élan qu'il s'assomma contre sa baie vitrée, alors qu'il essayait de rentrer du mauvais côté. Tiercé gagnant pour Kim Jongdae.

Alors que l'étourdissement le prenait, il aperçut le reflet d'un autre garçon derrière lui.



* * *



Quand Jongdae se réveilla, il eut la stupeur complète de se réveiller dans son lit, son portable sur l'oreiller d'à côté. Le voyant clignotait, il s'en empara sans rien bouger d'autre que son bras encore un peu engourdi. Avant de regarder le message en attente, il s'examina dans le reflet que lui offrait son écran éteint.

Il n'y vit rien d'anormal. Pas de bosse pouvant attester de sa chute, qu'il pensa alors avec soulagement avoir rêvée. De même que la voix, un type qui l'appelait Chen, et les autres événements incompréhensibles qu'il avait cru se dérouler dans son appartement la veille.

Non, tout ce que Jongdae vit dans son reflet fut un jeune coréen aux cheveux noirs aussi ébouriffés qu'Harry Potter, des pommettes hautes et saillantes, une mâchoire fine et droite, des lèvres minces avec les coins relevés dans une esquisse de sourire perpétuelle, et des grands yeux en amande encore rougis de sommeil.

Il alluma enfin son téléphone pour y voir une notification indiquant trois nouveaux sms, respectivement de Luhan, Minseok, et d'un camarade de classe qu'il ne connaissait que depuis cette année, mais qu'il appréciait beaucoup, Baekhyun. Luhan le menaçait des pires tortures s'il oubliait de venir assister à leur match dimanche et Minseok formulait la même demande un peu plus poliment et agrémentée de quelques smileys qui rendirent l'obligation amicale plus douce à Jongdae. Baekhyun, quant à lui, lui proposait de sortir le lundi soir prochain, avec quelques amis de la faculté.

Rien de bien affriolant, en somme.

Jongdae se releva sur son séant, s'étira comme un chat en laissant échapper un petit gémissement. Il était sûrement très tôt, le soleil se levait à peine, mais il n'avait absolument plus sommeil. Il descendit les escaliers, mût par son estomac qui grondait, en manquant bien évidemment de glisser au moins deux fois, et farfouilla dans ses placards à la recherche d'un petit-déjeuner digne de ce nom. Il se sentit presque un peu déçu que tout ce qu'il avait vécu la veille ne soit qu'un rêve, malgré le souvenir très net de l'angoisse qu'il avait ressenti à ce moment-là.

Quand il mit de l'eau à chauffer dans la bouilloire, son regard dévia sur son petit salon, et quelque chose accrocha son regard. Une ombre, sans propriétaire, à côté de sa baire vitrée. Elle était à peine visible, et était-ce parce que Jongdae voulait soudain y croire ou parce qu'il était encore plongé dans ses plus récents souvenirs, cela n'avait aucune importance, il la vit, et s'immobilisa.

Alors, c'était vrai ? C'était possible ?

Non, bien évidemment. Jongdae secoua la tête, agacé de sa propre attitude. Bien sûr que les histoires de fantômes étaient seulement pour les gamins. Bien sûr qu'il avait tout rêvé.

Pourtant, même après s'être servi son café et avoir beurré ses tartines, il ne pouvait s'empêcher de jeter de nombreux regards en coin à cette ombre qui avait foutrement forme humaine.

Mais il se persuada tellement qu'à son âge, on se devait d'être rationnel, nom d'une pipe, qu'il recracha son café quand il entendit cette voix dont il regrettait presque de devoir oublier le timbre.

-Je m'appelle Lay. Je suis désolé de t'effrayer à ce point.