Avis de tempête et guérison subite

par Ako-Cissnei





-On peut savoir ce qu'il t'est encore arrivé ?

Un grommellement vexé répondit à l'interrogation de Minseok à travers le combiné.

-T'as trébuché sur ton lacet ? S'exclama Luhan-baby-face, assis à côté du jeune homme, collant lui aussi son oreille au haut-parleur du téléphone.

-Comment t'as deviné ? Réagit leur correspondant, la stupeur prenant aussitôt le pas sur l'agacement.

Luhan s'écroula alors sur le côté, pris d'un fou rire qu'il tentait d'épargner à ses deux amis, les yeux plissés et larmoyants. Minseok resta stoïque, malgré les étincelles qui venaient de prendre place dans ses yeux et les coins de ses lèvres qui se mettaient à tressauter.

-Putain, Jong... T'es pas sérieux ?

A l'autre bout du fil, "Jong" avait brusquement laissé tomber sa tête en avant, hésitant à la taper violemment contre le mur le plus proche. Voilà exactement pourquoi il ne voulait pas leur avouer la vérité. Il imaginait maintenant, non, il voyait même de là où il était ses deux meilleurs amis se ficher (plus ou moins) ouvertement de lui. Minseok devait avoir les pommettes rougies et les yeux brillants -ou peut-être était-ce l'inverse- si la bienséance qui était naturellement la sienne l'obligeait à ne pas hurler de rire. Il prendrait plutôt l'arrête de son nez entre son index et son majeur en soupirant, comme il le faisait à chaque fois qu'il lui racontait son dernier malheur. Cet imbécile de Luhan en revanche, dont il n'entendait plus la respiration dans le téléphone, devait être en train de se tenir les côtes. Il ne manquait jamais une occasion d'appliquer son dicton fétiche : "qui aime bien charrie bien". Aucune pitié.

Kim Jongdae, car c'était là son nom complet, était en effet d'une maladresse excessive doublée d'une malchance rare et récidiviste. "Clumsy", qui signifiait maladroit en anglais, était le surnom dont l'avait affublé Luhan depuis le collège. Il était certes excessivement fier de sa trouvaille, cependant Jongdae lui-même avouait que c'était mérité.

Le petit orteil amoureux des coins de meubles, la semelle atterrissant dans la seule crotte de chien de toute la rue (la droite, évidemment), la glissade sur les plaques de verglas tous les hivers, la branche dans la figure en se promenant dans un parc, les pannes systématiques de transports, la liste des malheurs de Jondae était longue et fournie. Pas qu'il soit particulièrement dans les nuages ou mal organisé, il était juste un peu malhabile comme le sont beaucoup de gens. Et selon lui, sa bonne étoile était défectueuse, en prime.

Fort heureusement, sa malchance chronique ne s'étendait pas à ses relations sociales, Minseok et Luhan en étaient les principales et plus belles preuves. Ami avec le premier depuis leurs huit ans, il avait rencontré le second dans sa classe en première année de collège, qui avait dans le même temps sympathisé avec Minseok en jouant dans le même club de football. Ils entamaient tous trois leur première année d'études supérieures, autant dire donc que leurs liens avaient eu le temps de devenir très forts.

C'était ces liens si forts qui faisaient qu'ils se permettaient de se moquer librement de Jongdae. Les meilleurs amis ne sont-ils pas les plus honnêtes ? Il n'était pas gravement blessé, mis à part une énième écorchure dans sa fierté ouverte par le rire peu charitable de cet amour de Luhan.

-Attends... Attends... Il s'est fait une entorse... Parce qu'il avait mal fait ses lacets ? S'étouffait ce dernier.

-Tu vas t'en remettre tout seul ou je dois te rappeler que t'as fini seulement quatrième au foot ? Grinça Jondgae.

-Hé ! Protesta Minseok, outré qu'on lui rappelle cette défaite alors qu'il se comportait en ami exemplaire, lui.

Cela eut au moins le mérite de calmer Luhan.

Le jeune homme d'origine chinoise était doté d'un esprit de compétition et d'une passion pour le sport qui égalaient au moins la force de la malédiction de Jongdae. Lui rappeler que son équipe (dans laquelle jouait aussi Minseok) avait perdu trois places dans le classement régional était un acte de sévère cruauté, du point de vue du concerné.

-Si tu tiens à ton autre cheville Clumsy, je te conseille fortement de ne plus jamais mentionner ce détail. Martela Luhan en appuyant bien sur le mot "détail".

Jongdae écrasa sa cigarette en souriant.

-Bon, les gars, c'est pas que ça me fait pas plaisir d'accepter votre soutien chaleureux, mais il vaudrait mieux pour moi que je commence à rattraper mes cours, si je peux pas y aller de la semaine.



* * *



Minuit était déjà passé depuis un moment quand les paupières de Jongdae commencèrent à s'alourdir. Malgré tout, sa cheville le lançait douloureusement, l'empêchant de s'endormir paisiblement. Une certaine exaspération commençant à gronder dans un coin de sa tête, le jeune coréen se contorsionna pour attraper sa béquille et se traîna jusqu'à sa salle de bain. Il hésita un moment sur le nombre de comprimés qu'il était judicieux d'avaler pour passer une nuit tranquille. La méfiance lui soufflait que la posologie n'était pas à prendre à la légère, la fatigue lui intimait d'avaler des comprimés au hasard histoire de pouvoir dormir le plus vite possible.

Malheureusement pour lui, il essaya de contenter les deux en obéissant au vague souvenir qu'il avait des paroles de son médecin, sans toutefois chercher l'ordonnance pour vérifier.

Dans un monde parallèle où Jongdae était certes malchanceux mais un peu plus courageux que l'adolescent lambda qu'il était en soi, il descendit à la cuisine, et su alors qu'il fallait prendre un demi comprimé.

Mais dans cette dimension, Jongdae suivit son cerveau engourdi de fatigue et avala deux comprimés et demi.

Dire qu'il dormit comme une masse serait un bel euphémisme, il émergea en réalité vers vingt heures le lendemain. Réveillé en sursaut par le bruit de sa sonnette, qui semblait être bloquée sur le son le plus strident qui soit.

Le stress soudain provoqué par la note unique et qui ne semblait pas vouloir cesser eut au moins le mérite de le faire bondir hors de son lit, et dévaler les escaliers en quatrième vitesse. Il chercha frénétiquement ses clefs, en se cognant au passage la tête contre la porte de son placard (ce qui manqua de le renvoyer dans les vapes) et parvint enfin à ouvrir la porte avant de devenir sourd.

-BORDEL JONG T'ES PAS BIEN DE NOUS FAIRE UNE PEUR PAREILLE ? Fut la première chose qu'il entendit, à peine la poignée baissée.

Le pauvre Jongdae massa ses tympans douloureusement mis à mal en fermant les yeux. Ce devait être le réveil le plus délicat de son existence, et il le devait à Luhan.

-Mais bon sang on peut savoir ce qui vous prend ? Marmonna l'intéressé en analysant au mieux la situation.

Ses deux meilleurs amis venaient de lui sauter dessus, complètement paniqués, après avoir tenté de l'assourdir outrageusement, sans qu'il comprenne quoi que ce soit au pourquoi du comment. La figure enfantine et d'apparence angélique de Luhan était complètement déformée par une émotion entre la colère et l'inquiétude la plus totale, tandis que les joues rebondies de Minseok portaient encore les marques de ses ongles qu'il avait dû enfoncer dedans pendant un moment. Les yeux en amandes de ce dernier reflétaient la même peur que ceux de Luhan.

-Pourquoi t'as pas répondu à nos messages de la journée ?

-On pensait qu'il t'était arrivé un truc grave !

-Tu vas bien ?

-C'est ta cheville ? Tu es tombé en voulant te déplacer ?

-Je t'avais bien dit qu'on aurait dû venir squatter chez toi le temps que tu te remettes.

-Les gars, c'est pas que ça me fait pas plaisir de voir que vous prenez mon entorse autant au sérieux mais d'une, est-ce que vous pourriez vous calmer deux minutes ? Et de deux, rentrez, il pleut à verse et j'me les caille. Grogna Jongdae en se massant toujours les tempes, les oreilles sifflantes.

Les deux arrivants obéirent et Minseok s'occupa de fermer la porte sans quitter des yeux son ami.

-Jong, me dis pas que tu viens de te lever ? Réattaqua Luhan à peine dix secondes plus tard.

-Si, pourquoi ? Et puis vous n'êtes pas en cours vous ?

Les deux jeunes hommes échangèrent un regard confus.

-Jong... Il est vingt heures passées là, on a fini. On a même eu le temps de t'inviter à prendre un verre, mais tu faisais le mort. T'as pioncé toute la journée ?

Jongdae ne répondit pas tout de suite, prenant son temps pour réaliser ce que Minseok venait de lui annoncer. Il aurait dormi près de dix-neuf heures d'affilée ? Sans compter que si ses footballeurs d'amis n'avaient pas martyrisé sa sonnette, il aurait pu y être encore, et pour un moment.

Même au lendemain de ses soirées les plus arrosées, il ne lui était jamais arrivé de rester aussi longtemps au pays des rêves. En cherchant dans sa mémoire ce qui avait bien pu l'assommer à ce point, il se souvint des anti-douleurs qu'il avait pris pour sa cheville et soupira en déduisant tout seul qu'il avait dû sévèrement surdoser le médicament en question.

Tiens, d'ailleurs, ils faisaient encore effet, ces comprimés ?

Jongdae baissa les yeux vers sa cheville, réalisant tout à coup qu'il ne la sentait absolument pas. Non, ce n'était pas qu'il ne la sentait pas, c'était juste qu'il n'avait plus mal.

Plus du tout.

Et il avait tout de même dévalé les escaliers comme un cabri en pleine forme.

Intrigué par cet état de fait -et il y avait de quoi-, Jongdae se baissa, et défit consciencieusement les liens de son attelle. Les deux autres le regardèrent faire, interdits.

-Pourquoi tu l'enlèves ? Elle est trop serrée ? Interrogea Minseok, prévenant.

Sans répondre, Jongdae la retira entièrement, se redressa lentement, et fit quelques pas anxieux vers son salon.

-Jongdae, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, ça. Intima Luhan qui, en bon sportif obsessionnel qu'il était, en connaissait un rayon sur les entorses et multiples fractures. A peine eût-il finit sa phrase qu'il s'avança vers son ami pour glisser son bras sur sa taille et le soutenir tandis que Minseok les observait sans rien dire, son regard allant de Jongdae à Luhan, puis de Luhan à Jongdae.

Ce dernier se dégagea doucement de l'étreinte du jeune chinois et se tourna vers ses invités.

-Non mais les gars, ça va... J'ai pas mal du tout.

Minseok leva alors les yeux au ciel et le força à s'asseoir sur le canapé. Jongdae, toujours en train de tenter de se rendre compte de ce qui pouvait bien lui arriver (encore) pris la cheville en question entre ses mains fines, pour constater qu'il n'y avait plus ni gonflement, ni rougeurs, ni... Rien du tout. Il eut beau la tourner, la palper dans tous les sens, appuyer aux endroits qui la veille le faisaient hurler de douleur, il dû se rendre à l'évidence : son entorse avait disparu.

Ses deux amis, qui avaient pu tout de même constater son existence grâce aux photos que Jongdae avait envoyé depuis les urgences, ne doutèrent pas un instant de la réalité de la blessure. Mais ils durent eux aussi bien admettre les faits, aussi incroyable, impensable, inimaginable, et autre qualificatifs commençant par "in" et finissant par "able", que fût la chose.

-Mais attends, même dans le meilleur des cas, personne ne guérit aussi vite d'une entorse ! T'es sûr que c'est pas ton médecin hier qui s'est bien fichu de toi ?

Jongdae lança un regard appuyé et agacé à Luhan. Au vu de la taille et de la couleur de sa cheville avant d'obtenir attelle, béquille et calmants, il avait du mal à douter du médecin qui s'était occupé de lui, outre le fait qu'il s'agisse tout de même de son métier.

-C'est peut-être un mieux avant de recommencer à te faire souffrir, tu devrais remettre ton attelle... Avança Minseok, sans grande conviction toutefois.

-J'ai peut-être dormi plus longtemps que ce que je croyais. Tenta de plaisanter Jongdae, mais l'incrédulité rendait ses amis austères, et ils se contentèrent de le regarder avec une vague consternation au fond des yeux.

Une fenêtre qui claqua brutalement l'arracha à ses tentatives d'humour ratées et peu de circonstances. Pour la seconde fois de la journée, Jongdae se rua dans ses escaliers, en sens inverse cette fois, en jurant ("et merde !"), oubliant à nouveau qu'il était censé souffrir d'une entorse. C'est en débarquant dans sa chambre qu'il nota la fenêtre grande ouverte qui battait joyeusement contre le mur, et surtout, l'état post-apocalyptique de la pièce, qu'il n'avait pas remarqué quand il avait bondit de son lit. Feuilles volantes partout sauf sur son bureau, moquette complètement trempée par la pluie qui s'engouffrait par la fenêtre, porte-manteaux renversé à cause de la vitre qui avait cogné dedans, répendant toute la garde-robe de Jongdae par terre et bien sûr, ses draps ayant encore plus pris l'eau que la moquette.

Le jeune homme referma rapidement l'objet du délit, tellement stupéfait qu'il en oublia de pester. Il n'ouvrait jamais sa fenêtre sauf en cas de chaleur extrême, à savoir en plein été. Inutile de préciser qu'en plein milieu du mois de novembre, il n'allait certainement pas s'y risquer. Alors pourquoi diable était-elle restée ouverte toute la nuit ?

Jongdae était tellement perdu dans ses pensées et ses souvenirs, essayant vainement de se souvenir de quand et comment diable il aurait bien pu laisser cette fichue fenêtre ouverte un soir de vent et de pluie, qu'il ne remarqua pas tout de suite Luhan et Minseok qui l'avaient rejoint, tout aussi surpris en constatant les dégâts.

-On dirait qu'un petit lutin s'est introduit chez moi, m'a guérit de mon entorse, et s'est enfuit rapidement par la fenêtre avant que vous arriviez ! Plaisanta à nouveau Jongdae, sa nature positive prenant le dessus.

Il possédait d'habitude un humour plus tranchant et plus intellectuel que ces babillements enfantins, mais la fatigue et les tuiles qui ne cessaient de lui tomber dessus cette semaine mettaient vraiment son optimisme à mal. Pourtant il aurait bien aimé croire à cette histoire de lutin guérisseur, au moins il pourrait arrêter de se plaindre de sa mauvaise étoile.

Jongdae tiqua quand il entendit très nettement quelqu'un sursauter.

-Mais... Comment...?

Il tourna la tête vers ses amis, certains que c'était l'un des deux qu'il venait d'entendre.

-Tu as dit quoi Min' ? J'ai pas entendu.

-J'ai rien dit, s'étonna l'intéressé.

Jongdae déplaça son regard sur Luhan, mais il secoua la tête pour montrer que ce n'était pas lui.

-T'entends des voix maintenant ?

Le jeune homme ne répondit pas, et se mit à promener vaguement ses yeux dans la pièce, sans plus vraiment prêter attention au désordre ambiant. Puis, il sortit de sa chambre en haussant les épaules, proposant un café à Luhan et Minseok.

Il n'entendait plus que le bruit de la pluie qui martelait ses vitres.