Présence

par Blackpearl88

 

Chapitre 8.

« Présence »

 

Il se souvenait à présent, pourquoi il aimait tant cet endroit, ces champs, ces paysages, pourquoi il s’était toujours senti comme lié à ce lieu. Le bleu des arbres, le soleil scintillant et le roux des champs de blé qu’il révélait. Le vent piquait ses yeux, mais s’il mettait la visière, il ne pouvait pas apprécier. Il voulait pouvoir absorber l’atmosphère, il voulait pouvoir sentir l’air sur sa peau et l’odeur de l’herbe sèche dans ses narines. Il serra un peu plus ses mains autour de Chanyeol, se blottit contre son dos. La route était pratiquement déserte. Depuis le début, Baekhyun n’avait cessé de sourire. Quand il était avec Chanyeol, il se sentait poussé des ailes, il redécouvrait la beauté des choses. Il se rendait compte qu’en fin de compte, il n’avait pas besoin de plus pour être heureux. Que là, en cet instant, il était heureux, et que ça suffisait.

 

Deux buses habiles volaient au ras des champs. Baekhyun relâcha lentement son emprise et étendit les bras au vent, tout sourire. Il se sentait revivre. Devant lui, exactement le même sourire se dessinait sur le visage de Chanyeol. Des souvenirs de son adolescence lui revenait, comme un ras-de-marrée, mais pour une fois, un ras-de-marrée qu’il accueillait à bras ouverts. Des souvenirs de son premier amour, de son premier cœur brisé, à rouler le soir, après une longue soirée entre amis, à pied, quand le scooter avait eu sa première panne. Puis le fameux trajet en voiture, pour venir visiter sa mère, après avoir appris la nouvelle. Les funérailles. Les pleurs et les rires à se souvenir des moments passés avec elle. Les matinées à longer la route avec Méli dans son ombre.

 

A tous ces souvenirs-là, toutes ces merveilles, ou tous ces malheurs, il en rajoutait un, tout aussi précieux. Baekhyun et lui, à deux sur le scooter, comme deux véritables ados, un soir d’été, à rire face à la lumière orange du soleil, à serpenter entre les champs interminables. S’il pouvait choisir, Chanyeol songea, il choisirait de passer sa vie à la campagne, à continuer de rendre Baekhyun heureux, rien que pour voir un sourire fleurir sur ses lèvres chaque jour. S’il pouvait choisir, pensa-t-il, il choisirait de terminer sa vie ici, comme sa mère l’avait choisi. S’il pouvait choisir.

 

Un bord de route en haut de la colline attira leur attention, près d’un petit ruisseau, et ils s’y arrêtèrent. Le casque toujours sur la tête, Baekhyun s’empressa de s’approcher du bord, pour boire la vue, tel un élixir, pour la sentir à travers ses veines.

 

  Chanyeol, viens voir !

 

Baekhyun redécouvrait chaque jour son amour pour la nature et sa simplicité. Dans son ombre, Chanyeol remarqua à sa posture à quel point tout cela le fascinait.

 

— Peut-être qu’en fin de compte, parla-t-il, c’est tout ce qu’il nous faut pour être heureux, apprécier la vie telle qu’elle est, avec ses atouts et ses défauts, comme on aimerait n’importe quel autre être cher. L’accepter telle qu’elle est.

 

Chanyeol s’approcha un peu plus et Baekhyun posa sa tête sur son épaule.

 

— On se perd tellement dans les apparences qu’on en oublie le plus important, continua-t-il.

  C’est vrai. On n’a qu’une seule vie, pourquoi la passer à pleurer ce qui était, alors qu’on peut sourire au présent ?

 

Baekhyun clôt ses paupières. La buse, au loin, plongea dans le ciel, concentrée sur le champ qu’elle surplombait.

 

  Avec toi… Je me sens dans le présent.

  Non… Baekhyun, je ne fais que te le rappeler. Le présent, il est là, entre tes mains.

 

Baekhyun se tourna vers lui, scruta son regard.

 

— Quand est-ce que tu pars ?

 

Une pause, puis…

 

— C’est mon dernier jour ici.

 

Baekhyun décela la mélancolie dans son regard. Il baissa les yeux, pensif.

 

— C’est pour ça, le présent ?

 

Chanyeol attrapa doucement son menton, le geste plein de tendresse, le regard aussi.

 

  Regarde-moi.

 

Il retira son casque, puis celui de Baekhyun. Ses mèches ébouriffées retombèrent sur son front. Des pupilles noires se posèrent enfin sur son visage.

 

— Quand je partirai, Baekhyun, je penserai à toi.

 

Son pouce longea gentiment son menton. Baekhyun frémit.

 

— Quand je partirai, je veux que tu sois ta propre personne. Que tu embrasses qui tu es. Je veux que tu te voies dans le miroir comme je te vois là, à l’instant. Quelqu’un de sincère, de sensible et débordant d’amour pour les autres, qui ne recule pas face à ses propres émotions.

 

Chanyeol secoua lentement la tête. Ses yeux reflétaient la tristesse qu’il ressentait à devoir dire ces mots.

 

— Si tu pouvais te voir à travers mes yeux, tu comprendrais.

 

Baekhyun baissa le regard, ému, confus. Il sentait son cœur se cristalliser en entendant la chaleur de sa voix, son émotion. Il cligna des yeux une fois, deux fois, avant de s’avancer et de prendre Chanyeol dans ses bras.

 

— Merci.

 

Le tissu de son pull engloutissait son visage, Baekhyun le tenait fermement, comme s’il avait pu s’envoler à chaque instant, les doigts enfouis dans la laine de ses manches. Chanyeol, lui, posa une main affectueuse dans la nuque de Baekhyun, le logeant un peu plus dans ses bras. Il était difficile pour lui de l’aider dans son chagrin sans qu’il ne confonde support et dépendance. Pour Baekhyun, la présence des autres était une addiction venant de la meilleure des fois. Il pouvait se brûler entier à vouloir entretenir la flamme des autres s’il ne faisait pas attention. Il faisait cela avec tellement de passion qu’il en oubliait sa propre flamme et la laissait doucement s’éteindre.

 

— Je reviendrai, tu sais.

— Je sais.

 

Ils gardèrent tous les deux le silence, accompagné du chant harmonieux des oiseaux. Aucun des deux n’osa émettre ses doutes quant à la véracité de ces paroles. Peut-être que Chanyeol reviendrait, oui. Peut-être dans un an, peut-être dans cinq ans. Peut-être aussi qu’il ne reviendrait pas. Dans tous les cas, ce prospect n’aurait pas dû les effrayer. Le présent, lui, demeurait bien plus important.

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