Jeu de patience - 29 - 30

par ipu-m


29




Le mois de février avait été ensoleillé, et mars le fut tout autant. Je passai les vacances de printemps à traîner avec Chanyeol et Kai sur le campus, puis chez les parents de Chanyeol à la fin. Nous en profitâmes même pour passer chez Soo.


Je trouvais étrange quil ne semble pas savoir ce qui s’était passé entre Chanyeol et lex de sa sœur, mais je ne lui en parlai pas. Ce qu’il m’avait révélé était très personnel, et même si j’étais vraiment curieux de découvrir ce quil connaissait de laffaire, je ne voulais pas prendre le risque de trahir la confiance quil mavait accordée.


Surtout que javais eu un nombre incalculable doccasions de mouvrir à lui. J’avais beau me rabâcher de me montrer honnête, je n’arrivais tout simplement pas à cracher le morceau. J’étais terrifié rien qu’à l’idée de me confier à lui. Je recevais toujours des textos et des appels anonymes, au moins deux fois par semaine, et je consultais mes e-mails le moins souvent possible. À plusieurs reprises au cours des deux derniers mois, javais failli répondre à un SMS. Ou à l’un des e-mails.


Comme avec Chanyeol, je préférais faire comme si de rien n’était au lieu de prendre le problème à bras-le-corps. Je détestais cette facette de ma personnalité, la haïssais vraiment, car elle me forçait à fuir plutôt qu’à affronter la réalité.


Alors que lhiver commençait à libérer de son étreinte glaciale ce petit coin de l’Etat et que le dégel débutait, Chanyeol tentait de choisir entre rentrer chez lui pour ce long week-end de la mi-avril ou rester à paresser ; pour sa part, Luhan passa le déjeuner à essayer de convaincre Soo de laccompagner à quelque activité de jardinage collectif.


Soo noya ses frites dans une masse de mayonnaise. Kai le regarda faire, une moue dégoûtée déformant son visage parfait. Il s’en fichait éperdument.

Il est hors de question que je passe mon dernier week-end de quatre jours à planter des marguerites.

Ce ne sont pas des marguerites, soupira Luhan. Je te parle dun jardin botanique fait de merveilles et d’amour.


Chanyeol était attablé à côté de moi. Il dissimula son ricanement en enfouissant la tête dans mon épaule. Je me contentai de me cacher derrière ma main.

C’est tellement mielleux. (Soo enfourna une frite blanche de mayo, arrachant un gémissement révulsé à Kai.) Je vais plutôt passer ces quatre jours à végéter.

Tu préfères te transformer en concombre ou égayer ton âme ?

Les épaules de Chanyeol se mirent à tressauter.

Je crois que je vais opter pour le brocoli, répliqua Soo.

Kai finit par arracher son regard à l’assiette de Soo et se tourna vers Luhan.

Tu es sérieux ?

Oui ! (Il abattit les deux mains sur la table.) Pourquoi ne pas recouvrir le monde dune multitude de fleurs de toutes les couleurs ?

Je le contemplai fixement.

Tu es défoncé ?

Luhan prit un air outragé… pendant deux bonnes secondes.

Peut-être un peu.

J’éclatai de rire en me tournant vers Soo.

Tu devrais laider à cultiver son petit jardin.

Il ricana.

Aide-le, toi.

Oh, non. (Chanyeol releva la tête et me caressa la jambe, juste au-dessus du genou.) Il est à moi pour tout le week-end. Pas de petit jardin pour lui.

Sauf si il s’occupe de ton petit jardin, suggéra Luhan.

Classe.

J’ai pourtant bien cru que vous faisiez des plantations hier soir, intervint Kai en écartant la réserve de mayo de Soo. À en juger du moins par les bruits qui émanaient de la chambre de Chan.

J’en restai comme deux ronds de flan.

Quoi ?!

Tu as collé l’oreille à ma porte ?

Chanyeol remonta légèrement sa main, et je mempourprai cette fois pour une tout autre raison.

Kai haussa les épaules.

Quest-ce que tu voulais que je fasse dautre ?

Taré, rétorqua-t-il.


Puis nos trois compagnons se lancèrent dans un débat sur les légumes, excluant Chanyeol et moi de leur conversation surréaliste, ce qui me convenait très bien. Je n’étais pas très fan de verdure.


J’ai encore eu une super idée, me dit-t-il à voix basse.

Il cala son menton sur mon épaule.

Je me tournai très légèrement vers lui.

Mon Dieu

Tu vas aimer.


Des bulles de chaleur se mirent à pétiller dans ma poitrine, et jeus soudain envie de dire « C’est toi que jaime », mais le faire ici, au milieu de la cantine, tandis que nos amis discutaient des pour et des contre des asperges, ne me semblait pas approprié.


Je me contentai donc dun :

Quest-ce que cest ?

Passe le reste de la journée avec moi.

Une idée effectivement excellente.

J’ai cours.

Tu as un cours d’art, ça ne compte pas vraiment.

Comment ça ?

Tu m’as dit que tu avais failli tendormir lundi.

Failli, insistai-je.

Chanyeol m’embrassa alors juste sous le lobe, et je frissonnai.

Fais-moi confiance. Ce que je prévois de faire est mille fois mieux que l’art.


Je navais quune idée en tête. Faire lamour. Genre, faire vraiment lamour, avec une véritable pénétration.


Oh, mon Dieu, je narrivais pas à croire que je venais de penser ces propos. Existait-il une fausse pénétration dont jignorais lexistence ? En fait, plus ou moins. Nous avions jusqu’à présent tout fait, sauf lamour. Nous nous étions touchés, tripotés, nous avions chacun goûté au sexe de lautre, mais faire vraiment lamour ? Nous n’étions jamais réellement passés à l’acte, même si, la dernière fois, celle que Kai prétendait avoir entendue, il s’en était fallu de peu. Il y avait eu une intensité certaine.


J’avais toutefois paniqué et avais directement pratiqué une fellation à Chanyeol. Il ne sen plaignait certes pas, mais je ne pouvais continuer éternellement. Nous devions passer à l’étape suivante. En outre, j’étais sans doute le seul vierge de vingt ans sur le campus, et je ne savais pas jusqu’à quand Chanyeol serait prêt à m’attendre. Nous étions ensemble depuis quatre mois, et le temps des mecs se comptant comme les années des chiens, cela devait lui en paraître six fois plus.


Une impatience soudaine se mit à me ronger ; toutefois, derrière lexcitation se terrait un malaise, formant une boule glacée au creux de ma poitrine.


Il me passa les bras autour de la taille pour me faire descendre de ma chaise et grimper sur ses genoux. Personne ne réagit autour de nous, mais nos camarades des tables voisines se mirent à nous dévisager.


Imperturbable, il rejeta la tête en arrière et se fendit dun large sourire.

Alors, quest-ce que tu en penses ?

Vous êtes tellement répugnants que cen est presque mignon, nous interrompit Luhan. (Nous nous tournâmes vers lui.) Si tu ne sèches pas le cours dart pour passer l’après-midi avec lui, je te fous un coup de pied au cul.

Dans ce cas, comment refuser ?


J’espérais juste que, le moment venu, je trouverais le courage de dire oui.

Chanyeol était vraiment extraordinaire. Je ne comprenais pas comment il se débrouillait pour me surprendre continuellement avec ses petites attentions, ou comment il faisait pour être aussi formidable. Ou pourquoi il mavait fallu si longtemps pour me sortir la tête du sable et men rendre compte.


À la sortie du campus, il mavait retrouvé près de ma voiture et invité à le rejoindre dans son pick-up.

Quest-ce quon fait ?

Tu vas voir.

Son demi-sourire mystérieux m’agaçait légèrement. Ce ne fut que lorsque nous empruntâmes la route I-70 que je compris où nous nous rendions. Je pivotai vers lui, tout excité, manquant m’étrangler avec la ceinture de sécurité.

Il éclata de rire.

On va à Busan ? Cest ça ? m’exclamai-je en bondissant presque sur mon siège.

Il coula un regard amusé dans ma direction.

Peut-être.

On va visiter les musées, n’est-ce pas ?

Possible.

Pourquoi ? m’étonnai-je. Enfin, je sais que lhistoire te saoul, alors pourquoi ?

Pourquoi ? (Il rit de nouveau en jouant avec sa casquette.) Je tavais dit que je ty accompagnerais, et je nai pas pu le faire pour ton anniversaire, alors pourquoi pas aujourdhui ?


Pourquoi pas aujourdhui ? C’était lune des choses que jaimais le plus chez lui. Sa faculté à prendre une décision sur un coup de tête, sans réfléchir, sans rien préméditer. Il vivait littéralement linstant présent, sans laisser quoi que ce soit le retenir, pas même les ennuis quil avait eus, car il avait su tourner la page.


Je savais que c’était principalement parce quil avait accepté les conséquences de ses actes. Cela lui avait pris quelques semaines, mais il avait fini par assumer.


Et je ladmirais beaucoup pour cela.


Une fois à Busan, nous passâmes le reste de l’après-midi et lessentiel de la soirée à aller dexpo en expo. Chanyeol semblait davantage intéressé par le fait de me peloter ou par quelques baisers volés que par les œuvres, ce qui me convenait très bien. Je repensai aux couples que javais vus la fois précédente et me rendis compte que j’étais devenu comme eux. Ça me semblait si normal, si parfait. Il ny avait plus la moindre différence entre nous et eux, ce dont je me délectais.


Nous ne rentrâmes que très tard ce soir-là, et comme le jeudi était férié, nous avions toute la nuit devant nous. Encore enivré de notre voyage improvisé, je versai dans une petite coupelle quelques grammes de cette bouffe nauséabonde réservée aux tortues et la déposai dans le terrarium de Michelangelo.


Alors que jen refermais le couvercle, Chanyeol se glissa derrière moi et me posa les mains sur les hanches. Il me fit pivoter, et je me hissai sur la pointe des pieds pour lui planter un baiser sur la bouche.

Merci pour cette journée, lui dis-je en passant les bras autour de son cou. C’était génial.

Je t’ai déjà dit que toutes mes idées l’étaient.

La plupart du temps.

Nom de Dieu ! (Il écarquilla les yeux, surjouant la surprise.) Je rêve, ou tu viens enfin de ladmettre ?

Je souris.

Peut-être bien que oui.

Ah, ah, tu as toujours su que mes idées méritaient un dix.

Sur cent, oui.

Très drôle. (Il laissa glisser ses mains jusqu’à ma cage thoracique.) Tu sais quoi ? Je viens davoir une autre idée.

Est-ce que ça a un rapport avec des œufs ?

Il éclata dun rire guttural puis attira mon bassin contre le sien.

Pas du tout.

J’avais une intuition assez précise de ce à quoi il pensait. Mon ventre se serra.

Pas du tout ?

Il secoua la tête.

Non, mais cest à peu près aussi goûteux.

Mes joues sempourprèrent et je détournai la tête.

Ses lèvres suivirent le mouvement et se posèrent sur ma pommette.

Il est question de toi, de moi, dun lit, et de peu voire pas de vêtements.

Un frisson me dévala l’échine.

Ah bon ?

Oui.


Il glissa sa main sous la ceinture de mon jean, de façon à venir palper le renflement de mes fesses. Il membrassa sur le front.

Quest-ce que tu en penses ?


Je ne pensais plus. Je basculai la tête en arrière, et Chanyeol, comprenant mon invitation, s’exécuta de bonne grâce. Nos bouches fusionnèrent, et ses mains remontèrent sous ma chemise. Il s’écarta juste le temps de nous mettre torse nu tous les deux. Les lèvres de nouveau scellées, nous nous mîmes à marcher ; nous percutâmes le canapé et il perdit brusquement l’équilibre. Il tomba en arrière, atterrissant à moitié sur le divan et à moitié par terre. Quelques gloussements nous échappèrent, puis moururent quand nos mains simpliquèrent plus efficacement. Avec une dextérité qui ne me ressemblait pas, je me dépouillai de mon jean tout en maffalant sur lui ; il fit alors montre dun tout autre talent.


Il prit rapidement mes tétons en coupe les trouvant sans mal. Je me tendis vers lui, ravalant un gémissement quand il produisit ce son de gorge qui me faisait fondre chaque fois. Un brusque afflux sanguin dévala mon ventre en même temps que sa main gauche, qui quitta ma poitrine pour plonger sous mon caleçon. Il me caressa, appuyant son pouce juste au bon endroit. Je laissai échapper un petit cri. Le désir – le besoin de mabandonner sans réserve à cette sensation, même pour un bref instant, fut le plus fort. Brûlant de fièvre, je me redressai sur les genoux afin de pouvoir baisser sa braguette.


Baekhyun, souffla-t-il en durcissant au creux de ma main.

Quand jentendis mon nom sur ses lèvres, ma tension saccrut. Nos corps sagitaient en même temps, mais à distance. Puis toute trace de nervosité disparut. Je rejetai la tête en arrière en me mordant la lèvre. Une forme de béatitude m’envahit.


Chanyeol remua sous moi et se releva sans prévenir ; je me retrouvai suspendu à lui tel un petit singe. J’étais encore tout tremblant en basculant sur le lit. Dans une brume enfiévrée, je le regardai se déshabiller. Complètement.


Dieu quil était beau.


Il passa les doigts sous l’élastique de mon caleçon , et je soulevai les fesses pour lui permettre de le retirer. Ce n’était pas la première fois quil me l’ôtait, mais nous navions encore jamais été aussi nus tous les deux. Comme je lavais découvert au fil de ces quatre derniers mois, il existe différents stades de nudité. Celui-ci était le dernier. Mon ventre palpita.


Il se pencha sur moi, ses lèvres traçant un sillon le long de mon corps. Quand il remonta pour membrasser, jenfouis mes doigts dans ses cheveux délicats. Il se décala légèrement, et je le sentis bientôt sur ma cuisse.


Après une brève hésitation, mon cœur semballa.


Un violent tremblement le saisit tout entier, sans doute en résonance avec celui qui mhabitait, car je frissonnai bel et bien. Jignorais si cela était dû à l’excitation ou à autre chose. Mes mains s’écrasèrent contre son torse.


Tu en as envie ? me demanda-t-il dune voix tendue en se retenant daller plus loin.

Oui, affirmai-je.


Et je le pensais. Je le désirais réellement. Je voulais franchir cette ultime étape avec lui.


Son regard soutint le mien pendant un instant, puis il se pencha pour membrasser tout en abaissant le reste de son corps. Je le sentis juste là, son extrémité effleurant mon intimité humide ; je ne sais pas ce qui se produisit ensuite. Peut-être était-ce juste son poids m’étouffant, ou cette sensation entre mes cuisses. Quoi quil en soit, lespace dune horrible seconde, je n’étais plus dans ma chambre avec Chanyeol, mais sur un canapé, la joue écrasée contre le tissu rêche. Un air frais balayait le bas de mon corps dénudé, bientôt remplacé par une main brutale et exigeante. Je tentai de chasser ce souvenir et de me concentrer sur linstant présent, mais à présent quil s’était immiscé dans mon crâne, je ne pouvais plus len déloger.


Chacun de mes muscles se contracta et le malaise que javais senti plus tôt dans la journée refit surface, plus violent que jamais. Comme si je venais de recevoir un coup de poing glacial à l’estomac. J’étais gelé, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. La panique referma sur moi.


Je pivotai la tête pour mettre un terme à notre baiser, tout en le repoussant.

Non. Arrête. Sil te plaît, arrête.

Chanyeol se figea soudain, le souffle saccadé.

Baekhyun ? Quest-ce qui… ?

Pousse-toi. (Ma peau semblait grouiller dinsectes et un étau s’était resserré sur ma poitrine.) Pousse-toi. Sil te plaît. Descends.


Il roula de côté immédiatement, et je mempressai dagripper l’édredon pour men recouvrir. Je me levai dun bond et reculai jusqu’à la commode. Des bouteilles de lotion sentrechoquèrent. Le bruit sourd de lune delles tombant sur le sol me remit les idées en place. Mon cœur battait si fort que je craignis de tourner de l’œil.


Oh, mon Dieu, chuchotai-je dune voix rauque.

J’étais désormais à peu près sûr de vomir le bretzel que nous avions partagé plus tôt.

La lumière du couloir projetait des ombres étranges sur la moitié du visage blême de Chanyeol. Ses yeux étaient ronds comme deux lunes. Il me dévisageait, sourcils froncés, visiblement inquiet.

Est-ce que je tai fait mal ? Je ne voulais

Non. Non ! (Je serrai les paupières.) Tu ne m’as pas fait mal. Tu ne mas même pasJe ne sais pasJe suis désolé…

Ma voix se brisa, et je ne sus quajouter.

Il prit plusieurs longues inspirations, les mains plantées sur le lit.

Parle-moi, Baekhyun. Quest-ce qui sest passé ?

Rien, répondis-je dun ton mal assuré. Il ne sest rien passé. J’ai juste cru

Cru quoi ?

Je ne sais pas. Ce nest pas très grave

Pas très grave ? (Il haussa les sourcils.) Baekhyun, tu viens de me foutre la trouille de ma vie. Tu tes mis à paniquer comme si je te faisais mal ou que… je te forçais à le faire.

Horrifié, je sentis un violent pincement au cœur.

Tu ne m’as pas forcé, Chanyeol. Ça me plaisait.

Tu sais que je ne te ferai jamais de mal, nest-ce pas ?

Oui.

Et que je ne te forcerai jamais à faire quelque chose contre ton gré. (Il sexprimait lentement, pesant chacun de ses mots.) Tu le sais, pas vrai ? Si tu nes pas prêt, ça ne me dérange pas, mais il faut que tu me parles. Tu dois me le dire avant den arriver là.


Les poings toujours serrés sur l’édredon, je hochai la tête.

Il y eut un nouveau silence, durant lequel il me scruta avec intensité. Il sembla soudain comprendre quelque chose, et je me mordis la lèvre. Je voulais savoir à quoi il pensait, mais je redoutais plus que tout de le découvrir.


Quest-ce que tu me caches, Baekhyun ? me demanda-t-il.

Je ne pouvais pas répondre.

Il serra les dents.

Quest-ce qui test arrivé ?

Rien ! (Ce mot jaillit de ma bouche tel un boulet de canon.) Il ny a rien à dire, daccord ? Alors laisse tomber.

Tu mens.

Ça y était. Il lavait dit. Le mot était lâché.

Il prit une longue et profonde inspiration.

Tu me mens. Il test arrivé quelque chose, parce que ça… (Il désigna lendroit où nous avions été enlacés encore quelques instants plus tôt.)… ça n’était pas une question d’être prêt ou pas. C’était tout autre chose, car tu sais tu sais que je suis disposé à t’attendre, Baekhyun. Je te le jure. Mais avant, tu dois mexpliquer ce qui se passe.


Ces mots me firent mal, mais je ne pouvais y répondre.

Je t’en supplie, Baekhyun. Tu dois me parler franchement. Tu as dit que tu me faisais confiance. Alors prouve-le, car je sais que tu me caches quelque chose. Je ne suis ni idiot ni aveugle. Je me souviens de ton comportement lors de notre première rencontre, et je nai sûrement pas oublié ce que tu mas dit quand tu étais bourré.

Oh, mon Dieu. Le sol se mit à tanguer sous mes pieds. Il nallait pas lâcher le morceau.

Et le SMS que tu as reçu ? Tu vas me dire que ça n’a rien à voir non plus ? Si tu me fais confiance, tu dois me dire ce qui se passe.

Je te fais confiance.


Les larmes me brouillaient la vue.

Chanyeol m’observa un instant puis se leva pour ramasser son jean. Il lenfila et en remonta la braguette, sans toutefois le boutonner. Puis il me fit face, l’air grave.

Je ne sais plus quoi faire, Baekhyun. Je t’ai fait part de mes secrets les plus honteux. Je tai dit des choses que pratiquement personne dautre ne sait, et toi, tu persistes à te taire. Tu ne me dévoiles rien. Tu ne me fais pas confiance.

Mais si(Je fis un pas en avant, mais mimmobilisai en remarquant son expression.) Je remettrais ma vie entre tes mains.

Mais pas la vérité ? C’est des conneries, Baekhyun. Tu ne me fais pas confiance.

Chan

Arrête. (Il récupéra son pull gisant par terre et se tourna vers moi.) Je ne sais plus quoi faire, et jai conscience de ne pas tout savoir sur tout, mais je suis sûr d’une chose : ce nest pas ainsi quune relation fonctionne.

Je ressentis comme un coup de poing au plexus.

Quest-ce que tu veux dire ?

À ton avis, Baekhyun ? Tu as de gros problèmes, et non, ne me regarde pas comme si je venais de balancer un coup de pied à ton chien. Tu penses que je romprais avec toi à cause de ce qui a pu tarriver dans le passé ? Comme tu pensais que mon opinion sur toi évoluerait après que jai vu la cicatrice à ton poignet ? Je sais que cest ce que tu crois, mais permets-moi de te dire que c’est n’importe quoi. (Un mélange de chagrin et de colère crue modulait sa voix.) Comment peut-on espérer avoir le moindre avenir commun si tu nes pas capable d’être honnête avec moi ? Si tu refuses dadmettre que ce que j’éprouve pour toi est suffisamment fort pour tout endurer, alors je laisse tomber. Cest ce genre de conneries qui fout en lair une relation, Baekhyun. Pas le passé, mais le présent.


Je hoquetai.

Chan, s’il te plaît.

Ça suffit, Baekhyun. On en a déjà parlé. Je ne tai demandé que deux choses : de me faire confiance et de ne pas mexclure. (Il pivota vers la porte.) Or, tu ne me fais pas confiance, et tu viens une fois de plus de mexclure de tes problèmes.


Puis il sortit en claquant la porte. Jatteignis par miracle le canapé avant que mes jambes ne mabandonnent. Je massis, les genoux ramenés contre la poitrine. Quelque chose venait de se briser en moi, et la douleur n’était que trop réelle.

J’ouvris la bouche, incapable toutefois de produire le moindre son. Pas un.















30




Je restai au lit et dormis presque tout le jeudi et le vendredi. Un sentiment atroce et étouffant m’écrasait telle une couverture trop lourde. Javais merdé. Dans les grandes largeurs. Tel était le mantra d’auto-apitoiement que je me ressassais à l’envi. C’était toutefois la vérité, et je narrivais pas à me concentrer sur autre chose.


Ce n’était pas ainsi que javais envisagé d’attaquer mes partiels.


La tête enfouie dans le coussin, je restais volontairement loin du téléphone, car si jy jetais un coup d’œil et découvrais que Chanyeol n’avait pas appelé, ça ne ferait quempirer les choses. Je savais pourtant pertinemment quil ne le ferait pas.


Et je ne doutais pas un instant d’être éperdument amoureux de lui. Il y avait une différence entre aimer quelquun et en être amoureux, et javais laissé filer ce bonheur entre mes doigts.


Chanyeol en avait eu sa claque.


Il mavait fait confiance et, dune certaine façon, ça lui était revenu en pleine figure. Sil avait été au courant de tout, les choses se seraient déroulées différemment entre nous ce mercredi soir. Mais je m’étais tu, comme depuis toutes ces années.


Subitement, durant la journée du samedi, ce chagrin assassin se mua en autre chose. Je rejetai mon édredon et me mis debout au milieu de ma chambre, le souffle saccadé. Je saisis une bouteille de lait corporel et la balançai à l’autre bout de la pièce. Elle vint s’écraser contre la porte du placard avant de tomber au sol dans un bruit mat.


Frustré, j’attrapai un autre flacon que je jetai plus fort. Cette fois, le plâtre du mur se fissura sous limpact. Tant pis pour ma caution.


Je men foutais.

La colère enfla en moi tel un geyser. Je pivotai de nouveau et arrachai les draps du lit.


Puis je mattaquai à mon placard.


Je détestais tous ces foutus sweat-shirts, ces cols roulés, ces cardigans et ces hauts mal ajustés. Je haïssais toutes ces fringues mais, plus que tout, je me haïssais de faire cela. Je décrochai en criant le contenu de ma penderie. Les cintres basculèrent et tombèrent. Des larmes plein les yeux, je me retournai en quête de ma prochaine cible, mais je navais vraiment plus grand-chose à détruire. Pas de cadre à briser. Pas de tableau à lacérer. Rien du tout. J’étais tellement furieuxsurtout après moi.

Je me dirigeai vers le couloir en prenant appui contre le mur, les paupières closes, le souffle court. Je basculai la tête en arrière et ravalai un cri.


Tout ce silence me tuait à petit feu.


C’était tout ce quil y avait toujours eu. Du silence. Je ne savais faire que ça. Me taire. Faire comme si rien ne s’était passé, comme si tout allait bien. Et le résultat était là.


Je me laissai glisser le long de la paroi et rouvris les yeux. Ils étaient aussi secs que je me sentais à l’intérieur, cassants.


Et qui était responsable de cet état de fait ? Jongdae ? Ses parents ? Les miens ? Peu importait. Je navais jamais tenu tête à mes vieux pour leur dire ce que javais sur le cœur. J’avais fermé ma bouche et encaissé – fait le dos rond jusqu’à trouver loccasion de fuir.


Le problème était que la fuite n’était plus une option. Ça n’avait en réalité jamais vraiment fonctionné ; combien de temps mavait-il fallu pour men rendre compte ? Cinq ans, presque six ? Et combien de kilomètres ? Des milliers ?


J’entendis alors mon téléphone se mettre à sonner dans le salon.


Je me relevai avec peine pour aller décrocher. Larrière de mon crâne se mit à picoter quand je découvris la mention « APPEL MASQUÉ » affichée sur l’écran. Je répondis malgré tout.


Quoi ? dis-je dune voix tremblante.

Rien. Encore ce putain de silence.

Putain, quest-ce que tu me veux ? memportai-je. Quoi ? Tu nas rien à dire ? Ça ne fait que neuf mois que tu appelles et que tu envoies des textos. Jaurais pourtant cru que tu avais des milliers de trucs à raconter.

Une nouvelle pause étouffante, puis :

Je narrive pas à croire que tu aies décroché.


J’écarquillai les yeux. Bon Dieu, ce timbre appartenait à une fille. La personne qui me harcelait au téléphone, et sans doute aussi par e-mail, était une fille.


Une fille.


Je ne savais pas à quoi mattendre, mais certainement pas à une fille.

Je ne trouvai qu’un mot à dire :

Pourquoi ?

Pourquoi ? (Elle étouffa un rire sec.) Tu ne sais pas du tout à qui tu parles, pas vrai ? Tu nas pas lu un seul de mes e-mails ? Pas un ?

C’était moi quon passait sur le gril ?

Eh bien, jen ai ouvert deux ou trois, et quand jen ai vu le contenu, jai préféré ne pas me prendre la tête.

Je t’écris depuis le mois de juin, jessaie de te joindre depuis lors. Mes premiers messages étaient on ne peut plus normaux. Si tu les avais lus, tu le saurais. Mais dun autre côté, quest-ce qui me fait croire que tu ne les as effectivement pas lus, vu la réputation de menteur que tu te traînes ?

Je maffalai lourdement en fronçant les sourcils.

Qui es-tu ?

Putain, cest pas croyable. Je mappelle Molly Simmons.

Molly ?

Visiblement, mon nom te dit quelque chose. Je suppose que tu nas vraiment pas lu mes messages ?

Non. Moncousin ma parlé de toi. (Je me relevai et me remis à faire les cent pas.) Je n’ai pas lu tes e-mails, c’est la stricte vérité.

Eh bien, ce serait une grande première pour toi, rétorqua-t-elle.

J’entendis une porte claquer.

Je ne sus que répondre. Abasourdi – j’étais parfaitement abasourdi.

Je ne sais pasBon Dieu, je suis désolé pour ce qui

Ne t’avise pas de texcuser, minterrompit-elle dune voix tranchante. Tes excuses ne valent rien.


Bouche bée, je secouai la tête. Un geste parfaitement vain, puisquelle ne pouvait pas le voir.

Tu es qu’un sale connard, un putain de menteur. À cause de toi

Eh ! Sérieux ! Tu oses me traiter de connard ? Tu ne trouves pas ça tordu ? (Je magrippai de toutes mes forces au combiné.) Honnêtement, tous les messages que tu mas envoyés sont tordus. Je ne comprends même pas pourquoi tu fais tout ça.

Pourquoi ? s’étonna-t-elle dune voix suraiguë. Putain, tu déconnes ou quoi ?

Non !

Dis-moi une chose : quelle est la vérité ? Ce que tu as raconté à la police, ou ce que Jongdae a raconté à tout le monde ?

J’inspirai entre mes dents serrées.

Alors, Baekhyun ? Car si ta version était la bonne, pourquoi as-tu laissé tomber laffaire en sachant de quoi il était capable ? Tu devais quand même te douter que quelque chose ne tournait pas rond chez lui et quil allait recommencer.

Mes épaules saffaissèrent et je murmurai :

Tu ne comprends pas.

Je comprends très bien, au contraire. Dans les deux cas, tu es un menteur. (J’entendis son souffle contre le micro.) Tu sais pourquoi jai voulu te contacter ? Parce que javais besoin de parler à quelquun qui avait vécu la même chose que moi et jai cru(Sa voix dérailla.) Peu importe mes motivations. Tu nas même pas pris le temps de lire un seul de mes putains de-mails. La moindre des choses aurait été de me dire la vérité.


Je fermai les yeux, reposai mon front au creux de ma paume. Javais encore à l’esprit les derniers événements avec Chanyeol, et mon cerveau était sur le point d’exploser. J’avais reçu tant de-mails émanant dadresses que je ne connaissais pas. Nombre dentre eux avaient mon nom pour objet. Et je ne les avais pas ouverts pour ne pas men soucier, mais je navais pas pensé un seul instant quils puissent venir delle.


D’un autre côté, quest-ce que cela aurait changé ? Lui aurais-je répondu ? Sans même parler des clauses de confidentialité que javais ratifiées, laurais-je fait ?

Je mentirais en affirmant que oui.


Tu es toujours là ? demanda Molly.

Oui.

Je me raclai la gorge et redressai le menton. La boule logée dans ma poitrine satténua légèrement.

Je nai pas menti.

Alors c’était vrai. (Elle semblait désormais plus près du téléphone.) Et pourtant, tu as laissé tomber les poursuites.

Je me tendis comme une arbalète.

Oui, mais tu

Pourquoi as-tu fait ça ? m’interrogea-t-elle sèchement. Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Comme as-tu pu garder le silence si longtemps ?

Je…

Tu es un froussard. Tu taccroches à ton silence parce que tu es un sale froussard ! Tu es toujours le gamin terrifié de quatorze ans, qui prétend des années plus tard que tout va bien ! me hurla-t-elle dans loreille. Rien de tout cela ne me serait arrivé si tu avais dit la vérité. Tu peux te mentir autant que tu veux, tu sais bien que jai raison. Nous le savons lun et lautre.


Molly me raccrocha au nez.


Je restai assis, à contempler mon téléphone. La colère bouillonnait encore dans mes veines, mais certaines de ses paroles sinfiltrèrent néanmoins à travers la brume rouge qui mobscurcissait l’esprit.


« Tu t’accroches à ton silence parce que tu es un sale froussard ! Tu es toujours le gamin terrifié de quatorze ans, qui prétend des années plus tard que tout va bien ! »

Elle avait raison.


Bon Dieu, elle avait tellement raison. Tant d’années s’étaient écoulées, et je navais jamais plus ouvert la bouche à ce sujet depuis cette soirée-là. J’avais trop peur pour en parler à qui que ce soit, même à Chanyeol. Ce qui lavait précisément poussé à partir dici, car lui aussi avait raison. Je navais pas lâché prise sur le passé, et je naurais pas davenir tant que je ny arriverais pas. Durant tout ce temps, je navais fait que faire semblant faire semblant daller bien, d’être parfaitement heureux, d’être un survivant.


Je n’en étais pourtant pas un. Depuis bien trop d’années, je n’étais quune victime en fuite.

Molly ne connaissait pas toute lhistoire. Cela ne changerait sans doute rien, mais survivre et être un survivant étaient deux choses bien différentes. Je navais fait que cela durant cinq ans et demi : survivre en attendant le jour où ce que Jongdae m’avait infligé ne ternirait plus toutes les choses positives de mon existence.


Je menfouis la tête dans les mains. Mes yeux se brouillèrent de larmes.


J’aurais pu me comporter différemment. Je ne pouvais pas changer le passé, mais je pouvais adapter ma réaction, surtout maintenant que je me trouvais si loin de tous ceux qui mavaient empêché de surmonter cette épreuve. Mais pour être honnête, il ne sagissait pas que de cela. Jongdae n’était pas seul responsable. Le principal problème était mes parents et moi.


Le seul moyen de réellement tourner la page était daffronter la réalité, de faire ce qui mavait initialement valu d’être puni.

Ce n’était pas le passé qui s’était interposé entre nous. C’était le présent.

Chanyeol avait vu juste.


Je me relevai dun bond et me mis à marcher sans même m’en rendre compte. Ce ne fut quune fois devant sa porte que ma gorge se serra. Il était sans doute trop tard pour rattraper le coup, mais si je mouvrais à lui – si j’arrivais à me justifier , cela pourrait marquer un nouveau départ. Dans tous les cas, je lui devais bien ça.


Et à moi aussi.


Je frappai et entendis des bruits de pas quelques secondes plus tard. Le battant souvrit sur Chanyeol. Il ferma immédiatement les yeux et, quand il ouvrit la bouche, je compris quil allait me demander de partir.


Est-ce quon peut parler ? lui demandai-je dune voix éteinte. S’il te plaît, Chanyeol, je n’en ai pas pour longtemps, je voudrais juste

Il rouvrit les paupières et m’épia avec circonspection.

Est-ce que tu vas bien, Baekhyun ?

Oui. Non. Je ne sais pas.

Une partie de moi rêvait de tourner les talons et de retourner chez moi, mais je refusais de me remettre à fuir. Plus jamais.

J’ai juste besoin de te parler.

Il prit une profonde inspiration et seffaça pour me laisser entrer.

Kai n’est pas là.

Soulagé quil ne mait pas claqué la porte au nez, je pénétrai dans son salon. Il saisit la télécommande pour couper le son de la télé avant de se laisser tomber sur le canapé.

Quest-ce qui se passe, Baekhyun ?


Quelque chose dans son ton laissait entendre quil ne sattendait pas à une réponse sincère, ce qui me blessa profondément. Cela me blessa, car il navait effectivement plus aucune raison de me penser honnête sur quelque sujet que ce soit.

Je massis au bout du relax, ne sachant pas par où commencer.

Plein de choses. (Je ne trouvai dabord pas dautres mots.) Plein de choses.

Il s’approcha de moi et fit pivoter vers larrière la visière de sa casquette. Cette adorable manie signifiait quil écoutait avec attention.

Baekhyun, quest-ce qui ne va pas ?

Je nai pas été franc avec toi, et jen suis désolé. (Ma lèvre inférieure se mit à trembler, et je compris que j’étais à deux doigts de fondre en larmes.) Je suis sincèrement navré, et tu nas sans doute pas de temps à…

J’aurai toujours du temps pour toi, Baekhyun. (Il soutint mon regard.) Si tu veux me parler, je suis là, comme je lai toujours été. Et je t’écoute.


Sentant quil ne me quittait pas des yeux, jeus à nouveau à choisir entre combattre ou fuir. Mon instinct me dictait de prendre mes jambes à mon cou, de jeter un voile sur cette histoire. Mais lair résolu de Chanyeol débloqua quelque chose en moi. Ça n’était pas facile, mais les mots se bousculaient déjà. Je ne fuirais plus.


Ayant soudain recouvré mon calme, je respirai un grand coup et commençai, dabord lentement.

Quand javais quatorze ans, jai été invité à une fête d’Halloween, mentendis-je raconter comme depuis lautre bout dun tunnel. Tous mes amis étaient là, nous étions tous déguisés. Le garçon qui organisait la soirée… il avait trois ans de plus que moi, c’était un copain de mon cousin.

Je pris une profonde inspiration et baissai les yeux.

Il était très populaire. (Un petit rire, sec et sans humour, m’échappa.) Ça n’a peut-être pas lair important, mais ça l’était. Je naurais jamais imaginé que quelquun comme lui puisse fairepuisse se comporter de cette manière. C’était sans doute complètement con de penser ça, genre une boulette magistrale. Je ne sais pas. (Je secouai légèrement la tête avant de la relever.) On était en train de discuter et, même si j’avais bu, je n’étais pas saoul. Je te jure que je ne l’étais pas.

Je te crois, Baekhyun, m’assura-t-il en fermant brièvement les paupières tout en joignant les doigts pour soutenir son menton. Quest-ce qui sest passé ?

On était en train de flirter, ce qui était plutôt sympa. Tu sais, rien de sérieux. C’était un gars agréable, vraiment mignon. À un moment donné, il ma fait monter sur ses genoux, et quelquun a pris une photo. On samusait bien. (Je ris de nouveau, un bruit tout aussi dépourvu de joie que le précédent.) Quand il sest levé pour m’entraîner dans lune des chambres damis vacantes du rez-de-chaussée, je l’ai suivi sans réfléchir. On s’est assis sur le canapé, et on a discuté un bon moment. Puis il a passé ses bras autour de moi. (Je me frottais sans cesse les mains, espérant que cela maiderait à faire passer le nœud qui me tordait le ventre.) Ça ne m’a dabord pas dérangé, mais il a ensuite commencé à me faire des choses que je ne voulais pas. Je lui ai dit de s’arrêter, et il ma ri au nez. Je me suis mis à pleurer et jai voulu me libérer, mais il était plus fort que moi et, quand il ma retourné sur le ventre, je ne pouvais plus rien faire dautre que de le supplier d’arrêter.


Chanyeol demeurait parfaitement immobile. Seul le léger tressautement de lun des muscles de sa joue indiquait quil navait pas été remplacé pour un mannequin de cire.

Est-ce quil sest arrêté ?

Non, répondis-je dune voix plate. Je nai rien pu faire.

Un moment s’écoula avant qu’il ne se redresse. Il sembla sur le point de se lever, mais dut changer davis.

Il ta violé ?

J’opinai en fermant les paupières. Rien que den parler, javais de nouveau limpression de sentir les mains de Jongdae sur mon corps.

Je suis toujours vierge. (Je me forçai à rouvrir les yeux.) Il ne ma pas touché là. Ce nest pas comme ça quil m’a… fait ces choses.

Chanyeol me dévisagea, et je perçus linstant où il comprit. Il serra les poings sur ses genoux. La crispation de sa mâchoire saccentua.

Le fils de pute, cracha-t-il entre ses lèvres pincées. Tu avais quatorze ans, et il a osé te faire ça ?

Ouais.

J’avais de plus en plus mal au ventre.

Quelques secondes plus tard, il se passa la main dans les cheveux.

Merde, Baekhyun. Je me doutais de quelque chose. Je craignais quil te soit arrivé un truc dans le genre.

Je serrai les bras autour de moi.

Ah bon ?

À cause de certaines de tes réactions, de ta nervosité permanente. J’espérais juste que ça n’était pas allé si loin. Et quand tu mas dit que tu étais toujours vierge, ça m’a rassuré.

Une erreur bien compréhensible.

Baekhyun, je suis vraiment, vraiment désolé. Tu n’aurais jamais dû vivre une chose pareille, surtout à cet âge-là… (Il desserra légèrement les dents et parut de nouveau sur le point de se lever.) J’espère au moins que cette saloperie est en taule, à l’heure quil est.

Maintenant, oui. (Jobservai fixement la télé en sourdine.) Cest une longue histoire.

J’ai tout mon temps. (Comme je ne disais plus rien, il reprit la parole dun ton tendu.) Quoi dautre, Baekhyun ? Je ten prie, parle-moi, car je suis à deux doigts de prendre le premier vol pour Seoul pour aller buter cette petite merde.


Je basculai en arrière, ramenant mes genoux contre ma poitrine. Conscient de lui devoir lentière vérité, je pris une nouvelle grande inspiration.

Quand il a eu fini, je ne pense sincèrement pas quil avait limpression davoir fait quelque chose de mal. Il ma laissée là, sur ce canapé, et quand jai réussi à me lever, je savais que je devais le dire à quelqu’un. J’étais si

Je fermai les paupières quand un frisson me secoua tout entier. Les minutes qui avaient suivi le départ de Jongdae avaient été aussi atroces que ce qu’il m’avait fait subir.

Je nai pas retrouvé mes amis, jai juste récupéré mon sac à dos avant de partir à pied. Je marchai depuis un bon moment quand je me suis rappelé que javais mon téléphone avec moi. Jai immédiatement composé le numéro de la police.

Incapable de rester en place, je finis par me mettre debout.

Quand la police est arrivée, je leur ai raconté toute lhistoire, et tout était vrai.

Bien sûr que c’était vrai, dit-il sans me quitter des yeux.

Quand les officiers sont partis, la fête était terminée, mais Jongdae était chez lui. Ils sont directement allés l’arrêter. Je suis rentré chez moi et ne suis pas retourné à l’école les deux jours suivants, mais tout le monde savait déjà pourquoi il était en cellule. (Je mimmobilisai devant la télé.) Puis ses parents sont entrés dans la danse.

Comment ça ?

Je me remis à faire les cent pas.

Ses parents et les miens étaient sont des amis de country club. Pour eux, rien nimporte plus que leur image. Ma mère et mon père ont plus dargent quils nen pourront jamais dépenser, mais(Un voile épais me tapissa la gorge, et ma vision se troubla.) Les Kim leur ont proposé un accord. Si jacceptais de retirer ma plainte et de ne jamais parler des événements de cette nuit-là, ils nous verseraient une somme dargent démentielle.

Les narines de Chanyeol se dilatèrent.

Et tes vieux leur ont dit daller se faire foutre, pas vrai ?

Les Kim leur ont montré la photo de Jongdae et moi prise pendant la soirée, en affirmant quau tribunal, aucun jury ne croirait le gars « se comportant comme une pute assise sur ses genoux ».

Et comme mes parents ne voulaient pas dun scandale, ils sont tombés daccord.

Putain de merde, jura-t-il dans sa barbe.

Tout est allé très vite. Je narrivais pas à croire que mes parents me demandent de faire ça, mais ilsils sinquiétaient tellement de ce que les gens pourraient penser si laffaire devenait publique. Ils ont mis en avant les photos et le fait que javais bu. J’étais tellement effrayé et perduEt puis, je n’étais même pas certain quils me croyaient.

Je lissai mes cheveux en arrière, détestant ce que je mapprêtais à admettre.

Alors jai signé les papiers.

J’ai accepté l’argent. La moitié devait être virée directement sur mon compte de sorte que, à mes dix-huit ans, elle me revienne de droit. Je mengageais simplement à retirer ma plainte et à ne plus en reparler. (Je laissai tomber mes bras le long de mon corps.) Ça fait de moi quelquun dhorrible, pas vrai ?

Quoi ? s’étonna Chanyeol en haussant les sourcils. Sûrement pas, Baekyun. Bon Dieu, tu avais quatorze ans, et tes vieux auraient dû leur dire daller se faire foutre. Si quelquun a quelque chose à se reprocher, en dehors du gros connard qui ta fait ça, cest bien eux. Tu nas aucune responsabilité là-dedans.

Je hochai lentement la tête avant de reprendre place sur le relax.

En quelques jours à peine, tout le monde à l’école sest mis à me regarder de travers. Apparemment, rien dans laccord que nous avions signé n’obligeait Jongdae à la fermer. Il est allé raconter à tout le monde que javais menti. Que j’étais parfaitement consentant et que je lavais accusé à tort. Et bien sûr, tout le monde la cru. Pourquoi pas ? Javais laissé tomber les poursuites. Je refusais de mexprimer sur le sujet. Après quoi, l’écoleest devenue un véritable enfer. Jai perdu tous mes amis.

Il se passa une main sur la joue.

C’est pour ça que tu as arrêté le chant ?

Oui, murmurai-je. Je ne supportais plus de voir les autres me dévisager et deviser plus ou moins ouvertement de ce quils avaient entendu de laffaire. Et puis jai fait ça… (Je lui montrai mon poignet gauche.) Ma mère était furax.

Il me dévisagea, comme sil ne comprenait pas ma dernière phrase.

Elle ten a voulu davoir(Sa voix se brisa et il secoua la tête.) Pas étonnant que tu ne rentres jamais les voir.

C’est pour ça que je me suis inscrite ici, tu sais. Ça me paraissait suffisamment loin pour oublier tout ça. Il me semblait que c’était ce dont javais besoin : de prendre de la distance.

Et le message que jai surpris ? Ça venait de quelquun qui était au courant de toute lhistoire ?

J’opinai derechef.

Je ne sais pas qui a dit quon ne pouvait pas échapper à son passé, mais il avait complètement raison.

Chanyeol contracta sa mâchoire de plus en plus vite.

Et quest-ce qui sest passé d’autre, Baekhyun ? Tu mas dit que ce Jongdae (il cracha ce mot avec dédain) était en prison. Qui est-ce qui tenvoie ces textos ?

Je me penchai en avant pour appuyer mon front contre mes mains ouvertes. Mes cheveux me tombèrent devant la figure, dissimulant mon visage.

J’en reçois depuis le mois d’août. Je pensais que c’était juste nimporte quel connard, alors jai pris le parti de men désintéresser. Et puis mon cousin a essayé de me joindre, et je lai ignoré lui aussi parce quepour des raisons évidentes. Jai fini par lui parler cet hiver, le soir avant de passer chez toi.

Pour le combat ?

Ouais. Il voulait minformer que Jongdae avait été arrêté pour avoir recommencé ces conneries avec une fille cette fois-ci, au début de l’été. Mon cousin sest même excusé. Ça m’a fait beaucoup de bien, maisJe ne savais pas que c’était cette fille qui essayait de me contacter depuis le premier jour.


Après une nouvelle inspiration, je lui racontai tout de ma conversation avec Molly. Quand jeus terminé, il secoua la tête.

Ce qui lui est arrivé est horrible, et je suis vraiment content que ce salopard croupisse en taule. Si ça ne tenait qu’à moi, je le ferais même castrer. Mais ce qua subi cette Molly nest pas ta faute, mon ange. Ce nest pas à cause de toi quil sen est pris à elle.

Mais si je navais pas retiré ma plainte, il naurait jamais pu recommencer et aller jusqu’au bout.

Non. (Il se leva, les yeux brûlant de rage.) Tu nas pas le droit de dire ça. Personne ne sait ce qui serait arrivé. Tu avais quatorze ans, Baekhyun. Tu as fait ce que tu as pu dans cette situation. Tu as survécu.

Je redressai subitement la tête.

C’est exactement ça, tu sais ? Je nai fait que survivre. Je nai pas vécu. Regarde ce que je nous ai fait. Et oui, jai recommencé. Je t’ai de nouveau exclu !

Son expression s’adoucit.

Mais tu me parles, maintenant.

Je laisse cette tragédie vieille de cinq ans me pourrir le quotidien. Cette fois où on a failli faire lamour ? Je nai pas eu peur de toi, ni de la douleur. Ce n’était pas ça. Jai eu peur quune fois que nous aurions commencé, ce que Jongdae m’a fait ne vienne tout gâcher. Je suis un froussard – j’étais un froussard. (Je me levai et croisai les mains.) Mais il est trop tard, pas vrai ? Jaurais dû tout te dire il y a des mois, pour que tu saches dans quoi tu tembarquais. Je suis désolé de ne pas lavoir fait.

Baekhyun

Je suis désolé, Chanyeol. Je sais quil est trop tard pour te dire tout ça, mais je voulais juste que tu saches que tu navais rien fait de mal. Tu étais parfait parfait pour moi , et je taime. (Ma voix se brisa une fois encore.) Et je sais que tu ne me regarderas plus jamais comme avant. Je comprends.

Chanyeol, les bras ballants, semblait sous le choc.

Baekhyun, reprit-il doucement. (Il approcha jusqu’à moi pour me prendre le visage entre ses mains.) Quest-ce que tu viens de dire ?

Que tu ne me regarderas plus jamais comme avant ?

Non, lautre chose.

Je t’aime ?

Tu m’aimes ?

Oui, mais

Arrête. (Il secoua la tête.) Tu trouves que je te regarde différemment ? Je tai dit que je soupçonnais depuis longtemps quil t’était arrivé quelque chose dans le genre.

Mais que tu espérais te tromper !

J’essayais de m’éloigner, mais il me rattrapa par les épaules.

Avant, tu me regardais avec espoir, et maintenant tu nen as plus.

C’est vraiment ce que tu penses ? Cest à cause de ça que tu nas rien voulu me dire avant aujourdhui ?

Tout le monde me tourne le dos en lapprenant.

Je ne suis pas comme tout le monde, Baekhyun ! Pas pour toi, pas avec toi. (Son regard capta le mien.) Tu penses que je nai plus despoir ? Plus lespoir de taider à finalement passer à autre chose ? De faire en sorte que ça ne te hante pas cinq années de plus ?

Je ne sus que répondre. Il me prit les mains et les posa sur sa poitrine, juste au-dessus de son cœur.

J’ai de l’espoir, déclara-t-il sans jamais se détourner. J’ai de l’espoir, parce que je taime. Je suis amoureux de toi depuis longtemps, Baekhyun. Sans doute même depuis plus longtemps que je ne l’imagine.

Tu m’aimes ?

Il plaqua son front contre le mien. Je sentais ses poumons se gonfler sous mes paumes.

Je t’aime.

Je bégayai.

Tu… tu m’aimes vraiment ?

Oui, mon ange.


Il avait déclaré ça avec force et conviction. Je sentis mes ultimes remparts s’écrouler, comme sous une charge finalement trop puissante. Un ouragan d’émotions s’éleva en moi, cherchant un moyen de sortir. J’étais incapable de l’arrêter. Je n’essayai même pas. Des larmes me ruisselèrent sur les joues, si denses que je ne voyais même plus son visage.


Un son curieux s’éleva de sa gorge et il me prit dans ses bras pour m’étreindre fermement. Il me berça longuement, me chuchotant des paroles apaisantes, bien que dépourvues de sens. Il finit par me soulever de terre pour memmener dans sa chambre. Il mallongea sur son lit et s’étendit à côté de moi, avant de me serrer contre son cœur. À présent que les larmes avaient commencé à couler, je ne pouvais plus les retenir. J’étais pris de gros et longs sanglots mempêchant de parler et même de respirer. Elles avaient cependant un goût de renouveau, comme si chacune dentre elles emportait avec elle un souvenir réprimé.


Je pleurais pour Molly et ce quelle avait enduré. Je pleurais pour Chanyeol et tout ce que je lui avais fait subir. Je pleurais parce que, malgré tout, il maimait encore. Et surtout, je pleurais pour tout ce que javais perdu, et tout ce que je me savais désormais capable de trouver.


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