Chapitre 1

par Vminnie

La sonnerie du lycée retentit, en faisant vibrer murs et vitres du bâtiment, et c'est tout juste à temps que je traverse précipitamment le portail, après y avoir mis ma vie et également toute la force de mes jambes. Appréhendant de peu un possible retard dès la première journée, j'ai juste le temps de réajuster ma coupe avant de pénétrer dans l'enceinte du lycée, soufflant un bon coup après l'effort de devoir sprinter, m'élançant dans la frénésie stupéfiante qui embrase les couloirs. Les élèves se bousculent et oublient de se retourner, tout juste afin de se rendre à leur premier cours de la matinée, et c'est à peine la rentrée d'annoncée que je me retrouve déjà enseveli par cette masse pressée et insouciante de camarades, anxieux et alarmés par la reprise. Ça a le don de m'agacer rien qu'un peu et, soupirant pour la énième fois, je me hâte de retrouver le numéro de ma salle de cours, peu désireux d'arriver trop tardivement à une première heure qui s'avérait déjà être riche en découvertes.

Arrivé à la bonne classe, je souffle de soulagement, rassuré d'arriver à temps. Mes pas me portent instinctivement à l'intérieur de la salle tandis que j'aggripe fermement la bandoulière de mon sac, mon regard dérivant ici-et-là alors que les silhouettes agitées de mes camarades se dessinent sous mes yeux, beaucoup trop excitées et frétillantes pour un premier jour d'école. Je ne suis pas surpris de pouvoir tous les reconnaître, et même, de tous les connaître : cette jeune fille aux longs cheveux blonds qui regarde autour d'elle, l'air stressée ; le nain de jardin timide qui se cache au fond de la classe, presque invisible ; ce groupe de filles qui parle fort, ce mec un peu trop entreprenant qui part déjà sur des clins d'oeil et puis un de mes fameux amis, que je ne tarde pas à entendre brailler dans un coin de la classe. Toujours aussi bruyant et indiscret.

Hé ! Baekhyun, je rêve, c'est toi ?! Viens voir par là !

Roulant des yeux en voyant que toute la classe se retourne suite à ces paroles, j'obtempère, conscient du regard étonné des autres sur moi. Oui, je me suis teint les cheveux en noir corbeau, pendant les vacances. Est-ce si formidable que ça ? À pas silencieux, je me dirige vers le membre de mon groupe d'amis, qui comporte habituellement Sehun, un grand bonhomme aux cheveux blancs, Chen, la mascotte de l'équipe de football américain, Suho, mon aîné de un an et puis Kai, le playboy international du lycée. Ici, c'est bien évidemment ce dernier qui me crie de venir vers lui, avec ce ton beaucoup trop enjoué pour appartenir à quelqu'un d'autre. Notre professeur n'est toujours pas arrivé, ça nous donne le temps de faire nos retrouvailles, et j'ignore le regard et les compliments des filles sur moi, alors que le reste de la classe se retourne progressivement pour profiter du temps qu'il reste. Environ cinq minutes.

La vaaaache ! C'est que t'es tout beau maintenant, commente Kai en passant une main dans mes cheveux, alors que je me glisse rapidement à ses côtés. Il n'a pas changé, et un éclat de rire discret franchit la barrière de mes lèvres quand il m'adresse un clin d'oeil amical.

T'es en train de dire que je ne l'étais pas avant ? Je raille, un sourire scotché aux lèvres, délogeant sa main d'entre mes mèches. Je suis vraiment content de le revoir.

Du tout ! Tout te va bien, regarde, toutes les filles te trouvent à leur goût !

J'observe autour de moi à ces paroles, surprenant quelques instants les regards timides de certaines demoiselles qui pouffent en ma direction. Je les reconnais toutes, je peux placer aisément un nom sur chacune et aussi étrange que cela puisse paraître, je connais leur dossier scolaire par coeur. Je leur adresse un petit sourire charmeur avant d'incliner la tête, et ce ne sont que des piaillements enthousiastes dans mon dos que je peux déceler en me retournant de nouveau vers Kai, celui-ci me taquinant tout sourire.

Comme d'hab', fis-je remarquer d'un ton las, presque accoutumé. Peut-être parce que c'est vrai, peut-être parce que bon nombre des filles ici se disputent la place de "petite amie de Byun Baekhyun". À force, ça ne m'amuse même plus, et si je le pouvais, je refourguerais toute cette attention en plus sur Kai. C'est que je ne suis vraiment pas en position de réclamer de l'attention, après tout bien au contraire.

Ouais. Mais t'as de la chance, reconnais-le.

Je le reconnais. Mais je te connais, après la sonnerie de la fin de cours, tu ne vas pas prendre le temps de m'attendre et tu vas t'échapper comme un voleur pour aller draguer, et peut-être bien te faire recaler rien qu'un peu. J'ai bon ?

Comment tu fais pour être aussi désintéressé ? me répondit Kai, contournant la vérité et faisant mine d'être vexé. Je dois avouer que même moi, je n'en sais rien, et pour ne pas m'aider, je ne cherche pas non plus à creuser de ce côté-là. Enfin bon, reprit-il, dérivant du sujet initial. On va tout donner cette année, hein Monsieur le surdoué ?

Tout donner ? On verra bien. Si toi seulement, tu me défies de te battre en maths.

Il me scrute un instant, toujours avec cet air malicieux de peint sur le visage. Kai est vraiment un bon ami, et c'est souvent vers lui que je vais en premier, les jours de rentrée. Malgré sa tendance à toujours tout prend au second degré, il n'en reste pas moins un gars cool avec qui je peux traîner sans risquer que mon petit secret ne soit dévoilé.

OK ça marche, mais je te défierai si tu nous descends pas trop, les autres et moi.

Mais peut-être ai-je parlé trop vite. Il me sourit comme un abruti, et je fronce soudainement les sourcils, alors que le brouhaha ambiant ne cesse pas. Je comprends bien vite ce qu'il insinue et lui fais mine de se taire, d'un doigt devant la bouche, mais c'est seulement lorsque notre prof émerge des couloirs que tout le monde se tait et rejoint sa place respective, pour que le cours puisse enfin commencer et que les élèves se mettent à bavasser des formules algébrique toutes plus ennuyantes les unes que les autres. Je ne suis pas assis à côté de Kai mais de là où je suis, j'ai le privilège de pouvoir l'assassiner du regard comme il se doit, sans qu'il ne puisse riposter par les mots, mais juste avec une expression idiote et moqueuse.

C'est pas passé loin, et je n'aime pas les allusions à mon petit passe-temps caché. On n'est jamais à l'abri de se faire prendre, dans un lycée comme celui-ci : avec toutes les émeutes que j'ai su causer en son sein, je sais que les camarades qui m'entourent se débattent toute l'année pour savoir qui est-ce qui peut bien colporter de telles rumeurs, aussi toxiques et vraies puissent-elles être. Par simples précautions, j'invente parfois des ragots stupides et faux sur mes amis ou sur des connaissances pour ne pas paraître trop suspect, toujours avec leur accord. J'ai déjà envisagé d'exercer ce moyen sur moi-même, mais l'allure sage et propre que je donne en publique m'assure une assez bonne position parmi les bancs du lycée, alors je me préserve encore un peu innocent pour le moment. Mis à part mes plus proches amis, personne ne sait et personne ne saura que je suis la voix traîtresse de ce lycée. Tous sont loin de se douter que le parfait et galant Byun Baekhyun est en réalité une langue sévère et punitive, qui n'hésite pas à dévoiler à la foule même la pire des révélations sur la plus populaire et la plus jolie fille de l'établissement.

Kai me nargue et me fait signe de là où il est. Je lui tire la langue alors que le prof fait son cours, d'une voix lasse et monotone, qui ne passionne guère les étudiants cloitrés dans cette salle trop confinée. Placé loin aux derniers rangs, je n'ai pas de crainte à avoir quant à l'attention portée au cours : je n'en ai de toute façon pas besoin, l'avantage d'être surdoué malgré moi. D'un geste de la main, mon ami désigne discrètement ma voisine, un sourire en coin scotché aux lèvres. Curieusement, mon regard quitte le sien pour s'attarder un instant sur la demoiselle à mes côtés, qui elle semble carrément être collée au mur, entièrement intimidée dès lors que je daigne poser mon regard sur elle. Je me racle la gorge. Elle n'a pas l'air très entreprenante, pour quelque chose d'aussi futile.

Je peux tailler ton crayon, si tu veux, proposé-je en comprenant avec un petit sourire discret, d'une voix se voulant silencieuse sous les interrogations du prof.

Elle n'ose pas répondre tout de suite, et je le vois dans son air anxieux. En fait, elle n'a carrément pas essayé de me demander si j'avais un taille-crayon pour l'aider avec sa mine cassée. Elle a l'air idiote, juste comme ça, à détourner les yeux et à se tortiller un peu partout. Pourtant je connais son nom, je sais qu'elle s'appelle Kim Hyoyeon, que c'est une fille discrète mais qu'elle n'est pas aussi timide avec les garçons qu'elle connaît et avec qui elle parle en général. Elle hoche la tête sans me regarder, rougissant, alors j'entreprends de lui tailler son crayon sans parler plus que ça, geste auquel elle répond par un murmure reconnaissant.

Je n'avais jamais vu de filles aussi timides que celles dans mon lycée. Je ne sais pas si c'est le cas seulement quand je les aborde ou les regarde, mais ça m'en a tout l'air. J'ai aussi conscience que certaines jouent aux prudes et sont en réalité plus dévergondées qu'on ne le pense, mais ça, c'est une affaire dont je m'occupe ensuite personnellement. Dénoncer devant tout le monde les petits secrets de débauches de ces demoiselles, il n'y a rien de plus satisfaisant.

Quelques minutes de silence entre elle et moi s'écoulent. Je m'efforce de faire semblant de suivre le cours, tandis que je la sens bientôt s'agiter. C'est sa voix trop fluette qui m'empêche de me concentrer.

M-merci.. Oppa...

Je tressaille soudainement à l'appelation hésitante. Oh, non.

Ah... Je me racle de nouveau la gorge, préoccupé par ce changement de comportement. Je t'en prie, ce n'est rien.

Mon regard ose se poser sur son visage, alors qu'elle continue de me fuir, rouge comme une tomate. C'est plutôt marrant, dit comme ça. Je constate qu'elle est plutôt mignonne, vue de près, mais rien de bien exceptionnel. BB Cream plein le visage, et puis les yeux vainement maquillés. Pas de chirurgie. Elle semble faire attention à elle. Elle se cache à cause d'une timidité quelconque, et rien du reste ne m'intéresse mais j'en saurais sur Hyoyeon sûrement plus tard, si elle entreprend de mieux se faire remarquer, pour cette rentrée plus ou moins explosive.

Je me retourne ensuite, et elle couine, sans doute déçue de mon manque de conversation. C'est une fille, après tout. Que puis-je bien lui dire de plus ? Quand je tente vainement de chercher le regard de Kai, je constate qu'il s'est retourné pour écouter, et décide donc de faire face à ma table. Je réalise en scrutant l'horloge un peu plus loin que je n'ai absolument rien suivi du cours, et que le temps semble être passé à une vitesse que je ne soupçonne pas. Hyoyeon s'est faite muette, et moi je cherche quoi faire, passant une main paresseuse dans ma tignasse d'ébène. Les mathématiques m'ennuient, c'est une matière un peu trop simple à mon goût et je ne prévois pas de faire quoi que ce soit dans cette branche-là. Je m'ennuie en cette première heure pour la première journée, tout simplement.

C'est pourtant quand je risque un coup d'oeil vers le côté le plus à gauche de la classe que je me fais prendre au dépourvu, plongeant dans une paire d'orbes sombres, rêveusement rivées sur moi. Comme si elles avaient toujours été là. Lui, j'ai l'étrange impression de ne pas assez le connaître, et ça doit bien être une des rares fois que je le regarde. J'analyse un instant son profil, de sorte à garder son image inhabituelle dans mon esprit : cheveux argentés en bataille, chemise blanche à manches retroussées, de vastes yeux brillants et un nez droit, mais il a l'air également de grande taille et ses jambes peinent à trouver l'espace nécessaire sous son bureau, celles-ci mollement étendues, comme si elles ne trouvaient pas de fin. J'arque un sourcil en le voyant me dévorer du regard, et on finit carrément par se fixer l'oeil dans l'oeil, sans que je ne m'aperçoive de ce qui aurait bien pu changer. Il y a quelque chose d'étrange, avec lui. J'ai le désagréable sentiment que je vais devoir le garder à l'oeil, encore mieux que n'importe qui d'autre dans cet établissement. Comme une espèce de petit jeu, comme une lutte acharnée de qui gagnera cet échange insignifiant, je ne faillis pas et rentre dans son manège, alors qu'il me scrute le plus calmement possible comme si à mon tour, je n'étais qu'un élément du décor, cette fois-ci seulement présent pour être regardé. Il me dévisage impunément, et je réponds avec effronterie à ce regard seulement empreint de distraction, d'étourderie. Il n'a pas l'air d'être totalement conscient et je m'interroge finalement, jusqu'à ce qu'un ton draconien me fasse sursauter, et me fasse retrouver la si dure notion de la réalité.

Monsieur Byun Baekhyun vous n'écoutez pas.

Aussitôt, mes yeux quittent les siens. Difficilement. Et je me sens étrangement contrarié, naturellement agacé. Mes mains se joignent, alors que je lève le regard vers le professeur qui s'approche de ma table, me jaugeant strictement du regard. Tout le monde s'est retourné vers ma table, je le sens même sans avoir besoin de jeter un coup d'oeil, mais je fais aisément fi de toute cette attention soudainement braquée sur moi et soutiens le regard de mon maître de cours.

Dites moi, Baekhyun... Avez-vous suivi le cours, depuis le début de cette heure de mathématiques ?

Je le scrute patiemment, pas stressé le moins du monde. Autant être honnête.

Non, monsieur.

Et vous n'oseriez donc pas avancer que vous avez compris la totalité de mes enseignements, n'est-ce pas ?

...

Tu me soules. Encore une fois, et tu vas bouffer par la paille.

Bien évidemment que si, monsieur.

Voix sereine, et puis silence. La classe se retourne alors dans sa totalité, dans un bruit ahuri. J'aperçois Kai rire à n'en plus respirer derrière le dos du prof, et je risque un petit sourire en coin. Ce n'est pas dans ma nature d'être arrogant, alors si j'avance quelque chose, c'est que je ne doute pas de moi ni de ma réponse. Le regard sévère que pose mon professeur sur moi me témoigne de ses soupçons, alors je retourne affronter son jugement lorsqu'il reprend la parole.

Très bien, alors voyons voir. Déclinez moi la façon d'obtenir l'algorithme qui sort les coordonnées du vecteur MN, ici au tableau, me désigne-t-il d'ici grâce à sa grande règle jaune graduée, sans que je ne daigne y jeter un coup d'oeil, seulement quand on entre la valeur des abscisses et ordonnées de M et N.

Il se tait ensuite, me toisant d'un regard qui me prouve qu'il a l'air d'attendre. Je n'ai toujours pas regardé le tableau, et je n'en éprouve aucunement le besoin. Ça n'est pas nécessaire pour quelqu'un comme moi. Les yeux de mes camarades me transpercent, en particulier celui de ma voisine qui ne se gêne plus pour me dévisager maintenant que je suis de profil, et je passe une main distraite dans mes mèches, songeur. Je m'apprête à répondre, sûr de moi, mais je suis loin de m'attendre à ce qu'il compte me couper la parole.

Et bien, je crois savoir que la réponse est-

Monsieur Byun Baekhyun, je ne vous ai pas demandé le résultat je vous ai demandé la manière de procéder. La requête initiale est donc un piège ? Activez s'il vous plaît, m'ordonne-t-il alors, d'une voix tranchante et sans réticence. À l'intérieur, je fulmine.

Un soupir de réprimé, et je suis étonnement agacé par l'attitude de ce vieux chnoque qui commence sincèrement à me taper sur le système. Toi, tu vas vraiment prendre cher, pensé-je, le maudissant du regard alors que j'entrouvre la bouche pour lui délivrer sa réponse.

C'est simple, monsieur. Il suffit juste de faire un code qui demande les coordonnées des points et vecteurs et qui réalise les calculs nécessaires pour afficher la valeur en sortie. Le protocole est toujours le même, il vous faut demander les valeurs, réaliser la formule du cours qui correspond, stocker le résultat dans une valeur résultat et puis afficher le résultat.

Voilà qui est fait. Là, au moins, il reconsidérera le fait de me foutre la paix, et quand j'en aurais l'occasion, je lui ficherais la bonne honte de sa vie, une gêne aussi grande que quand sa mère n'a pas eu d'autre choix que de lui donner naissance. Parfait. Je détourne le regard sur ma copie, faisant mine d'écrire ce qui est noté au tableau, tandis que je peux entendre les glapissements des filles au premier rang, les plaintes jalouses et abassourdies des garçons, Kai qui se vante de me connaître personnellement à son voisin comme si j'avais gagné un oscar, et puis le regard perçant du professeur qui ne peut que déduire l'exactitude de ma réponse. Il s'apprête à rouvrir la bouche, peut-être bien pour me sermonner d'autant de désinvolture, mais ses paroles sont happées par la vibration stridente de la sonnerie : celle qui annonce la fin de l'heure, qui annonce ma délivrance et accessoirement celle de tous les autres. Sans un mot, je range mes affaires à ce son libérateur, et le prof ne m'en demande pas plus. Je devine qu'il est satisfait, et c'est en me hâtant vers la porte que je disparais ensuite, pressé de m'enfuir loin de toutes ces mathématiques et de ce raffut insupportable, sur le coup. À cause d'une frustration trop grande, ce n'est pas Kai qui aura l'occasion de ne pas m'attendre, mais moi. Je sais pourtant qu'une paire d'yeux me suit, quand je franchis le seuil de la porte, et c'est pour sûr difficile à expliquer, mais je jurerais en avoir frémi sur le moment.