Dans ses yeux.

par K-finite

Je marchais dans les couloirs; ces couloirs mornes et sombres, ceux que je n'avais jamais vraiment apprécié sans pour autant les détester. 
Je m'étais toujours demandé si, par hasard, il existait encore des gens qui haïssaient l'école, s'il y avait encore des personnes pour qui cela était une torture. Personnellement, sans n'avoir jamais eu de réel enthousiasme pour tout ça, il ne m'était jamais arrivé d'haïr le lycée au point de m'en rendre malade. Pourquoi certains arrivaient-ils à développer ce genre de traumatisme, et surtout comment? Je suppose que j'étais encore un garçon naïf à cette époque; j'avais toujours été un tantinet simplet. Echec scolaire ou simplement peur du travail, voilà bien les deux seules raisons qui me paraissaient plausibles pour que ce genre de rejet ne se produise.

Mais la candeur de mon esprit n'avait pas fini de défaillir. Pendant tellement longtemps, j'étais si loin de la réalité. Pas même une seule fois je ne l'avais effleurée. Et ce n'était simplement que le début. 

Les gens parlaient - comme ils le font toujours. De tout temps, il semble que ce soit quelque chose d'inévitable. Les gens parlent, leurs yeux te jugent, leur esprit t'étiquette. Pour les chanceux, cette étiquette n'en reste qu'à ce simple stade et ils se fondent tant bien que mal parmi la masse de surnoms ridicules attribués à tant d'autres. Pour les autres, ces étiquettes finissent par leur coller à la peau; elles deviennent leur identité. Il semblait que ce soit la première fois que je me rendais vraiment compte de la cruauté du monde. Nous n'étions que des gamins - nous n'étions qu'au lycée - mais la majorité d'entre nous avaient indéniablement des compétences presque innées dans l'art de blesser. Et non pas physiquement, mais blesser bien plus profondément que ça, blesser de façon plus brutale et plus crue; ils visaient en plein coeur. 

Comment ne m'étais-je jamais aperçu de cela? La naïveté ne peut plus s'expliquer à ce stade. Peut-être étais-je simplement un véritable idiot? Un ignorant, à peine capable de remarquer le mal que les mots peuvent provoquer. Et j'aimais les mots, je les aimais plus que quiconque. Petit premier de la classe, mon passe-temps favori était de m'asseoir des heures durant à la bibliothèque, à parcourir le dictionnaire, à savourer chaque nuance, aussi insignifiante puisse-t-elle paraître. Le langage humain est étonnant. Il y a si peu de sons pour exprimer tant de choses; autant de mots que nous ne connaissons pas et qui, malgré tout, font partis de nous. 

Ce jour-là était un autre de ces jours affreux; un de ceux où Junmyeon et sa bande avaient porté leur dévolu sur un pauvre malheureux. Il me semblait pourtant que celui-ci était un habitué de ce petit jeu mesquin. Il subissait. Depuis combien de temps d'ailleurs? Certainement plusieurs années. Plusieurs années d'abus et de harcèlement - parce que ceci ne pouvait rien être d'autre - et je n'avais jamais remarqué. De temps en temps, alors, je me blâmais pour ne pas avoir été assez attentif. Mon monde s'était écroulé, je n'étais plus l'enfant que j'avais toujours été; je comprenais la vie. Ou du moins, je commençais à en comprendre quelques bribes. Le fonctionnement d'une société hiérarchisée qui ne m'était alors jamais apparue aussi évidente se dévoilait. Quels genres d'animaux les êtres humains étaient ils? Quelles bêtes étaient capable d'une telle aigreur sans même une once de remord? Sans même un peu de compassion? 

« Regardez-le, ce petit abruti. Qu'est-ce que c'est que ce sac ridicule qu'il se trimballe, en plus de ça? » Minseok, un ami de Junnmyeon, avait crié alors que l'autre traversait le hall.

Tout le monde avait machinalement planté ses yeux sur lui. Et le pauvre garçon n'avait rien dit; il continuait à marcher, comme si rien ne se passait autour de lui.   Sa tête était haute et ses yeux fixés droit devant lui, comme s'il s'interdisait en quelque sorte de regarder le sol, comme s'il les défiait ou les avertissait qu'il ne craquerait pas. Je me souviens qu'il m'avait paru si fort à cet instant, que mon coeur s'était rempli d'une joie que je ne pourrais expliquer. J'étais fier de lui - et j'en ignorais parfaitement la raison. Je suppose qu'au bout de quelques mois, j'avais appris à admirer cette façon qu'il avait d'ignorer ceux qui l'entouraient. En réalité, j'avais simplement fini par observer ce garçon.

« Tu plaisantes, j'espère? Ca fait de loin parti des défauts les plus insignifiants chez ce gars. Le pire de tout, c'est qu'il est tellement idiot qu'il en ferait pleurer un gamin d'élémentaire ! » Junmyeon avait surenchéri. 

Junmyeon était le meilleur élève du lycée. Il avait, je pense, ce que tout adolescent en pleine crise de puberté aurait rêvé d'avoir. Il venait d'une bonne famille et il ne connaissait pas le mot "sacrifice" - ni même ce que difficulté financière pouvait vouloir dire d'ailleurs - et il était le garçon le plus doué et le plus intelligent que je n'avais jamais rencontré auparavant. Ce qu'il détestait le plus, c'était les "gamins sans cervelle" comme il aimait les appeler, les "échecs de l'éducation" et ceux qui "vivraient plus tard au crochet des aides sociales". Il avait toujours une opinion sur tout. 
Kim Junmyeon était populaire, et il le savait.


Trois jours plus tard, le même scénario se produisit. J'avais l'impression que cela se répétait de plus en plus souvent. Mon coeur bouillonnait, tiraillé entre cette envie d'agir et cette peur des regards. Qu'aurais-je bien pu y faire après tout? Je n'étais que Do Kyungsoo, un élève doué mais en aucun cas ceinture noire, rouge, jaune ou je ne sais encore quelle couleur d'un quelconque sport de combat. La seule chose que je savais vraiment bien faire, c'était écrire des poèmes et des histoires, et réciter des poésies - avec l'intonation. Et je devais peut-être me contenter de cela. Tout le monde détestait Kim Jongin, bien que je n'eus jamais bien compris pourquoi. Je soupçonnais vaguement l'influence des opinions de Junnmyeon à son sujet et je pense ma foi que la vérité se rapprochait de mon idée.

« Hé, Kim Jongin ! » Yifan appela. Mais Jongin ne se retourna même pas. « Regardez-moi ce sale gosse. Son arrogance ne finira jamais de me surprendre. »

Le chinois s'approcha de l'autre et le saisit par le bras. Jongin ne broncha pas un mot et alors que la main de Yifan qui tenait son menton avec une délicatesse inexistante, il ne détourna pas ses yeux - pas même une seconde. Ils restaient plantés dans les grands yeux du gigantesque lycéen qui eux, devenaient de plus en plus féroces.

« Et ce visage si… fade… je donnerais n'importe quoi juste pour le voir pleurer ! » Yifan s'écria alors.

« Mais qu'est-ce que tu racontes encore? Les larmes de ce type ne valent rien. Quelle est la valeur de la tristesse d'un mec tout petit comme lui ? Ce n'est rien d'autre qu'un bâtard. »

Les mots de Junmyeon avaient l'air d'avoir touché Jongin, et pour la première fois son expression affichait de la peine. Du désarroi et du chagrin; c'était tout ce que l'on pouvait lire. Et comme si une agonie suffocante l'avait pris tout d'un coup, il s'était dégagé de l'emprise de Yifan et avait accéléré le pas jusqu'au premier étage.


Je ne me souviens plus l'avoir revu après ça. En tout cas, pas avant un très long moment.

Jongin était un enfant unique. Il vivait avec sa mère et n'avait jamais connu son père. Elle l'avait eu très jeune, et surtout, avec un homme marié. Mais Jongin n'avait jamais été coupable de ça. Comment les gens pouvaient-ils le blâmer pour sa naissance? Comment ses origines pouvaient-elles faire de sa vie un tel enfer? On ne choisit pas où l'on naît, et on ne choisit pas sa famille; ils n'avaient pas le doit de le tenir pour responsable.

Un soir, alors que je rentrais à la maison après le lycée, la pluie avait commencé à tomber. Tout doucement au début, puis ça avait fini par se transformer en véritable déluge. J'avais alors décidé de prendre un raccourci, la petite ruelle que je n'aimais pas trop mais qui me faisait gagner inévitablement une bonne paire de minutes. J'avais tellement froid que c'était la seule option envisageable. 
Et puis, au détour de cette route, je l'avais remarqué. Il était là, assis, ou plutôt accroupi, dans la pénombre d'une échoppe qui ne payait vraiment pas de mine, essayant certainement de se mettre un maximum à l'abri. Il était trempé et ses cheveux gorgés d'eau laissaient apparaître de fins ruissellements le long de ses joues.

« Hé… Euh… Est-ce que ça va ? »

Jongin avait doucement relevé sa tête vers moi. Ses yeux brillaient. Ou du moins c'est ce que je pensais avant de m'être penché sur lui. 

Il pleurait. Comme un enfant, là, à l'abri des regards, sans honte et sans restreinte, il pleurait. Je suppose qu'il avait remarqué la façon dont mes yeux tentaient de lui porter ne serait-ce qu'un peu de réconfort, juste de quoi lui donner la force de se relever. Je voulais revoir le Jongin qui ignorait ce que les autres disaient. Je voulais revoir le Jongin que je connaissais sans jamais l'avoir réellement connu. Je voulais juste ce Jongin fier et fort; je le voulais pour lui et peut-être aussi un petit peu pour moi, bien que je ne sache pourquoi. Je suppose qu'il avait vu ce petit quelque chose dans mon regard, parce que ses lèvres s'étaient alors légèrement ourlées et un sourire si léger qu'il était presque insondable fit son apparition sur son visage meurtri. Mon coeur s'était mis à battre - à la fois déchiré par ce sourire si tristement désespéré et la beauté de ce visage que je découvrais sous un tout nouveau jour. 

« Ca va. Ca… je pense que ça ira. »

« C’est à cause de… de Junmyeon, pas vrai ? »

« Joonmyeon? Tu es un ami à lui? Tu sais, tu ne devrais pas me parler… Tu auras des problèmes. Ils me détestent. Ils me détestent tous. »

Je ne sais exactement ce qui m'était venu à l'esprit à ce moment précis, je ne sais même pas si cela avait simplement un sens, mais une honte et une telle douleur avait frappé ma poitrine d'une force que je ne soupçonnais même pas que les mots qui étaient sortis de ma bouche m'avaient presque échappé. Je ne savais pas très bien ce que je faisais, pourtant je le faisais vraiment - et j'en étais presque heureux.

« Non, moi. Je… je t'aime. »

Et les yeux de Jongin s'étaient écarquillés, ils étaient devenus presque aussi ronds que des soucoupes; et vraiment, c'est bêtement drôle, parce que j'avais toujours été persuadé que seuls mes yeux pouvaient atteindre cette taille. Alors, je m'étais accroupi à côté de lui, attendant que la pluie s'arrête moi aussi.

« Quoi ? »

Il était visiblement - et tout à fait légitimement – surpris.

« Je t'aime. »

« Mais tu… je ne sais même pas qui tu es. »

« Je suis en troisième année, j'habite juste à deux rues d'ici. J'aime écrire des poèmes aussi des histoires; je passe la plupart de mon temps libre à la bibliothèque à lire toutes sortes de livres; en fait, j'aime surtout lire des dictionnaires. Je suis Do Kyungsoo, et je t'aime. »

« Tu… tu sais ce que les gens pensent de moi, tu sais qui je suis, n'est-ce pas? »

Sa voix était faible, presque inaudible et on pouvait déceler un semblant de honte et d'amertume dans le ton qui la recouvrait.

« Tu es Kim Jongin. Un élève vraiment moyen, souvent absent mais plutôt obéissant. Tu manges à la cantine uniquement le mardi et le jeudi et tu tries les petit pois dans ton assiette quand il y en a. »

Encore une fois, cet air béat.

« Je suis un bâtard. Je suis le bâtard. »

Une larme avait coulé sur sa joue alors que son timbre avait craqué, déformant quelque peu sa voix. Il était blessé, tellement blessé; cette blessure qu'il portait au fond de lui était si belle et si pure, cette douleur était tellement injustifiée, que j'en avais fini par être révolté. Alors, presque naturellement, et Dieu seul sait ce qui m'avait pris ce jour là, j'avais pris ses mains dans les miennes, ses mains chaudes et humides, si douces, et je l'avais regardé dans les yeux. Un très long moment, si long qu'il me semblait durer une éternité; mais là encore, une éternité avec Kim Jongin, c'était si court, beaucoup trop court et je ne savais même pas pourquoi je continuais à en vouloir plus. 

« Tu es Kim Jongin. »

Et ses lèvres avaient effleuré les miennes, à peine, juste à peine, mais c'était assez pour me rendre fou. Qu'est-ce qui n'allait pas chez moi? Qu'est-ce qui m'avait pris? Pourquoi ces yeux me poussaient-ils à faire des choses que je n'aurais jamais ne serait-ce qu'imaginer faire avant? 
J'avais besoin de le prendre dans mes bras; c'était un peu bizarre, je suppose que pour lui aussi. Et nous étions restés ainsi jusqu'à ce que la pluie s'arrête, en espérant secrètement qu'elle allait continuer un peu à tomber - juste un peu plus longtemps.

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« Jongin ! Qu'est-ce que t'es en train de faire là?! » La voix de Kyungsoo résonna dans la chambre.

Jongin était pris la main dans le sac, il n'avait aucun moyen de nier.

« Je… j'ai trouvé… ça. Je… je lis ton journal » annonça-t-il simplement, comme si c'était la chose la plus banale du monde.

« Nooon ! C'est un journal, Jongin, c'est censé être personnel ! » 

« S’il te plait, encore un peu, laisse-moi lire juste un peu plus ! »

Mais les yeux suppliants du plus jeune ne se heurtèrent qu'à un Kyungsoo ferme et intransigeant, "Non."

Jongin protesta tout de même.

« C’est la meilleure partie… c'est trop mignon et… tu sais, tout ce que tu m'as dit ce jour là, je commence à comprendre et je te trouve encore plus adorable maintenant. Je t'aime encore plus ! »

Toutes les excuses étaient bonnes. Jongin aimait tellement Kyungsoo, il voulait savoir ce qu'il se passait dans sa tête quand tout a commencé.

« Ca fait déjà trois ans alors, je suppose que c'est pas si grave si je le lis, allez.. Et puis, c'est pas un journal, c'est presque un roman ce truc. »

Jongin tourna la page une nouvelle fois, et celle-ci avait l'air encore tellement plus intéressante.

« Oh mon Dieu ! T'as vraiment écrit ça?! J'en reviens pas. Non…, tu l'as fais ! Qu'est-ce que tu pouvais être niais ! »

« YAAAAAAH ! »