Dès le premier regard

par Ellyana

Bip Bip Bip Bip Bip...

                J'ouvris péniblement les yeux et sortis aussitôt ma main de ma couette pour faire taire mon réveil avant la dixième sonnerie. Pourquoi ? Je ne sais pas . Cela constituait pour moi un défi quotidien stupide et inutile dont je n'arrivais pas à me passer. Il était 6h50 et je commençais à 8h00. Il ne fallait pas perdre de temps si je ne voulais pas arriver en retard en cours. Non pas que j'étais un élève sérieux, mais je n'avais juste pas envie de me faire remarquer, enfin aujourd'hui du moins.

Après m'être étiré à m'en décoller les vertèbres, je me dirigeai vers la salle de bain et achevai de me réveiller sous la douche. Une fois de plus, j'allais devoir supporter les cours de l'université alors que je n'étais pas vraiment fait pour les études. Mais mes parents m'avaient forcé la main et c'est pour cela qu'à presque vingt ans, je ne savais toujours pas ce que j'allais faire de ma vie et me laissait porter par la vague des évènements. D'un autre coté, avoir été forcé n'avait pas que des inconvénients.. mes parents m'avaient déniché un appartement convenable au cœur de Beijing et je pouvais ainsi faire tout ce que je voulais à condition d'étudier. J'étais libre.

Je finis de me préparer en essayant tant bien que mal de dompter mes cheveux noirs corbeau et filai ensuite dans la cuisine pour boire un verre d'eau, engloutir une tartine de pain, et terminer par un café. Ma montre indiquait 7h25 et mon bus passait dans cinq minutes: je sautai sur mon sac, attrapai mes clés au vol et me précipitai dans la cage d'escalier, manquant de me rompre le cou...somme toute, comme chaque matin ! Le trajet en bus fut rapide, et quand vint le moment de descendre, je repris la tête qui allait en totale contradiction avec mon hyperactivité : celle du type solitaire à qui personne n'osait adresser la parole et qu'il ne fallait surtout pas embêter. Au moins j'avais la paix ! Tout en m'engouffrant dans le bâtiment principal, je sortis mon emploi du temps que j'avais eu la flemme d'apprendre depuis le début de l'année. J'étais étudiant en littérature et nous étions jeudi: j'avais donc trois longues heures de chinois à écoper avant d'enchaîner sur un cours d'histoire avant la pause de midi. Ça ne se voyait peut être pas à ma tête de rebelle, mais j'adorais lire. Pour moi, seuls les mots ont ce pouvoir de nous faire entrer dans un autre monde et nous faire oublier la réalité qui, parfois, dans certaines périodes de notre vie, nous semblent mornes. Paradoxalement, je n'étais pas si heureux que ça d'aller en cours de littérature, tout simplement à cause du professeur que j'avais , Mr Li Qiang, qui avait le don de m'endormir au lieu de me faire partager sa passion! C'est donc les mains dans les poches et avec un air ennuyé collé sur le visage que je m'engouffrai dans la grande salle de classe. Je me dirigeai directement vers le fond, pour m'asseoir contre le mur, à cette place divine ou l'on pouvait tout voir sans être vu. Il ne restait plus qu'à attendre le reste des élèves ainsi que le professeur. Qui ne vint pas. Il était 8h15 et le cours aurait déjà du commencer depuis une bonne dizaine de minutes. En passant devant le tableau des absents je n'avais pourtant pas vu inscrit le nom de Mr Li Qiang. Les étudiants autour de moi commençaient à s'impatienter et un brouhaha envahissait désormais les lieux. Alors que je m'apprêtais à me lever pour partir, tu entras. Le vacarme environnant cessa peu à peu tandis que tu t'avançais sur la petite estrade centrale ou se trouvait le bureau, puis, sans tes soucier de tous les regards curieux, tu t'adressas à nous en ces termes: « Bonjour à tous, je suis Wu Yi Fan, le remplaçant de Mr Li Qiang qui a eu un accident de voiture et se trouve actuellement à l'hôpital. Il va bien mais ne pourra malheureusement pas assurer ses cours jusqu'à la fin de l'année. Aussi suis je chargé de m'occuper de votre classe jusqu'à votre examen annuel. »Tes paroles furent suivies d'un silence puis tu repris d'une voix claire et assurée : « Veuillez vous asseoir, nous allons commencer le cours. Je vais d'abord procéder à un appel afin de me familiariser avec vos noms » .

J'étais complètement paralysé par ta personne. Ton charisme, ta beauté, ta voix, ton assurance....tout chez toi me fascinais d'une manière que je n'aurais jamais pu soupçonner chez moi. Indifférent à l'effet que tu me faisais, tu avais commencé à énumérer les noms et je ne cessais de te contempler, détaillant ton visage rond et fin à la fois, essayant de croiser ton regard sombre et perçant. Tu avais l'air jeune...je te donnai deux ou trois ans de plus que moi. Ton T-shirt blanc légèrement moulant, laissait deviner la fine musculature de ton corps élancé et faisait naitre des frissons dans mon dos ainsi que des battements de cœur incontrôlés. « Huang Zi Tao » . L'entente de mon nom me sortit de mes pensées et je répondis précipitamment « Présent! » tout en ancrant mon regard dans le tien. J'y discernais un soupçon d'étonnement et compris ensuite que tu avais du remarquer la manière dont je t'avais fixé. Honteux, je détournai la tête et pris un air indifférent en me rappuyant contre mon mur. Moi qui étais d'habitude si impassible, je venais de me faire avoir comme le premier imbécile venu. Le piège de ton regard se détourna puis tu continuas l'appel comme si de rien n'était. Pour la première fois, je suivis mon cours de littérature. Tes mots étaient comme de l'eau sacrée que je ne voulais gaspiller pour rien au monde. Tu t'exprimais avec éloquence et captais l'attention de tes élèves avec la force de ce regard qui t'était propre. Aujourd'hui, tu avais décidé de nous parler de Cao Zhi, un poète chinois de l'époque des Trois Royaumes, dont j'avais lu quelques poèmes à l'occasion . Tu étais tellement beau lorsque tu en parlais avec passion, que j'aurais pu t'écouter des heures entières. Les trois heures de cours passèrent beaucoup trop vite, et quand la fin arriva j'eus l'impression d'avoir rêvé. La salle se vida rapidement et je fus le dernier à me diriger vers la sortie, dans un état second. Tu n'avais pas l'air d'avoir remarqué ma présence car tu étais occupé à ranger tes feuilles soigneusement. Puis, alors que j'allais franchir le seuil, j'entendis un simple : « Au revoir Zitao » qui me fis me retourner sur le champs. Tu n'avais toujours pas levé la tête et t'affairais maintenant à fermer ton sac. J'en déduis que tu savais depuis le début que je trainais dans la salle et la honte me reprit. Tu relevas enfin ton visage, arborant un air étonné, ton sourcil droit légèrement soulevé. Je compris que tu attendais peut-être une réponse...comme n'importe qui de normal l'aurait fait. Aussi bafouillais-je un bref : « Au revoir professeur » avant de me précipiter à l'extérieur. Je décidais aussitôt de me précipiter aux toilettes les plus proches afin de me rafraichir..... j'avais tellement chaud ! L'impression que tu me fouillais de ton regard , que tu lisais en moi comme dans un livre ouvert semblait ne toujours pas s'être évaporée et provoquait des sueurs froides dignes d'une maladie. Le cours d'histoire allait commencer et j'eus le plus grand mal à m'y rendre. Ma seule envie était de te revoir, de t'observer et cela induisait le fait d'assister au cours du lendemain. En étais-je déjà arrivé là après un simple remplacement de professeur .


Le reste de la journée se déroula à un rythme effroyablement lent et c'est presque en courant que je rentrai chez moi. Je m'allongeai sur mon lit, croisant les bras derrière ma tête et écoutai les battements effrénés de mon cœur dus, certes à ma course, mais aussi au trouble que tu m'inspirais. Alors que la pénombre envahissait ma chambre, un plan germa dans mon esprit . Les racines de cette idée provenaient d'un fait très simple : je te voulais, incontestablement . Il est vrai que mon obsession soudaine pour ta personne me faisait me sentir un peu ridicule: après tout je ne t'avais vu que trois malheureuses heures dans ma vie et ne connaissais absolument rien de toi, hormis ton prénom. Mais malgré tout je sentais au fond de moi qu'il fallait que je te connaisse, que je te parle, que je te vois.

Cette nuit la, je rêvai de toi....


Le lendemain, la dixième sonnerie de mon réveil passa. Qu'est-ce j'avais bien dormi ! Je me levai et effectuais rapidement toutes mes taches matinales si bien qu'à 7h15 j'étais devant mon arrêt de bus. Arrivé à l'université, mon enthousiasme se fana quelque peu lorsque je vis qu'il fallait attendre l'après midi pour à nouveau te voir. C'est donc en trainant les pieds que je me rendis à ma première heure de cours. A mon grand soulagement, cette fois ci la matinée avança vite. A la pause de midi je remplis mon plateau à ras bord pour diriger mon attention sur ma faim et essayer d'oublier mon impatience, puis enfin l'heure tant attendue arriva. J'étais tellement stressé que je ne cessais de faire des allers et retours devant la salle de cours et ce devait être un spectacle assez amusant pour les étudiants autour de moi qui me regardaient bizarrement. Leur étonnement doubla lorsque je décidai de me mettre au troisième rang au lieu de ma place du fond habituelle. La plupart ne me parlaient pas, ne me connaissaient pas mais, tels des proies me remarquaient pour mieux m'éviter. Enfin tu arrivas et pour moi, ta présence était comme un lever de soleil dans ma vie. Tu portais un pull noir en col V, laissant voir une peau parfaite et un peu mate, ainsi qu'un jean bleu foncé qui me fit réaliser la longueur de tes jambes. Tu avais ton manteau beige dans la main gauche et maintenais ton sac sur l'épaule droite avec la deuxième. Tu aurais facilement pu passer pour un étudiant si tu n'avais pas ce regard empreint de professionnalisme. Passant l'ensemble de la pièce en revue avant de commencer l'appel, tu commenças ton cours. Cette fois ci je pris des notes, voulant donner une image de bon élève et aussi te faire oublier mon comportement bizarre de la veille. Quand je levais parfois la tête je voyais certaines filles te dévisager d'un air niais et ricanant avec leur voisine. A ma grande surprise cela fis naître chez moi un sentiment de jalousie. Je ne pouvais accepter que d'autres t'observent avec convoitise comme si tu étais bon à manger. L'une d'elles remarqua que je la fixais et cessa de sourire, une expression de peur passant sur son visage. Je devais vraiment être effrayant et je pense que si mes yeux avaient pu tuer, elle serait morte sur le champs. Je reportai mon attention sur ta personne et vis que tu m'observais tout en continuant de parler. Je baissai instantanément la tête et sentis la rougeur gagner mes joues. Avais-tu remarqué ce qui venait de se passer ? Décidant de te lancer un regard pour essayer de sonder ton expression je relevai légèrement mon visage et constatai avec soulagement que tu ne me portais plus attention.

Néanmoins, je crus distinguer un changement: tu arborais un air amusé et attendrit.

Je me maudis de mon inattention moi qui voulais ne pas me faire remarquer!
La fin du cours arriva et cette fois je mis volontairement du temps à ranger mes affaires si bien qu'il ne resta plus que toi et moi. Ayant fini de fermer mon sac, je me dirigeai vers toi qui rangeais tes feuilles. « Professeur, s'il vous plait », t'interpelai-je d'une voix qui se voulait sérieuse. Relevant ton magnifique visage, tu m'adressas un sourire si avenant, si beau que je faillis en perdre tous mes moyens. « Oui ? Qu'y a t-il ? ». Prenant une grande inspiration, j'inventai le plus gros mensonge de ma vie : « Et bien voilà.... Avec Mr Li Qiang, j'avais pour habitude de prendre des cours particuliers supplémentaires et ça m'aidait vraiment beaucoup car j'approfondissais mes connaissances. Je suis passionné par la littérature et c'est toujours un plaisir d'en parler avec une personne qualifiée. Je voulais donc savoir si dans le cadre de votre remplacement, vous pouviez également accomplir cette tache . Je vous en serais infiniment reconnaissant. » J'avais passé ma soirée à réviser ma phrase et avais sortis ma demande d'une traite, m'attendant à un refus. Tu avais l'air de réfléchir puis, sans dire un mot, tu sortis un papier de ton sac, pris un stylo et écrivis quelque chose dessus. Après ça, tu me le tendis, accompagnant ton geste de ces quelques mots: « C'est d'accord. Je n'ai rien a faire le weekend alors autant rendre service à un de mes nouveaux élèves. Voyons nous demain dans l'après midi. Envoyez moi un message que je puisse avoir votre numéro et aussi pour fixer le lieu et l'heure. » Alors là, j'étais complètement gelé sur place et fixais bêtement ce minuscule bout de papier où étaient écrits les chiffres les plus précieux de mon existence. Je repris contenance et m'empressai de le récupérer avant que tu ne me prennes pour un malade mental. Je te remerciai avec un sourire timide : « Merci beaucoup Monsieur. Je vous contacte ce soir ...et a demain ! ». Avant même que tu n'ai pu répondre, je te tournai le dos et sortis de la salle le plus calmement que me le permettait mon état d'excitation. Mon cœur battait si fort ! Je ne pensais pas que ce serait aussi simple. J'affichais désormais un air si rayonnant en me dirigeant vers la sortie de l'université et en telle contradiction avec ma réputation, que les gens devaient me prendre pour un fou. En passant devant une boutique sur le chemin, je fus choqué en apercevant l'air niais qui ne voulait pas s'enlever de mon visage. Je rentrai chez moi aux alentours de 16h et il ne me restait plus qu'à combler le vide pendant deux ou trois heures avant d'envoyer le précieux SMS. Comme à mon habitude, je me couchai dans mon lit et m'employai donc à réfléchir au lieu ou nous pourrions travailler le lendemain. J'étais si confortablement installé que mes réflexions m'amenèrent à plonger dans un doux sommeil. Quand je me réveillai, il était 19h ! Affolé à l'idée d'oublier d'envoyer un message, je volai jusqu'à mon portable et entrai le précieux numéro dans mon répertoire.

Après avoir mis en place la fonction message, je pianotai précipitamment sur le clavier tactile le sms suivant :


- Bonjour, Je suis Huang Zitao. Vous m'aviez demandé de vous envoyer un message pour avoir mon numéro et pour fixer un rendez-vous demain.


A mon grand soulagement la réponse ne se fit pas attendre .


          - Très bien, j'ai maintenant votre numéro. Ou aviez-vous l'habitude de travailler avec Mr Li Qiang ?


Il faut dire que je ne m'attendais pas à cette question, qui était d'ailleurs très pertinente. Je m'en voulais d'avoir dormi au lieu de réfléchir! Alors je décidai d'éluder avec une réponse vague:


       
   - Il arrivait que ce soit à l'université puisque Mr Li Qiang avait du temps la semaine. Mais c'est fermé le weekend-end. A votre convenance alors.


         
- Venez chez moi à 15h. J'habite au 10 rue Tai Hang Tung. Beijing.


Mon cœur loupa un battement et ma respiration se bloqua.
Venez chez moi à 15h. J'habite au 10 rue Tai Hang Tung. Venez chez moi à 15h. J'habite au 10 rue Tai Hang Tung. La phrase tournait et se retournait dans ma tête. Chez lui . J'allais. Aller. Chez. Lui. Un sourire béat vint s'afficher sur mon visage pour la deuxième fois de la journée et une couleur rosée montait déjà jusqu'à mes joues. Je décidai de préparer mes affaires pour le lendemain : un jean slim noir avec un T-shirt gris près du corps, une veste en cuir noir et une paire de converse. Il me fallait aussi mes affaires de cours. Je n'avais strictement aucune idée de ce dont on allait parler et cet aspect du rendez vous me faisait un peu peur vu qu'il était basé sur un mensonge. Je me couchai tout de même d'excellente humeur et eu de la peine à m'endormir, me tournant et me retournant dans mes draps tellement mon impatience me rongeait l'estomac.


Me réveillant en fin de matinée, je m'étirai tout en observant le temps à travers ma fenêtre. Les rayons du soleil s'allongeaient sur le parquet de ma chambre, formant une flaque de lumière chaleureuse et le ciel était d'un bleu magnifique. Je sentis que cette journée allait être magique avec le cadre... et surtout le contexte.


C'est avec calme que je me préparai mon déjeuner, savourant mon café matinal que j'aimais prendre très sucré. Je décidais ensuite de prendre une douche bien chaude pour achever de me détendre et enfin m'habillai. La tenue que j'avais choisi me convenait pour l'occasion. J'avais l'air d'être assuré et charismatique bien que mes pensées aient souvent tendance à trahir mes émotions lorsque je n'étais pas maitre de la situation.


Il n'était pas encore l'heure de me rendre chez toi, alors je décidai de sortir pour aller marcher un peu en ville, habitude que je perdais à force de rester dans mon appartement à ne rien faire.
Cela me fit le plus grand bien et c'est le cœur léger et l'esprit aéré que je me rendis au 10 rue Tai Hang Tung, qui se trouvait d'ailleurs non loin de l'université. C'était un immeuble assez grand et récent au vu de l'architecture recherchée. Je sonnai à l'encadré qui portait le nom de Wu Yi Fan et attendis une réponse, le cœur battant. J'entendis des bruits de pas venant de l'autre coté et ce fut toi qui m'ouvris , ton beau sourire aux lèvres. On se salua dans les formes, puis tu me fis monter à l'étage ou se trouvait probablement ton appartement. Lorsque je pénétrai à l'intérieur, je me sentis tout de suite à l'aise . C'était un endroit grand, lumineux, épuré et la décoration était simple mais efficace. Le tout était impeccablement bien rangé, dénotant une personnalité maniaque.
« Je te sers quelque chose ? » Ta voix chaude interrompit mon observation et je me rendis compte que, pendant un bref instant, j'avais oublié ta présence à Toi : l'homme auquel je pensais depuis trois jours ! Je te suivis donc dans ta cuisine parfaitement aménagée. Alors que je demandais un café, un détail me frappa. Tu m'avais tutoyé. « On se tutoie ? » te demandai-je bêtement. Je regrettai aussitôt mes paroles, ridicules et puériles mais c'était important pour moi de savoir. Tu parus d'abord étonné par ma question, puis tu te remis à sourire, amusé : « Tu sais j'ai seulement 22 ans et tu en as 19. Nous n'allons tout de même pas nous vouvoyer à notre âge ...Et puis on est en dehors de l'université ! » J'acquiesçai d'un mouvement de tête, gêné par ton air moqueur bien que gentil. C'était surprenant de te voir hors contexte scolaire: tu semblais plus décontracté et débordant de jeunesse. J'appris que tu avais trois ans de plus que moi et cela me réjouissais, moi qui pensais que tu étais encore plus âgé. A la fin de mon café, tu me proposas de commencer. Le ''cours'' dura presque deux heures pendant lesquelles nous abordâmes différents aspects de la littérature. Heureusement que j'en étais réellement passionné car je serais passé pour un ignorant de première. Je pouvais aussi, pendant la discussion, te dévisager à ma guise et m'émerveiller sur les détails de ton visage: la courbe de tes lèvres qui me donnaient envie d'y déposer un baiser, tes yeux perçants dans lesquels je voulais me noyer. D'ailleurs, ces derniers étaient couleur chocolat et entourés d'une fine paupière en amande sous laquelle de légères cernes s'étaient installées. A la fin de l'après midi, j'espérais avoir fait bonne impression, comme à un entretien d'embauche, puis après s'être salué mutuellement, je partis. En bas de ton immeuble, le crépuscule me donna l'impression que la vie étais un enfer sans toi à mes cotés. Je rentrai donc en trainant les pieds et le cœur lourd. Mon téléphone sonna, me sortant de ma morosité : c'était Luhan, mon meilleur ami. On se connaissait depuis huit ans déjà et c'était lui , la personne à qui je pouvais tout confier , tout comme il le faisait.


         
- Allo ?


          - Oui Tao, c'est Luhan ! Ça va ? Tu as une voix bizarre !


On ne pouvait rien lui cacher. Il suffisait que je prononce un simple mot pour qu'il connaisse mes états d'âmes. Je

me plongeai donc dans une grande explication pour lui exposer la situation et ça me prenait tellement à cœur que je n'avais même pas terminé d'en parler en arrivant chez moi .


        
  - ... et donc là je sors juste de chez lui et je suis vraiment pas bien, je sais pas ce qui me prend , je sais pas pourquoi je fais ça .. Il me fascine c'est horrible ! Achevai-je, désespéré.


         
- Oh... (silence) Je vois. Tu sais... je pense savoir ce qui t'arrive. (silence) Je crois que... tu viens d'avoir un coup de foudre.


Son affirmation tomba sur moi comme un couperet. Je ne savais plus quoi dire tellement cette hypothèse ne m'avait jamais effleuré l'esprit ! Luhan s'inquiéta un peu de mon silence:


         
- Tao ? Allo ! T'es encore la ?


Je m'étais figé devant ma porte d'entrée et ce fut mon voisin en sortant de son appartement, qui me ramena à la réalité. Il me bouscula étant donné que je gênais la circulation, sans oublier de me lancer un regard étonné et agacé à la fois. De toute manière, je percevais ses bruyantes pensées du genre " Mais qu'est ce qu'il fou la celui la planté au milieu du couloir ?" J'avais oublié que Luhan était au téléphone et voulus reprendre la conversation mais mon ami avait coupé.

Il devait se douter que ça m'avait choqué et me rappellerait certainement un peu plus tard.
Ma soirée se déroula dans le silence le plus profond. Je m'étais allongé sur mon lit, comme d'habitude, et ne cessais de retourner le problème dans ma tête en comparant ma situation avec celle des films romantiques, ou encore des nombreuses œuvres de romance que j'avais lues. A mon plus grand désespoir.... j'aboutissais toujours à la même conclusion : il y avait de forte chance que Luhan ai raison mais je ne souhaitais pas en parler avec lui, même si il était homosexuel et vivait maintenant depuis deux ans avec son copain Sehun.

Je voulais mettre de l'ordre dans ma tête et pour sonder mes sentiments, il fallait que je te revois.

          Les cours particuliers se poursuivirent et peu à peu, à mon plus grand plaisir, mais aussi ma plus grande angoisse, nous tissions des liens d'amitié. Je t'appelais pour fixer un rendez vous et tu répondais en sachant pertinemment que la conversation allait dériver sur les sujets du quotidien, comme si nous nous connaissions depuis plusieurs années. J'appris que tu avais grandi au Canada ou, plus précisément à Vancouver. Lorsque tu l'annonça, j'en fus tellement étonné que tu te moquas gentillement de moi. En effet, aucun accent étranger ne transparaissait dans ta voix profonde. Quand je te demandai pourquoi, tu m'expliquais que chez toi, tout le monde parlait chinois tandis que tu suivais des cours dans une école anglophone. Tu étais ensuite venu à Beijing pour devenir professeur de lettres car tu préférais la littérature chinoise à celle, pourtant intéressante, anglaise. En l'espace de deux mois, nous nous étions donc considérablement rapprochés et ma fascination pour toi était devenue ma drogue quotidienne. J'étais heureux de constater que tu semblais apprécier les moments que nous passions ensemble et pour ma part, tous les jours où mon emploi du temps me privait de ta présence, je devenais irascible, et me morfondais dans ma tristesse. Étais je tombé si bas ? Moi, le garçon infréquentable, étais devenu comme toutes ces filles excitées devant celui qu'elles convoitaient.

Étais ce cela le coup de foudre ?


Luhan était passé me voir et nous avions beaucoup discuté de ces émotions indescriptibles qui m'envahissaient lorsque tu te trouvais dans la même pièce que moi. Il n'arrêtait pas de me taquiner quand on abordait ton sujet et j'avais droit à chaque fois aux :
« Tu me le présente quand ? » ou encore : « Il est mignon ? ». Et pour bien arranger mon cas, j'avais tendance à rougir violemment à la suite de ses remarques.

Au bout d'un mois, l'évidence s'était imposée: j'étais tombé amoureux d'un homme. J'étais tombé amoureux de mon professeur de littérature. J'étais tombé amoureux de Wu Yi Fan.


Le fait d'accepter mes sentiments avait été difficile et j'ignorais que ce serait encore pire par la suite. J'étais désormais confronté à la pire des douleurs du cœur: l'amour à sens unique. Et c'est dans ce bain de tristesse que je continuais à te voir un mois de plus, profitant désespérément des moments que nous partagions. Tu n'avais apparemment rien remarqué, accentuant involontairement ma tempête intérieure.

Puis un beau matin, je décidai de tout te dire. J'avais passé la nuit entière comme toutes les autres, à chercher une issue à ma détresse et c'est la seule solution qui m'apparaissait. Il fallait que je me libère de cette crainte d'un rejet, et si le pire devait arriver, et bien au moins je serais fixé. J'espérais de tout mon cœur que tu ne me déteste pas. Tu étais tout le temps gentil et attentionné lors de nos rendez-vous..peut être que tu ressentais la même chose que moi ? Pitoyable...Je me raccrochais à un espoir mort né. Tu étais mon professeur et ne faisais que ton boulot. Je me rendis au pas de course à l'université et par chance, ma première heure de cours était celle de littérature. En tournant l'angle du couloir menant à la salle , je me figeai sur place. Tu étais de dos et discutais avec une fille de ma classe....celle qui n'arrêtait pas de minauder à chacun de tes cours, espérant certainement te faire faire craquer pour elle. D'après les sons qui me parvenaient, tu avais l'air de sourire tout en lui parlant de je ne sais quoi, et en réponse la fille se mettait à ricaner bêtement en essayant diverses poses séductrices. Ridicule. Voilà ce que j'étais. J'avais osé y croire pendant ne serait ce qu'un instant. Croire que tu pouvais aimer un garçon relevait de la stupidité et je m'inspirai tellement de honte que les larmes me vinrent aux yeux. Je fis demi tour, reprenant le chemin que j'avais emprunté un peu plus tôt, cette fois en courant.


          Pendant la semaine qui suivit, je séchai les cours. Plus rien ne m'importait autour de moi et je m'enfonçai lentement mais surement dans un gouffre de misère morale. Le linge s'amoncelait en pile dans l'appartement, tout comme la vaisselle et la poussière qui s'accumulaient. Mes placards étaient presque vides de toute nourriture et je n'avais aucune envie de sortir faire des courses. Mes journées se déroulaient en trois temps: tout d'abord je me douchais, ensuite j'enfilais un pyjama et enfin m'installais devant la télé. Les images défilaient devant moi sans que je ne les voient vraiment, ne constituant dans mon esprit qu'un faible bourdonnement, comme un lien qui me raccrochait à la réalité. Un soir, alors que j'étais avachis sur mon canapé, mon portable vibra, et ce bruit suffit à me sortir de ma torpeur maladive. Je m'en emparai et retins un hoquet de surprise en reconnaissant ton numéro ( que j'avais pris soin d'effacer mais que je connaissais par cœur ):
Tu vas bien ? Pourquoi tu ne viens plus en cours ? Je m'inquiète. Alors comme ça tu t'inquiétais ? Tu n'avais qu'à m'oublier si tu voulais que j'aille mieux. Je ne voulais plus te revoir, je ne voulais plus avoir mal. Je ne répondis pas et me replongeai dans la contemplation du plafond. Moins d'une heure plus tard, je reçus un nouveau sms : Pourquoi tu ne réponds pas ? Il s'est passé quelque chose ? Tu vas bien ? J'étais réellement étonné de l'attention que tu me portais. Qu'est ce que ça pouvait bien te faire ?
Les messages s'enchainèrent durant les deux jours qui suivirent. Comment pouvais tu autant te soucier de moi ? Tu n'avais rien vu et je ne pouvais pas m'empêcher de t'en vouloir.. Alors que je changeais la chaîne de la télévision pour la énième fois, j'entendis la sonnerie de mon appartement retentir. Ça ne pouvait être que Luhan, qui allait certainement me hurler dessus pour mon silence radio. Je me levai difficilement, expirant un soupir et me dirigeai vers l'entrée. Je mis bien quelques secondes à réaliser que tu te trouvais sur le pas de ma porte, un air affreusement inquiet peint sur le visage. En voyant mon état, ton expression affligée se mua en panique:
« Bon sang ! Mais qu'est ce qui t'arrive ! Tu es malade ? » En effet, j'avais tout l'air d'un malade avec mon vieux survêtement, mes yeux rougis, cernés, mon teint que je savais pâle et mes cheveux en bataille. Tu t'avanças vers moi et voulus me prendre dans tes bras, mais je reculai précipitamment, voulant éviter le moindre contact, comme un animal effrayé. Mon geste de recul, eut l'air de te blesser et t'incita à pénétrer à l'intérieur où tu constatas avec horreur le déclin des lieux. Je ne t'avais jamais vu dans cet état. « Mon Dieu mais que s'est il passé ? » Ta voix me parvenait en sourdine et un vertige s'empara de ma tête. Tu me rattrapas avant que je ne tombe et me porta immédiatement à l'extérieur. Je ne me débattis même pas et dans mon esprit tout n'étais qu'un rêve. Que tu viennes me chercher était impensable; je sombrai alors dans une sorte d'inconscience, croyant distinguer le bruit d'une portière qui se ferme.


          A mon réveil, je me trouvais dans un grand lit qui n'était pas le mien et recouvert de couvertures moelleuses. Pendant plusieurs minutes, je ne bougeais pas, essayant de me remémorer les derniers événements non sans difficulté. Puis tout me revint, et je me rendis compte que je me trouvais chez toi. Oui, je reconnaissais ces murs blancs et gris caractéristiques de ta grande maison. Mon cœur s'emballa brusquement et je voulus me relever, mais un bruit me força à retrouver ma position initiale. Une porte se referma et des pas se firent entendre, s'approchant de moi. Je fermai les yeux, faisant semblant de dormir: je n'étais vraiment pas en état de t'expliquer quoi que ce soit. Un poids se fit sentir derrière moi : tu devais t'être assis. Après un temps de silence qui me parut une éternité, tes mains vinrent remettre doucement mes couvertures, m'arrachant un frisson du à ta proximité. Puis tu te mis à murmurer, si bien que je tendis l'oreille pour te comprendre:


« Je me suis tellement inquiété.....Pourquoi est ce que tu ne me répondais pas ? J'ai bien vu sur ton portable que tu as lu tous mes messages. Alors pourquoi ce silence ? Tu ne peux pas imaginer comme j'ai eu peur. Heureusement que l'administration m'a passé ton adresse. Idiot va ! Ou est passé ton sourire que j'aime tant et ton regard pétillant? »


Tu baissas encore la voix de peur de me réveiller. Tes mots me firent mal tellement j'eus l'impression que ce n'était qu'un jeu et que tout était faux. Tu continuas:


« C'est la première chose que j'ai remarqué chez toi : ton regard. Tu étais tout au fond de la classe...je me rappelle. J'ai su que tu étais différent et j'ai même pensé que tu me voyais autrement qu'un professeur le jour ou tu m'as menti pour les cours particuliers. Tu ne pouvais pas non plus imaginer que Mr Li Qiang était mon oncle. Mais tu restais égal à toi même, toujours avec cette joie de vivre. Sauf vers la fin bien sur. Tu crois que je n'ai pas vu ta tristesse ? Et moi qui ne pouvais rien faire pour t'aider, ligoté par ma conscience professionnelle. J'avais peur de te faire peur, de franchir les barrières, de te montrer mes sentiments... tu aurais pensé quoi de moi ? Et puis tu es partis......Enfin...... je ne vois pas pourquoi je dis tout ça ... je me sens vraiment ... pathétique »


Je me sentais revivre. Un espoir s'accrochait à ma conscience comme au bord d'une falaise et je ne pensais plus à cette fille, je ne pensais plus à un éventuel rejet.

De toute manière, ne venais-tu pas de m'annoncer à ta manière que tu m'aimais ?
Je ne pouvais pas te laisser partir comme ça. Alors que tu te levais, je me retournai pour agripper ton bras. Intérieurement, je trouvais la scène digne d'un drama romantique et me mis à rire nerveusement. Tu paraissais effrayé et, pour une fois, ce fut toi qui rougis sur le coup. J'étais sûr que tu te demandais si j'avais entendu ta confession. Je me sentais égoïstement très bien à cet instant là ! Mon rêve se réalisait..... cet amour à sens unique ne serait plus ! Terminé la douleur et l'angoisse. Je me sentais presque pousser des ailes ! Bien sur, tu ne pouvais pas comprendre ma réaction, et avant que tu ne pense que je me moquais de toi, je t'attirais vers moi si bien que nos visages se retrouvèrent à quelques centimètres l'un de l'autre. Je pouvais sentir ton souffle irrégulier ce qui m'arracha un sourire.
« Qu'est ce que...? » Brisant la distance qui nous séparait, je te fis taire en déposant délicatement mes lèvres sur les tiennes.. aussi douces que dans mes rêves. Des milliers de papillons faisaient la troisième guerre mondiale dans mon estomac et j'avais l'impression d'être embarqué dans un manège infernal. Rapidement, il prit une tournure un peu plus approfondie, et je sentais que je perdais pied,si bien que l'on se sépara, essayant de reprendre notre souffle. Mon premier baiser... je ne l'aurais jamais imaginé aussi....explosif. J'ouvris lentement les yeux, les plongeant dans les tiens. Tu te contentais de m'observer puis enfin soupira : « Je ne comprends pas. » Je découvrais chez toi un air de chien battu que je qualifierais de mignon : tu semblais si perdu tout à coup.....J'encadrais alors ton visage de mes deux mains et ancra mon regard dans le tien . « Je suis tombé amoureux de toi dès le premier regard . Je ne vois pas ce qu'il y a de compliqué à comprendre dans tout ça ! ». Toute gène que j'avais pu ressentir en ta présence avait disparue, comme si je m'étais libéré d'un cocon d'acier. Ton visage s'illumina... l'information avait certainement du monter à ton cerveau. Ce que je n'avais pas prévu, c'est que tu fondes sur mes lèvres soudainement, m'arrachant un baiser fougueux comme pour marquer ta propriété.

Moi qui avais cru être le plus assuré des deux, je me rendis compte que j'étais loin de la réalité et découvris un Wu fan entreprenant.

Les prochains jours à l'université promettaient d'être mouvementés.