CHAPITRE XXIV: Puis tout partit en fumée

par pixiear

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CHEETAH EYE





24.


Puis tout partit en fumée


Do Kyungsoo n'avait jamais réellement eu d'amis. Ou du moins, il ne les avait jamais considéré comme tel. Il avait bien des personnes avec qui discuter, mais ce n'était rien d'autre que des relations bénéfiques, forcées. Ses seuls confidents étaient les murs de sa chambre, à qui il lui arrivait de raconter sa journée ; car eux au moins ne parlaient pas, ils l'écoutaient simplement, sans rien dire. À l'âge de 10 ans, Do Kyungsoo n'était rien d'autre que le fils de l'un des mafieux les plus craint du pays, celui qui régnaient sur le marché de la drogue et de la prostitution. De ce fait, il avait subit une éducation stricte, froide, sans amour.


Mais l'amour n'était-il pas illusoire ? C'était ce qu'on lui avait toujours dit.


Ce monde sale et dépravé ne lui était plus inconnu depuis l'âge de 6 ans, année où il avait assisté à son premier meurtre à main armée. Ce jour-là, il se trouvait dans le bureau de son père à jouer aux Legos dans un coin de la pièce tandis que son géniteur entretenait une discussion houleuse avec un autre homme qu'il n'avait jamais vu auparavant. Kyungsoo écoutait d'une oreille distraite, mais n'y comprenait pas un mot. Son corps d'enfant, en revanche, ressentait la détresse de cet inconnu. Il aurait voulu lui dire que tout irait bien, que son père ne lui ferait jamais de mal. Il ne lui avait jamais fait de mal, à lui, alors pourquoi ferait-il du mal à cet homme ?


Il fut contredis l'instant d'après, lorsqu'une détonation éclata dans la pièce aux allures morbides, et que le corps de l'homme tomba sur le sol telle une poupée désarticulée. Kyungsoo suivit des yeux le liquide pourpre qui s'écoulait sur le parquet, s'infiltrait dans les commissures. Les yeux grands ouverts, il ne saisissait pas encore la nature de cet acte. Mais son cœur palpitait dans sa poitrine, fort.


- Les faibles ne méritent pas de vivre, lui avait dit son père en le regardant droit dans les yeux.


Les faibles ne méritent pas de vivre. Cette phrase le hanta pendant de longues années, durant lesquelles il assista à d'autres meurtres et autres horreurs bien pire que la mort. Cela devint une habitude, un scénario commun. Presque normal.


Au fil du temps, Kyungsoo s'endurcit et se forma une personnalité forte, fière. Il ne souhaitait pas être faible. Il ne devait pas être faible. Plus les années passaient, moins il souriait. Sa jeunesse lui avait été arrachée, ne laissant derrière elle qu'une chair brûlée de toute empathie. Malgré tout, il arrivait parfois qu'il se sente seul, tard le soir, lorsque son père était en retard pour leur dîner journalier. Parfois, il passait la nuit à attendre, assis sur sa chaise, le repas depuis longtemps refroidi sur la table de la cuisine. Son père le négligeait, mais il comprenait. L'argent et la gloire devait passer en premier, toujours.


Kyungsoo avait 15 ans lorsqu'il fit une rencontre qui changea le cour de sa vie. Au détour d'un couloir, sa route croisa celle d'un autre garçon qui, à en juger par son allure, ne devait pas être plus vieux que lui. Leurs regards se croisèrent et Kyungsoo fut frappé d'une étrange impression de déjà-vu. Les yeux de cet inconnu était d'un noir profond, presque hypnotique. Ses paupières affaissées lui donnaient un air las, dénué de toute émotion. Vide. Comme s'il ne le voyait pas.


- Ah Kyungsoo tu es là, l'interpella son père en sortant de son bureau, à l'autre bout du couloir. Tu as les dossiers que je t'ai demandé ?


Le jeune Kyungsoo hocha la tête, détourna l'inconnu et apporta l'enveloppe qu'il tenait fermement de ses deux mains à son père. Puis, il se retourna, cherchant de nouveau le garçon du regard, mais celui-ci avait déjà disparu.


- C'était qui ? Demanda-t-il à son père d'un ton détaché, intrigué par le sourire satisfait qui flottait sur ses lèvres.


Ce dernier haussa les épaules, mais ses yeux pétillaient d'une fierté non-dissimulée, comme si le garçon venait de lui annoncer une grande nouvelle. Kyungsoo aurait pu en être jaloux – jamais son père ne l'avait regardé de cette manière – mais il y avait bien longtemps qu'il avait cessé de ressentir. Plus rien ne pouvait l'atteindre. Son corps était las, dénué de toute émotion. Vide.


- Baekhyun, une nouvelle recru mais déjà l'un de mes meilleurs éléments sur le marché de la drogue, finit par répondre Mr. Do sans se dépêtre de son sourire. Il est jeune, mais il se comporte comme un adulte. Il ne ressent rien ou du moins il ne le montre pas. Si je lui demande de tuer, il le ferait sans hésitation. Un avenir prometteur, c'est certain.


Et alors que Kyungsoo se retrouvait là, cinq ans plus tard, au côté de ce même garçon, il repensait aux paroles que son père avait eu ce jour-là. Il s'était trompé, du début à la fin. Son père n'avait su voir que la face visible de l'iceberg. Il avait beau avoir prit Baekhyun sous son aile, jusqu'à le considérer comme son propre fils, jamais il n'avait su déchiffrer ce qu'il était réellement.


- Ralentis, lança-t-il tandis que Baekhyun appuyait de plus en plus fort sur l'accélérateur.


Ce dernier ne l'écouta pas et continua d'accélérer. Kyungsoo l'observait, les sourcils froncés. Il n'avait jamais vu son ami dans un tel état. Ce dernier ne semblait pas se rendre compte de sa vitesse, trop plongé dans ses pensées pour prêter attention à ce qui l'entourait. Lorsqu'il grilla un feu rouge sans même toucher à la pédale de frein, Kyungsoo l'appela à nouveau, alarmé :


- Baekhyun. Ralentis.


Il avait prononcé cela comme un ordre, de la même manière qu'il s'adresserait à l'un de ses employés. Le dragster flancha légèrement.


- Pourquoi tu réagis comme ça ? S'agaça Kyungsoo. Ce Chanyeol, tu le connais ?


Baekhyun se tendit à l'entente du prénom et ses doigts se serrèrent autour du volant.


- Park Minwoo est celui qui a assassiné ton père, lâcha-t-il à brûle-pourpoint.


Tandis que cette annonce aurait dû avoir l'effet d'une bombe, Kyungsoo haussa simplement un sourcil.


- Je sais, répondit-il. Ralentis.


Ce fut au tour de Baekhyun de froncer les sourcils. Il lui jeta un coup d’œil.


- Tu le sais ? Demanda-t-il, surpris malgré lui.


Sa pression sur l'accélérateur diminua quelque peu tandis que l'information se frayait un chemin dans son cerveau.


- Cheetah, depuis le temps qu'on se connaît tu pensais vraiment qu'une information comme celle-la pourrait m'échapper ? C'est naïf.


- Je pensais surtout que tu ne voulais pas le savoir.


En effet, Kyungsoo n'avait jamais cherché à savoir qui avait assassiné son père. Tout simplement car il ne considérait pas cela important. Son père était l'un des patrons de la mafia coréenne, il savait ce qui l'attendait ; c'était un métier à risque, chaque jour pouvait s'avérer être mortel. C'était cela de jouer avec le feu, on ne pouvait pas tuer impunément des personnes sans se faire tuer en retour. Une vie pour une vie, c'était l'équilibre naturel.


- Il fallait t'attendre à ce que je l'apprenne d'une manière ou d'une autre quand tu m'as demandé de faire des recherches sur lui, rétorqua-t-il d'un ton amer.


Baekhyun resta silencieux un long moment. Il avait ralenti mais sa vitesse était toujours excessive, signe que sa colère ne s'amenuisait pas. L'air de l’habitacle était chargé d'électricité et Kyungsoo pouvait presque sentir ses cheveux se hérisser sur sa nuque.


- Je le connais, souffla soudain Baekhyun, les lèvres pincées.


Les yeux de Kyungsoo se plissèrent et il mit quelques secondes à comprendre ce que son ami entendait par là. Il hocha subtilement la tête, comme pour confirmer une pensée. Baekhyun devait plus que connaître Chanyeol pour se mettre dans un état pareil. Comment se faisait-il qu'il n'ait jamais entendu parler de lui auparavant ? Kyungsoo connaissait chacune des personnes plus ou moins proches de Baekhyun mais jamais il n'avait entendu parler de ce Chanyeol.


- C'est à cause de lui que je t'ai demandé de faire des recherches sur Park Minwoo. J'avais des doutes, au début. Ils m'ont retrouvés peu après son arrivée, ça ne pouvait pas être une coïncidence.


Il tapa brusquement du poing sur le volant, les yeux pétillant d'une rage nouvelle. Kyungsoo le connaissait assez pour deviner que sa colère n'était pas uniquement dirigée sur Chanyeol, mais aussi sur lui-même.


- Je me suis laissé avoir, siffla Baekhyun, hors de lui.


Kyungsoo ne répondit pas. Il savait que, peu importe ce qu'il dirait, cela ne changerait rien à la situation. Ainsi, il continua de l'observer. Il surveillait le moindre de ses faits et gestes, aux aguets d'un faux mouvement qui dériverait la trajectoire du véhicule. Il avait confiance en Baekhyun et ne remettrait jamais en doute ses capacités exceptionnelles en conduite, mais, à ce moment précis, le dragster était loin d'être dans son état normal.


Soudain, Baekhyun freina brusquement et Kyungsoo se sentit partir en avant. Sa ceinture se bloqua pour le retenir, lui coupant presque la respiration sous la violence du choc. Il lui fallut un certain temps avant de comprendre qu'ils se trouvaient devant sa maison.


- Descends, je te rejoins plus tard.


Kyungsoo fixa Baekhyun de son regard percent. Ce dernier le sentit et lui offrit le même type de regard, le premier depuis qu'ils avaient quittés le parking souterrain de là où se déroulaient les courses.


- Je dois régler quelque chose, précisa-t-il pour le convaincre de quitter la voiture.


Son ami garda le silence puis, voyant que Baekhyun ne changerait pas d'avis, 'ouvrit la portière. L'air tiède s'engouffra dans l'habitacle, faisant voler quelques mèches de ses cheveux ébènes. Il n'avait pas envie de sortir. Il n'avait pas envie de laisser Baekhyun seul en voiture. Mais, d'une manière ou d'une autre, le regard que le dragster lui lançait le convainc de prendre ses distances.


Baekhyun était un grand garçon. Il était Cheetah Eye. Il ne lui arriverait rien, il détenait tout sous contrôle.


À contre cœur, il descendit. Mais, avant de fermer la portière, il se ravisa :


- Fais attention à toi, dit-il.


Baekhyun ne lui répondit pas. Pour tout dire, il ne le regardait même plus, ses yeux s'étaient perdus dans le vague. Kyungsoo soupira puis claqua la portière. À peine eut-il le temps de reculer que la voiture redémarrait au quart de tour, la fumée du pot d'échappement s'évaporant dans l'air nocturne. Le moteur gronda contre les murs des maisons et déjà, son ami, son frère, se trouvait au bout de la rue, hors de son champ de vision.


Il eut une étrange impression de déjà-vu.


n


- J'arrive pas à croire que t’aies battu Hansol, lança Jongin.


- Et que j'ai tout filmé, rigola Sehun à sa suite.


Chanyeol sourit tandis que lui et ses deux amis entraient dans la résidence universitaire, chahutant comme à leur habitude. Bras-dessus bras-dessous, ils montèrent les étages en bavardant sur les faits de la soirée. Chanyeol, le cœur empli d'une joie qu'il ne pouvait dissimuler, rigolait à n'en plus finir. Il avait battu Hansol. Il avait finit premier de sa course. Ses efforts avaient payés et désormais, son nom s'indiquait sur la liste des demi-finales, aux côtés des autres dragsters.


En sortant de sa Dodge, il avait senti les regards sur lui, curieux pour la plus part, admiratif pour d'autre. Sehun lui avait fièrement raconté avoir entendu des spectateurs chuchoter son prénom, qui jusque-là leur était inconnu.


- Tu deviens populaire, avait-il ajouté avec un clin d’œil.


Minseok lui avait dit que maintenant qu'il avait battu Hansol, son nom n'allait plus sonner de la même manière. Désormais, les gens sauraient qui il était. Il n'était plus un simple dragster dans la foule.


Chanyeol se sentait euphorique à cette idée.


Les trois garçons montèrent les étages jusqu'à celui de Sehun. Ce dernier disparu dans la pénombre du couloir après leur avoir souhaité bonne nuit. Jongin et Chanyeol continuèrent leur chemin jusqu'au quatrième étage. De là, ils se mirent à chuchoter afin de ne pas réveiller leurs voisins tandis qu'ils longeaient le long couloir qui les menaient à leurs chambres respectives.


- Hey Chan, l'interpella soudain Jongin d'un ton sérieux une fois arrivé devant sa porte.


L'intéressé se retourna, interrogateur.


- C'était impressionnant, ce que t'as fait aujourd'hui. Ne doute jamais de ta place parmi nous, tu la mérites bien plus que n'importe qui.


Chanyeol resta un instant interdit, puis un rictus se dessina sur ses lèvres.


- Merci, dit-il sincèrement.


Jongin lui rendit son sourire, hocha la tête puis pénétra dans sa chambre, fermant doucement la porte derrière lui.


Une fois seul, Chanyeol poussa un long soupir et s'étira. Cette soirée avait été riche en émotions, il pouvait encore sentir sa peau frétiller d'excitation. D'un pas léger, il prit la direction de sa chambre mais ses sourcils se froncèrent lorsqu'il découvrit celle-ci à semi-ouverte, un étrange sentiment de déjà-vu lui tordant les entrailles.


Il se stoppa un instant, comme paralysé. N'allaient-ils jamais le laisser tranquille ? Il avala difficilement sa salive. Non, il n'était pas un lâche. Cette fois-ci, il ne fuirait pas.


Le souffle court, il poussa le pan de bois. Il découvrit la pièce plongée dans le noir, ce qui n'était pas surprenant en vue de l'heure tardive. Prudemment, il fit un pas à l'intérieur, cherchant l'interrupteur à tâtons sur le mur. La pièce s'éclaira alors d'une lumière pâle et il dût cligner plusieurs fois des yeux pour s'adapter à la luminosité. Enfin, son regard capta une silhouette se balançant de gauche à droite sur sa chaise de bureau, le buste avachi contre le dossier. Il retint un soupir de soulagement et ses muscles se détendirent telle une vague s'échouant sur la plage.


- Cheetah, dit-il en refermant la porte dans son dos.


Ce dernier le fixait d'une manière étrange et il sentit tout de suite à sa posture que quelque chose n'allait pas. Intrigué, il partit déposer son sac au pieds du lit, sous le regard scrutateur de Cheetah Eye. C'était comme un poids sur ses épaules, un fusil chargé sur sa nuque. Pour la première fois, la présence du dragster provoquait un certain malaise en lui et il en eut presque la nausée.


Chanyeol tenta de faire comme si de rien était et s'assit sur son lit, posément. Finalement, il osa répondre au regard de Cheetah Eye. Ses yeux étaient dur comme de la roche ; Chanyeol se sentit tressaillir.


- Un problème ? Demanda-t-il avec une curiosité feinte.


Cheetah Eye continua de le fixer et soudain l'air de la pièce devint plus difficile à respirer. Chanyeol eut l'impression de suffoquer, sans en comprendre la raison. Jamais le dragster ne l'avait regardé ainsi, avec autant de dureté. C'était complexe à déchiffrer, mais il jurait pouvoir y lire une colère profonde.


Une colère noire dirigée à son encontre.


Chanyeol, perdu, sentit son cœur s'accélérer. Ses doigts se crispèrent sur les draps. Il avait un mauvais pressentiment. Les pensées en vrac, il repensa à ce qu'il aurait pu faire pour mettre Cheetah Eye dans un tel état d'énervement.


Ça lui revenait maintenant. Un peu plus tôt, après sa course, le dragster lui avait adressé un regard similaire. Toujours dans l'adrénaline du moment, il n'y avait pas prêté de seconde pensée, même si cela l'avait troublé. Mais ça lui revenait ; la froideur de ses yeux. Il y avait aussi quelqu'un avec lui, quelqu'un qu'il n'avait jamais vu auparavant. Les deux garçons dégageaient la même aura, la même rigidité de ceux qui ont vécus.


Chanyeol haleta. Ce pourrait-il que cette personne soit l'inconnu au bout du fil lorsqu'il avait décroché son portable quelques jours plus tôt ?


Avant même qu'il ne puisse formuler sa question à voix haute, Cheetah Eye le devança :


- Traître.


Le mot, affûté comme une lame, se planta dans l'air de la chambre. Chanyeol se crispa. D'une voix tout aussi coupante, il répliqua :


- J'ai aucun compte à te rendre, je ne peux pas être un traître.


Les poings de Cheetah Eye se serrèrent contre le dossier de la chaise. Sa réponse n'avait fait que jeter de l'huile sur le feu.


- Tu as fouillé dans mes affaires, gronda sombrement le dragster.


Le cœur battant comme s'il venait de courir un marathon, Chanyeol s'expliqua :


- J'ai jamais fouillé dans tes affaires. Ton portable faisait que de sonner, j'ai pensé que c'était important alors j'ai répondu. Il est tombé en panne de batterie avant que je puisse te passer l'appel.


Cheetah Eye l'écoutait mais aucune de ses paroles ne semblaient atteindre son cerveau. Au contraire, sa rage ne faisait que grandir.


- Je t'ai rien dit parce que je savais que tu réagirais de cette manière, continua Chanyeol sans se démonter. Excuse-moi si c'était réellement important.


Il tenta de rendre ses excuses le plus sincère possible – car elles l'étaient – mais rien ne semblait pouvoir calmer le dragster. Son silence angoissait Chanyeol qui se mit à griffer les draps à l'aide de ses ongles de manière continu, comme un automate.


En toute honnêteté, l'air dégoûté qu'affichait Cheetah Eye en cet instant lui faisait mal. Bien plus mal qu'il ne l'aurait cru.


Alors, il lança :


- Tu m'en veux autant pour une chose aussi stupide ?


Il eut à peine le temps de finir sa question que Cheetah Eye se redressa, bouillonnant d'une rage qu'il ne pouvait plus contenir. Par réflexe, Chanyeol se leva à son tour, le corps tendu comme une arbalète. Le dragster s'approcha d'un pas rapide, le poing en l'air, prêt à le frapper, mais, ayant vu le coup venir, il contra en lui attrapant brusquement le poignet. Cheetah Eye grogna et tenta de se dégager, en vain. À la place, Chanyeol le ramena à lui, l'écrasant contre son torse ; il n'avait pas trouvé d'autre moyen pour l'immobiliser. Il tenait fermement ses poignets à bout de bras, cherchant une manière d'apaiser la situation. Était-il possible que ce garçon qu'il avait appris à connaître et à apprécier au fil des mois, à qui il était allé jusqu'à donner sa confiance puisse lui en vouloir pour une chose aussi futile ?


Ses lèvres se pincèrent. C'était évident, ce n'était pas Cheetah Eye qu'il avait face à lui, mais la personne qui se cachait sous ce pseudonyme.


Mais tandis que les deux garçons se fusillaient du regard, leurs souffles se mêlant l'un à l'autre de part leur proximité, Chanyeol remarqua une chose auquel il n'avait pas encore prêté attention. Une lueur au fond des yeux de Cheetah Eye. Il semblait perdu, presque triste. Ce n'était pas la tristesse qu'il avait prit l'habitude de voir apparaître à chaque fois que Luhan était mentionné, non, celle-ci était tout autre. C'était la tristesse qui suivait un sentiment de déception. Celle d'une personne qui venait d'être trahi au plus profond d'elle-même.


Chanyeol écarquilla les yeux. Prit d'un instinct soudain, il souffla, sûr de lui :


- Tu n'es pas en colère contre moi pour cette raison.


Cheetah Eye se dégagea de sa poigne d'un coup sec. Au lieu d'en profiter pour tenter à nouveau de le frapper, il détourna le regard et recula. Sa respiration était rapide, rauque. Chanyeol pouvait sentir à quel point son contrôle sur lui-même ne tenait qu'à un fil.


Que s'était-il passé ? Pourquoi Cheetah Eye réagissait de cette manière ? Jamais il ne l'avait vu dans un tel état.


- Cheetah ? Appela-t-il car l'autre ne bougeait plus, la tête basse. Chee ?


Ce dernier réagit enfin. Il planta brusquement son regard dans celui de Chanyeol, qui arrêta de respirer. Cette fois-ci, la tristesse était bien lisible au fond de ses orbes noirs, il n'essayait même plus de la dissimuler. Cheetah Eye le regardait avec une tel dégoût que Chanyeol se mit à trembler. Sa main se leva d'elle-même et s'approcha de l'épaule du dragster, doucement, comme s'il tentait d'apprivoiser une bête sauvage. Le dragster le regarda faire puis, lorsque ses doigts le frôlèrent, il s'écarta d'un geste vif et le foudroya du regard. Chanyeol se figea. L'autre en profita pour faire volte-face ; il sortit de la chambre comme une tornade, claquant la porte derrière lui.


L'étudiant s'effondra lourdement sur son lit, le souffle court, le cœur à deux doigts d'exploser.


Il ne comprenait pas ce qu'il venait de se passer. La scène lui avait semblé si irréelle, comme hors du temps. Jamais personne ne l'avait regardé avec autant d'intensité dans le regard. C'était comme si la Terre s'était arrêtée de tourner. Comme si son monde avait flanché.


Et peut-être son monde avait-il réellement flanché car désormais, l'unique personne qui lui donnait le courage de se battre contre lui venait de lui filer entre les doigts.


Et il ne savait même pas pourquoi.


La soirée avait pourtant si bien commencée.


n


La porte d'entrée claqua brusquement et Kyungsoo se leva d'un bond, au qui-vive. Il vit Baekhyun passer en flèche dans le salon, sans lui adresser un seul regard. Alerte, il se précipita à sa suite dans la cuisine, où il le trouva adossé au frigo, buvant son jus de fruit habituel. Sa respiration étaient saccadée, difficile, mais Kyungsoo ne trouva plus aucune trace de colère dans son regard, remplacée par un vide profond, presque las. Ses yeux se posèrent sur lui lorsqu'il pénétra dans la pièce, comme une bête traquée l'aurait fait en présence de son prédateur.


Kyungsoo soupira, sortit une cigarette de la poche arrière de son jean et s'adossa au comptoir, près de la porte. Il peina à allumer son briquet mais après quelques étincelles, une flamme finit par jaillir, majestueuse. Tandis que Baekhyun ne le quittait pas du regard, Kyungsoo amena la cigarette à ses lèvres et aspira une grande bouffée de fumée qu'il recracha tout en parlant :


- Mon père t'adorait, tu sais. Tu étais son favori, il parlait sans arrêt de toi à la maison, de tes dernières ventes, du bénef que tu lui rapportais. Tu étais comme un fils pour lui et je sais que tu le considérais comme le père que tu n'as jamais eu.


Baekhyun l'écoutait, aussi silencieux qu'une feuille en automne. Kyungsoo savait qu'il détenait toute son attention ; les bras croisés et les yeux perdus dans un passé lointain, il continua son récit :


- Je n'avais pas de réel importance pour lui et je ne pense pas qu'il ait un jour voulu que je le rejoigne dans la mafia ; c'est pour ça que j'ai rapidement décidé de faire chemin à part. Lorsque j'ai appris sa mort, je ne l'avais pas vu depuis un an. Ça ne m'a fait ni chaud, ni froid ; je pressentais que ça arriverait, un jour ou l'autre. C'est là que je me suis rappelé de toi et étrangement, j'avais beau ne t'avoir croisé que deux ou trois fois, l'idée de ta mort m'était désagréable. Je t'ai cherché longtemps, tu sais. J'arrivais pas à croire que tu puisses être mort, pas après tout ce que mon père disait sur toi. Tu paraissais immortelle.


Il fit une pause, prit une taffe de sa cigarette et plongea ses yeux amandes dans ceux de Baekhyun :


- Finalement, c'est toi qui m'a trouvé. Tu cherchais du boulot, je t'en ai donné. Alors que je m'attendais à découvrir la personne que mon père m'avait si souvent décrite, je me suis retrouvé face à un étranger. Tu n'es pas ce qu'il disait de toi, tu l'as jamais été. Tu as vu beaucoup de gens mourir sous tes yeux, Baekhyun, mais tu n'as jamais tué personne. Et tu es la seule personne à avoir sincèrement prit en compte mon existence, à y avoir trouvé un sens. Tu es aussi la personne la plus pacifiste que je connaisse, tu détestes faire du mal aux autres. Je sais que ta vie est en noir et blanc, mais tu es une lumière pour tout le monde, Cheetah.


Il se redressa, posa sa cigarette à demi-consumée dans le cendrier le plus proche et se dirigea vers la sortie. Avant de franchir la porte, cependant, il se retourna :


- Je me fiche que mon père soit mort, je me fiche de qui l'a tué ; seule ta vie en vaut la peine, et je ferais tout pour la préserver.


n


- Ça va ? On dirait que t'as passé la pire nuit de ta vie.


Tu ne sais pas à quel point tu as raison, pensa Chanyeol.


- Tu te sens prêt pour aujourd'hui ? Enchaîna Minseok, le regard plongé sur l'écran de son ordinateur. Le niveau monte d'un cran, ce sera pas aussi facile qu'hier. Hey, Chan, tu m'écoutes ?


L'interpellé cligna des yeux plusieurs fois, l'air hagard. Il n'avait pas dormi de la nuit, ressassant en boucle la scène avec Cheetah Eye. Il avait beaucoup réfléchi ; il n'était pas bête, ni naïf. Il n'y avait qu'une seule chose qui aurait pu mettre le dragster dans cet état, restait simplement à savoir comment il l'avait appris. Et ça, Chanyeol ne pourrait pas le savoir sans le lui demander directement. Il ne savait pas ce que Cheetah Eye s'était mit en tête, mais ce n'était certainement pas la vérité.


Il fallait qu'il lui parle, et d'urgence.


- Aïe ! Cria-t-il soudain lorsqu'il sentit quelque chose lui pincer le bras.


Chanyeol se tourna vers Minseok qui le regardait d'un air dubitatif, presque inquiet. Il le fusilla du regard, notamment car son ami n'avait en aucun cas misé sa force en le pinçant.


- Allô la Terre ? Tu t'es perdu dans quel espace temps ? C'est pas le moment de flâner, mec, si tu veux partir en final c'est ici que ça se passe.


- Je sais, grimaça Chanyeol, désolé.


- Les listes viennent d'être affiché, va les voir.


L'étudiant hocha la tête. Il planta Minseok pour se diriger vers le tableau d'affichage d'un pas traînant ; c'était comme si ses pensées étaient un poids qui pesait lourdement sur chaque partie de son corps. Il s'était rendu au nouveau point de rendez-vous dès qu'il avait reçu le message le lui indiquant, espérant trouver Cheetah Eye avant que les courses ne débutent. Malheureusement, le garçon n'était toujours pas là et le connaissant, il débarquerait sûrement au dernier moment pour ne pas avoir à discuter inutilement avec quiconque.


Chanyeol arriva devant les listes et leva le bout de son nez. Il chercha du regard son nom, qu'il trouva sur la troisième ligne à concourir. Aujourd'hui, il y avait quatre lignes de quatre coureurs chacune, la moitié de ces derniers ayant été éliminée la veille. En revanche, cette fois-ci, il n'y avait qu'un seul gagnant par session.


Il observa le nom de ses adversaires d'un œil critique et se pinça les lèvres lorsqu'il y découvrit le nom de Suho, écrit noir sur blanc au côté du sien. Il y avait aussi un autre dragster, qu'il connaissait seulement de réputation : Kim Kibum. La veille, il avait finit peu derrière Lay, à seulement quelques millisecondes d'écart, ce qui trahissait son expertise. Il ne devait pas le sous-estimer.


Sans s'en rendre compte, il suivait les conseils de Cheetah Eye en s'intéressant de la sorte aux autres concurrents, chose qu'il n'aurait jamais faite auparavant.


Justement, il crut soudain apercevoir ce dernier dans la foule, quelques mètres plus loin. Comme un automate, il prit cette direction, jouant de sa grande taille pour le retrouver parmi tous ces corps transpirants ; Minseok aurait dû réfléchir à l'existence de ces chaufferies lorsqu'il avait décidé que le point de rendez-vous se ferait sur l'un des quais du port d'Incheon, à une heure de Séoul.


Il finit par retrouver Cheetah Eye, seul, debout face aux eaux troubles de la mer indienne. Chanyeol s'approcha à pas feutrés, les mains dans les poches de son jean pour se donner contenance. En vérité, son cœur battait à mille à l'heure. Il s'arrêta un peu en retrait, souhaitant observer le dragster de dos un peu plus longtemps. Sa silhouette se dégageait dans l'obscurité, fondu dans l'atmosphère comme s'il en faisait lui-même parti ; Chanyeol regrettait de ne pas savoir peindre car il aurait rêvé retracer les courbes du dragster sur une toile, à l'aide des couleurs froides qui lui correspondaient si bien.


Finalement, Cheetah Eye sembla sentir qu'un regard pesait sur lui car il tourna la tête afin d'observer les alentours. Lorsqu'il aperçu Chanyeol, ses yeux sombres se voilèrent et il fit un pas de côté dans le but de s'en aller.


- Cheetah, appela simplement Chanyeol.


Cela sonnait presque comme un supplice, une requête désespérée. L'intéressé se stoppa net au son de sa voix, toujours dos à l'étudiant qui tentait de garder une attitude relaxée alors que tout son être ne demandait qu'à s'enfuir.


Maintenant qu'il avait l'attention de Cheetah Eye, il n'avait aucune idée de quoi lui dire.


Un silence pesant tomba entre les deux garçons.


Sentant que Chanyeol ne reprendrait pas la parole, le dragster reprit sa marche, sans demander son reste. L'étudiant l'observa partir ; un pas, deux pas, trois pas.


- Cheetah ! Lança-t-il à nouveau, sans réfléchir.


Cette fois, l'autre fit volte-face.


- Qu'est-ce que tu veux, Park Chanyeol ?


Son ton était menaçant, piquant, mais la question réussit à sortir Chanyeol de sa léthargie ; le fait que Cheetah Eye utilise son nom complet pour l'interpellé, ce n'était pas un hasard.


Il avait vu juste.


- Je ne suis pas ton ennemi, dit-il.


Contre toute attente, le blond pouffa moqueusement.


- Ah oui ?


Chanyeol secoua la tête.


- Je ne sais pas de quoi tu es au courant exactement, mais tu te fais des idées.


À ces mots, Cheetah Eye s'avança vers lui, le regard dur, le corps tendu. Il s'arrêta à un mètre seulement – de sorte à ce qu'il ait à lever légèrement le menton pour capter les yeux de Chanyeol, planta son regard froid dans le sien, et dit :


- Tu as le sang d'une ordure dans les veines, je ne traîne pas avec les ordures. C'est sale.


Puis, il fit demi-tour et cette fois-ci, Chanyeol ne fit rien pour le retenir. À la place, il resta bouche bée et réfléchit à ces derniers propos. Lorsque enfin il joignit les deux bouts, ses yeux s'écarquillèrent considérablement.


Il sentit la colère monter en lui, aussi vive qu'une flamme courant sur un bâton d'allumette. Parler avec Cheetah Eye, c'était comme jouer au jeu du chat et de la souris. Et tout à coup, il en avait assez de jouer le rôle de la souris. Exaspéré, il rattrapa le dragster en deux temps trois mouvements. Trop agacé pour penser à quoique ce soit, il lui attrapa brutalement le poignet et le plaqua contre le mur le plus proche. Honnêtement, il se fichait de savoir si des personnes pouvaient les voir ; il ne voyait que le garçon prisonnier de ses bras. Il ne voyait que lui. Comment aurait-il pu ne pas le voir alors que celui-ci soutenait son regard comme s'il pouvait lui planter un couteau dans le cœur à tout instant ?


- Ne me compare plus jamais à lui, siffla Chanyeol, son souffle rauque s'évanouissant sur les joues de Cheetah Eye.


Ce dernier ne bougeait pas. Pour tout dire, il n'avait même pas essayé de se débattre. Son dos était écrasé contre la pierre humide du bâtiment, l'eau de la dernière pluie s'infiltrant dans les coutures de son tee-shirt.


- Je ne ferais jamais de mal à personne, surtout pas à toi. Je pensais que tu l'avais compris. Si tu as des antécédents avec mon père, ça n'a rien à voir avec moi.


Il avait prononcé le mot « père » en grimaçant, n'ayant jamais considéré cet homme comme tel. Pour tout dire, il le connaissait à peine ; il ne l'avait rencontré qu'une seule fois. Et cette seule fois lui avait amplement suffit.


Cheetah Eye continuait de le fixer et Chanyeol comprit qu'il ne le croyait pas. Au lieu de le convaincre, ses mots n'avaient fait qu'attiser la lueur de défi, presque hautaine, au fond des yeux de l'autre garçon.


Il eut envie de tout casser. Il aurait voulu voir disparaître cette lueur, l'arracher de ces pupilles. Il sentit une rage profonde l'envahir ; contre Cheetah Eye, contre lui-même. Chanyeol se rendait compte à quel point la relation fragile qu'il avait construit avec le dragster était devenu précieuse à ses yeux alors qu'il savait très bien comment cela se finirait. Il l'avait toujours su. Le garçon qui se tenait face à lui était un électron libre, il ne pouvait s'attacher à aucun noyau. Surtout pas à un noyau atomique comme lui.


Il cogna son poing contre le mur, frustré. Ses yeux parcoururent le visage de Cheetah Eye, chacun de ses traits, tandis que le regard de ce dernier pesait sur lui. Leurs souffles chauds s'entremêlaient, leurs corps se frôlaient. Chanyeol, laissant libre court à ses instincts, colla nerveusement leurs fronts l'un contre l'autre. Le manque de réaction du dragster le rendait fou, cela lui donnait l'impression de ne plus exister, de n'être qu'une ombre parmi des centaines.


Cheetah Eye le voyait-il encore ou avait-il décidé de le gommer littéralement de son champs de vision ?


Il ne pouvait rien entendre d'autre que les battements de son cœur contre ses tempes.


- Cheetah ? Appela une voix, derrière eux. Ça va être à toi.


C'était Chen. Tout à coup, le dragster se remit à fonctionner ; d'un mouvement vif, il balaya les jambes de Chanyeol qui tomba lourdement sur le sol avec une légère plainte. Il l'enjamba sans plus de cérémonie, rejoignant son ami qui l'attendait un peu plus loin.


Chanyeol s'assit en grognant des insanités, observant Cheetah Eye qui discutait désormais avec Chen, comme si rien ne s'était passé. Mais ce dernier semblait troublé, lançant par moment des coup d’œils à Chanyeol, les sourcils froncés. Que devait-il se dire ? La position dans laquelle il les avait surpris parlait d'elle-même.


Tandis que les deux amis s'éloignaient, Cheetah Eye de sa démarche féline qui le définissait si bien, Chanyeol sentit une vague de tristesse l'envahir. Il fit tomber piteusement sa tête contre le mur, et fixa le ciel nocturne. Il n'y avait pas un seul nuage à l'horizon mais la lumière des phares de voitures l'empêchaient de discerner les étoiles.


Il soupira, puis ferma les yeux.


To be continued,