CHAPITRE XVII: Je me croyais extérieur à ce monde qui était le sien

par pixiear

i

CHEETAH EYE





17.


Je me croyais extérieur à ce monde qui était le sien


- Qu'est-ce que tu fais ?


Baekhyun suivait Chanyeol du regard tandis que celui-ci rassemblait ses affaires dans un grand sac de voyage. Son visage restait neutre, mais le dragster voyait bien à ses mains tremblantes que son esprit tournait à cent à l'heure depuis qu'ils étaient arrivés et avaient trouvé la chambre de l'étudiant sans dessus-dessous. Lorsque Chanyeol manqua presque de se coincer le doigt dans la fermeture du sac en tentant désespérément de le fermer, Baekhyun décida que s'en était trop. Il lui attrapa le bras et le tourna sèchement dans sa direction.


- Qu'est-ce que tu fais ? Répéta-t-il d'un ton menaçant en insistant bien sur chaque syllabe.


- T'occupe, répondit Chanyeol sur le même ton en se dégageant brutalement de son emprise.


Le sang de Baekhyun ne fit qu'un tour : sans réfléchir, il attrapa l'étudiant par le col et le jeta par terre. Chanyeol tomba lourdement sur le sol et grimaça, seulement, avant qu'il n'ait le temps de réagir, le plus petit s'abaissa à son niveau et tira sur son tee-shirt afin que leurs visages se retrouvent au même niveau. Une tension électrique crépitait entre les deux garçons. Le dragster était en colère, non pas à cause de l'étudiant qui refusait de lui répondre, mais à cause du fait qu'il était censé être le seul à être recherché ; alors pourquoi Chanyeol réagissait ainsi ?


Il détestait ne rien comprendre.


- Qu'est-ce que tu fais ? Demanda sombrement Baekhyun, les yeux plissés.


Le plus grand parvint à soutenir son regard de longues secondes avant de se dégager de la prise que le dragster exerçait sur son vêtement. Ce dernier se redressa, impassible, laissant enfin assez d'espace à Chanyeol pour calmer sa respiration qui devenait de plus en plus irrégulière.


- C'est pour toi qu'ils sont venus, pas vrai ? Finit par lâcher Baekhyun tandis que l'étudiant se remettait sur pied, agacé. Ils m'auraient jamais trouvé ici.


- Bien joué, t'as deviné ça tout seul ? Ironisa Chanyeol en s'asseyant sur son lit, les épaules affaissées comme si le monde venait de lui tomber sur la tête.


Le dragster roula des yeux et se planta devant lui, les bras croisés et le regard dur. Il n'allait pas laisser passer ça.


- Qui ? Demanda-t-il un peu trop sèchement sans prendre la peine de préciser à quoi il faisait référence.


- Pas tes oignons, marmonna le plus grand en zieutant son sac de voyage près à être emmener loin d'ici.


Cheetah Eye ne faisait que le retarder. Il ne pouvait pas rester dans cette chambre plus longtemps ; chaque seconde perdu n'était qu'un pas en avant vers sa propre perte. Il sentait bien que cela énervait le plus petit, mais il n'avait pas le choix.


- Très bien, laisse-moi deviner, intervint à nouveau ce dernier. Une ancienne connaissance ? Non, ça a pas l'air d'être ça. Les flics ? Non plus.


À chaque supposition, il observait attentivement les réactions de Chanyeol ; son regard d'acier le transperçant de toute part.


- La mafia ? Sait-on jamais. Peut-être tes parents ?


Cette fois-ci, les muscles de l'étudiant se tendirent.


- Oh, intéressant, souffla Baekhyun.


- Bouge de là, s'énerva Chanyeol en se relevant pour atteindre son sac.


Il empoigna la lanière d'une main ferme et la passa par-dessus son épaule. Il y eu une seconde de flottement, durant laquelle il observa sa chambre ; du moins ce qu'elle en était devenu. Ses feuilles de cours éparpillés sur le sol, ses tiroirs vidés, ses draps retournés. Il avait essayé. Il avait vraiment essayé.


- Tu peux rester ici si tu veux, dit-il à l'autre garçon qui le fixait, sans bouger.


Puis il s'en fut et cette fois-ci, Baekhyun ne tenta pas de l'arrêter. Il l'observa franchir la porte, les bras ballants. Au fond de lui-même, il bouillonnait.


Tout allait trop vite et rien n'avait de sens.


Pourquoi des personnes seraient-elles venus saccagés cette chambre en l'absence de son propriétaire ? Pire encore, si c'était réellement ce dernier qu'elles voulaient, pourquoi ne pas l'avoir simplement attendu ?


Quelque chose clochait.


En cet instant, Baekhyun regrettait presque de ne pas avoir demandé à Kyungsoo de faire des recherches sur Chanyeol. En vérité, il n'avait pas osé ; quelque chose l'en avait empêcher, une sorte de force supérieur qui le poussait à découvrir ce garçon par lui-même, et sans l'aide de personne.


Chanyeol l'avait toujours intrigué, et ce depuis le premier jour.


Baekhyun adorait les intrigues.


Sans plus réfléchir, il empoigna son propre sac à dos et sortit à son tour, sans oublier de fermer à clé derrière lui. Il glissa le trousseau dans la poche de son sweat, persuadé qu'elle pourrait encore lui servir, et commença à tracer son chemin.


n


Quel abruti, pensa-t-il le soir-même, lorsqu'il se retrouva à l'extérieur d'un bar, dans lequel il pouvait apercevoir à travers la vitre une grande perche aux oreilles décollés, accoudés au comptoir et tenant à peine sur son siège. Mais quel abruti, répéta-t-il à nouveau, agacé.


Pendant une minute, il hésita à faire demi-tour et laisser ce pauvre adolescent en crise régler ses problèmes par lui-même. Puis finalement, la pitié l'emporta.


Il entra dans le bar, rapidement agressé par l'odeur de tabac et d'alcool qui semblait avoir imprégnée les murs depuis des décennies. La fumée flottant dans l'air flouta instantanément sa vue et il jura des insanités dans la manche de son sweat, protégeant ses bronches de cette drogue toxique appelé nicotine que les trois quarts de la population semblait pourtant prendre plaisir à inspirer. Capuche sur la tête, il joua des coudes entre la foule, bien trop épaisse pour une heure aussi tardive. Il se glissa entre deux hommes comme un chat se glisserait entre les grilles d'une prison et atteignit enfin son but : Chanyeol.


Ce dernier se trouvait face à lui, tête basse, le nez presque plongé dans un énième verre qui venait à peine de lui être servit. Le liquide transparent n'inspira rien de bon à Baekhyun qui fronça le nez lorsque Chanyeol l'engloutit d'une traite, sans sourciller. Il prit place au côté de l'étudiant alcoolisé et prévint d'un signe le barman de sa présence.


- Un jus d'orange, s'il vous plaît.


Le garçon au comptoir le fixa un instant, incrédule, l'air de se demander s'il devait prendre cette demande pour une plaisanterie ou non. Le regard que Baekhyun lui lançait sembla répondre à sa question car il finit par hausser les épaules et répondre à sa requête. Le verre remplit d'un liquide orangé épais claqua contre le bar et le dragster paya son dû.


- Un verre d'eau aussi, ajouta-t-il en jetant un œil à Chanyeol qui ne s'était toujours pas rendu compte de sa présence.


Cette fois-ci, ce fut un regard de dédain qu'il récolta de la part du barman. Lorsqu'il reçu sa nouvelle commande, il s'empressa d'échanger le verre d'eau contre celui rempli de vodka que Chanyeol venait de recommander. Ce dernier n'y vit que du feu et avala cul-sec ce qu'il avait sous les yeux ; il semblait bien trop sous l'emprise de l'alcool pour se rendre compte de quoique ce soit.


Baekhyun roula des yeux face au piteux état du garçon qui l'avait accueillit chez lui il y avait quelques mois de cela. Il bu tranquillement son jus de fruit, tout en observant les alentours ; l'horloge indiquait vingt-trois heures. Alors enfin, il décida de marquer sa présence.


- Tu fuis, dit-il, d'une voix assez forte pour que son voisin l'entende.


Celui-ci leva la tête dans sa direction et, de ses yeux hagards, le scanna de la tête aux pieds.


- Cheetah, quelle bonne surprise, ricana-t-il d'une voix défaillante.


- Tu fuis, répéta l'intéressé sans prendre en compte le ton sarcastique de Chanyeol.


- J'ai l'air de fuir ? Demanda ce dernier en soulevant son verre vide en guise de preuve. J'savais pas qu'on pouvait fuir en restant assis le cul sur une chaise.


- Tu bois, tu perds la tête, tu oublies, tu fuis les problèmes, énonça lentement Baekhyun avant de répéter : tu fuis.


Chanyeol ne répondit rien à cela. À la place, il riva son regard sur les bouteilles d'alcool parfaitement alignées sur les étagères. Le plus petit, quant à lui, le fixa simplement. La musique sourde en arrière-plan n'atteignaient plus leurs oreilles ; les bavardages bruyants des clients étaient réduit à un simple vol de moustique. Baekhyun, en cet instant, se demandait ce qui pouvait bien l'attirer chez ce garçon bien plus grand que la moyenne et bien plus idiot qu'un enfant de cinq ans. Ses oreilles trop grandes, ses cheveux trop longs, ses mains trop rêches ; sans compter sa personnalité polyvalente et sa curiosité irritante. Vraiment, rien n'allait.


Alors pourquoi était-il là, à ses côtés, à veiller sur lui ?


La voix de Kyungsoo résonna dans son esprit : ton bon cœur est ce que j'aime le plus chez toi. Était-ce seulement ça ? Du bon cœur ? De la curiosité ? Peut-être.


- Tu veux que je te raconte un truc ? Lâcha-t-il alors d'une voix lointaine en rapportant son attention sur son verre de jus d'orange à moitié vide.


Chanyeol haussa nonchalamment les épaules d'un air condescendant.


- Si ça te fait plaisir.


- C'est l'histoire d'un enfant, un garçon ; il avait douze ans à l'époque, peut-être treize. Ses parents, ou plutôt ses géniteurs comme il préférait les appeler, l'avaient reniés dès sa naissance, à cause de sa différence.


Baekhyun, tout en parlant, faisait rouler le verre entre ses doigts fins. Plongé dans ses pensées, il continuait son récit, sans prêter aucune attention à ce qui pouvait bien l'entourer.


- Il aimait beaucoup sortir la nuit, disparaître dans l'obscurité, observer les passants du haut d'un toit ou adosser à un mur. Un soir, ce garçon a vu quelque chose qu'il n'aurait pu dû voir. Il s'est fait menacer ; mais il n'avait pas peur, il n'avait jamais peur. Alors, aussi étrange que cela puisse paraître, son agresseur lui proposa du boulot et il accepta, après tout il n'avait plus rien à perdre, pas vrai ? Pour une fois que quelqu'un voulait de lui.


Le dragster avait ajouter la dernière phrase sur un ton sarcastique, comme s'il avait vécu lui-même cette histoire ; et Chanyeol, malgré son sang imbibé d'éthanol, le remarqua. Il remarqua le regard mélancolique que posait Cheetah Eye sur son verre vide, aussi vide que ses yeux. Ce regard, il l'avait déjà vu, la veille, lorsqu'il s'était retrouvé côte à côte sur le toit du centre commercial, face à la ville. Il se rappela également avoir souhaité ne jamais le revoir et de la peine que cela lui avait procuré.


- Le garçon découvrit bien vite que le boulot qu'on lui avait proposé n'avait rien de légal mais il s'en contre-fichait ; l'homme qui était autrefois son agresseur était devenu un véritable mentor, un père à qui il devait la vie. Ça dura deux ans, deux années durant lesquelles le garçon apprit qu'on ne pouvait pas vivre sans survivre, et que vie était automatiquement synonyme de mort. Il ne rentra pas chez lui pendant ces deux ans et personne ne pensa à le chercher.


Baekhyun fit une pause, laissant ses souvenirs vagabonder au rythme doux de la musique en arrière-plan. Il semblait perdu dans un autre monde, comme si retracer le passé était une lourde tâche qui le séparait du présent.


- Seulement deux ans ? Reprit Chanyeol face au silence de son compagnon de comptoir.


Les mains du dragster se crispèrent autour du verre.


- Son mentor s'est fait tuer et tout s'est écroulé.

- Et le gamin ?


- Il n'a pas eu d'autre choix que de fuir.


- On a toujours le choix.


Cette réponse hors-contexte lui octroya un regard désinvolte de la part du guépard.


- Alors qu'est-ce que tu fais là, à te gaver d'alcool comme si ça allait régler tous tes problèmes ? Tu vaux pas mieux que ce garçon, Park.


- Tu peux parler, répliqua Chanyeol d'un rire rendu rauque par l'alcool – et Baekhyun remarqua qu'il tenait à peine sur son siège, j'me rappelle pourtant de quelqu'un qu'a voulu se barrer au premier imprévu y'a quelques semaines.


- Et je me rappelle de quelqu'un qui m'a empêcher de le faire, répliqua durement le dragster.


Puis à l'adresse du barman :


- Un autre verre s'il vous plaît, et de l'eau pour l'asperge, ajouta-t-il en accompagnant ses paroles d'un signe de tête vers son voisin.


Lorsque la commande arriva, Chanyeol se pencha sur le comptoir, son regard scrutateur cherchant celui du serveur.


- Vous savez que le gars à côté de moi essaye de me convaincre de régler mes soucis alors qu'il est même pas capable de gérer les siens, chuchota-t-il d'un air de conspiration.


Le pauvre garçon soupira, désabusé par ces deux clients bien trop atypique. Il n'avait qu'une seule hâte : qu'ils s'en aillent.


- Écoute mon pote, dit-il à l'adresse de celui qui l'avait interpellé, je suis pas psy, et encore moins psy conjugale, mais c'est pas tous les jours qu'un gars va se faire chier à te sortir de ta déprime, alors accepte son aide, finissez vos verres et tirez-vous ; vous aidez pas la finance.

Chanyeol fit la moue et Baekhyun eut presque envie de rire. Presque.


- Park, reprit-il une fois que le barman se fut éloigné, ça me tue de le dire mais on est pareil toi et moi.


- Quoi ? Répliqua méchamment l'intéressé, parce que t'as eu une enfance de merde t'estime qu'on se ressemble ?


Baekhyun tiqua légèrement, sans s'étonner que Chanyeol avait facilement deviné que le garçon de son histoire n'était autre que lui-même. Il prit une grande inspiration, dans l'espoir de calmer ses nerfs à vif ; parler avec ce gamin en tant général était déjà bien assez compliqué, alors tenter de converser avec lui sous l'emprise de l'alcool, c'était comme se heurter à un troupeau de buffle.


Cependant, il n'en démordit pas. D'un rire sinistre, il décida qu'il était temps d'entrer dans le vif du sujet :


- Le fait est qu'on a tous les deux perdu notre identité, Park Chanyeol.


Cette remarque jeta un froid glaciale entre les deux garçons. Le visage de l'intéressé n'exprimait rien, pas même de la surprise. À la place, il arborait une expression neutre, presque fantomatique, le regard noyé dans le fond de son verre. Baekhyun avait visé droit dans le mille.


- On a un marché, pas vrai ? Je ne dois pas te poser de question sur ta vie, mais rien ne m'empêche de la deviner par moi-même. Je peux te raconter une nouvelle histoire ?


Sans attendre de réponse, il enchaîna d'un ton plus léger :


- C'est l'histoire d'un enfant, un garçon ; rejeté par ses parents, il n'a toujours été qu'un simple fantôme. Un jour, poussé par ses rêves de grandeur, il fugue. Depuis, ses parents sont à sa recherche mais monsieur ne veut pas les voir car monsieur est bien trop lâche.


Baekhyun s'arrêta à ses quelques phrases, observant enfin l'ombre d'un rictus se dessiner sur les lèvres de Chanyeol.


- Raté, dit simplement celui-ci en plongeant son regard dans celui du guépard.


Baekhyun lui rendit un sourire complice et, d'un geste théâtrale, leva son verre à sa santé.


- Tu m'en vois ravi.


De part ces quelques phrases, un lien avait commencer à se tisser entre les deux garçons. Un fil plein de promesse qu'aucun des deux n'avait intérêt à briser. Baekhyun n'avait aucune idée de ce qu'il était entrain de faire, tout allait bien trop vite ; à la base, il avait suivis Chanyeol jusqu'ici afin de le ressaisir, le secouer un peu, en aucun cas il n'avait pour projet de lui dévoiler des fragments aussi précieux de sa vie.


Ce gamin avait cet effet sur lui : il détruisait chacun de ses plans, chacune de ses idées, une par une, pierre par pierre, jusqu'à ne laisser place qu'à une improvisation des plus bancale.


- Tu sais ce qui est étrange ? Reprit plus sérieusement Baekhyun, le fait qu'on ait saccagé ta chambre sans rien y prendre et sans même t'attendre. Même pas un mot de menace, rien. Alors dis-moi, pourquoi des personnes cherchant à te nuire ne trouveraient rien de mieux à faire que de simplement retourner tes affaires ?


Du coin de l’œil, il vit les muscles de Chanyeol se tendre. Baekhyun hocha doucement la tête, comme pour confirmer ses propres pensées ; il avait donc raison.


- Ces personnes ne te veulent pas de mal, lâcha-il désormais sûr de lui, elles veulent te faire peur.


L'étudiant passa une main sur son visage, épuisé. Il commençait à avoir mal au crâne.


- Qu'est-ce que tu cherches en venant ici, Cheetah ? Maugréa-t-il, le visage avachi sur son poing.


L'intéressé haussa les épaules.


- Je te rends la pareil, je suppose.


Baekhyun bu cul-sec ce qu'il restait de son jus d'orange et le fit claquer sur le bar avant de se relever, l'air décidé. Chanyeol le suivit de ses yeux brouillés par l'alcool, surpris par son geste soudain. Il loucha, hagard, sur la main qui lui était tendue, puis repassa au regard – il n'aurait su déchiffrer le sentiment qui y flottait en cet instant – de son propriétaire.


- Qui est Luhan ?


Les mots avaient franchis la barrière de ses lèvres avant même qu'il n'ait pu les penser. Cette simple question eût l'effet d'une bombe ; la main de Baekhyun retomba le long de son corps, ses yeux, après avoir passés le stade de la surprise, perdirent toute étincelle de vie, si étincelle il y avait.


C'était au tour de Cheetah Eye d'être décontenancé.


- La simple notion de ce nom te fait perdre tous tes moyens, enchaîna Chanyeol en plissant les yeux, pourquoi ?


Quelque chose lui disait qu'il allait regretter d'avoir lancé le sujet, mais il était bien trop saoul pour juger la portée de ses actes. Un sentiment désagréable grognait à l'intérieur de son ventre, un étau qui se resserrait autour de ses organes au fur et à mesure qu'un voile obscur se déposait sur le visage inexpressif de Cheetah Eye.


Alors, ça lui sauta à la figure comme un ouragan déchaîné. Il l'avait blessé. Ce n'était qu'un rien, une petite lueur qui clignotait au fond des pupilles profondes du dragster ; une lueur terne, fade. Ses yeux s'étaient à peine écarquillés, sa bouche à peine entrouverte mais tout ses indices n'étaient que la preuve irrévocable de la peine qu'il venait de causer à l'autre garçon.


Il se mâchouilla la lèvre inférieur, tandis que le regard perçant de Cheetah Eye ne le quittait pas des yeux. Il tenta de formuler une phrase cohérente, quelque chose qui pourrait rattraper son erreur.


- Cheetah, je-


Jamais il ne pu finir ce qui se devait d'être de piteuses excuses car tout ce qu'il reçu en retour fut un coup de poignard en plein cœur. Le regard du dragster c'était fait assassin et, avant que Chanyeol ne puisse réagir, il avait déjà rejoint l'extérieur.


Il s'en rendait compte maintenant, malgré sa tête qui ne cessait de résonner comme un coup de marteau sur une boîte en métal, il se rendait compte qu'il venait de briser tout espoir de confiance que Cheetah Eye avait posé en lui. En lui confiant une part de son passé, il lui avait offert une partie de lui-même ; comme une offre qu'il se devait d'accepter. Le pacte silencieux qu'ils avaient passés était à peine né que Chanyeol l'avait déjà brisé en mille morceau.


Moi et ma stupide curiosité, maugréa-t-il en son fort intérieur tandis que, comme un automate, il attrapait sa veste pour se lancer à la poursuite du plus petit.


- Hep ! L'interpella le barman avant même qu'il ne puisse faire un pas vers la sortie, on part pas sans payer.


Son ton était menaçant et l'étudiant avait beau être ravagé par l'alcool qui coulait dans ses veines, il ne préféra pas tenter l'impossible. Sans réfléchir – et parce qu'il était pressé – il lui lança son porte-feuille et s'en fut à grandes enjambés, l'air frais de la nuit lui fouettant les joues comme une punition pour sa foutue bêtise.


Il regarda à droite, puis à gauche, avant d'apercevoir une ombre s'évanouir au bout de la rue. En à peine trente secondes, il était à ses côtés, le retournant brusquement à l'aide de la manche de son sweat. Cheetah Eye se dégagea instinctivement de son emprise et, l'instant d'après, une douleur lancinante s'attaquait au nez de Chanyeol. Le dragster venait de le frapper. Fort.


- Je t'avais dis de ne plus jamais prononcer ce nom devant moi, articula-t-il d'une voix sourde de colère.


Chanyeol apporta une main à son nez en grognant ; il était sûr de l'avoir entendu craquer. Tous sentiments de regret, quels qu'ils soient, s'évaporèrent en un instant.


- Pourquoi ?! S'écria-t-il malgré lui.


Cheetah Eye serait les poings tellement fort que ses phalanges en pâlirent.


- Pourquoi ça t'intéresse ? Demanda-t-il en retour d'un ton si calme que cela en devenait effrayant.


- Parce que ! N'eût rien d'autre à répondre Chanyeol.


C'est vrai, pourquoi avait-il tant besoin de le savoir ? Pourquoi avait-il tant besoin de connaître l'identité de cet inconnu ? L'étau se serra à nouveau autour de ses entrailles, telle une chape de plomb. Il n'arrivait plus à réfléchir correctement, et ce mal de tête qui n'en finissait pas…


- Qui est-il pour être si important à tes yeux ? Lâcha-t-il alors, presque dans un souffle.


La question sembla traverser ses lèvres de son propre gré sans qu'il ne puisse la ravaler : ce n'était pas ce qu'il voulait dire. En vue de la réaction de Cheetah Eye, celui-ci semblait tout aussi surpris que lui.


- Vous êtes tous sur la défensive quand son prénom est évoqué, je suis juste curieux…, essaya-t-il de se rattraper.


Cela sembla fonctionner car les yeux du dragster se rétrécirent aussi tôt, oubliant ainsi la question qui lui avait été précédemment posée.


- « Vous » ?


- Yixing m'a presque agressé lorsque-


- Tu en as parlé avec Yixing ? Le coupa sèchement le plus petit.


- Pas vraiment, il m'a simplement dit de ne pas toucher à la photo qui se trouve dans ton hangar.


Chanyeol se trouvait de plus en plus pitoyable ; quant à Cheetah Eye, son corps se tendait à vue d’œil.


Ils ne s'étaient pas lâché des yeux.


- Très bien, opina le dragster d'une voix dangereusement calme après un silence des plus pesant. Tu veux savoir qui il est ?


Non, il n'en était plus très sûr.


- Luhan était le frère jumeau de Yixing, il est mort dans un accident de voiture.


Chanyeol tressaillit dès l'instant où le verbe « être » fut évoqué à l'imparfait. Il était désormais sûr de ne pas vouloir en savoir plus, non pas par peur, mais le regard que Cheetah Eye posait sur lui en cet instant était pire que tout ; pire que l'ignorance, pire que son mal de crâne qui n'en finissait plus. Jamais il n'avait vu un tel sentiment de douleur déchirer les traits d'un être humain et il suffoquait à l'idée d'être celui qui avait déclenché cela.


Le dragster passa les mains dans ses poches et se retourna pour continuer son chemin, laissant Chanyeol les bras ballants au milieu du trottoir désert.


Jamais encore il n'avait eût aussi mal au cœur, c'était comme si quelqu'un venait de le broyer entre ses doigts et l'avait laissé en l'état de poussière.


n


Il n'osa pas retourner dans sa chambre étudiante. À la place, il vagabonda au centre de la ville, et cela durant des heures. Parfois, il croisait un maître et son chien, d'autre fois, un groupe d'adolescent riant aux éclats. Il décuvait petit à petit, l'air nocturne l'invitant à redescendre d'une main amicale. Seul son mal de tête ne semblait pas décidé à s'atténuer, d'autant plus que son nez lui faisait un mal de chien. Cheetah Eye n'y était pas aller de main morte.


Confronté à lui-même, Chanyeol marcha les mains dans les poches de son manteau d'un pas traînant. Bien malgré lui, il ressassait sa conversation avec Cheetah Eye, de long en large, encore et encore. Plus l'alcool quittait ses veines, plus il regrettait. Le dragster avait fait l'effort de lui offrir sa main, son aide, et, comme l'imbécile qu'il était, il l'avait refusé.


Plus jamais il ne toucherait à un verre de vodka.


En plus de tout ça, il n'avait plus son porte-feuille. Il se rappelait vaguement l'avoir jeté dans les mains du barman avant de se lancer à la poursuite du petit dragster. Lorsqu'il s'en était rendu compte, il avait tenté d'y retourner mais le bar avait déjà fermé ses portes.


Les lampadaires s'étaient éteint il y avait deux heures de cela et Chanyeol se retrouvait désormais assis sur les marches de ce qui semblait être un bâtiment d'affaire. L'image de Cheetah Eye ne quittait pas ses pensées. Il avait beau essayer de la remplacer, de la tordre, de la distordre, elle le hantait telle une ombre menaçante au-dessus de sa tête.


Il avait la désagréable impression d'avoir passé l'une des pires journées de sa vie.


À partir de maintenant, il ne serait plus tranquille ; il s'en voulait presque d'avoir fait l'erreur de vouloir garder son véritable nom, il était évident que ce serait un jeu d'enfant de remettre la main sur lui. Cheetah Eye avait eût raison sur au moins un point : ces personnes cherchaient encore et toujours à lui faire peur. Et comme à son habitude, il n'avait pas su garder son sang froid face à la situation.


Il avait le cafard. Un bon gros cafard dont il était presque impossible de se débarrasser. Vide et honteux, c'était comment il se sentait.


La sonnerie de son portable le fit sursauter ; il fronça les sourcils. Qui pouvait bien l'appeler à une heure aussi tardive ?


L'écran de son portable s'allumait sur un nom : Sehun.


- Hey, dit-il en décrochant, les yeux noyés dans la flaque d'eau qui se trouvait à ses pieds en bas des marches.


- Chan ! Résonna aussitôt la voix de son ami à l'autre bout du fil. T'es où, mon vieux ? Avec Jongin on est passé te voir mais ta porte était fermé à clé.


Le dénommé « Chan » se pinça les lèvres. Cheetah Eye devait avoir fermé derrière lui en partant ce matin, ce qui voulait dire qu'il était en possession de ses clés.


- Ouais, désolé, j'suis partit faire un tour en ville.


- À cette heure ? S'étonna Sehun, alors que y'a cours demain ? Ça te ressemble pas.


- Hm, fit-il simplement.


- Oh toi mon pote je te connais, y'a un truc qui te turlupine. Où est-ce que t'es ? J'me ramène.


Chanyeol n'eût d'autre choix que de lui communiquer son emplacement face à l'insistance de son ami. Il raccrocha en soupirant. Des voitures passaient de temps à autres sur la route face à lui, leurs phares éclatants sur les façades ternes des bâtiments, l'aveuglant au passage. Des rires tonnaient au loin, sûrement à une ou deux rues de là où il se trouvait ; et lorsque le silence se déchaînait, il avait comme l'impression de sortir d'une salle de concert, les oreilles bouchés et la tête vibrante d'un trop plein de musique. C'était assourdissant.


Cheetah Eye vivait donc là, dans un coin de cette rue, où assis sur l'un de ces murets. Sûrement observait-il les étoiles. À cette pensée, il leva la tête vers le ciel, mais tout ce qui l’accueillit fut une épaisse couche de nuage, opaque, impénétrable.


Il comprenait enfin les mots du dragster. La nuit tu es toi, juste toi. Les rares passants ne lui accordaient aucun regard, c'était comme s'il se fondait dans le décor. L'obscurité l'accueillait entre ses bras, en douceur et sans un bruit.


Il était seul avec lui-même ; il n'avait rien à montrer, rien à prouver. Invisible.


C'est donc ça que tu affectionnes tant…, pensa-t-il une fois qu'il eût pleinement profité de l'instant.


C'était drôle de se dire qu'il y avait quelque temps de cela, il idolâtrait Cheetah Eye. C'était un véritable modèle, une image qu'il s'était juré de devenir. Une légende urbaine. Et en l'espace de quelques mois seulement, il avait apprit à le connaître ; il l'avait hébergé, nourrit. Il pouvait désormais dire comment le dragster s'occupait durant la journée ou même des choses bien plus futile, telle que l'odeur de son déodorant – lavande, c'était cela qu'il avait sentit lors de leur sortie en boîte, il le savait maintenant. Ils avaient beau s'ignorer la plus part du temps, Chanyeol savait lorsque le plus petit était contrarié, ou lorsque quelque chose lui déplaisait. À force de l'observer, il avait apprit à le déchiffrer.


Il se demandait si il en était de même pour Cheetah Eye.


Et d'ailleurs, quel était son véritable prénom ? La question ne lui avait encore jamais effleurée l'esprit.


Chanyeol fut sortit de ses pensées lorsqu'une pièce de monnaie vint taper contre le bout de sa chaussure. Il releva la tête, surpris, et tomba sur le regard rieur de Sehun.


- Excuse-moi, je t'ai confondu avec un clochard.


Il prit place au côté de son ami, serrant son manteau bien chaudement contre lui.


- C'est pas le meilleur temps pour une balade nocturne, observa-t-il. Hey mais tu schlingues, t'as bu ou quoi ?


Chanyeol haussa les épaules ce qui lui octroya un coup de coude dans les côtes.


- C'est quoi cette tête d'enterrement, on dirait qu'on vient de t'annoncer la mort de ton chat.


- J'ai pas de chat, prit bon de maugréer le plus vieux.


- Peu importe, aller je t'écoute.


L'étudiant en Lettres soupira lourdement ; il n'avait aucune envie d'en parler.


- Raconte-moi plutôt comment ça se passe entre Yixing et toi, j'ai cru comprendre que ça avançait bien la nuit dernière.


Sehun ouvrit les yeux grand comme des soucoupes, l'air embarrassé.


- Tu nous as vu ? Demanda-t-il, incertain.


Sa soudaine réserve fit doucement sourire Chanyeol. Il décida de le taquiner un peu.


- Un peu que je vous ai vu, vous vous bouffiez du regard, heureusement qu'on est intervenu pour éviter le massacre.


- Vous avez fait exprès ? S'indigna instantanément le plus jeune en lui octroyant un regard noir.


Chanyeol éclata de rire pour la première fois de la journée ; et sûrement que son rire était contagieux, car Sehun le suivit quelques secondes plus tard, perdant toute sa crédibilité.


- Vous avez bien fait, reprit ce dernier d'un ton plus sérieux une fois l'hilarité passée. Je pense pas qu'on soit prêt pour ça, peut-être même qu'on ne le sera jamais.


- Qu'est-ce que tu veux dire ?


- J'attends une chose de lui qu'il est incapable de m'offrir : la fidélité. Tu ne sais pas à quel point c'est dur de le voir se taper toutes les nanas qui lui tombent dans les bras, Chan, j'en crève de l'intérieur. Chaque fois qu'il touche quelqu'un d'autre, qu'il embrasse quelqu'un d'autre, qu'il possède quelqu'un d'autre, c'est comme une brûlure au cœur ; et j'en viens à le haïr pour ça.


Chanyeol ne sut quoi répondre à cela, jamais il n'avait vu Sehun aussi sérieux. Jusqu'à maintenant, il n'avait pas réalisé à quel point les nombreux flirt de Yixing atteignaient son ami.


- J'aimerai vraiment qu'il ne regarde que moi, finit le plus jeune dans un souffle.


Cette dernière phrase fit écho dans le cerveau de Chanyeol, tandis que celui-ci dessinait des chemins jusqu'à ses précédentes réflexions, bien avant l'arrivée de Sehun. J'aimerai vraiment qu'il ne regarde que moi. Chanyeol resta interdit, foudroyé sur place.


Tout à coup, il pouvait enfin déchiffrer d'où provenait cet étau qui semblait lui broyer l'estomac à chaque fois que la pensée de Cheetah Eye s'accordait avec celle de Luhan.


Oui, cet étau avait même un nom : Jalousie.


To be continued,