Chapitre IX

par J. Phoenix

Assis dans son fauteuil, faisant tourner le goulot de sa bouteille entre les deux doigts de sa main gauche, Jin faisait défiler des pages internet sur l'écran de son téléphone portable de son autre main, riant légèrement devant les titres des articles s'affichant sous ses yeux. « Le président de la compagnie Gongsae dissimulait l'existence d'un héritier. », « L'existence du fils de Kim Moontae dévoilée suite à son enlèvement ». Ça avait dû foutre un sacré bordel.

Il ne remarqua que la nuit était presque tombée que lorsque les lampadaires de la rue s'allumèrent. La nuque posée contre le dossier du fauteuil, il continuait de faire nerveusement tourner le goulot de sa bouteille entre ses doigts. Quelque chose le titillait depuis plusieurs minutes, mais il n'arrivait pas à mettre le doigt sur la nature exacte de ce sentiment. Il naviguait entre les différentes applications de son téléphone, sans réel intérêt, le regard dans le vague, jusqu'à finir par entrer dans le journal d'appel. Son pouce appuya sur sa dernière communication pour afficher les détails et s'immobilisa au dessus de l'écran.

Quelques minutes plus tôt, il était au téléphone avec l'un de ses informateurs et celui-ci l'avait inhabituellement retenu en ligne. Légèrement étourdi par l'alcool, il n'y avait pas accordé plus d'attention que ça. Grave erreur. Et il venait tout juste de comprendre pourquoi. Il s'était fait duper. Il s'était fait duper, lui. Il était de leur côté. Cet enfoiré était de leur côté. Comme toutes ces autres crevures, sinon il aurait été prévenu.

L'évidence le frappa de plein fouet. Ils n'étaient plus sous son emprise. Il avait refusé d'y penser, se faisant croire que rien n'avait changé. Il s'était complètement noyé dans l'alcool et les illusions. Il avait refusé de regarder la vérité en face, et pourtant il aurait fallu ne pas avoir les yeux en face des trous pour ne pas voir ce qui était en train de se passer. Tout était différent depuis longtemps.

Ses associés avaient commencés à douter, puis ils s'étaient détournés, petit à petit, un par un, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus personne. Plus rien. Ils ne s'étaient plus laissés manipuler comme il l'avait pensé, mais lui s'était persuadé du contraire parce qu'il voulait encore garder le complet contrôle de quelque chose.

Il jeta un dernier regard à l'écran de son portable, posa sa bouteille au sol dans un tintement sonore et se leva. Ça faisait douze minutes. Il ne lui en restait plus que huit.

Les jambes vacillantes et la vue légèrement trouble, il traversa le couloir en se tenant aux murs et ouvrit l'une des portes à la volée, l'arrêtant de justesse avant qu'elle n'aille claquer contre le mur. Il ne fallait pas alerter les autres.

Hope, remballe ta merde et casse-toi d'ici.
Le jeune homme sursauta et se retourna pour le regarder, surpris. Il se leva tout de même de sa chaise de bureau, comme par automatisme, ferma son ordinateur, et rassembla tout ce qui était étalé sur la table pour le fourrer dans le sac que Jin venait de lui jeter.

Quoi ?, s'étonna-t-il en s'approchant de l'armoire que venait d'ouvrir son aîné pour en sortir le peu de vêtements qui y était rangé.

Je te dis de te barrer avant que les flics débarquent !, répondit l'autre en le poussant violemment vers la sortie.

Le sac sur l'épaule, Hope s'arrêta dans l'encadrement de la porte pour se tourner de nouveau vers Jin qui vérifiait frénétiquement que plus rien ne traînait.

Comment ça se fait ? Je croyais que-

Ces fils de pute m'ont géolocalisé... Arrête de traîner, tu veux aller en taule à peine sorti de désintox ? Alors bouge-toi, ajouta-t-il. J'ai besoin que tu sois à l'extérieur.

Il ouvrit la bouche pour répliquer mais sa voix resta bloquée dans sa gorge et il décida de se taire. Ses paupières papillonnèrent et un léger rire s’échappa d'entre ses lèvres. Il recula d'un pas dans le couloir, pivota et s’éloigna presque au pas de course.

Il avait besoin de lui à l'extérieur ? Il allait encore l'utiliser ? Il pensait l'embarquer dans de nouveaux plans foireux même une fois derrière les barreaux ?

Il arracha sa veste du porte-manteau pour l'enfiler et remit son sac sur son épaule.

Parrain d'abstinence ? Son cul. Il l’avait seulement réduit au silence et avait utilisé sa pire faiblesse pour le garder à sa merci. Il avait seulement eu un moment de désespoir et lorsqu'une main s'était tendue vers lui, il l'avait saisie sans réfléchir, mais à présent, il la lâchait avec déception et dégoût. Il s'apprêtait à mordre la main qui l'avait nourrit. Mais est ce que cela comptait vraiment alors qu'elle l'avait nourrit à seule fin de garder un pouvoir sur lui ? C’était allé trop loin.

Il avait fait tout ce qu'il avait pu pour que ce gamin vive le mieux possible sa situation, et à cet instant, il aurait voulu faire une dernière chose. Il aurait voulu faire demi tour et aller le chercher pour qu’il ne passe pas une minute de plus ici. Mais ce n'était plus son devoir à ce moment précis. Il préférait qu’il reste ici et qu’il soit trouvé par la police, plutôt que de lui faire subir une épreuve de plus en le coinçant avec lui dehors. Tout serait bientôt fini de toute façon et il ne pouvait pas s'attarder une seconde de plus. Pour son propre bien. Pour sa survie. Car si Min lui tombait dessus dans ce genre situation, il n’hésiterait sûrement pas à lui faire la peau. Jin lui disait de partir ? Ça oui, il allait partir. Mais il ne reviendrait pas.




Jimin se réveilla en sursaut lorsque la porte d'entrée claqua et il maudit le coupable de cet acte honteux et toute sa descendance sur des générations pour la énième fois. C'était à croire qu'on attendait qu'il se couche pour sortir en claquant la porte à en faire trembler les murs. Il les tuerait. Tous. Plus tard.

Il se tourna sur le côté mais ne trouva qu'une place vide à sa gauche. Son cœur manqua un battement et il se redressa immédiatement pour regarder autour de lui. Le calepin de Jungkook était posé sur le bureau. Il était allé prendre sa douche. Jimin se leva du lit défait d'un bond et se précipita vers la porte de la chambre.

Il n'était jamais entré dans la salle de bain avec lui. C'était d'ailleurs le seul moment où il le laissait complètement seul, et il passait de longues minutes à se morfondre derrière la porte de la salle de bain, espérant de tout son cœur qu'aucune idée tordue ne lui vienne durant ce court laps de temps. Jungkook ne risquait certainement pas de se noyer dans la baignoire qu'ils n'avaient d’ailleurs pas – et si c'était le cas, il ne l'aurait jamais laissé seul, intimité ou pas – mais qu'est ce qui lui prouvait qu'il ne trouverait pas le moyen de s'étrangler avec le cordon de la douche ? Il ne comptait même plus le nombre de fois où il l'avait entendu tenir des propos suicidaires.

Il sortit de la chambre en trombe et percuta Jin de plein fouet, l'envoyant presque valser contre le mur. Ce dernier ne fit aucune remarque et continua son chemin dans le couloir comme si de rien n'était. Jimin le regarda en coin et s'avança pour doucement frapper à la porte de la salle de bain.

Kook ? Tu vas bien ?

Aucune réponse ne vint et il posa son oreille contre le bois. Il y avait des bruits de frottement de tissu. Il soupira de soulagement et s'appuya contre le mur en fourrant ses mains dans les poches de son pantalon. Il se figea soudain et tendit l'oreille lorsque des coups forts résonnèrent contre la porte d'entrée et qu'une voix étouffée s'éleva pour dire quelque chose qu'il ne comprit pas. Les coups retentirent à nouveau, et cette fois il entendit Jin se déplacer et faire tourner la clef dans la serrure. La porte émit le grincement habituel en s'ouvrant, mais ce qu'il entendit ensuite lui glaça le sang.

Kim Seokjin, vous êtes en état d'arrestation.

Il ne l'entendit même pas opposer la moindre résistance ni prononcer le moindre mot. Il savait. Cette raclure savait ce qui allait se passer et ne les avait même pas prévenus. Il avait décidé de les garder dans sa merde jusqu'au bout et y était parvenu. Ils étaient clairement dans la plus grosse des merdes.

Il ne perdit pas une seule seconde et se tourna pour frapper répétitivement à la porte du plat de la main. Il n'avait jamais été envahi par une telle panique.

Jungkook, ouvre-moi... Jungkook, dit-il à mi-voix, ses lèvres effleurant presque la porte.

Il entendit tout de suite le cliquetis de la serrure et s'engouffra dans la pièce au moment où de nombreux pas commençaient à se faire entendre dans le salon. Il plaqua une main sur la bouche du jeune homme quand il s'apprêta à parler, et eut le temps de voir ses yeux s'agrandir d'effroi juste avant de se tourner vers la porte qu'il avait volontairement laissée entrouverte. La pièce fut plongée dans la semi pénombre lorsqu'il appuya précipitamment sur l'interrupteur.

Ils sont venus pour moi... chuchota Jungkook en se laissant glisser au sol, la tête entre les mains. Ils sont venus me chercher... Ils sont là pour moi, Jimin.

Ce dernier se tourna à nouveau vers lui et s'accroupit devant lui pour prendre ses mains tremblantes et crispées dans les siennes.

Écoute-moi, Jungkook. Écoute-moi, répéta-t-il quand l'autre continua de murmurer pour lui-même. Je les laisserai pas te toucher, d'accord ? Jungkook.

Il se releva et le prit par le bras pour le faire suivre, mais il ne bougea pas. Il raffermit sa prise et le tira de nouveau.

On va s'enfuir ensemble. Tous les deux. Allez, viens, Jung-

Il s'interrompit quand il entendit un frottement derrière la porte et se retourna pour voir une ombre par l'entrebâillement. Il s'avança et se saisit fermement de la main qui venait de se poser sur la poignée pour tirer l'homme à l'intérieur. Le dos de celui-ci s'entrechoqua avec son torse lorsqu'il le retourna d'un geste rapide et assuré, et il n'eut le temps d'esquisser aucun mouvement ni d'émettre aucun son avant qu'il ne lui torde le cou. Le corps s'affaissa mollement dans ses bras et il le déposa silencieusement au sol. Il lui prit son arme et tendit une main vers Jungkook dont ce dernier se saisit avec force, se laissant entraîner dans le couloir.

Restez où vous êtes !

Jimin eu à peine le temps de se retourner : un coup de feu retentit et une douleur aiguë lui vrilla l'abdomen, lui coupant le souffle. Il appuya sur la détente à son tour et l'homme s'écroula lourdement contre le mur avant de glisser au sol. Il se tourna vers Jungkook, tremblant de la tête aux pieds, les bras encore levés devant lui comme pour se protéger, et lui administra une douce poussée dans le dos pour l’inciter à continuer.

Jimin avait toujours espéré qu'il ne soit jamais confronté à la violence de nouveau, mais il l'y avait exposé lui-même à deux reprises en l'espace de seulement quelques minutes, et il se sentait minable. Il lui avait promis de le protéger mais n'avait fait que le mettre en danger, et ça depuis le début, finalement. Il aurait aimé le rendre heureux et lui permettre de vivre une vie normale, mais tout ce qu'il avait pu lui apporter était une dose de souffrance en plus. Il l'avait condamné à se cacher en compagnie d'un criminel alors qu'il était l'être le plus pure qu'il lui avait été donné de rencontrer, et ça, il ne pourrait jamais se le pardonner.

Ils se retrouvèrent devant les escaliers menant à l'étage inhabité de la maison après ce qui lui sembla être une éternité. Il entraîna Jungkook sous les marches et ouvrit la porte qui y était dissimulée. Il descendit péniblement les escaliers de pierre quatre à quatre derrière le plus jeune, mais sa respiration se faisait hachée et difficile. Ils arrivèrent devant une porte de métal rouillé qui ne broncha même pas quand Jimin essaya de la pousser. Il parvint finalement à l'ouvrir après trois coups d'épaule et faillit s'étaler sur le sol crasseux. Il tâtonna pour trouver l'interrupteur et les néons grésillèrent avant d'éclairer le vaste espace.

Jungkook s'avança à son tour et regarda autour de lui. La table en bois. L'établit. Le vieux congélateur. La porte en métal au centre du mur à sa gauche. Il se retourna vers celle par laquelle il venait d'arriver. C’était l'ancienne entrée du sous-sol. Il se tourna finalement vers Jimin qui se tenait adossé contre le mur, et haletait, une main sur l'abdomen.

Jimin, pourquoi on est  ?

L'aîné se contenta de secouer faiblement la tête de gauche à droite, la mine défaite.

T'as menti ? On peut pas s'enfuir. T'as menti…

Je ne voulais pas que tu ais peur.

Oui, il avait menti. Mais il ne pouvait faire autrement. Ils n'avaient aucune issue. Il n'avait fait que gagner du temps auprès de lui parce qu'il savait que c'était fini à présent. Et même s'ils étaient sortis, ils n'auraient pas pu fuir. Ils étaient partout. Ils les encerclaient. Ils ne pouvaient plus rien faire.

Jimin quitta Jungkook des yeux un cour instant tandis qu'il faisait ses habituels allées-retour devant lui, et porta le regard à sa main ensanglantée qu’il essuya contre sa cuisse avec dégoût. Son attention se reporta sur Jungkook quand celui-ci s'arrêta brusquement et se tourna vers lui. Son expression avait complètement changé, comme s'il venait juste d'oublier ce à quoi il pensait, et il s'avança rapidement vers lui, les yeux rivés sur son tee shirt taché de sang.

T'es blessé !

C'est rien... murmura ce dernier en attrapant sa main qui était sur le point de relever son vêtement.

On t'a fait souffrir.

Je t'assure que je vais bien.

Mensonge. Il avait l'impression de brûler de l'intérieur, que ses entrailles se déchiraient et que son cœur allait s'ouvrir en deux dans sa poitrine. Il ne quittait pas Jungkook des yeux. Celui-ci ne se tenait qu'à quelques centimètres de lui, le regard fixé sur la tache de sang qui se détachait sur le tissu gris, les lèvres tremblantes.

Il était là, juste là, à portée de main. Il n'avait qu'un mouvement à faire pour le toucher. Un tout petit mouvement. C'était sûrement sa dernière chance. Il devait le faire une fois. Juste une seule fois avant qu'ils ne soient définitivement séparés, ou il le regretterait pour le reste du temps qu'il lui restait à vivre.

Grimaçant de douleur, il se redressa en se tenant au mur, et l'une de ses mains se leva lentement vers le visage du jeune homme. Ses doigts effleurèrent sa joue puis sa main tremblante s’y déposa entièrement, son index rencontra le lobe de son oreille, son pouce caressa sa pommette, et il croisa finalement le regard pénétrant de son cadet.

Je suis désolé, Jungkook.

Sa main glissa à l'arrière de sa tête, se perdant dans les cheveux où il avait tant rêvé de passer les doigts, et son autre bras entoura ses épaules, pressant son corps contre le sien en une douce étreinte. Pour la toute première fois. La première et la dernière.

Il cédait. Il ne tenait plus. Toutes les règles qu'il s'était lui-même imposées s'effaçaient petit à petit de son esprit. Toutes ses résistances se fissuraient, se brisaient une à une. Il sentait les barrières qu'il s'était construites balayées par une vague de sentiments incontrôlables dont il entendait presque les remous assourdissants.

Ses mains tremblantes d'appréhension se glissaient sous son pull à la recherche de la douceur de sa peau. Le visage plongé dans son cou, il en inspirait le parfum étourdissant à plein nez. Ses doigts brûlants exploraient ses côtes et se perdaient dans son dos parcouru de frissons. Il le sentait s'accrocher durement à ses épaules, mais ne pouvait plus reculer. Il était trop tard.

Ses mains abandonnèrent la courbure de ses reins pour se saisir de son visage, et ses lèvres vinrent enfin goûter les siennes avec une douceur déconcertante, ne faisant d'abord que les effleurer, hésitant une seconde, puis cédèrent totalement.

Les bouts de ses doigts se mêlaient aux cheveux derrière ses oreilles, ses pouces pressèrent ses joues et leurs bouches se confondirent. Alors qu'il s'était simplement laissé faire un cour moment, offrant ses lèvres entrouvertes à Jimin, les doigts tremblants de Jungkook se détachèrent des vêtements de l'aîné pour agripper sa taille. Il lui rendit son baiser presque violemment et leur dents se chevauchèrent. Les mains de Jimin quittèrent ses joues pour entourer sa nuque puis se perdre dans ses cheveux, et il serra son corps contre le sien comme s'il risquait de disparaître à tout moment. Leurs lèvres se mêlaient en un rythme désordonné, se dévoraient comme s'il n'y aurait pas de prochaine fois. Son cœur battait si douloureusement dans sa poitrine qu'il pensait qu'il allait lâcher s'il ne rompait pas le contact. Et il ne voulait pas le rompre. Peu lui importait de mourir si c'était accroché à ses lèvres.

Pourtant, ce fut lui qui rompit le baiser et posa son front contre le sien, essayant de reprendre un rythme de respiration normal. S'il n'avait pas tout arrêté, il aurait complètement perdu le contrôle, et il était déjà allé trop loin. Il ne sursauta même pas quand un grand fracas retentit en haut et que des pas précipités se firent entendre dans les escaliers de bois de la nouvelle entrée du sous sol.

Ses mains glissèrent de la nuque de Jungkook jusqu’à ses épaules puis ses poignets, dont il se saisit doucement, le regard toujours plongé dans le sien et qui l'attirait comme un aimant. Ces yeux par lesquels il s'était laissé envoûter sans une once de résistance, où il s'était noyé depuis longtemps sans même songer à un retour en arrière possible. La douleur lancinante qui lui déchirait l'abdomen n'était rien par rapport à celle qu'il avait dans la poitrine et qui lui coupait la respiration.

Un doux sourire étira ses lèvres et sa main se porta à l'arme coincée dans sa poche arrière. Il se retourna au moment où la porte de métal s'ouvrit à la volée, et fit face à deux pistolets braqués sur lui.

Park Jimin, lâchez cette arme. Vous êtes en état d'arrestation. Laissez partir Jeon Jungkook.

Un faible rire s'échappa d'entre ses lèvres et il secoua lentement la tête.

Mais il ne veut pas venir avec vous.

Quelqu'un dans son état n'est plus capable de prendre des décisions. Il a besoin d'être soigné, vous le savez.

Il le savait. Parfaitement. Mais il ne pouvait absolument pas s'y résoudre et il se sentait comme le pire des monstres. Parce que malgré le fait qu'il essayait de se persuader qu'il voulait seulement le protéger, il était conscient qu'en vérité, il voulait égoïstement le garder pour lui seul, sans même lui laisser la chance de recevoir les soins appropriés.

Mais alors qu'il allait répondre, il sentit Jungkook s'accrocher à son tee shirt de ses doigts tremblants, le serrant au point qu'il cru qu'il allait le déchirer.

Je suis pas fou, Jimin, c’est pas vrai. Ils veulent juste se débarrasser de moi. Ils ont toujours voulu se débarrasser de moi…

Ou peut être qu'une partie de ce choix revenait à Jungkook. Peut être qu'il le lui avait lui-même inconsciemment imposé et il ne pouvait qu'y céder parce qu'il voulait seulement qu'il soit heureux. Il voulait l'éloigner de la maladie. Lui faire oublier la souffrance que toutes ces ordures s'obstinaient à lui rappeler à chaque putain de seconde, mais il avait échoué.

La main qui tenait son arme tremblait, il sentait des gouttes de sueur couler le long de ses tempes et il avait envie de poser sa main contre son abdomen qui lui donnait l'impression d'être pénétré par une lame chauffée à blanc. Il ne tiendrait pas.

Park Jimin, je le répète, lâchez cette arme. Vous ne pourrez plus vous en tirer dorénavant.

Il essayait d'ignorer la prise de Jungkook sur ses vêtements et son souffle précipité contre sa nuque, mais il ne parviendrait pas à garder son sang froid bien longtemps. Il ne pourrait pas le sauver. Il ne pourrait pas se débarrasser des deux en même temps.

Le plus jeune, lui, était à deux doigts de faire une crise de nerfs. Ses yeux se promenaient tout autour de lui sans pouvoir s'arrêter sur un point précis, cherchant une issue inexistante, puis le cliquetis d'une arme attira son attention. Ses yeux noirs se posèrent sur le pistolet que tenait Jimin, puis sur celui que tenait les policiers en face de lui. Ce n’était pas eux. Un frottement se fit entendre et un autre homme armé entra par la porte à sa gauche. Une peur panique le prit aux tripes. Jimin sentit ses mains se détacher de ses vêtements mais le manqua lorsqu'il essaya d'attraper son poignet pour le retenir. Jungkook avait sauté à la gorge du nouvel arrivant. Un coup de feu retentit et le pistolet de Jimin tomba bruyamment contre le béton. Il avança pour rattraper le corps inerte avant qu'il ne s'écroule au sol, mais n'en supporta pas le poids et bascula en arrière, tombant lourdement au sol avec lui.

Jungkook... Jungkook...

Il répétait son nom comme une litanie, espérant désespéramment une réponse sans quitter son pull du regard, sous lequel se répandait un liquide rouge au niveau de la poitrine. Quand il le prit sous les bras pour le redresser contre son torse, la tête de Jungkook, qui penchait mollement sur le côté, roula dans le creux de son épaule et son souffle irrégulier et précipité se répercuta contre sa mâchoire. Jimin appuyait sur sa blessure de ses mains tremblantes comme pour essayer de stopper le saignement en lui chuchotant des paroles rassurantes, incapable de détacher ses yeux écarquillés de la tache rouge qui s'était formée sur le pull clair. Les voix des policiers se trouvant dans la pièce ne lui parvenaient plus que comme des échos étouffés.

une ambulance immédiatement...

D'où te vient ta putain de qualification, Jae Sungin ?!

C'était un accident !

Le sang battait à ses tempes, il avait l'impression que sa tête allait exploser, la douleur de son abdomen devenait insupportable et l'énorme boule dans sa gorge l'empêchait de reprendre son souffle.

Tous ceux qui t'ont fait du mal, je les retrouverai et les tuerai, Jungkook. Je te le promets... chuchota Jimin en appuyant sa joue contre celle du jeune homme. Je les tuerai.

Il était incapable de se rappeler depuis quel moment il n'avait plus senti sa respiration contre sa peau et ne put rien faire lorsqu'on le prit soudain par les bras pour le forcer à se lever. Il était dans un état second et dans la totale incapacité de se défendre. Le corps de Jungkook glissa mollement au sol où il resta complètement immobile et Jimin ne le quittait toujours pas des yeux, tenant à peine sur ses jambes. Un cliquetis se fit entendre et quelque chose de froid enserra ses poignets. Il ne prêta même pas attention aux paroles que débitait machinalement l'homme derrière lui. Alors qu'il se faisait traîner vers la porte, un autre policier s'approcha de Jungkook et se pencha pour poser deux doigts contre son cou.

Ne le… ne le touchez pas… balbutia-t-il d'une voix tremblante, son cœur comme transpercé par des centaines d'aiguilles.

Les dernières paroles de l'homme qui se tenait près de Jungkook et qu'il entendit avant d'être traîné hors de la pièce résonnèrent dans sa tête, se propagèrent dans tout son être telle une onde destructrice, explosèrent comme des milliers de bouts de verre, ravageant définitivement tout ce qui restait de lui sur leur passage.

C'est fini.




Couché en travers du lit, les yeux mi-clos, attendant les effets du cachet qu'il avait pris un moment plus tôt, Taehyung avait sursauté au violent claquement de la porte d'entrée et s'était redressé, se tournant dans la direction du bruit, les sourcils froncés. Il s’était frotté les tempes puis recouché, la tête sur son bras replié, mais à peine quelques minutes plus tard, des coups avaient résonné contre la porte et l'esprit embué, il les avait ignoré. Puis une voix grave et inconnue avait résonné dans le salon. Il lui avait fallu un petit moment pour assimiler ce qu'il venait d'entendre et il resta simplement immobile, se demandant s'il s'agissait de la réalité ou de ses pensées qui divaguaient.

Deux coups de feux lui avaient rapidement fait retrouver ses esprits et il s'était redressé en position assise, tourné en direction du bruit des détonations assourdissantes, les yeux grands ouverts et les mains crispées. Et il en vint même plus tard un troisième.

Ces coups de feux... À qui est ce qu'ils étaient destinés ?

Le visage de Hope lui apparu mais il secoua frénétiquement la tête de gauche à droite et espéra de tout son cœur qu'il était la personne qui avait claqué la porte quelques instants plus tôt.

Des pas résonnèrent bientôt dans le couloir et la porte alla violemment claquer contre le mur après que deux grands coups se soient abattus contre celle-ci. Taehyung recula vivement sur le matelas en s'aidant de ses bras et de ses jambes, mais ses mains finirent par rencontrer le vide et il tomba en arrière la tête la première. Il aperçut bientôt deux faisceaux de lampes torche se déplacer dans sa direction et deux silhouettes sombres s'arrêtèrent juste devant lui, tandis qu'il plissait les yeux. La lumière trop forte lui procurait une sensation de brûlure atroce.

Kim Taehyung ?

Il ne prononça pas un seul mot. Une main se tendit vers lui.

Nous sommes là pour vous aider. Nous allons vous sortir de là.

Le jeune homme ne montra pas la moindre intention de saisir la main qu'on lui tendait, et l'homme qui n'avait pas encore parlé finit par s'avancer, abaissant sa lampe torche. Il le saisit par les bras et le força à se lever. Ils le soutinrent ensuite chacun par un bras pour le conduire jusqu'à la porte, ignorant ses faible tentatives de se libérer.

Ils s'engagèrent dans le couloir plongé dans la semi pénombre sans prêter attention aux protestations de Taehyung qui se retournait dans tous les sens afin d’inspecter chaque recoin de la maison qu'il pouvait apercevoir, le cœur battant et les jambes tremblantes. Il y avait du sang sur le mur et le sol un peu plus loin. Il n'y avait aucun corps. Il n'y avait plus personne.

Les gyrophares des voitures de police lui firent plisser les yeux lorsqu'ils atteignirent la sortie, et de nombreuses silhouettes se détachaient entre l'obscurité de la nuit et la lumière artificielle.

Une voix féminine s'éleva au dessus de l'agitation qui régnait dans la cour et une jeune femme se fraya un passage, bousculant les agents de force de l'ordre sans ménagement pour atteindre un brancard recouvert d'un drap blanc.

Laissez-moi passer, c'est mon frère ! LAISSEZ-MOI PASSER !

Elle tira vivement sur le tissu, découvrant le haut du corps d'un jeune homme brun, et poussa un hurlement immédiatement étouffé par la main qu'elle avait plaqué sur sa bouche. Elle éclata en sanglots, et tendit les mains pour prendre le visage pâle du garçon entre elles. On aurait peut être mieux fait de se garder de lui confier qu'il avait été tué par accident par un agent de police, car elle entra dans une rage sans nom et prit le premier venu par le col de ses vêtements pour le traiter de tous les noms.

Taehyung sentit la poigne des hommes se resserrer autour de ses bras quand ils descendirent les premières marches du perron. Tous les regards se tournaient vers lui. On s'écartait. Les lumières clignotantes lui faisaient mal à la tête. La présence des deux policiers près de lui l'oppressait. Toute cette agitation lui donnait une nausée insoutenable. Il sentait ses dents claquer et on sang bouillonner dans ses veines.

Lâchez-moi... LÂCHEZ-MOI !

Il s'arracha à la poigne des deux hommes dans un effort qui lui sembla surhumain et plongea tête baissée pour se frayer un passage, trébuchant plusieurs fois à cause de sa jambe douloureuse, et ignorant les gros graviers de l'allée qui lui blessaient les pieds. Il entendit vaguement une voix familière crier son nom, mais n'y prêta pas attention.

Il ne se rendit compte qu'il était sorti sur la route que lorsque ses pieds nus foulèrent un sol plat. Le goudron fut soudain éclairé par une lumière vive, il y eut un long crissement de pneus et il se sentit vidé de tout son sang. Ses bras se levèrent automatiquement devant son visage et il se retrouva au sol lorsque ses genoux cédèrent. La même voix que précédemment hurla son nom. Mais il n'y eut aucun choc. Aucune douleur. Juste sa lourde respiration qui résonnait à ses oreilles, couvrant presque les bruits alentours. Ses bras tremblants s'abaissèrent pour lui laisser découvrir le capot d'une ambulance à un petit mètre de lui et la lumière des phares lui brûla les yeux. Des bruits de pas se rapprochèrent, puis la lumière qui l'éblouissait quelques secondes plus tôt finit par s'assombrir. Sa vision se voila. Les voix s'assourdirent. Ce fut le noir complet.