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par Kazuato

Sûrement que Yoongi n'avait jamais couru aussi vite. Il n'avait rien d'autre à faire, alors il courait, parce que les paniers de basket et les amis étaient trop loin. Ses pieds foulaient l'herbe près de la rivière et il sentait que l'eau présente sur les brins s'insinuait dans le tissu de ses chaussures. Ça le forçait à accélérer, bien qu'il ne sût où il allait. On pourrait dire qu'il fuyait, il fuyait son lycée de merde avec ses potes amoureux, ses notes merdiques et ses paniers de basket abimés. Il ne rentrait pas chez lui, pour se réfugier dans son cocon familial, car il se sentait en danger entre toutes ces personnes qui le blessaient, alors il allait juste autre part. Ailleurs. Il courait à s'en déchirer les poumons et les muscles. Ça n'allait pas, ça n'allait vraiment pas dans sa tête, parce que c'était la merde autour de lui. Ou plutôt, tout ça le foutait dans la merde. Il n'avait plus rien à faire, maintenant, et surtout, plus l'envie. Tout c'était aggravé, ou améliorer, il ne savait pas trop. La seule chose dont il était certain, c'était qu'il avait tout foiré, alors peut-être qu'il cherchait à partir pour tout recommencer. Mais Yoongi avait été abimé par son quotidien. Et ça l'empêchait de s'échapper comme il le voulait. C'était comme des chaines qui le tenaient aux chevilles.

Autour de lui, les arbres, les plaines et les usines défilaient. Il n'avait jamais été aussi loin. Parce que c'était déjà arrivé. Il avait déjà pété les plombs. Il s'était déjà mis à courir pour partir et ne plus revenir. Mais il était toujours revenu. Peut-être que là aussi ce serait le cas. Il essayait de courir plus vite que le courant même, plus vite que le vent. Mais il était fatigué. Terriblement fatigué.

Ça avait commencé le matin même. Yoongi s'était levé avec le sentiment que c'était une mauvaise journée qui s'annonçait. Il n'avait pas beaucoup dormi et avait sauté le repas du soir. Le réveil avait été douloureux, dans ces draps un peu trop rêches et dans cette chambre un peu trop en bazar. Il était allé en cours en trainant des pieds, un peu plus que d'habitude cette fois-ci. Et cette journée l'avait bien trop fait chier pour qu'il reste comme ça, sans rien faire, en tentant d'ignorer comme d'habitude qu'il avait mal. Il tentait désespérément de se sauver de toute cette merde qu'était sa vie. Il courait à en perdre haleine, à faire ressortir son cœur de sa poitrine, à se tuer. Pour lui, ça n'avait plus d'importance maintenant. Personne n'avait besoin de lui désormais, et dans tout ce qu'il entreprenait, il foutait le bordel. Un bon à rien, un incapable, y avait pas à dire, Yoongi était bien d'accord avec ces thermes qu'on lui accordait. Il avait tout raté. Il avait dix-sept ans, mais avait mal commencé sa vie. Et sûrement aucune chance de la réussir.

Quand les usines commençaient à se faire plus rare, de l'autre côté de la barge, il avait ralenti. Il s'éloignait de la ville, des gens, des insultes et des douleurs. Il n'avait plus qu'à profiter de cet air, aussi pollué soit-il par les cheminées toutes proches. Mais il ne l'était pas par quelques personnes ingrates, c'était déjà ça. Les sons de l'eau défilant à sa gauche, de ses pas crissants sur l'herbe et de sa respiration saccadée lui montaient à la tête, mais il n'en n'avait pas marre. C'était reposant, malgré son mal de crâne. Peut-être qu'il aurait dû manger avant de partir. Mais il n'avait pas vraiment prévu de se casser comme ça.

Son pouls commençait à redescendre quand il se dit que le soleil allait bientôt se coucher. Il devait sûrement lui rester un peu plus d'un dizaine de minutes avant que la lune ne veille sur lui et il était exténué. Mais il ne regrettait en aucun cas son choix. Ses jambes tremblaient sous sa carrure frêle, et parfois il titubait, il décida donc de s'arrêter. Au moins pour regarder la nuit prendre place sur le monde. Sur sa vie, elle y était déjà depuis longtemps. Ou sûrement que c'était juste qu'il n'avait pas de soleil, pas de guide, pas de but, pas de rêve. Juste une passion, ou passe-temps, il ne savait pas trop ce qu'était le basket pour lui, et des potes qui étaient assez sympas pour le trainer avec eux. Des potes amoureux, d'un amour qu'il avait vu et qu'il avait aidé à la confession ... Mais dont il était jaloux. Il se demandait, dans le noir, pourquoi ça n'arrivait jamais ce genre de chose à lui ? Parce qu'il n'avait rien réussi, qu'il était trop banal, banal à en devenir horrible ? Sûrement. Le soleil continuait sa descente, quand il s'assit au pied d'un arbre. Derrière lui, il y avait une route. Devant, toujours ce même spectacle. La rivière, les usines, les montagnes derrière, avec un fond orange. Depuis qu'il était parti, mise à part le ciel, rien n'avait changé. Comme sa vie, son quotidien qui était terriblement monotone, répétitif et terne. Yoongi poussa un soupir, ce n'était pas bon, il commençait à déprimer une fois de plus. 
À la base, il était parti la haine au ventre, envahi par toute sorte de sentiment négatif, mais qui l'animaient et le forçaient à agir. Maintenant que tout cela avait disparu, ne laissant qu'une vague trace amère en lui, comme la fumée d'un feu ardant, il se dit qu'il était simplement fatigué. Il n'avait pourtant toujours aucun regret en lui.
 
Depuis combien de temps avait-il quitté le lycée ? C'était de là qu'avait commencé sa folle course, et ses cours s'étaient terminés aux alentours de dix-huit heures. Étant en juin, le soleil ne se couchait pas avait vingt-une heures. Trois heures. Trois heures que son destin avait commencé à changer.
 
Il avait laissé son sac sur le trottoir, il était sûrement tombé dans le caniveau. De toute façon, il n'en n'aurait plus besoin, il était décidé à ne faire aucun retour arrière. Sa fugue n'était pas qu'une simple escapade, ce n'était même pas un voyage qu'il entreprenait, c'était carrément une quête sans retour. Il allait chercher ailleurs sa véritable identité, puisqu'ici, personne n'était capable de lui donner.
Yoongi s'allongea, au-dessus de lui, le ciel sans étoiles lui fit une fois de plus pensé à son existence. Il se dit qu'il était un peu trop égocentrique, avant de se mettre à essayer de dormir. Mais le sommeil ne semblait pas venir et il avait un peu froid dans son uniforme de lycéen. Ce n'était d'ailleurs pas très commode pour sa fuite. Au pire, il s'en fichait. Il n'avait pas peur. Même si l'obscurité et la solitude l'entouraient, il n'avait pas peur.


. . . . .


 
C'était à cause d'une voiture qu'il s'était réveillé. L'effroi l'avait pris aux tripes, peut-être qu'on l'avait retrouvé, et il avait recommencé à courir. Il revivait la veille et ça, c'était franchement chiant. Il avait besoin de nouveauté, d'une sorte de résurrection. Yoongi laissait derrière lui deux potes s'aimant, des études sans avenir et un ballon de basket usé dans un coin de sa chambre. De ses parents, il s'en fichait bien. Ils l'avaient mis au monde, et sûrement que c'était là leur pire erreur. Pourtant, ils n'avaient jamais été méchants, sûrement que c'était juste Yoongi qui faisait sa crise d'adolescence, mais il leur en voulait. Il leur en voulait d'avoir cette vie-là, cette vie de merde. Rien ne l'intéressait, et il se perdait dans ses mouvements, dans la rotation du ballon de basket et dans la douleur physique engendrée par l'entraînement. Il se perdait aussi dans ses pensées, le soir. Ses pensées remplies d'une autre existence. D'une un peu mieux, d'une où il ne serrait pas lui, ce gamin au corps minable, à l'égal de son intellectuel. Rien n'allait chez lui, tout était bancal. Il était comme un bateau sur l'eau, il tanguait de tous les côtés et était malmené par mers et vents. Mais lui, il avait des trous dans sa coque. Il avait l'impression de sombrer. Il lui fallait donc fuir.
Le temps continuait à défiler, tout comme la distance qui le séparait de son ancien chez lui s'agrandissait. Il avait décidé la veille qu'il faillait qu'il arrêtât de penser à lui ; qu'il avance surtout.
 
Il savait que s'il essayait de réfléchir à ce qu'il deviendrait demain, il allait commencer à paniquer. Alors il décida qu'il allait vivre au jour le jour. Il avait de l'air et des jambes, il pouvait vivre. Mais le problème était qu'il était un être humain ; un être d'ailleurs emplit de souvenirs.
 
Ses jours n'avaient jamais été réellement distrayants, il les avait regarder passés sans jamais réagir vraiment. Mais la veille, son quotidien avait été un peu bousculé et ça avait été pour lui le signal qu'il attendait inconsciemment. Il avait juste besoin d'un tremplin et après, il pouvait voler haut, très haut, jusqu'à ses étoiles invisibles et qu'il cherchait perpétuellement.
 
Yoongi avait en tête ce qui l'avait poussé hier à changer de comportement, à arrêter d'être ce pantin du hasard et de l'ennui. Ça avait été tellement beau et tellement éblouissant cette vision des choses qu'il avait eue hier, qu'il n'avait pu, ne serait-ce qu'un instant, continuer à mener une telle existence. Il était peut-être bête, il était peut-être de ceux qui se tarissent dans leur terrier, mais pas assez con pour comprendre cela, et pas assez peureux pour ne pas l'entreprendre : c'était à lui de décider de sa vie.
À lui et à personne d'autre. Yoongi continua son chemin et continua à suivre cette rivière. Elle le mènera sûrement à la mer, peu importe, elle l'emmènera quelque part, il en était sûr. Il avait un chemin à suivre, désormais. Il n'avait toujours pas de regret, et la peur qu'il avait ressentie en se réveillant avait disparu. Il marchait, les mains dans les poches. Il se sentait serein, sur de lui, un peu heureux. Il avançait, regardait le paysage, sifflotait, faisait quelques pas de danses, regardait le paysage, et avançait, encore et toujours. Ce n'était désormais plus que ça. Avancer. Se tailler de ce merdier qu'était son ancienne vie et se construire une nouvelle personne, avec un nouveau monde. Il y croyait. Yoongi était bourré de volonté à ce moment, comme jamais ça n'était encore arrivé. Il repensait encore à ses potes, à ce qu'ils lui avaient montré et appris la veille. Peut-être qu'en fait, ils allaient lui manquer. Mais ils savaient que Jimin et Hoseok allaient être heureux ensemble. Ça ne faisait aucun doute. Quand il les voyait ensemble, c'était comme deux pièces de puzzle s'emboitant l'une à l'autre. Il allait se débrouiller sans eux et eux n'avait jamais eu besoin de lui.
 
Yoongi ne connaissait pas grand-chose au monde qui l'entourait. Il avait fait quelque voyage, avait découvert des lieux, des coutumes, qu'importe, il ne connaissait rien aux sentiments. Et c'était cela qu'il voulait découvrir. Il voulait découvrir ce qu'on ressentait quand on avait le vent dans les cheveux et dans le cœur, quand on était libre d'être triste ou heureux, d'être courageux ou faiblard, quand il n'y avait personne pour juger, dicter et rectifier. Il était une erreur, il le savait, mais il pensait qu'il pouvait s'accepter ainsi. Ce n'était pas si mal, après tout. Au lieu de changer, de s'améliorer, il n'avait qu'à s'accepter. Mais lequel était le plus dur ? pensa-t-il. S'il avait fait le choix de partir, c'était sûrement qu'il ne détenait pas la réponse, mais la voulait.
 
Encore une fois, il pensait à lui. Quel égocentrique faisait-il. Il secoua la tête, troublé, haineux envers lui-même, tout en regardant le sol, avant de rester ainsi, les mains sur les tempes, les yeux dirigés vers ses pieds. Son souffle était un peu saccadé, il commençait à paniquer. Alors il courut. Il courut n'importe où, il courut quelque part, il courut encore une fois, il courut comme toujours. Il s'échappait et il voulait que le sentiment de honte, de vide, de remords, cette noirceur à l'intérieur de lui en fasse tout autant. La liberté lui tendait les bras et il s'y plongeait dedans. Et quand il courait, il n'avait plus de pensées pour lui obscurcir l'esprit. Et il pouvait voir la beauté et la clarté du monde.
 
Yoongi voulait retrouver cette beauté qu'il avait vue hier, et réussir à soigner sa personne torturée. Il voulait que ses blessures guérissent, que ses peines s'évanouissent et que son corps soit libéré de toute cette fatigue accumulée. Il courait, se rapprochait de l'horizon, apercevait un peu plus d'azur au loin et se dit qu'il allait y arriver. Il allait arriver à cette destination inconnue, à ce petit but qu'il s'était fixé, à cette victoire qu'il attendait. Au-dessus de lui, un avion partait pour une destination inconnue. Et ça, ça donnait encore plus envie à Yoongi de continuer. Il allait découvrir, apprendre et peut-être se construire une réelle personne, pas le débris qu'il était.
 
L'océan lui faisait face, aussi majestueux et royal qu'il était. La brise marine s'infiltrait dans ses poumons et nettoyait tout. Il se sentait propre, propre de tous les maux dont il avait été victime. Le froid ne le glaçait pas et le soleil ne le réchauffait pas. Il était juste là, sur une plage, rien d'autre. Il était juste un putain d'adolescent qui existait enfin, mais qui s'était trop longtemps cogné aux murs de la vie.
 
En s'embrassant, en laissant parler leur amour si longtemps caché au fond d'eux, Jimin et Hoseok, les gars qu'il suivait depuis deux ans lui avaient montré que faire ce qu'il aimait, qu'être qui il voulait était bien plus important que tous ces regards tournés vers eux. Ça faisait si longtemps qu'il avait vu que l'un et l'autre éprouvait plus qu'une simple amitié, que tous ces regards, ces gestes d'affection n'était pas lié à la fraternité qui les liait tous les trois, mais à autre chose. Cet amour était beau, et fort, et sûrement qu'il dura longtemps, très longtemps, aussi longtemps que ces deux mecs le lui permettraient. Yoongi était exclu de cette relation, et il savait qu'il n'avait plus rien à faire là-bas maintenant. Les études lui pourrissaient la vie et le changement l'attendait depuis longtemps maintenant. Yoongi n'avait jamais été aussi loin dans ses fugues, et c'était parce qu'il était déterminé à ne pas revenir. Le soleil se couchait une nouvelle fois, et demain serait un nouveau jour, une nouvelle vie.


Il s'abandonna à son avenir, à lui-même, au destin, à ses craintes et ses espoirs.

 

Il s'abandonna au monde.

. . . . .

Un soir, alors que le ciel était clair mais les étoiles toujours absentes, Jimin n'arrivait pas à dormir. Il se tournait et se retournait dans son lit sans arriver à trouver le sommeil. Alors il attrapa son téléphone posé sur sa table de chevet et composa un numéro qu'il connaissait par cœur.

« Allô ?
-         
 J'ai même pas pu lui dire adieu, répond-il d'une voix brisée et Hoseok su tout de suite de qui parle son petit ami.
-         
 De toute façon, tu n'aurais pas aimé le faire.
-         
Tu crois qu'il est heureux maintenant ?
-          J
e sais pas. Mais il voudrait que nous, nous le soyons. Ça, c'est certain. »


Plus tard, Jimin a essayé d'appeler Yoongi. Et évidemment Yoongi n'a pas décroché. Il n'a pas non plus rappelé. Jimin se demandait pourquoi il les a laissé. Il se mit même à l'insulter. Mais il voulait qu'ils vivent leur bonheur. Il voulait qu'ils vivent leurs bonheur, parce que lui n'en n'avait pas.


Et peut-être, que maintenant, il l'a trouvé.