Chapitre 4

par Suga`Suga

CHAPITRE  4

 

 

 

 

« T’es vraiment un enfoiré. »

 

Je relis le texto de Jimin pendant une bonne dizaine de minutes. Je ne peux pas m’empêcher de me sentir coupable. Visiblement, il est contrarié. Je sais que ce n’est pas moi l’enfoiré, c’est Namjoon. Pourtant, une pensée troublante me trotte quand même dans la tête.

 

Et si le message que Namjoon lui a envoyé correspondait vraiment à ce que je pense de lui ?

 

Je secoue la tête comme pour chasser cette idée de mon esprit. Cependant, elle refait surface. Je ne sais plus où j’en suis, je ne sais même plus ce que je ressens par rapport à mon ancien meilleur ami.

 

Je réfléchis longuement à ce que je peux lui répondre.

 

Au final, je lui envoie :

 

« Ce n’est pas moi qui ai envoyé le dernier message. »

 

Puis, j’attends sa réponse, et celle-ci vient assez rapidement :

 

« C’est qui alors ? Le fantôme de Yoongi peut-être ? »

 

Là, il touche un point sensible.

 

Une vague de chaleur m’envahit, et ma gorge se noue lorsque je vois qu’il emploie le terme « fantôme » pour parler de Yoongi. Je trouve ça intenable. Ça m’irrite.

 

Mon frère n’est pas un fantôme.

 

Aussitôt, je réplique :

 

 « T’as pas le droit de parler de Yoongi de cette façon. »

 

« Et toi, t’as pas le droit de me parler de cette façon. »

 

« Je te parle comme je veux. »

 

« Non, tu ne me parles pas, justement ! »

 

Je lis son message plusieurs fois de suite parce que je ne suis pas sûr de le comprendre. Ou plutôt, si. Je l’ai trop bien compris même. Il fait exprès d’appuyer là où ça fait mal. Venant de lui, ça m’écœure.

 

Je sens la colère m’envahir petit à petit, et je tapote nerveusement sur mon téléphone :

 

« C’est dur pour moi ! »

 

« Et tu crois que ce n’est pas dur pour moi aussi ? »

 

« Ce n’est pas toi qui as perdu ton père et ton frère dans un accident ! »

 

Puis, la conversation s’arrête là.

 

J’attends sa réponse pendant plusieurs minutes, mais celle-ci ne vient pas. Alors, j’envoie rageusement valser mon téléphone. Il m’énerve et ensuite, il m’ignore. Pourquoi il ne se met pas à ma place le temps d’une seconde ?

 

Il ne pense qu’à lui. Son égoïsme me dégoûte. Il me donne envie de vomir. Finalement, Namjoon disait la vérité dans son message. Désormais, c’est une évidence.

 

Je me laisse emporter par la colère. Je m’arrache les cheveux, je tape du poing contre le sol, et je me mords les lèvres jusqu’à ce qu’elles saignent. Ce qui m’arrive est tellement injuste. Et, je ne peux en vouloir à personne. C’est moi qui ne parle pas. Tout est de ma faute. Je veux crier, hurler à m’en briser les cordes vocales. Sauf que tout est bloqué.

 

Il faut que je me calme. J’ai chaud, beaucoup trop chaud. Je me précipite vers la salle de bain, je me déshabille, et je balance mes vêtements dans un coin de la pièce. J’ouvre le robinet, et je me glisse sous la douche froide. Je frissonne au contact de l’eau glacé sur ma peau. La chaleur qui avait enveloppé mon corps s’évapore progressivement. L’eau me caresse doucement, en laissant des traces blanches sur mes bras et mes jambes. Je deviens blanc, je vois blanc, tout autour de moi est blanc. Ça m’apaise, ça me fait énormément de bien.

 

Ce n’est qu’une demi-heure plus tard que je décide de sortir de la douche. J’attrape une serviette, et je m’essuie. Puis, je la noue autour de ma taille. Je retourne dans ma chambre afin de mettre des vêtements propres. Je me mets ensuite à la recherche de mon portable. Il est sous mon lit. Je le récupère, et j’allume l’écran. J’ai un nouveau sms de Jimin.

 

« Je n’ai peut-être pas perdu mon père et mon frère dans cet accident, mais j’ai perdu mon meilleur ami. C’est beaucoup plus dur pour moi que tu ne l’imagines. »

 

Je soupire en passant une main sur mon visage. Je suis fatigué. Je n’ai plus envie de m’énerver. Je n’ai même plus envie de continuer.

 

Je prends une profonde inspiration, et je réponds :

 

 « Tu me donnes envie de vomir, oublie-moi. »

 

 

 

*****

 

 

 

J’entends du bruit qui provient du rez-de-chaussée : une clé qui tourne dans une serrure, une porte qui s’ouvre, et des pas qui résonnent dans la pièce. Je me précipite dans les escaliers pour voir de qui il s’agit. C’est ma mère qui rentre du boulot. Je descends pour la rejoindre. Je suis content de la voir. Je ne me rappelle même plus la dernière fois où je l’ai vu rentrer en soirée.

 

Elle enlève ses chaussures et ses habits de travail. Puis, elle pose ses clefs sur une petite étagère, et elle s’étire en baillant silencieusement. Elle a l’air fatiguée.

 

Lorsqu’elle me remarque, elle me sourit faiblement.

 

-Bonsoir Jungkook, tout va bien ?

 

« Oui », je fais de la tête.

 

-Tant mieux pour toi, parce que moi, j’ai passé une horrible journée.

 

-…

 

-Ça te dit de commander une pizza pour le dîner ? Je suis bien trop fatiguée pour préparer à manger.

 

Je n’ai pas vraiment faim, mais je hoche la tête. Ma mère saisit le téléphone pour commander la pizza. En attendant, je prépare la table.

 

Le livreur arrive une vingtaine de minutes plus tard. On s’installe autour de la table de la cuisine pour manger en silence.

 

-Ta journée s’est bien passée ? finit-elle par demander.

 

Je pense à tout ce qui m’est arrivé rien qu’aujourd’hui : le déjeuner à la cantine avec Taehyung, l’incident au square avec Namjoon et Hoseok, et la dispute par textos avec Jimin. Quelle journée pourrie.

 

-Aujourd’hui, je me suis occupée d’un patient particulièrement pénible, me dit ma mère.

 

Je l’interroge du regard pour l’inciter à poursuivre.

 

-C’était un adolescent d’à peu près ton âge avec une pharyngite qui s’est aggravée. Il n’a pas arrêté de se plaindre et en plus, il refusait de se faire soigner.

 

-…

 

-C’est fou ce que les adolescents peuvent être pénibles quand ils sont malades.

 

-…

 

Là, elle fait une généralité. Mais moi, je n’ai pas le sentiment d’être particulièrement pénible, quand je suis malade. C’est même plutôt le contraire. Je suis du genre à ne rien dire et à avoir mal en silence. Ça a toujours été le cas, même avant que je ne perde la parole.

 

Je me rappelle de la fois où j’ai eu brutalement mal au ventre en rentrant chez moi, après une journée de cours. C’est arrivé avant, dans notre ancienne maison. Je devais rejoindre Jimin, le soir même. On était censé se rendre ensemble à une soirée organisée par un gars de notre classe. Cependant, j’ai annulé, au dernier moment, parce qu’à cause de la vive douleur qui me tordait le ventre, je ne pouvais même plus tenir sur mes jambes. Cette annulation de dernière minute n’a pas du tout plu à Jimin. Il voulait absolument être présent à cette soirée, et il voulait qu’on y soit ensemble.

 

Je me souviens encore de la conversation qu’on a eue, lorsque je lui ai annoncé que je ne voulais plus y aller :

 

-Oh non, Jungkook ! Pourquoi tu ne viens pas ? a-t-il râlé au téléphone.

 

-Désolé, Jimin. Je ne me sens pas bien du tout, je préfère rester chez moi.

 

-T’es sûr ? Tu veux que je vienne te voir ?

 

-Non, va à la soirée sans moi, et amuse-toi bien.

 

-T’es fou ! Je ne vais pas y aller si tu n’y vas pas !

 

-Non mais vas-y, ça ne me dérange pas, je t’assure.

 

-Non, je n’irai pas ! De toute façon, je ne vais pas m’amuser si tu n’es pas là !

 

-Bon, comme tu veux. On se voit demain, alors ?

 

-Ça marche. Prends soin de toi !

 

Je me suis quand même senti un peu coupable que Jimin rate cette soirée à cause de moi. D’autant plus que les autres invités -des gens de notre collège qui l’appréciaient beaucoup- tenaient absolument à ce qu’il vienne. En revanche, ma présence leur importait peu. J’avais été invité juste parce que j’étais son meilleur ami.

 

Après avoir raccroché, je me suis allongé sur mon lit, avec l’espoir que mon mal de ventre s’atténue. Bien entendu, je n’ai rien dis à mes parents. Je ne voulais pas qu’ils s’inquiètent. Cependant, la douleur s’est faite de plus en plus intense, si bien que je n’étais même plus capable de me lever. Par chance, mon grand frère Yoongi est venu dans ma chambre, pile à ce moment là.

Je me rappelle à quel point il a paniqué, lorsqu’il a découvert que j’étais en train de me tordre de douleur sur mon lit. C’est lui qui a alerté mes parents, et c’est aussi lui qui m’a porté jusqu’à la voiture afin que l’on puisse se rendre aux urgences. Le médecin m’a diagnostiqué une appendicite aigüe. Heureusement, l’opération s’est bien passée, et je m’en suis remis très vite.

 

Pendant ma convalescence, Jimin est venu me voir à l’hôpital, tous les jours. Yoongi, lui, ne m’a pas quitté une seule seconde. Il me rassurait, il me racontait des histoires drôles, il mangeait à mes côtés, et il s’endormait même au pied de mon lit, sur une chaise inconfortable. Il était constamment près de moi, quitte à manquer ses cours. Mes parents ont essayé de le raisonner, mais il ne voulait pas se résoudre à rentrer sans moi. Même moi, j’ai essayé de le persuader de me laisser. Rien n’y faisait, mon frère était un garçon très têtu.

 

-Yoongi hyung, je vais mieux maintenant, tu peux rentrer à la maison pour te reposer, lui ai-je alors dis.

 

-Il est hors de question que je te laisse tout seul dans cet endroit ! D’ailleurs, pourquoi est-ce que tu ne nous as rien dit à propos de ces maux de ventre ? Tu te rends compte que ça aurait pu très mal se finir, si je ne t’avais pas découvert à temps dans ta chambre ?

 

-Je suis vraiment désolé. Je ne voulais pas vous inquiéter.

 

-Bon, ça ira, pour cette fois. Mais, promets-moi que tu me mettras au courant, la prochaine fois que tu te sens mal, ok ?

 

-C’est promis, hyung. Et toi, promets-moi que tu seras toujours là lorsque j’aurais besoin de toi ?

 

-Je te le promets, Jungkook.

 

Au souvenir de cette conversation, mon cœur se serre. Je sens des larmes me monter aux yeux.

 

Au final, il ne l’aura pas tenu, sa promesse. Aujourd’hui, il n’était pas là, alors que j’avais besoin de lui.

Pourquoi tu m’as laissé tomber, Yoongi ?

 

 

 

Ma mère interrompt brusquement mes pensées :

 

-Ca va, Jungkook ?

 

Je sursaute. Je ravale mes larmes, et je me racle la gorge.

 

Elle me fixe d’un air inquiet. Alors, je m’efforce de sourire, en faisant mine d’aller bien.

 

-Bon, je vais me coucher. Tu n’oublieras pas de débarrasser la table, une fois que tu auras terminé, d’accord ?

 

« Oui », je fais de la tête.

 

Elle monte à l’étage. Je finis ma part de pizza, seul, dans cette cuisine beaucoup trop vide. Lorsque j’ai terminé, je débarrasse, et je fais la vaisselle. Ensuite, je nettoie les miettes sur le sol. Puis, j’éteins toutes les lumières, et je monte dans ma chambre.

 

Il est encore tôt, et je n’ai pas envie de me coucher. Je décide donc de faire mes devoirs. Je sors mon manuel de philosophie, et je l’ouvre à la page indiquée sur mon agenda. Oh non, j’ai une dissertation de trente lignes minimum à rédiger.

 

« Est-il raisonnable d’aimer ? »

 

Ce sujet ne m’inspire pas du tout. Comment je vais écrire trente lignes, alors qu’un seul mot me vient en tête pour répondre à la question : non.

 

Je cogite quand même quelques instants. Puis, je commence à écrire.

 

« Il n’est pas raisonnable d’aimer, car perdre ce que l’on aime est beaucoup trop douloureux. »

 

Point. C’est tout. Ça fait une ligne, il m’en manque vingt-neuf.

 

Je me creuse la tête, mais je n’ai rien d’autre à ajouter. Je soupire. La feuille devant moi reste blanche, et je me demande si elle ne va plus l’être. Je baille longuement. Ce devoir m’ennuie. Sans m’en rendre compte, je ferme mes yeux lentement. Mes muscles se relâchent petit à petit. Ma tête devient lourde, et se pose sur mon bureau.

 

Je perds peu à peu le contact avec la réalité. Mon esprit divague. Je me retrouve soudainement dans un monde blanc. Tout blanc. Le sol est recouvert d’une fine poudre blanche. Du ciel blanc, il tombe de la neige blanche qui caresse ma peau blanche. C’est agréable. Je me sens bien ici. Une petite lumière blanche vient me chatouiller le visage. Je lève les yeux vers elle. C’est un rayon de soleil blanc. Elle m’appelle. Je veux la rejoindre. Alors, je tends les bras, et je me mets à voler. Je me sens si léger. Je vole de plus en plus haut, et je me rapproche d’elle. Je ne vois presque plus le sol blanc. J’arrive, petite lumière blanche. Je suis déjà très haut. Bientôt, je pourrais te toucher…

Brusquement, la petite lumière blanche s’évapore. Je ne la vois plus, et je tombe, subitement. Je perds de l’altitude, et je me dirige à une vitesse folle vers le sol blanc. Je descends de plus en plus vite sans pouvoir me contrôler. Je panique, je n’ai pas envie de m’écraser. J’ai si peur. Alors, je crie à m’en briser les cordes vocales. Soudain, le visage d’un démon blanc apparaît. Ses yeux blancs me transpercent, et il hurle d’une voix stridente :

 

-Tais-toi !! Tais-toi, d’accord ??

 

Et, je me réveille en sursaut. 

 

Je me suis endormi sur mon bureau. Ce n’était qu’un cauchemar.

 

Je tremble, je suis en sueur. Mon cœur cogne fortement contre ma poitrine, et ma respiration est saccadée. J’abandonne ma dissertation. Je vais dans mon lit. Je laisse ma lampe de chevet allumée. Je jette un coup d’œil inquiet autour de moi. J’ai si peur que le démon blanc revienne. J’ai peur d’entendre à nouveau sa voix stridente. C’était la même que dans mon dernier cauchemar. Il me hante. Il faut que je me calme.

 

Je fouille dans mon tiroir pour récupérer le bandana bleu marine de Yoongi, et je me glisse sous ma couette, en le tenant fermement contre ma poitrine. Cela m’apaise lentement, et je trouve le sommeil progressivement.

 

 

 

*****

 

 

 

C’est le week-end. Comme à mon habitude, je me réveille à cinq heures précises. Je me brosse les dents, je me douche, et j’enfile une tenue confortable. Après avoir rangé ma chambre, je décide de reprendre ma dissertation, là où je l’ai arrêté la veille. Je parviens enfin à rédiger mes trente lignes. Je suis content de moi, même si j’ai un peu bâclé mon travail.

 

Le soleil est levé depuis longtemps, lorsque mon estomac gargouille. Une voix m’appelle depuis le rez-de-chaussée. C’est la voix de ma mère. Aussitôt, je me lève pour la rejoindre. À la seconde où je passe la porte de ma chambre, je m’arrête immédiatement.

 

Une odeur inhabituelle flotte dans l’air. Une odeur qui m’est très familière. Une odeur fruitée.

 

Je descends les escaliers, d’un pas craintif. Lorsque j’arrive en bas, j’aperçois Taehyung.

 

Il est debout à côté de ma mère. Il discute avec elle. Je n’entends pas ce qu’il lui raconte, mais ma mère a l’air de trouver ça très intéressant. Un faible sourire se dessine sur son visage. Lorsqu’elle remarque que je suis dans les escaliers, elle me fait un signe de la tête. Puis, elle s’éclipse dans la cuisine. Je me retrouve alors seul avec Taehyung.

 

Je suis surpris de le voir chez moi. Je sais que je suis supposé l’aider à rattraper ses cours. Cependant, j’avais espéré qu’il change d’avis, étant donné que maintenant, il sait. Sa présence me fait tout de suite trembler les jambes, et les battements de mon cœur s’accélèrent. Lorsqu’il me voit, il me sourit de son sourire si singulier qui dévoile sa dentition parfaite. Aussitôt, je baisse les yeux. Je n’ose pas affronter son regard.

 

-Salut Jungkook, me lance-t-il.

 

-…

 

-Je sais que j’aurais dû te prévenir avant de venir, mais je n’ai pas osé le faire, parce que j’avais peur que tu changes d’avis à la dernière minute. Surtout après ce qu’il s’est passé, hier au square.

 

-…

 

-Hier, t’es parti tellement vite, je n’ai pas pu te rattraper parce que je devais me rendre à une soirée. D’ailleurs, c’est en empruntant le chemin qui passe par le square pour m’y rendre que je suis tombé par hasard sur Namjoon et Hoseok en train de s’en prendre à toi.

 

-…

 

-Ils me déçoivent, je me suis complètement trompé sur eux. J’espère qu’ils ne viendront plus t’emmerder.

 

Je ne réagis pas à ses propos, et je fixe obstinément le bout de mes pieds.

 

-T’es toujours d’accord pour me passer tes cours, hein ? me demande-t-il, face à mon manque de réaction.

 

Je n’ai pas trop le choix, alors je hoche la tête. Puis, je monte à l’étage, et il me suit.

 

Lorsqu’on entre dans ma chambre, je remarque qu’il examine minutieusement la pièce. Ses yeux se posent sur chaque objet qui m’appartient. Il observe attentivement ce qu’il y a autour de lui, en ne laissant paraître aucune émotion sur son visage. Je n’arrive pas à deviner ce qu’il pense, et ça me perturbe.

 

-Elle est trop cool ta chambre.

 

-…

 

-En apparence, elle est plutôt ordonnée et paisible. Mais, je suis sûr qu’au fond, elle cache pleins de secrets.

 

-…

 

-Un peu comme toi.

 

-…

 

Je rougis jusqu’aux oreilles. Je ne veux pas qu’il le remarque, alors je me dirige vers mon bureau, en le fuyant du regard. Je sors tous les manuels et toutes les feuilles de cours dont il pourrait avoir besoin pour rattraper son retard. Plus vite il aura ce qu’il veut, plus vite il partira.

 

Il me regarde faire, sans réagir. Il suit des yeux grands écarquillés le moindre de mes mouvements. Chacun de mes gestes ont l’air de le fasciner. Je trouve ça étrange. Je photocopie les pages de mes livres, et il s’installe sur mon bureau afin de recopier ce qui lui semble important dans mes cahiers. Cela nous prend environ une heure. Lorsqu’on a terminé, il range la pile de feuille dans son sac, et il se lève, visiblement ravi d’avoir enfin des cours complets qui lui permettront de mieux suivre en classe.

 

-Merci beaucoup pour ton aide, me dit-il, tout sourire.

 

Il fouille dans sa poche, et il en sort un petit objet que je reconnais immédiatement.

 

-Chose promise, chose due ! lance-t-il en me tendant mon précieux petit carnet.

 

Je l’arrache d’entre ses mains, et je l’ouvre directement à la première page pour en sortir la photo de Yoongi et moi. Je la tiens du bout des doigts, et je la contemple enfin. J’ai le sourire aux lèvres. Je suis trop content de revoir mon frère, même si c’est sur du papier glacé.

 

-C’est ton frère qui est avec toi sur la photo ?

 

Je hoche doucement la tête.

 

-Je suppose qu’il te manque beaucoup.

 

Je lève les yeux vers lui, en fronçant les sourcils.

 

Comment il sait ?

 

-J’ai lu dans ton carnet, avoue-t-il, le plus normalement du monde.

 

Je lui lance un regard indigné.

 

-Je ne l’ai pas fait exprès ! dit-il en balbutiant, d’un air embarrassé. Laisse-moi t’expliquer comment c’est arrivé, je te jure que c’était un accident ! L’autre jour, pendant que je rentrais chez moi à pieds, je le tenais entre mes mains, puis j’ai trébuché sur un petit caillou, et là, il m’a échappé, il est tombé sur le sol, ouvert, et les pages se sont tournées toutes seules à cause du vent ! Alors, j’ai été obligé de les lire, mais c’était contre ma volonté, je t’assure !

 

Je crois que c’est le mensonge le plus minable que je n’aie jamais entendu !

 

Je suis furieux ! Je n’arrive pas à croire qu’il a osé lire dans mon carnet !

 

Je lève les yeux en l’air pour lui faire comprendre que je ne suis pas dupe. Puis, je croise les bras, et je lui tourne le dos pour lui montrer mon mécontentement.

 

-Ne boude pas, Jungkook ! Je t’assure que je n’y suis pour rien !

 

-…

 

-Bon d’accord. Peut-être que j’y suis un petit peu pour quelque chose…

 

Un petit peu ?!

 

Je lui lance un regard noir. Il s’excuse plusieurs fois, mais j’ignore royalement ses propos. Je garde les bras fermement croisés, et je continue de bouder.

 

-Tu veux que je te montre un tour de magie ? lance-t-il, comme pour changer de sujet.

 

Je pousse un soupir exagérément excédé afin qu’il comprenne que je ne veux pas. Il n’y tient même pas compte. Il parcourt rapidement ma chambre des yeux, comme s’il cherchait quelque chose. Il fouille sur mon bureau. Il soulève mon oreiller. Il ouvre mon tiroir, puis il tombe sur le bandana bleu marine de Yoongi, et il le récupère, un sourire triomphant sur le visage.

 

Bien entendu, ça ne me plaît pas qu’il s’empare de mon précieux bandana comme ça, sans m’en demander l’autorisation. Je tente vite de le récupérer d’entres ses doigts, mais il m’en empêche en se reculant. Il agite plusieurs fois le bandana dans le vide. Puis, il joint les mains, en le cachant fermement entre ses poings. Ensuite, il fait mine de prononcer une formule magique, et lorsqu’il desserre les poings, le bandana n’est plus là.

 

-Tadaaa ! s’écrit-il.

 

Je panique.

 

Mon précieux bandana ! Où est-il passé ?!

 

Je jette un œil partout autour de lui, mais je ne le trouve nulle part. Alors, je le fusille du regard.

 

-Du calme, lance-t-il, tout sourire. Je vais le faire réapparaître, ton bandana !

 

Il joint à nouveau les mains, en faisant à nouveau semblant de prononcer une formule magique. Je le trouve complètement ridicule, et je ne décolère pas.

 

Il desserre enfin les poings, et cette fois, à ma plus grande surprise, le bandana réapparait.

 

-Voici ton bandana ! s’exclame-t-il, en le nouant sur ma tête.

 

J’écarquille les yeux de stupeur, et j’ouvre grand la bouche, complètement abasourdi.

 

-Si tu voyais ta tête... ! lance-t-il, en rigolant.

 

Son rire est communicatif. Alors, un petit gloussement inaudible m’échappe, même si je reste surpris par son tour de magie plutôt réussi.

 

-Si tu es très sage, tu auras le droit d’apprendre à manipuler ce tour ! me dit-il, en souriant.

 

-…

 

-Tu verras, c’est très simple ! Il te suffit d’un bout de tissu et d’un peu d’habilité avec tes mains ! Puis, le tour est joué ! Un bandana, un foulard, ou un mouchoir peut très bien faire l’affaire !

 

-…

 

-Oh, et pour le mouchoir, choisis-en un qui n’a pas été utilisé, de préférence ! Bien sûr, rien ne t’empêche de te servir d’un mouchoir usagé, mais après avoir moi-même tenté l’expérience, je t’assure que le résultat n’est pas le même !

 

Il grimace de dégoût, puis il rit à nouveau. Je souris timidement. Je retire le bandana sur ma tête, et je le noue autour de mon poignet. Il se rapproche de moi. Il m’aide à faire le nœud, et lorsque ses doigts entre en contact avec ma peau, je ressens des picotements sur mon bras. Cette fois, je ne trouve pas ça désagréable. Je lève les yeux vers lui. C’est la première fois que je le vois d’aussi près. Je me rends compte qu’il est vraiment beau. Il n’a aucune imperfection sur le visage. Il est à quelques mètres de moi, et je sens fortement son odeur fruitée. Elle se répand partout à travers la pièce. Bizarrement, elle ne me dérange plus.

 

Taehyung plante ses yeux dans les miens. Un air sérieux s’affiche sur son visage. Il se mord les lèvres.

 

Puis, il me demande, d’un ton hésitant :

 

-Est-ce que t’as déjà montré à ta mère ce que tu as écrit sur elle, dans ton petit carnet ?

 

« Non », je fais de la tête, en baissant les yeux.

 

-Pourquoi ?

 

Je hausse les épaules.

 

Les mots que j’ai écrits dans ce petit carnet ne sont que des mots que je n’ose pas dire à ma mère. Je ne peux pas lui dire que je ne supporte plus de la voir occasionnellement. Je ne peux pas lui dire que je trouve qu’elle change beaucoup ces derniers temps. Je ne peux pas lui dire que je déteste à quel point j’ai l’impression qu’elle m’abandonne.

 

Non, je ne peux pas lui dire tout ça. Certes, je l’ai écrit dans mon carnet, mais je ne dois jamais le lui montrer.

 

-Moi, je pense que tu devrais tout lui montrer, lâche soudainement Taehyung.

 

-…

 

-Je ne connais pas ta relation avec ta mère, mais s’il y a bien une chose dont je suis sûr, c’est que tu as tort de penser qu’elle t’abandonne.

 

-…

 

-Même si tu ne la vois pas souvent, elle est là, auprès de toi, et ça, c’est le plus important…

 

-…

 

Je sens qu’il a du mal à finir sa phrase. Un voile sombre s’affiche sur son visage. Il détourne la tête afin d’éviter de croiser mon regard. Il semble subitement abattu, et j’ai du mal à comprendre pourquoi les mots que j’ai écrits dans mon carnet le mettent dans un tel état.

 

-Bon, je dois y aller, me dit-il, en récupérant son sac posé sur mon bureau.

 

Il ne me regarde même pas. Il me remercie simplement de l’avoir aidé à rattraper ses cours, et il se dirige rapidement vers la sortie. En un rien de temps, il disparaît, me laissant seul dans l’incompréhension.