Chapitre I

par MidieRose93

Chapitre 01

 

Edward Cullen se cala dans son fauteuil, les mains nonchalamment croisées sur la poitrine. Son Stetson était enfoncé bas sur ses yeux, dissimulant le haut de son visage. En face de lui, assis de l'autre côté du large bureau d'acajou poli comme un miroir, un petit homme aux cheveux blancs était engagé dans une conversation animée au téléphone. Mais Edward ne l'écoutait pas, laissant son regard errer sur la pièce, enregistrant chaque détail.

Située au cinquième étage d'un immeuble ultramoderne, elle était luxueusement meublée et décorée dans un camaïeu de beiges. Tout était impeccable. Pas une tache sur l'épaisse moquette couleur sable, pas la moindre trace de poussière sur les meubles bien cirés. L'un des murs était occupé par d'immenses baies vitrées qui offraient une vue magnifique sur les gratte-ciel de Houston. Les autres, par des bibliothèques d'acajou luisant, courant du sol au plafond, et chargées de livres aux reliures de cuir fauve.

Son regard revint se focaliser sur l'homme qui lui faisait face. Christopher Britt n'avait pas pris une ride depuis leur dernière entrevue, deux ans auparavant. La cinquantaine épanouie, il avait le teint rose et poupin, un léger embonpoint, et était, comme autrefois, entièrement vêtu de blanc : costume, cravate, chaussures, chaussettes, et même l'étroite couronne de cheveux qui entourait son crâne dégarni, tout était d'un blanc immaculée. Ayant pris congé de son interlocuteur, il raccrocha et se mit à renifler l'air soupçonneux.

- Je peux sentir l'odeur d'ici, Edward, dit-il enfin. Oui, je la sens parfaitement. Tu as osé entrer dans mon bureau avec du crottin de cheval sur les bottes ! Tu sais que tu ne manques pas de toupet ?

Edward avait croisé les jambes, une cheville posée sur le genou opposé, et il examina la semelle de sa botte d'un air songeur.

- C'est exact, répondit-il.

Sa voix était basse et grave, en harmonie avec son imposante stature.

- C'est du crottin de cheval, en effet, continua-t-il. Mais… étant donné que tu as parlé « d'une urgence », et que cette pièce est le dernier endroit au monde où j'ai envie de passer du temps, estime-toi heureux que je n'aie pas raclé mes bottes sur le bord de ton précieux bureau, Britt.

- Inutile de te montrer si hostile, mon garçon. Les ordres ne viennent pas de moi, mais de « là-haut ». Ce n'était pas mon idée, crois-moi, de te faire revenir.

- Dans ce cas, tu ferais peut-être bien de leur rafraîchir la mémoire, « là-haut » : je ne fais plus partie de la maison. J'ai démissionné depuis deux ans, rendu mon anneau secret de décodage et ma carte d'identité bidon. Maintenant je suis un éleveur de bétail au Texas. Point final. Il serait temps qu'ils comprennent enfin que je ne suis plus un agent secret.

- L'as-tu jamais été ? demanda Christopher avec l'ombre d'un sourire. Tu bafouais toutes les règles de nos services, et tu devrais être mort depuis longtemps de tes imprudences, Edward Cullen. Dieu tout puissant ! Tu étais un sacré réfractaire ! Un rebelle-né. Je suis sûr que c'est à cause de toi que je suis chauve, tu sais…

Edward esquissa une moue blasée.

- Tu me l'as déjà dit une bonne centaine de fois.

- Toujours aussi aimable ! Mais ça fait quand même du bien de te revoir, s'exclama Britt. Tu m'as manqué, mon garçon, ajouta-t-il gravement.

- Ne m'en veux pas de ne pas t'avoir donné de nouvelles. Ça n'avait rien de personnel, tu le sais. Seulement, quand je suis parti, j'en avais plus que mon compte de l'agence ! Et l'agence et toi, c'est un peu du pareil au même…

- Je comprends.

Il marqua une pause avant de reprendre d'un ton enjoué :

- J'ai entendu dire que tu as un beau ranch.

- Pas mal, oui. J'ai la belle vie, une vie paisible et bien organisée, pour changer ! Je dois beaucoup à Leah ma gouvernante et à Jacob mon contremaître. Ils sont mariés et considèrent le ranch comme leur maison. Ils étaient là quand j'ai acheté, et je les ai convaincus de rester. Jacob connaît les moindres recoins de la propriété et Leah me mitonne des petits plats succulents. Je suis comme un coq en pâte !

- Eh bien, je suis heureux que tu aies trouvé un endroit où tu te sens bien. Tu le mérites. Et même plus que cela. Mais…

- Je te préviens, coupa Edward : quoi que tu me demandes de faire pour l'agence, la réponse est non. Qu'ils aillent tous se faire f… !

Britt appuya ses coudes sur son bureau et regarda longuement l'homme qui lui faisait face. Leurs relations avaient été orageuses pendant toutes les années où ils avaient travaillé ensemble. Pourtant, il aimait Edward, comme un père peut aimer son fils… « Diable d'homme ! » songea-t-il. Grand, solide, un visage taillé à la serpe, d'épais cheveux cuivrés, des yeux verts et pénétrants. Et avec cela, un corps d'acier, des réflexes foudroyants, et un esprit aiguisé comme la lame d'un couteau. Oh oui, c'était un type remarquable ! Une vraie perte pour l'agence. Il soupira.

- C'est bon, tu as dit ce que tu avais sur le cœur. Maintenant que nous en avons fini avec les mondanités, je vais t'expliquer de quoi il s'agit.

- Non ! Je n'écouterai pas un mot. De toute façon, je ne fais plus partie des services secrets, et tu pourrais avoir de gros ennuis si tu t'amusais à partager des renseignements classé « confidentiel défense » avec moi.

- N'oublie pas que les ordres viennent « d'en haut ». Ils se fichent pas mal que tu sois encore inscrit ou non dans nos effectifs. Pour eux, un agent ne cesse jamais véritablement de l'être. Et c'est toi qu'ils veulent sur cette affaire, Edward. Toi, et personne d'autre !

Se levant d'un mouvement souple, Edward alla se planter devant la baie vitrée, les poings serrés dans ses poches. Des images pénibles remontaient en lui. Des souvenirs jamais vraiment oubliés et qui revenaient soudain pointer leurs têtes hideuses dans son esprit, lui causant une douleur sourde. Car aucun doute n'était possible. S' « ils » ne voulaient que lui pour cette mission, c'était que celle-ci avait un quelconque rapport avec Anthony Masen. Il pivota sur ses talons, croisa les bras d'un air de défi, et soutint le regard de Christopher. Un silence tendu vibra un instant entre les deux hommes.

- Anthony Masen, n'est-ce pas ? articula enfin Edward d'une voix glaciale.

Christopher hocha la tête en silence et une expression de souffrance fugitive traversa le visage tanné par le soleil d'Edward.

- Bon sang ! s'exclama-t-il. En aurai-je jamais fini avec cette histoire ? Il est mort, mort et enterré. Depuis deux ans ! Je suis bien placé pour le savoir, puisque c'est moi qui l'ai tué.

- Oui, il est mort, répéta Christopher avec un soupir. Mais je vois bien qu'il t'obsède toujours. Quand vas-tu te débarrasser de ce sentiment de culpabilité injustifié, mon garçon ? Tu n'avais pas le choix. Anthony était un traître à son pays. Et un traître envers toi, son ami d'enfance. Si tu ne l'avais pas tué le premier, il t'aurait abattu comme un chien, sans un remords. Tu n'as rien à te reprocher. Rien ! Il faut que tu oublies cet épisode désastreux : sans ça, tu n'arriveras jamais à vivre en paix !

- Ah oui ! Et c'est pour ça que tu me fais revenir ici, pour m'aider à l'oublier ? Que le diable t'emporte !

- Touché ! convint Christopher avec franchise. Mais laisse-moi au moins te parler, même si tu dois refuser cette mission. Dans tous les cas, ton avis me sera une aide précieuse. Cette affaire me cause beaucoup de souci, vois-tu…

Résigné, Edward revint s'asseoir dans son fauteuil, le visage fermé.

- Tu sais qu'Anthony vendait des renseignements « confidentiel défense » au plus offrant. Peu lui importait quelle puissance étrangère mettrait la main dessus. Pourvu qu'il ait l'argent. C'est toi le premier, mon garçon, qui a percé à jour son double jeu et toi aussi qui es arrivé à le neutraliser. Malheureusement, l'histoire ne s'arrête pas là. Nos agents ont mis la main sur un des hommes auxquels Anthony vendait ses informations. Ce gars, un certain James, est prêt à coopérer avec nous dans l'espoir d'obtenir l'asile à la politique. Il nous a appris qu'il avait conclu un marché avec Anthony à qui il devait verser une très forte somme d'argent en échange de la liste des noms de nos agents à Bogan. Naturellement, ils auraient tous été éliminés, et James aurait eu une belle promotion chez lui… avant de passer à l'Ouest.

Edward étouffa un juron.

- Mais il y a eu un coup d'État à Bogan, et pendant deux ans James et ses petits copains ont été persona non grata là-bas. Il n'a refait surface que voici quelques semaines. À l'en croire, Anthony ne lui a jamais remis cette liste, même s'il avait déjà touché une partie de l'argent. Tu l'as éliminé avant qu'il puisse la donner. Mais il avait pris la précaution de dire à James que si les choses tournaient mal pour une raison ou pour une autre, il pouvait aller voir sa femme : elle aurait un double de la liste.

- Anthony n'a jamais eu de femme.

- Si, il en avait une. L'agence n'en savait rien du tout, mais il s'est marié à Dallas trois mois avant que tu… avant de mourir. Il n'avait rempli aucuns papiers administratifs nécessaires, et on a eu le plus grand mal à retrouver la trace de sa femme, mais elle existe.

- Et alors ?

- Et alors ? Alors j'aimerais bien savoir quel est son rôle dans tout cela, mon garçon ! En ce qui la concerne, nous nageons en plein brouillard. Travaillait-elle déjà pour une puissance étrangère lorsqu'elle a rencontré Anthony ? Est-ce qu'elle attend le moment favorable pour vendre les informations au plus offrant, elle aussi ? Bien sûr, ajouta-t-il, prévenant l'objection d'Edward, nous avons changé nos agents à Bogan. Tu connais la musique. Mais les hommes et les femmes dont les noms figurent sur cette liste sont toujours en danger, où qu'ils soient. Il faut que nous sachions si la veuve d'Anthony est un pion innocent ou bien si elle trempe elle-aussi dans ce micmac. Peut-être détient-elle la liste sans le savoir ? Ce qui m'intrigue, vois-tu, c'est la raison pour laquelle Anthony a voulu cacher son mariage à l'agence, et plus encore à toi, son meilleur ami.

- C'est bon, c'est bon, restons en là. Tu as clairement montré qu'on pouvait se poser beaucoup de questions sur cette histoire. Eh bien, lance une enquête approfondie sur cette femme. Tu verras bien !

- On l'a déjà fait. Mais ce que nous avons appris ne nous aide pas beaucoup. Elle s'appelle Isabella. Isabella Masen. Son nom de jeune fille est Swan mais elle ne l'utilise plus. Pas étonnant d'ailleurs, il ne doit pas lui rappeler de très bons souvenirs…

- Comment ça ?

- Nous savons qu'elle a grandi dans un trou perdu du côté d'El Paso, avec un père alcoolique et un frère plus jeune qu'elle de deux ans. Sa mère est morte quand elle avait quatre ans. Apparemment, la pauvre gamine n'a vraiment pas eu de chance avec ses parents. Elle avait seize ans lorsque son père, ivre-mort au volant, a heurté de plein fouet une voiture qui venait en sens inverse, avec un couple et trois jeunes enfants à bord. Tout le monde est mort, y compris son père.

- Effectivement, elle n'a pas dû avoir la vie facile !

- Non. Après ça, Isabella a été obligée de quitter l'école pour travailler et nourrir son frère cadet, Emmett. Comment ils ont échappé à l'orphelinat, ça, je n'en sais rien. Ils ont vivoté pendant quelques années. Isabella était du genre plutôt sage. En revanche, le garçon était un vrai délinquant : il a failli plusieurs fois rentrer en maison de correction et, il y a environ trois ans, il s'est fait arrêter pour une attaque à main armée dans une pharmacie. Il aurait dû passer en jugement et être condamné à plusieurs années de prison vu qu'il avait été formellement reconnu par le pharmacien. Mais, brusquement, au moment du procès, celui-ci a retiré sa plainte et prétendu qu'il s'était trompé en croyant reconnaître le garçon. Une semaine plus tard, Isabella épousait Anthony Masen. Coïncidence curieuse, tu ne trouves pas ?

Edward haussa les sourcils mais Christopher leva la main pour signifier qu'il n'avait pas fini.

- Trois mois plus tard, dit-il, Anthony était mort. Et le mois suivant, Emmett se faisait abattre en attaquant une pompe à essence. Du coup, Isabella s'est retrouvée seule et elle est venue s'installer à Houston. D'après nos renseignements, elle mène une vie très, très tranquille. Elle travaille dans une boutique de lingerie. C'est tout ce que nous savons.

- Quel âge a-t-elle, maintenant ?

- Vingt-cinq ans. Il y a une photo dans le dossier, bien mince d'ailleurs, qu'on a rassemblé sur elle. Tu veux la voir ?

- Non, Britt, je ne veux pas la voir. Et je ne veux plus rien entendre sur cette fille. Quant à parler de coïncidence, tu sais aussi bien que moi que son mariage avec Anthony et la libération de son frère sont très probablement liés. Voilà pourquoi Anthony n'était pas pressé de nous mettre au courant. Mais ça ne prouve pas qu'elle ait vraiment été de mèche avec lui !

- Je suis tout à fait d'accord, mais nous ne pouvons nous contenter de présomptions. En attendant, nos agents sur le terrain sont toujours en danger. Il faut absolument déterminer au plus vite si Isabella Masen possède cette liste, oui ou non, et quel est son degré d'implication !

- Excellente idée, dit Edward d'un ton froid. Je te souhaite bonne chance.

Il posa les mains sur les accoudoirs de son fauteuil, prêt à se lever, puis hésita.

- Par simple curiosité, pourrais-tu me dire pourquoi les grands chefs pensent que je suis indispensable sur ce coup-là ? Je n'ai jamais vu cette Isabella et, il y a cinq minutes encore, j'ignorais même jusqu'à son existence. N'importe quel agent pourrait faire l'affaire puisque, si j'ai bien compris, il s'agit d'aller la voir et de lui soutirer des informations.

- Tu étais le meilleur ami d'Anthony. C'est la couverture idéale pour la rencontrer et la faire parler. Si Isabella est un agent de l'étranger, elle a dû recevoir un rapport détaillé sur Masen, qui étaient ses amis, ce genre de chose. Donc elle ne se méfiera pas de toi. Je te rappelle que personne, excepté nous, n'est au courant des circonstances de la mort d'Anthony …

Edward se leva, repoussa son Stetson en arrière, et se dirigea vers la porte.

- C'était sympa de bavarder avec toi. Comme au bon vieux temps. À un de ces jours.

La voix calme de Britt l'arrêta à mi-chemin :

- Il y a encore autre chose que je ne t'ai pas dit, Edward.

Edward se retourna lentement, une grimace de dégoût aux lèvres.

- Ah ! Je me disais bien que c'était étonnant que tu n'aies pas gardé un as dans ta manche. Le dernier détail censé me faire craquer et tendre la main pour prendre ce dossier. Pas question, mon vieux ! Je fous le camp d'ici. Je retourne au ranch « Triple Cullen », où je me sens bien, où je suis chez moi et où personne ne me demande d'assurer des missions foireuses. Il n'y a rien au monde que tu puisses ajouter pour me convaincre d'accepter. Rien !

Britt se leva en silence, et marcha vers la fenêtre, le regard perdu dans la contemplation du ciel éblouissant du Texas. Finalement, il se tourna vers Edward.

- Isabella Masen a un bébé. Une petite fille. L'enfant d'Anthony. Nous, je veux dire, l'agence, savons que son mari lui a peut-être laissé cette fameuse liste. Mais nous ne sommes sûrement pas les seuls à avoir eu vent de l'histoire. Et la liste vaut de l'or, tu le sais. Il y a des gens qui n'hésiteraient pas à tout mettre en œuvre pour récupérer ce bout de papier puis à liquider les témoins gênants… Que cette jeune femme doit coupable ou innocente, elle court un grave danger. Et sa petite fille aussi.

Les souvenirs déferlèrent dans le cerveau d'Edward avec la violence d'une onde de choc, tandis qu'une douleur insupportable lui broyait la poitrine, si intense que, pendant, un voile rouge se mit à danser devant ses yeux. Ses poings se crispèrent.

- Que le diable t'emporte, Britt ! dit-il d'une voix rauque. Tout droit en enfer !

Il inspira avec peine, et ajouta :

- Tu as gagné ! Donne-moi le dossier sur Isabella Masen.

Il arracha littéralement les papiers de la main de Christopher, tourna les talons sans un mot et sortit. La porte se referma sur lui en claquant et un silence de plomb tomba sur le luxueux bureau.

- Je suis désolé, Edward, murmura Christopher. Que Dieu te vienne en aide, mon garçon ! Je suis sincèrement désolé…