Mélina.

par Hanaelle

 

10.

 

 

Ce fut CNN – la seule chaîne qui était continuellement allumée à l’hôpital pour que l’on puisse être au courant des accidents – qui m’informa du succès de mon plan. 

 

Alonzo Calderas Wallace, violeur et tueur en série présumé, recherché dans l’état de Texas et d’Oklahoma, a été appréhendé la nuit dernière à Portland dans l’Oregon grâce à un témoignage anonyme. Wallace a été retrouvé inconscient, dans une allée, tôt ce matin, à quelques pas de la station de police. Les autorités sont pour le moments incapables de dire si il sera extradé vers Houston ou Oklahoma city pour son procès.”

Ainsi, il s’appelait Alonzo Wallace… Au final, l’information m’importait peu mais j’étais fier d’avoir pu mettre un terme aux agissements d’un tueur en série… Heureusement que je ne l’avais pas su la veille, j’aurais été moins courtois envers lui.

Une photo peut flatteuse était à l’écran, le représentant barbu et avec une expression de haine sur le visage. Hum… J’aurais vraiment dû être moins aimable…

 

Pour m’enlever cette mauvaise pensée, je montais dans le service cardiologie afin de me détendre auprès de ma protégée en attendant le début de ma garde. J’arrivais devant la chambre et ouvrit la porte en souriant mais…

 

Où est-elle ?

 

Par instinct j’humais la chambre avant de me rappeler qu’elle n’avait pas d’odeur. Le lit était fait, les moniteurs débranchés. Cela ne voulait dire qu’une chose…

J’eus de la peine à garder une allure humaine, alors que je courais jusqu’à l’ascenseur. Mais je changeais finalement d’avis pour bifurquer vers les escaliers. Une fois dans la cage, je pus descendre les étages bien plus rapidement que ne l’aurait fait l’ascenseur.

Je débarquais dans la morgue, en proie à un sentiment d’angoisse profonde. Cherchant à me calmer, je réfléchis à ce qu’il s’était passé la veille.

J’étais allé la voir, l’avais ausculté comme tous les jours et n’avais rien vu de plus que l’œdème pulmonaire qui s’installait chaque jour un peu plus. Je m’étais dit que nous allions bientôt commencer les ponctions, mais elle n’était pas dans un état si critique. Ou alors, mon jugement était altéré par le confort qu’elle m’apportait…

Je pris une longue inspiration dans cet endroit puant la mort, et m’avançais vers le médecin légiste qui était penché sur un petit corps.

 

-         Bonjour Tom.

-         Hé, Carlisle… Qu’est ce qui t’amène ?

-         As-tu vu une petite fille passer cette nuit ?

 

Je me penchais sur le cadavre qu'il autopsiait et sentis mon estomac faire un bond. Ce n'était pas elle.

 

-         Tu as un nom ?

-         Mélina Duley.

-         Non, ça ne me dit rien… Une seconde, je vérifie…

-         Merci.

 

Il disparut dans son bureau, mais je l'entendis me dire:

 

-         Tu sais, avec l’accident de car qui a eu lieu, j’ai vu trois enfants cette nuit… Et d’après ce que je sais, deux sont prêt à les rejoindre.

-         Un accident ? Quel accident ?

-         Un car d’enfant a percuté un arbre après avoir perdu ses freins dans la descente de Bogachiel.

-         C’est arrivé quand ?

-         Hier soir. Ils rentraient de classe verte.

-         Vous n’avez pas eu besoin de renfort ?

-         Je ne sais pas trop… Tu sais, moi je reste ici. Mais je crois qu’à part les trois décès et les deux blessés graves, les autres n’étaient que légèrement blessé.

 

J'étais soulagé qu'ils n'aient pas eu besoin de moi... Il m'aurait été difficile d'expliquer ce que je faisais à Portland à trois heures du matin.

 

-         Mmm… Donc pas de Mélina alors ?

-         Non. Désolé.

 

Je tournai les talons sans un mot et allais appeler l’ascenseur. J’envisageais tous les lieux où elle pourrait être.

La directrice de l’orphelinat n’aurait pas osé la sortir de l'hôpital sans mon consentement… Et puis, on m’aurait prévenu...

Un changement de service peut être ? Je ne voyais pas l'interêt de la mettre en soins intensifs, elle avait déjà tout ce dont elle avait besoin en cardiologie...

 

Je me mordis la lèvre, maudissant cet ascenseur, si long et choisis encore une fois d’emprunter les escaliers. C’était bien gentil de jouer à l’humain, mais trop lent.

Je me retrouvais à nouveau dans le service de cardiologie sans même y penser, et allais à l’accueil, chose que j’aurais dû faire dès le début.

 

-         Bonjour Carole.

-         Docteur Cullen… Comment allez-vous ?

-         Bien. Hum. Je recherche la petite Mélina Duley. Elle est en cours d’examen ?

 

Elle pianota sur son ordinateur et je pus clairement voir le trouble envahir ses yeux. Elle se racla la gorge en proie à un embarras que je ne compris pas.

 

-         Elle est en chirurgie. Je devais vous appeler mais…

 

Je ne la laissais pas finir et me mis aussitôt à courir pour rejoindre la salle de chirurgie principale.

 J’étais partagé entre la colère et l’apaisement.

Je ne comprenais pas comment elle avait pu oublier de m’appeler, moi qui suivais cet enfant depuis des semaines.

J’aurais dû être présent à l’anesthésie.

J’aurais dû être présent lorsque Mélina avait fermé les yeux, peut être pour la dernière fois.

En même temps, j’étais soulagé car elle était en train d’être opéré. Cela augurait un nouveau cœur et  une nouvelle vie… Enfin, si elle ne rejetait pas le greffon.

Je jetais un rapide coup d'œil dans la salle à travers le carreau de la porte.

L’opération était en cours, dirigée par le docteur Cooper. Je connaissais peu cet homme mais une chose était sûr… C’était un excellent chirurgien cardiaque.

Je toquais et lui fis signe que j'allais me préparer.

 

J’entrais dans la salle de préparation, bien décidé à participer au sauvetage de ma protégée.

Je fis couler de l’eau brûlante sur mes mains avant de laisser tomber sur mes doigts une noisette de désinfectant et de frictionner vigoureusement mes mains et mes avant bras.

J’en étais à mon troisième lavage lorsqu’un doute me pris.

 

Et si l’opération ne réussissait pas.

Et si son cœur s’arrêtait de battre…

Quel gâchis ce serait pour elle qui méritait de connaître la vie… 

Pour mon espèce…

Pour moi...

Malgré la mise en garde d’Esmée, mon envie de la transmuter n’avait jamais vraiment disparu. Elle était restée dans un coin de mon esprit, espérant une baisse de ma vigilance… Attendant qu’un doute affreux ne s’empare de moi faisant pencher la balance en sa faveur. 

Le doute qui me prenait à présent.

Soit, je laisserais le choix à Mélina. Enfin à son corps...

Si son cœur défaillait aujourd’hui, ce serait le signe qu’une puissance supérieure souhaitât qu’elle soit des nôtres. 

Baissant les yeux, je remarquais que sous la tension, les veines saillaient sous mon poignet, remontant vers le coude en une rivière bleue.

Le sang n’y coulait pas cependant...

Il n’y avait pas de pulsations à écouter…

Mais une idée me vint à l’esprit.

Abandonnant mon lavage hygiénique, je me rendis dans la salle de stock.

 

Après quelques secondes de réflexion sur la manière d’arriver à mes fins, je pris un pot, plusieurs seringues, des aiguilles et allais m’enfermer dans un bureau près de la salle de chirurgie.

Je me plaquais contre la porte pour éviter toute intrusion et hésitant, je plantais mes dents dans le bouchon du flacon. Aussitôt je sentis le venin monter et dus m’empêcher de le refouler. C’était une étrange impression de le laisser enfin sortir dans cet endroit après tant d’années à le contraindre à reculer.

Goutte à goutte, celui-ci coula dans le pot en un liquide transparent, sans odeur. Un humain l’aurait pris pour de l’eau… Mais pour moi, cela avait le goût du pêché et de la honte.

 

Plusieurs minutes s'écoulèrent, dans cette position, tandis que je sortais tout le venin que je pouvais.

Je n’avais jamais calculé la quantité de venin nous possédions et transmettions lors de nos morsures. Toutefois, j’avais rempli la moitié du flacon lorsque je sentis le flux se tarir. C’était largement suffisant.

Je remplis les trois seringues de 20 cc avant de les monter sur aiguille et de les dissimuler dans ma paume.

Je passais ensuite rapidement au vestiaire changer de blouse et de pantalon.   

C'était le geste le plus élémentaire de tout chirurgien, mais dans ma précipitation à la rejoindre, j'avais failli ne pas respecter l'asepsie. Je cachais les seringues dans la poche de mon pantalon.

En sortant du vestiaire, je sonnais une infirmière pour qu'elle vienne me rejoindre en salle de préparation et je retournais recommencer mon lavage des mains au début.

 

Quelques minutes plus tard, je profitais qu’elle m’habillait stérilement à rentrer au bloc pour poser des questions à l’infirmière.

                                      

-         Alors, d’où provient le cœur ?

-         Une des petites tuées dans l’accident. Tout a été très vite. Les bilans étaient parfaits, et le groupe sanguin correspondait. Jonathan n’en croyait pas ses yeux !

-         Qui paye l’opération ?  Je devais la faire à titre gracieux, avec Mickael et d’autres. 

-         Je ne sais pas.

 

Voilà qui était le moindre de mes soucis. Peu m’importait qui payait. Si elle était opérée cela voulait dire que Jonathan y trouvait son compte, ou qu’il avait appris la compassion dans la nuit.

 

-         Qui dirige la seconde équipe ?

-         Le Dr Grey. Il est juste à côté. Cela nous évite une troisième équipe.

 

Elle regarda la pendule accrochée au mur et se tendit.

 

-         Cela ne devrait plus tarder à présent.

-         Il faut que j’y aille alors. Merci pour ces explications.

 

Je sortis à reculons pour ne pas contaminer mes mains et entrais dans la salle de chirurgie. Aussitôt, le Dr Cooper me fusilla du regard.

 

-         Ah ! Tu te décide enfin à nous rejoindre, Carlisle.

-         J’ai fait assez vite pour quelqu’un qui n’a pas été prévenu.

-         Quoi ?

-         Je n’ai pas été contacté. Heureusement que je passais la voir tout les matins en début de garde n’est ce pas ?

-         Rappelle-moi d’étriper Carole.

-         Laisse tomber. Je suis là et elle s’en veut déjà bien assez…

 

Je me plaçais à la tête de Mélina et concentrais tous mes sens sur elle. J’étais à moi seul tout les instruments de mesures et l’anesthésiste qui l’entouraient.

J’entendais sa respiration calme ainsi que les battements de son cœur, régulés par une pompe.

Je voyais à la couleur de ses muqueuses que son corps était bien fournit en sang. La position de ses yeux, que je devinais sous les paupières, m’indiquaient son degré d’anesthésie.

Je sentais son haleine lors de ses expirations, m’informant sur la bonne oxygénation de son corps.

Je touchais sa peau pour vérifier sa température et son pouls, que je pouvais clairement percevoir n’importe où je posais mes doigts glacés sur elle.

 

Le docteur Grey apparut peu de temps après moi, apportant avec lui un container stérile hébergeant le cœur dans du liquide à 4C°. Le compte à rebours commençait. A partir de maintenant nous avions six heures pour l’implanter dans Mélina.

Heureusement, le Dr Cooper venait de finir de mettre en place le système de circulation extra corporelle ainsi que l’oxygénateur et la pompe pour la circulation sanguine.

Mes yeux se baladèrent le long de tous ses fils, jusqu’à la poitrine ouverte de Mélina. Je voyais du rouge partout.

Je n’avais pas bien regardé jusqu’à maintenant, préférant me fixer sur les paramètres vitaux. Et j'avais bien fait.

 

Le venin monta si rapidement en moi que j’en eu la nausée et dus plaquer ma main sur ma bouche, en oubliant mes gants stériles.

Et pourtant j’avais vidé ma réserve de poison non ?

C'est aussi pour cela que j'avais rempli les seringues. Je voulais éviter une montée de venin en vidant ma réserve.

Bien essayé...

Esmée avait raison. Je me surestimais.

Je m’obligeais à examiner son visage pour me calmer et me souvenir des dernières semaines lorsque nous jouions aux cartes... Pour  ne pas la considérer comme une proie.

Mais je savais qu'une deuxième partie de mon cerveau calculait le temps qu'il me faudrait pour me débarrasser des deux docteurs, de l'anesthésiste et des trois infirmières qui se trouvait dans la pièce avant de finir par le meilleure... La petite.

Elle ne dégageait toujours aucune odeur, même avec le cœur battant devant moi.

Non, le problème venait de ma vision justement.

Je pouvais déceler chaque veine, chaque mouvement sanguin, tous plus alléchants les uns que les autres. Chaque pulsation cardiaque envoyait le sang à travers les différents tuyaux, faisant défiler sous mes yeux des litres d'hémoglobine.

 

Je déglutis avec difficulté et fis un pas en arrière pour m'éloigner de la table. J'avais bloqué ma respiration par réflexe et pour ne pas sentir les odeurs humaines qui saturaient la pièce.

 

-         Ça ne va pas Carlisle ?

 

Non, ça n'allait pas bien. Je me rendis compte que j’avais toujours ma main plaquée sur la bouche.

 

-         Je… Je vais m’éloigner un peu…

 

Je reculais sous le regard hébété de mes confrères. Il fallait que je me reprenne vite car je craignais qu’ils me demandent de sortir.

 

-                    C'est juste une nausée... Le petit déjeuner qui ne passe pas sans doute.

 

Je me retournais pour enlever mes gants et les mettre à la poubelle.

Une des 'infirmières -je ne fis pas attention à qui, tant je luttais pour ne pas sauter sur tout ce qui bougeait dans la pièce -  me posa sur la paillasse, de nouveaux gants encore sous emballage stérile.

Je fermais les yeux, ravalant le venin encore et encore et m'obligeant à reprendre le contrôle. Derrière moi, j'entendais le docteur Cooper demander les instruments pour commencer à enlever le cœur malade.

Mais pourquoi leurs coeurs battaient tous si fort ?

C'était assourdissant.

Je n'entendais que ça entre les bips ininterrompus des instruments de mesures tout autour de Mélina.

J'avais été imprudent, j'aurais dû aller chasser... A ma décharge, je n'étais pas au courant que l'opération aurait lieu aujourd'hui. Mais j'aurais pu prévoir et chasser plus que d'habitude...

Et maintenant, la brûlure dans ma gorge ne s'arrêterait pas. J'allais devoir faire avec et être un danger pour tous ici.

Je me mordis la lèvre en expirant un bon coup, testant pendant l'inspiration qui suivit, mes réactions.

Bien. La soif me tenaillait toujours, mais je pensais avoir repris le contrôle. Il ne me suffisait plus qu'à occulter les multiples « Boum ta... Boum ta... Boum ta...» qui résonnaient dans la pièces et je pourrais leur faire face.

 

De nouveau stérile, je me remis à ma place, bien décidé à enfermer le monstre en moi. J'eus une pensée pour Edward.

Lui, avait tenu une heure à côté de sa chanteuse.

Je devais bien pouvoir tenir six heures en face d'un cœur battant qui n'avait pas d'odeur, non ?

 

J'obligeais mon cerveau à se concentrer sur mon travail de chirurgien alors que j'incisais l'oreillette droite en même temps que le docteur Cooper s'occupait du gauche.

Le venin monta à nouveau, mais cette fois j'étais préparé et je le refluais mécaniquement. Le soulagement me pris en prenant conscience que l'envie n'était plus aussi forte, à présent que je m'appliquais à être soigneux dans mes découpes. J'allais pouvoir tenir. Je le devais.

Je pris toute mes précautions pour ne pas abimer la partie de l'oreillette sur lequel nous allions suturer le greffon en clampant les vaisseaux et les artères au fur et à mesure.

 

Une heure plus tard, le cœur défectueux était posé sur un champ stérile et nous entamâmes la partie la plus délicate. Greffer le nouveau cœur. Car s'il est facile de découper et suturer, il est déjà plus complexe de greffer et rétablir une circulation optimale.

Le docteur Cooper, opérant depuis plus de trois heures, se fit remplacer par le docteur Grey. Je refusais catégoriquement qu'un autre chirurgien prenne mon relais.

 

Le silence était quasiment religieux alors que nous sortions le nouveau cœur de sa coque protectrice.

Heureusement, ce fut le docteur Grey qui le sortit car je fus assailli par l'odeur de sang. J'aurais dû y penser ! Ce cœur là, aurait forcément un effet sur moi !

Je bloquais ma respiration aussitôt. Je finirais cette opération même si je devais rester en apnée.

Mais j'étais tendu à présent. Chaque cellule de mon corps étant attiré vers le cœur pour en goûter la saveur.

Et il nous restait encore tant à faire...

 

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