Chapitre 10 - Tout bascule

par Bereth

Chapitre 10 : A la vie, à la mort

 

Au matin, tandis qu’ils commençaient à emballer leurs minces effets, des elfes vinrent leur apporter de nombreux présents de vivres et de vêtements pour le voyage. La nourriture était principalement sous forme de galettes, faites d’une farine légèrement dorée d’un côté et couleur crème à l’intérieur.

Les elfes défilèrent avec leurs paquets de vêtements qu’ils avaient apportés et en distribuèrent à chaque membre de la Communauté. Pour chacun, ils avaient prévu un capuchon et un manteau, fait à sa taille d’une étoffe soyeuse, légère mais chaude, que tissaient les Galadhrims. La couleur en était difficile à définir : ils semblaient gris, avec un reflet de crépuscule sous les arbres ; mais bougés ou placés dans une autre lumière, ils devenaient du vert des feuilles dans l’ombre, du brun des champs en friche la nuit ou de l’argent sombre de l’eau sous les étoiles. Chaque manteau s’agrafait autour du cou par une broche semblable à une feuille verte veinée d’argent.

Après leur repas du matin, la Communauté fit ses adieux à la verte pelouse de la Lorien. Ils marchèrent jusqu’à une clairière au bord de l’eau. Tous avaient le cœur lourd ; car c’était un bel endroit, et il leur était devenu comme leur propre pays, bien qu’ils ne pussent faire le compte des jours et des nuits qu’ils y avaient passés. Comme ils se tenaient un moment à regarder l’eau blanche au soleil, le seigneur de Caras Galadhon s’avança vers eux sur l’herbe verte de la clairière.

-Avant ce jour, aucun étranger n’a revêtu l’habit de notre peuple, déclara-t-il. Puissent ces capes vous protégez totalement des yeux hostiles.

Personne n’eut le courage de prendre la parole pour lui répondre. Trois petits bateaux gris avaient été préparés pour les voyageurs, et la Compagnie commença à emplirent les embarcations de vivres et de leurs paquets.

Ceci fait, ils se mirent en ligne, regardant Celeborn et les quelques elfes –dont Haldir- venus les saluer. Le seigneur Elfe prit la parole.

-Le moment est venu, dit-il, où ceux qui désirent poursuivre la Quête doivent endurcir leur cœur pour quitter ce pays. Ceux qui ne veulent pas aller plus loin peuvent rester quelque temps ici. Mais qu’il demeure ou qu’il parte, nul ne peut être assuré de la paix. Car nous sommes arrivés maintenant au bord du destin. Ici, ceux qui désirent pourront attendre l’approche de l’heure jusqu’à ce que l’un ou l’autre des chemins du monde soit de nouveau accessible ou que nous les appelions à répondre à l’ultime nécessité de la Lorien. Ils pourront alors retourner dans leur propre pays ou aller au long séjour de ceux qui tombent au combat.

Il y eu un silence :

-Ils ont tous décidé d’aller de l’avant, dit Galadriel, scrutant leurs yeux.

-Quant à moi, dit Boromir, le chemin de chez moi est en avant, et non en arrière.

-C’est exact, répondit Celeborn, mais toute cette Compagnie doit-elle vous accompagner à Minas Tirith ?

-Nous n’avons pas encore décidé de notre itinéraire, annonça Aragorn. Au-delà de la Lothlorien, j’ignore ce que Gandalf avait l’intention de faire.

-En fait, ajouta Susan, je ne pense pas que lui-même eût aucun dessein très clair.

C’est la première fois que la jeune femme prenait la parole en présence de la Dame de Lorien, et de nombreux regards divergèrent dans sa direction. Haldir, sentant clairement la gêne de la Reine de Narnia décida de détourner l’attention.

-Allons ! Dit-il. Tout est prêt maintenant. Embarquez !

La Compagnie se répartit ainsi : Aragorn, Frodon et Sam étaient dans un bateau ; Boromir, Merry et Pippin dans un autre ; et dans le troisième se trouvaient Legolas et Gimli, maintenant très amis, ainsi que Susan. Les elfes avaient proposé à cette dernière de garder Hirador et d’en prendre soin, ce que naturellement elle refusa. Alors le cheval nagerait près des barques, ce qui ne lui posait aucun problème majeur, mais qui intrigua néanmoins quelques individus.

Ils quittaient la Lorien pour ne jamais y revenir. Cette escale improvisée avait marqué un tournant dans l’illustre aventure qu’ils entreprenaient : à partir de là, ils ne savaient pas ce qui les attendait. Ils marchaient dans le noir.

La seule personne à ne pas regretter le calme de la citée était Susan. Ces quelques heures chez les Galhadrims l’avaient placé sous haute tension. Elle ne s’était toujours pas remise de sa rencontre avec la sœur de la femme qu’elle haïssait le plus au monde, mais sa longue conversation avec le seigneur Aragorn lui avait fait un bien fou. Elle osa un regard vers la barque de ce dernier, qui sentit que quelqu’un l’observait. D’abord sur ses gardes, il se détendit lorsqu’il vit que ce n’était que Susan qui le regardait en souriant doucement, sourire qu’il lui rendit avant de se détourner pour éviter que son embarcation ne parte à la dérive, car avec deux hobbits dans sa barque, il était dans l’obligation de ramer seul.

La compagnie entama sa longue navigation le long des larges et rapides eaux, toujours portée vers le sud. Des bois dénudés défilaient de part et d’autre, et ils ne pouvaient rien apercevoir des terres qui s’étendaient par-derrière. La brise tomba, et le fleuve coulait sans bruit. Aucun chant d’oiseau ne rompait le silence. Le soleil se voilà à mesure que la journée s’avançait, et il finit par luire dans un ciel pâle comme une haute perle blanche. Ils continuèrent longtemps de flotter dans les heures noires et silencieuses, gouvernant leurs barques sous les ombres surplombantes des bois de l’ouest.

La Communauté finit par s’arrêter sur la berge, voulant profiter d’une nuit de repos qui serait de toute manière trop courte. Susan se proposa pour monter la garde prétextant une fatigue inexistante. En vérité, elle craignait de refaire le rêve atroce qu’elle avait fait la veille, de replonger dans cette horrible songe. Personne n’eut la force de protester, mais aucun d’entre eux n’était dupe, et surtout pas Aragorn. Ce dernier était en conflit intérieur. Il tombait littéralement de fatigue après trois nuits blanches et une journée de navigation, cependant il ne souhaitait pas laisser la jeune femme seule avec ses pensées qu’il savait sombres. Il hésitait, mais la solution s’offrit à lui après quelques minutes de réflexions. Son expérience en tant que Rôdeur lui avait appris à dormir d’un demi-sommeil réparateur. Ainsi, il récupèrerait, et lorsque tout le monde serait assoupi, il irait tenir compagnie à la Reine.

C’était normalement au tour de Boromir de monter la garde. Mais la jeune femme lui dit d’aller se reposer, il prendrait son tour une autre fois. Celui-ci avait des cernes à faire fuir un orc et un sourire s’installa sur son visage, le rendant plus agréable, même charmant. Il lui prit les mains et lui dit merci avec une reconnaissance qui semblait sans bornes. Touchée par ce simple mot, elle lui sourit et alla s’installer sur une grosse pierre au bord de l’eau.

Après un coup d’œil pour vérifier que personne ne l’observait, elle délaça ses chaussures et plongea avec délice ses pieds dans l’eau tiède. Hirador vint s’allonger à ses côtés, posant ses naseaux sur les genoux de la jeune femme.

« Tu es songeuse ce soir, dit-il.»

« Oui, c’est vrai. Je pense au seigneur du Gondor, Boromir, répondit-elle. Je ne sais plus trop quoi en penser. Je ne veux pas baisser ma garde face à lui, il a l’air trop attiré par l’Anneau, trop vicieux. Pourtant c’est un homme qui peut être charmant. Je pense qu’il serait sage d’oublier ma rancune et de faire la paix en ces temps de guerre. »

« N’oublie pas ta méfiance envers lui, il l’a bien méritée, conseilla Hirador. Mais souviens-toi aussi qu’autrefois les hommes et les elfes ne s’aimaient pas d’avantage que les nains et les gobelins. Il fut un temps où les hommes combattaient les elfes et les auraient anéantis s’ils avaient pu. S’il en est autrement aujourd’hui, c’est grâce à des gens comme toi, des gens qui ont eu le courage de mettre de côté leurs anciennes haines pour tisser à la place des liens d’amitié. »

« Tes paroles sont sages, annonça simplement Susan. »

Un bruit sur les galets attira son attention et interrompit la conversation mentale qu’entretenaient les deux amis. Se retournant vivement, Susan aperçut Aragorn qui marchait vers elle.

-Avez-vous peur que je m’en aille monseigneur ? Plaisanta Susan.

-Nullement, je n’ose l’imaginer, répondit-il un sourire aux lèvres. 

Un silence s'installa tandis qu'il prenait place à ses côtés.

-Vous avez l'air épuisée Susan, finit par dire Aragorn. Allez prendre du repos.

-Aragorn voyons, rétorqua-t-elle, vous avez enchaîné pas moins de trois nuits sans sommeil ! Si quelqu'un a besoin de dormir ici, c'est bien vous !

-Très bien, alors restons tous les deux ! Annonça-t-il.

-Parfait.

-Parfait.

Ils se regardèrent et éclatèrent de rire, silencieusement toutefois pour ne pas réveiller les autres. Ce fou rire leur faisait du bien, effaçant presque les nuits sans repos qu'ils avaient subies.

Lorsqu’après dix bonnes minutes ils furent enfin calmés, ils se mirent à admirer l'eau qui glissait silencieusement.

La lune avait déjà bien avancé dans le ciel, et Aragorn sentit quelque chose se poser délicatement sur son épaule. Il tourna la tête lentement et vit que Susan s'était endormie. Il sourit à cette vision mais n'osa pas bouger. Il pensa à Arwen, car malgré toute l'amitié qu'il portait à la jeune reine, il aurait donné tout ce qu'il possédait pour que la femme qu'il aime soit à sa place. Avec précaution, il souleva Susan et l'installa sur le couchage qu'il occupait plus tôt. Il la recouvrit de sa couverture et déposa un baiser sur son front en guise de bonne nuit. Il priait pour qu'il lui apporte la sérénité pour cette nuit au moins. Puis il retourna sur le rocher.

Ce qu'il ignorait, c'est que le repos de Susan était loin d'être naturel. Le sommeil dans lequel elle était enveloppé était le même que lorsqu'elle avait reçu sa mission. Elle était dans la même clairière, sous le même soleil. Et comme précédemment, Aslan arriva. Toujours aussi majestueux, il semblait cependant plus inquiet. Par respect la jeune femme s'inclina et fut vite relevée par le Grand Lion.

-Mon enfant, dit-il, je te félicite pour ton voyage. Non, ne me remercie pas, laisse-moi finir. Je suis venu te prévenir : Frodon s'apprête à quitter la communauté. Il mûrit l'idée de son départ depuis que vous avez passé la frontière de la Lothlorien. Cependant, s'il se décide à partir, nul ne devra entraver sa route. Veille à cela. Veille aussi à ce que le jeune seigneur du Gondor n'approche pas de trop près le porteur.

-J'y veillerai Aslan, je vous le promets, répondit Susan.

Un ange passa tandis que la jeune femme se délectait de la paix du lieu. Depuis trop de temps elle vivait dans la peur grandissante. Cette pause, si infime était-elle lui faisait le plus grand bien. Cependant, Susan était songeuse, et Aslan le voyait bien.

-Je suppose que vous étiez au courant pour Galadriel, finit-elle par dire.

-Oui en effet, je le savais depuis le début, répondit-il calmement.

-Alors pourquoi ne m'avoir rien dit ? Supplia-t-elle presque. Pourquoi avoir laissé cette femme me faire tant de mal !

-Apprendre qui l'on est vraiment, sans détours ni faux-fuyants, est une expérience dont nul ne sort indemne, annonça-t-il calmement, sans prendre en compte l'énervement de la Reine.

-Pourquoi Aslan ? Aslan ? Aslan !!

Mais déjà comme auparavant, l'image devint floue et une infinité blanche s'offrit à elle.

Brusquement elle se réveilla, et vit cinq visages soucieux penchés sur elle. Legolas, Gimli, Pippin, Merry la regardait les sourcils froncés, quant au dernier, Aragorn, il avait l'air en panique totale. Il était le plus proche d'elle, et tenait son bras droit avec une douce force.

-Que s'est-il passé ? Demanda-t-elle.

-Cela fait une heure que nous essayons de vous réveiller, répondit Legolas calmement. Mais sans succès.

-Ce doit être le manque de sommeil accumulé, mentit-elle, connaissant très bien la cause de son coma.

-Vous avez crié le nom d'Aslan, annonça Aragorn, ne croyant pas une seule seconde à l'excuse de la jeune femme.

Susan sourit mais ne releva pas, espérant seulement ne pas en avoir dit trop. Elle chercha Frodon du regard et le vit en train de préparer ses sacs -enfin les sacs que Sam porterait.

*~*~*~*~*~*~*~*~*

Ils se remirent en route rapidement. Aragorn les laissait aller au fil de l'eau comme ils le désiraient, ménageant leurs forces en vue de la fatigue à venir. Mais il tenait au moins à un départ matinal chaque jour et à une poursuite du voyage jusqu'à une heure tardive le soir ; car il sentait dans son cœur que le temps pressait, et il craignait que le Seigneur Ténébreux ne fut pas resté inactif pendant qu'ils s'attardaient dans la Lorien.

Ils ne virent néanmoins aucun signe d'ennemi ce jour-là ni le suivant. Les heures grises et monotones passèrent sans aucun événement. Hirador était épuisé à force de nager toute la journée, mais il se devait de tenir le rythme, soutenu mentalement par une Susan compatissante.

Vers la fin du troisième jour de leur voyage, le paysage changea peu à peu : les arbres s'éclaircirent, puis disparurent entièrement. Sur la rive orientale, à leur gauche, ils virent de longues pentes informes qui montaient dans le lointain vers le ciel ; elles avaient un aspect brunâtre et desséché, comme si le feu eût passé par là sans laisser aucun brin de verdure vivant. Ils étaient arrivés aux Terres Brunes, qui s'étendent, vastes et désolées, entre le sud de la Forêt Noire et les collines d'Emyn Muil. Ni Aragorn, ni les livres de la bibliothèque secrète de Susan ne pouvaient dire quelle pestilence, quelle guerre ou quel méfait de l'Ennemi avait ainsi détruit toute cette région.

A l'ouest, sur leur droite, la terre était également sans arbre, mais elle était plate et en maints endroits verte avec de larges plaines herbeuses. De ce côté du Fleuve, ils passèrent devant des forêts de grands roseaux, si hauts qu'ils cachaient toute vue vers l'ouest, tandis que les petites embarcations longeaient en bruissant leur lisière oscillante.

Les deux ou trois jours suivants, comme ils poursuivaient leur route, portés régulièrement vers le sud, un sentiment d'insécurité s'empara de tous les compagnons. Un jour entier, ils firent force de pagaies pour hâter leur progression. Les rives défilèrent. Bientôt, le Fleuve s'élargit, se faisant moins profond ; de longues plages pierreuses s'étendirent à l'est, et il y avait dans l'eau des bancs de graviers qui nécessitaient une conduite attentive. Ces endroits permettaient cependant à Hirador un petit temps de répit durant lequel ses sabots pouvaient toucher le sol. Peu de paroles et nul rire ne se faisaient entendre dans aucun des bateaux, chaque membre de la Compagnie était occupé à ses propres pensés.

Le cœur de Legolas courait sous les étoiles d'une nuit d'été en quelque clairière septentrionale parmi les bois de hêtres ; Susan pensait inlassablement à sa famille, qu'elle fut en Angleterre ou à Narnia ; Gimli manipulait de l'or en pensée, se demandant si ce métal convenait à un écrin pour le présent de la Dame. Merry et Pippin, dans l'embarcation du milieu, étaient mal à l'aise, car Boromir ne cessait de marmonner, se rongeant par moments les ongles, comme en proie à quelque inquiétude ou quelque doute.

Cette nuit-là, ils campèrent sur un petit îlot proche de la rive occidentale. Aragorn avait décidé qu'ils étaient suffisamment protégés pour allumer un petit feu sur les rochers. Ainsi, une ambiance plus joyeuse et plus conviviale s'installa, alors qu'ils profitaient d'un repas chaud.

-Dame Susan, dit Pippin, dites-moi, qu’est-ce que cela fait d'avoir le pouvoir entre ses mains ? De gouverner un pays ?

Tous attendirent la réponse à la question, alors que la jeune femme tardait à le leur donner, cherchant une réponse.

-Le pouvoir … finit-elle par répondre. Le pouvoir, ah ! Mes amis ! Si vous en saviez le prix ! C'est la mort qui vous sourit. L'éternité dans une vie. Le pouvoir ça se mérite, on le prend ou on l'hérite. C'est un agréable fardeau qui ne nous quitte jamais.

-Ce n'est pas vraiment la réponse que nous attendions ! S'exclama Merry, mais devant le regard plus qu'insistant d'Aragorn, il ajouta, Mais nous nous en contenterons pour ce soir.

-Vous ne manquez pas d'aplomb jeune hobbit ! Rit Boromir, pour une fois d'excellente humeur.

-Vous savez, Seigneur Boromir, dit Susan d'un air songeur, l'avantage d'avoir grandi avec deux frères, c'est qu'on finit par penser que tout est possible quand on a suffisamment de culot.

Alors ils rirent encore longtemps, profitant le plus possible de la chaleur que leur offraient les flammes.

Alors qu'ils se préparaient à dormir, Legolas s'approcha de Susan subtilement sans que personne ne le remarque.

-Quand on refuse de me livrer certains renseignements, souffla-t-il tout bas, je n’en suis que plus déterminé à découvrir la vérité. Pour moi, une question sans réponse est une épine dans le pied qui me torture au moindre mouvement tant que je ne l’ai pas enlevée.

-Je compatis, répondit-elle avec une pointe de défi dans la voix.

-Pourquoi ? S'étonna l'elfe.

-Parce que vous devez souffrir mille morts en permanence. Conclut-elle. La vie est un océan de questions sans réponses.

Et sans un mot de plus elle partit s'allonger, fière de sa répartie, laissant un prince elfe abasourdi, alors que Gimli se préparait à monter la garde ...

*~*~*~*~*~*~*~*~*

Aragorn les mena au bras droit du Fleuve. Là, sur la rive occidentale, sous l'ombre du Tol Brandir, une pelouse verte descendait jusqu'à l'eau, du pied de l'Amon Hen. Derrière, s'élevaient les premières pentes douces de la colline revêtue d'arbres, et d'autres arbres bordaient en direction de l'ouest les rives courbes du lac. L'eau d'une petite source dégoulinait et tombait, nourrissant l'herbe.

-Nous nous reposerons ici cette nuit, annonça Aragorn. Cette pelouse est celle de Parth Galen : un bel endroit pour les jours d'été dans l'ancien temps. Espérons qu'aucun mal n'est parvenu jusqu'ici.

Alors ils remontèrent leurs bateaux sur les rives vertes et dressèrent leur campement à côté.

Une fois ce dernier installé, les compagnons entreprirent de préparer à manger. Frodon quant à lui était assis sur un tronc mort, en pleine réflexion. Susan s'approcha doucement de lui et s'agenouilla pour être à sa hauteur.

-Frodon Sacquet, j'aimerais vous faire un présent, dit-elle en sortant son cor. Si vous avez du mal à vous faire entendre, soufflez là-dedans. Où que vous soyez, vous recevrez une aide précieuse.

La jeune femme avait récité mot pour mot ce que lui avait dit le Père Noël en lui offrant sa corne, et, après maintes réflexions, elle avait jugé sage de lui en faire don. Ce qu'elle n'avait pas remarqué, c'est que tous avaient arrêté leur action pour l'observer. Un silence régna en maître, brisé par Frodon.

-Au cours de notre voyage j'ai remarqué votre grandeur, dit-il. Mais je ne savais rien de votre générosité ... Je ne puis accepter ce don.

-Pourquoi cela ? S'étonna-t-elle.

-Je ne le peux, répondit-il. Cette corne vous appartient, elle vient de votre pays, c'est un objet personnel. Et puis, mieux que votre cors, je vous ai vous tous ...

-Acceptez-le, je vous en prie ! Supplia Susan.

Frodon tendit alors sa main vers l'objet et le prit avec une grande délicatesse. La jeune femme sourit mais ne dit rien, se leva calmement et partit aider pour le dîner. Au passage, elle remarqua les visages souriants de toute la Compagnie, excepté celui de Boromir ...

Frodon se leva bientôt et s'éloigna ; et Susan vit que, tandis que les autres se retenaient de l'observer, Boromir le suivait des yeux avec une attention soutenue jusqu'à ce qu'il eut disparu dans les arbres du pied de l'Amon Hen.

*~*~*~*~*~*~*~*~*

Errant tout d'abord sans but dans le bois, Frodon s'aperçut que ses pas le menaient vers les pentes de la colline. Il arriva à un sentier, reste amenuisé d'une route du temps jadis. Aux endroits escarpés, des marches avaient été taillées dans la pierre, mais elles étaient à présent crevassées, usées et délitées par les racines d'arbres. Des sorbiers poussaient alentour, et au milieu se trouvait une large pierre plate. Le hobbit posa son menton dans ses mains, les yeux fixés sur l'est, mais sans voir grand-chose. Il voyait sa Comté, Bilbon et surtout Gandalf.

Soudain, il s'éveilla de ses pensées : il était pris de l'étrange sentiment d'une présence derrière lui, d'yeux hostiles posés sur lui. Il se releva vivement et se retourna ; mais il eut la surprise de ne voir que Boromir, dont le visage était -une fois n'est pas coutume-, souriant et amical. Il portait une charge de bois pour le feu entre ses bras.

-Aucun de nous ne doit se promener seul, dit-il. Vous moins que les autres. Tant de choses dépendent de vous !

Mais le hobbit le regardait avec crainte, ce qui attira l'attention du seigneur Gondorien.

-Frodon ? Appela-t-il.

Mais Frodon détourna la tête. Boromir s'avança alors, doucement, très doucement. Et ce fut pour Frodon, comme si un prédateur s'approchait de sa proie, se délectant de l'angoisse grandissante de sa victime.

-Je sais pourquoi vous recherchez la solitude, ajouta-t-il, sur un ton où plus aucune sympathie n'était percevable. Vous souffrez. Je le vois, jour après jour. Etes-vous sûr de ne pas souffrir inutilement ? Laissez-moi vous aider. Il y a d'autres moyens, Frodon, d'autres chemins à emprunter.

-Je sais ce que vous allez dire, répondit pour la première fois le hobbit. Et vous parlerez sagement mais mon cœur me met en garde.

-En garde ? S'étonna Boromir. Contre quoi ? Nous avons tous peur. Mais laisser cette peur nous guider détruirait l'espoir qu'il nous reste. Ne voyez-vous pas que c'est folie !

-Il n'y a pas d'autre moyen ! S'exclama Frodon.

-Je ne requiers que la force de défendre mon peuple ! Cria l'homme en jetant à bas son fardeau de bois. Si vous acceptez de me prêter l'anneau ...

-Non ! S'écria Frodon, le coupant net.

-Pourquoi reculez-vous, je ne suis pas un voleur ! S'exclama Boromir.

-Vous n'êtes pas vous-même, articula distinctement le semi-homme.

-Quelles chances croyez-vous donc avoir ? Siffla l'homme. Ils vous trouveront, ils prendront l'Anneau, et vous les supplierez de vous achever sans attendre !

Frodon se détourna alors vivement de son compagnon ; s'engagea une course entre les deux membres de la Communauté.

-Pauvre fou ! Hurla Boromir. L'Anneau n'est à vous que par un malheureux hasard ! Il devrait être à moi !

Il se jeta sur Frodon et le plaqua au sol. Le hobbit se débattait avec toute son énergie, mais l'homme était beaucoup plus lourd et avait plus de force. Alors, comme ultime recours, Frodon passa l'Anneau à son doigt et disparut de la vue de Boromir.

-Je vois clair en vous ! Cria l'homme. Vous voulez donner l'Anneau à Sauron ! Vous allez nous trahir ! Vous courez à votre perte ! A notre perte à tous ! Soyez maudit ! Vous et tous les semi-hommes !

Boromir s'écroula littéralement au sol, et c'est à ce moment-là qu'il reprit ses esprits. Il se rendit compte de la faute qu'il venait de commettre, et la culpabilité commença déjà à le ronger.

-Frodon ... Souffla-t-il désespérément. Frodon ? Qu'ai-je fait ? Pitié Frodon, revenez ...

Ce dernier courait loin de son agresseur, dans les ténèbres de l'Anneau. Il se réfugia derrière une pierre, et ôta le maléfice de son index. Il chuta de plusieurs mètres et se retrouva à un endroit qu'il ne connaissait pas, sous un soleil éblouissant. Il regarda autour de lui, mais ne voyant personne, il prit le cor de chasse offert par la reine Susan, et souffla dedans avec toute la force dont il était capable ...

*~*~*~*~*~*~*~*~*

Susan et Aragorn étaient en train de s'inquiéter pour Frodon disparu lorsque le son du cor Narnien parvint à leurs oreilles. Susan regarda Aragorn avec panique.

-Frodon, souffla-t-elle.

Ils se précipitèrent en criant aux autres que Frodon était en danger. Ils coururent aussi vite qu'ils le purent à travers les conifères à la recherche du semi-homme. Mais nulle trace de lui ni de Boromir. Alors ils continuèrent à les chercher, en les appelants de toutes leurs forces. Soudain, Susan s'arrêta et posa ses deux genoux au sol. Alarmé, Aragorn se précipita vers elle en panique. Seulement elle n'avait ni chuté ni fait un malaise, elle examinait le sol avec attention.

-Mon père, avant de partir à la guerre m'a appris à écouter ce que nous dit le sol, expliqua-t-elle. Un combat a eu lieu ici.

Aragorn observa la terre et remarqua en effet des traces de lutte. Et en levant le regard, il vit une arme au sol. Il s'en approcha rapidement.

-C'est la dague de Boromir ! Cria-t-il à Susan.

-Frodon est sûrement en danger ! Lui répondit la jeune femme. Allez le chercher, je pars à la recherche de Boromir.

Ainsi ils se séparèrent, prenant chacun un chemin différent.

Susan partit vers le nord en s'enfonçant dans la forêt. Elle appela mentalement Hirador qu'elle entendit arriver au bout de quelques minutes au galop. Dans une magnifique figure de voltige, elle frappa le sol et se hissa sur le dos de son ami. Ils cherchèrent dans les bois mais nulle trace du Gondorien. Soudain, le bruit d'un combat parvint à leurs oreilles, troublant le silence pesant imposé par les arbres.

-Allez Hirador, encouragea Susan en l'élançant de plus belle.

Ils ne trouvèrent pas Boromir. En revanche, ils découvrirent Aragorn, Legolas et Gimli qui combattait des dizaines et des dizaines d'Huruk-Hai. Sans réfléchir, la jeune femme quitta sa selle et les rejoignit. Les Uruks se dirigèrent alors vers elle et son cheval qui était à ses côtés. Alors qu'elle engageait le combat avec son arc, Hirador enchaînait les ruades et les coups de sabots, tuant de nombreux ennemis, qui tombèrent, les uns après les autres.

 

Il n'en restait désormais que très peu, mais un avait pris Aragorn à la gorge, l'empêchant d'esquisser tout mouvement. Voyant cela, Susan décocha une flèche et tua l'assaillant. Aragorn la remercia d'un regard, mais à ce moment, et à travers la cohue du combat, le son d'un cor perça.

- Le cor du Gondor ! Hurla Legolas à ses compagnons.

Ils se regardèrent et se comprirent en un regard. C'est à ce moment qu’ils virent que les quelques mois de voyages les avaient rapprochés plus qu'ils ne le pensaient. Ils se précipitèrent donc en direction des répliques qui sonnaient encore à travers les arbres. Tous savaient que Boromir était en danger, sûrement avec les hobbits. Mais une horde d'Uruks les attendait avec un sourire carnassier. Fort heureusement, ils se trouvaient cachés derrière un bosquet où ils ne pouvaient pas être vus.

- C’est sûrement un piège, ironisa Gimli.

- Que fait-on ? Demanda Legolas sans faire attention à la remarque du nain.

- On s’y précipite ! Dit Susan sans qu'aucune peur de perce à travers sa voix.

Tous la regardèrent avec des yeux ronds.

-Vous n'y pensez pas sérieusement ? Souffla Aragorn.

-C'est impossible ! S'écria Gimli.

-Difficile ! Pas impossible, répondit Susan pleine de conviction.

-Mais ils sont trop nombreux ! S'exclama Aragorn.

-La victoire appartient à celui qui y croit le plus et surtout le plus longtemps, argumenta Susan.

 

Et soudain, sans attendre une quelconque réponse, elle sauta sur le dos de son cheval et l'élança au galop en direction des Uruks. Elle tira l'épée de son frère de son fourreau et, après une pensée pour sa famille, elle se jeta corps et âme dans la bataille. Sa lame tournoyait autour d'elle alors qu'elle avait quitté sa selle, préférant laisser son cheval libre de ses mouvements.

Plus rien n'existait mis à part ses adversaires et son arme. Des amas de corps s'amoncelaient déjà à ses pieds, mais telle une furie, elle déversait sa rage sur ses ennemis. Soudain, alors qu'elle avait décimé tous les serviteurs de Saroumane, elle se retrouva dos à dos avec quelque chose. D'un geste précis, elle fit volte-face, et plaça son épée sous la gorge de son assaillant, qui se trouva être Legolas. Alors elle se rendit compte que ses amis l'avaient suivie, et ce fait était pour elle extraordinaire.

 

Mais comme pour la ramener à la réalité, le cor du Gondor sonna à nouveau. Alors ils se précipitèrent vers le son qui les appelait désespérément. Ils coururent de nouveau à travers le bois jusqu'à ce qu'une autre barrière d'Uruk leur bloque la route. Ils se stoppèrent et analysèrent la situation. Sur le dos d'Hirador, Susan compta rapidement le nombre qui s'opposait à eux. Ils étaient vingt, ce qui n'était en soi pas énorme. Seulement ils ne pouvaient se permettre de perdre un temps trop précieux.

-Allez-y ! Hurla Susan à ses compagnons. Je vous couvre ! Et voyant qu'ils hésitaient, elle ajouta, Ne perdez pas de temps ! Les autres sont en danger !

                    

Et elle chargea sur la petite troupe qui l'attendait de pied ferme. Pendant ce temps, Aragorn guida les autres vers le son du cor qui sonnait encore. Mais avant de partir, il lança un dernier regard à son amie qui combattait vaillamment. Et, malgré ce que lui avait dit la reine, il demanda à Legolas de retourner l'aider. Et il quitta ce champ de combat pour en rejoindre un autre.

Legolas et Susan combattaient depuis cinq bonnes minutes lorsque cette dernière aperçut une ombre près des arbres qui les entouraient.

-Legolas ! Cria-t-elle. Regardez en contre haut ! Que voyez-vous ? Quelle est cette ombre ?!

-C'est un hobbit ! Répondit-il sur le même ton. Un hobbit frisé avec les cheveux bruns ! Susan ! C'est Frodon ! Il y a des Uruks à quelques pas derrière lui !

-Je vais le chercher ! Dit-elle.

 

Alors elle remonta sur son cheval et partit au grand galop dans la direction du porteur de l'anneau. Cinq Uruks le poursuivaient, et après quelques minutes de poursuite, elle mit fin à chacun de leurs horribles jours. Mais elle n'avait pas vu un orc, caché dans un arbre, un arc à la main pointé dans sa direction. Avec délice et sournoiserie, l'atroce bête décocha une flèche qui alla se planter dans le flanc de la jeune reine. Le cri qu'elle poussa alarma Frodon qui courait toujours. En voyant Susan tomber à genoux, il accourut vers elle, et découvrit avec horreur qu'une flèche était enfoncée dans la chair de la jeune femme. D'un coup, elle se leva, sortit son épée et frappa un grand coup dans l'air juste au-dessus de Frodon. Le hobbit la regarda choquée, jusqu'à ce qu'il entende un bruit métallique : la tête d'un Uruk encore casqué venait de toucher le sol.

Mais à peine la joie d'avoir échappé à la mort tombée, une autre flèche vint se figer dans l'abdomen de Susan. Cependant, elle ne cria pas cette fois, ses lèvres étaient closes, mais la souffrance se lisait sans mal sur son beau visage. La jeune femme, à bout de forces, s'allongea sans douceur sur le sol.

-Susan ! Souffla Frodon, N'abandonnez pas ! Je vais chercher de l'aide !

-Non Frodon, dit-elle avec un calme inadapté à la situation. Fuyez. Sauvez votre vie, et ainsi celle de tous. Partez, loin, et seul. Détruisez l'anneau. Allez ...

Le sang emplissait déjà sa bouche, un mince filet de ce liquide carmin coula avec douceur sur sa joue blanche. Frodon, les larmes aux yeux, donna un baiser sur le front de son amie, puis déposa son cors de chasse à son coté.

-Je n'ai jamais voulu qu'aucun de vous ne meurt pour moi, annonça-t-il, des larmes retenues dans sa gorge.

 -Il ne s'agit pas que de vous ... Souffla-t-elle. Partez ...

Alors le porteur de l'Anneau partit en courant, avec un ultime regard pour Susan qui gisait sur le dos, et qui mourait seule.