Chapitre 9 - Confidences nocturnes

par Bereth

Chapitre 9 : Confidences nocturnes

Peter, Edmund et toute l’armée d’Aslan combattaient désespérément contre la foule des êtres horribles qu’elle avait vus la nuit précédente ; mais à présent, dans la lumière du jour, ils avaient l’air encore plus nombreux, également. L’armée de Peter, qui lui tournait le dos, paraissait terriblement restreinte. Et il y avait les statues disséminées sur tout le champ de bataille, ce qui signifiait que la sorcière, de toute évidence, s’était servie de sa baguette. Mais apparemment, elle ne l’utilisait plus en ce moment. Elle combattait avec son couteau de pierre. C’est Peter qu’elle combattait –tous les deux luttaient avec une telle violence que Susan pouvait à peine discerner ce qui arrivait ; elle voyait seulement le couteau de pierre et l’épée de son frère passer si rapidement qu’ils avaient l’air d’être trois couteaux et trois épées ! Ces deux combattants se trouvaient au centre de la mêlée. De chaque côté s’étirait la ligne des autres guerriers. Quel que soit l’endroit où elle regardait, il s’y produisait des choses abominables. Soudain, le temps s’arrêta, et les combattants également. Seul Jadis avait encore la capacité de bouger, et elle la vit s’approcher d’elle avec un sourire carnassier. La distance se réduisait dangereusement, mais elle ne pouvait pas esquisser le moindre mouvement, comme si ses pieds s’étaient enracinés dans le sol, rejoignant ainsi les belles racines des arbres. Et elle fut là, terrifiante, assoiffée. Derrière elle, apparut Galadriel, qui affichait le même sourire. Elle se plaça sans brusquerie derrière sa cadette et lui chuchota à l’oreille une parole que Susan entendit distinctement. « Tue la ». Son cœur accéléra, comme s’il voulait battre le plus possible avant de s’arrêter définitivement, sentant la fin proche. Le coup vint, rapide, précis, et terriblement douloureux. Un hurlement de souffrance quitta sa gorge …

Aragorn se réveilla précipitamment, entendant un cri déchirant. D’instinct, il sortit son poignard et regarda autour de lui avec attention. Et il vit ce qu’il ne s’attendait pas à voir. Dans la couchette d’en face, Susan criait et se débattait contre le noir. Son cri lui toucha le cœur. Il faisait mal. A travers son hurlement, il apparaissait une peur, une détresse, mais surtout une souffrance. Abandonnant son poignard sur sa couche, il se précipita à son chevet, et vit que Boromir et Legolas avaient été également réveillés par l’horrible bruit. Alors que Boromir paraissait courroucé, l’elfe affichait un air soucieux et curieux. Aragorn leur désigna la jeune femme du menton et s’assit à son côté. Elle était en sueur, et se tortillait ; se tenant le ventre à s’en faire mal, les jointures blanches. Il posa tout d’abord une main timide sur son avant-bras, mais devant le manque évident de réaction, il l’empoigna pas les épaules et l’appela, la suppliant presque de s’éveiller et de sortir des sombres rêves qui l’agitait.

Brusquement, elle ouvrit des yeux effrayés et humides, où le blanc régissait avec force sur ses iris bleus. Elle tremblait avec violence, et sa poitrine se levait et s’abaissait à un rythme impressionnant. Elle regarda autour d’elle, vit les trois personnes réveillées et l’obscurité omniprésente de la nuit. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit avant quelques secondes.

-Pa … pardonnez-moi.

Aragorn voulut répondre, mais à peine avait-il décollé ses lèvres qu’elle sortit précipitamment de son lit en courant vers la sortie.

-Ah non, pas cette fois, dit Aragorn avant de l’élancer à sa suite.                           

Il quitta à la hâte leur « chambre » et chercha du regard la jeune femme. Son regard parcourut l’étendue d’herbe qui lui faisait face, et il ne vit que la végétation qui se balançait légèrement dans la brise douce de la nuit. Il appela furtivement Susan, mais seul le silence lui répondit. Il réitéra son appel qui demeura une fois de plus sans réponse. Il soupira, et se résigna à la laisser seule. Mais soudain, il entendit un léger sanglotement. Il se retourna et regarda de nouveau autour de lui. Et comme précédemment, il ne vit rien. Puis il leva la tête, et l’aperçue. Recroquevillée sur elle-même, elle était perchée sur une large branche d’un immense arbre. Elle observait la lune avec une pointe de nostalgie. Ce tableau mélancolique lui offrait une parfaite aperçue de l’état d’esprit actuel de la jeune femme. Alors il entreprit de la rejoindre ; escaladant au travers des branches sinueuses. Il faillit tomber à bien des reprises et gagna quelques égratignures, mais il arriva à son but. Il s’installa dans le silence à ses côtés, laissant ses jambes pendre dans le vide, puis se tourna vers elle.

Ce qu’Aragorn vit à ce moment finit de lui briser le cœur. Susan avait le regard perdu dans la vague, les yeux humides, les joues, plus blanches qu’à l’habitude, affichant de pâles sillons brillants, qui le narguaient en lui montrant les larmes qui avaient déjà coulé.

La jeune femme changea de position ; se plaça à son côté, balançant lestement ses jambes. Et se tourna à son tour vers Aragorn. Elle lui sourit doucement, mais ce sourire sonnait faux. Non pas qu’il était hypocrite, mais il était seulement … triste. Ce contraste était insoutenable pour l’homme qui ne comprenait pas. Il ne comprenait rien. Ses sautes d’humeurs, ses larmes cachées, cette haine, bien dissimulée derrière une joie de vivre mais terriblement ancrée. Car oui, il la sentait. Il sentait aussi la peur, la crainte, et un manque de confiance. Il avait toujours eu ce contact avec les autres, ce sixième sens, qui lui permettait de mettre un nom sur des sentiments qu’on ne pouvait qualifier. Mais avec Susan, il le ressentait comme si cet étrange don était multiplié par cent.

-Vous êtes venu chercher des réponses, dit Susan doucement, sans agressivité.

Entendre sa voix lui fit un choc. La femme forte avec qui il voyageait depuis quelques semaines avait totalement disparu. Cette femme sûre d’elle, pleine d’assurance et de courage avait laissé place à une jeune femme fébrile et douce, fragile et timide. Il ne savait pourquoi, mais elle le touchait. Il ressentait un besoin inébranlable de la protéger et de l’aider. Il se sentait proche d’elle, et en même temps tellement lointain …

-Je suis seulement venu comprendre, répondit-il sur le même ton.

-C’est tellement compliqué, l’avertit-elle. J’ai moi-même du mal à comprendre.

-Peut être qu’à deux cela deviendra plus simple … Philosopha-t-il, la faisant sourire légèrement.

Susan leva son regard vers la lune qui était presque pleine et soupira. Se livrer ? Après tout, pourquoi pas. La situation ne pouvait pas être pire. Sauf s’il la jugeait. Et s’il se moquait ? S’il était dégoûté par elle après cela ? S’il perdait l’image de courage qu’elle s’efforçait de montrer ? Et s’il ne voyait que la femme faible et lâche qu’elle était ? Et puis de toute façon, peu importait. Arriverait ce qui arriverait. Elle se résigna, abandonnant sa carapace dont elle se recouvrait, dans laquelle elle se confinait, se protégeait.

-Par où commencer ? Se questionna-t-elle elle-même.

-Par le commencement, assura-t-il.

-Mais où est le commencement ? Je ne sais pas, je ne sais plus. J’ai l’impression d’avoir vingt ans et cent ans à la fois. J’ai … je crains votre réaction lorsque vous connaîtrez l’histoire.

-Essayez tout de même, insista-t-il. Je suis certain que cela vous fera du bien.

-Très bien, se résigna-t-elle. Alors, le commencement. Je ne suis pas née dans ce monde. J’ai grandi dans un monde étrange que vous ne comprendrez pas, et cela même si je passais le reste de la vie de mortelle à vous l’expliquer. Il est tellement dur, tellement douloureux de se souvenir … Mes parents étaient de simples gens. Aucune noblesse, aucune aristocratie, juste une famille aisée insignifiante, parmi tant d’autres. Lorsque j’eus 11 ans, mon père partit à la guerre, nous laissant seuls, ma mère, ma sœur, mes deux frères et moi. Les hommes de mon monde ont créé des armes meurtrières et destructrices, qui faisaient exploser ce qu’elles touchaient. Des bombes. Puis nos ennemis au bout d’un an de conflit nous en ont envoyé de nombreuses, faisant de nombreux morts. Notre ville, la capitale du pays dans lequel nous habitions, et donc en était la cible principale. Mais par chance, ma famille ne fut pas touchée. Mais ma mère, voulant nous protéger, nous envoya à la campagne chez un lointain parent. Et, nous avons découvert notre monde : Narnia. Là nous avons trouvé un monde magique, mais régi par une terrible femme que les habitants nommaient la Sorcière Blanche, car elle avait placé sur le pays un hiver sans fin. Je vous passe les détails, mais après une bataille qui nous coûta cher, nous l’avons vaincue. Nous avons, mes frères, ma sœur et moi été couronnés Rois et Reines de Narnia. Le pays a prospéré durant notre règne, et nous essayons de répondre de notre mieux aux demandes de nos sujets. Puis j’ai dû quitter mon pays pour venir en aide au vôtre ; ce que je ne regrette absolument pas. Puis je me suis engagée dans cette aventure à vos côtés. Et en arrivant ici, j’ai rencontré une personne dont j’aurais préféré ne pas croiser la route. Car la Dame Galadriel est la sœur de cette Sorcière qui a ravagé mon pays, ce qui a réveillé ce qui m’agite.

Elle reprit son souffle, ayant sorti son discours d’une seule traite, et regarda sceptiquement Aragorn, attendant désespérément une réaction de sa part. Il réfléchit quelques instants, faisant se prolonger le supplice de Susan.

-Dites quelque chose, je vous en prie ! Le supplia Susan.

-Pourquoi craignez-vous ma réaction ? Demanda-t-il après quelques secondes.

-Et bien, dit Susan, surprise par sa réponse, je pensais que vous n’accepteriez pas le fait que je sois reine et fille du peuple …

-Vous savez, répondit-il, c’est votre destin qui vous façonne. Peut-être le vôtre vous est-il tombé dessus sans crier gare. Aucune personne banale ne devient reine par hasard. Votre nom annonçait une histoire qui se continue à travers vous.

-Cela n’a aucune importance à vos yeux ? Le questionna Susan dubitative.

- Nos actes font ce que nous sommes, pas nos ancêtres, rétorqua-t-il.

-C’est valable pour vous aussi, seigneur Aragorn, ajouta-t-elle.

Et le silence lui répondit. Il baissa le regard, et Susan comprit son erreur. Elle se gifla mentalement, maudissant sa stupidité. Il avait été si gentil avec elle ! Et tout ce qu’elle trouvait à faire, c’était le rabaisser. Elle était vraiment une personne horrible, ne méritant nullement son amitié.

-Que craignez-vous ? Demanda subitement le descendant d’Isildur, changeant subtilement de sujet.

-Je crains tellement de chose …  Répondit-elle vaguement.

-Alors pourquoi ces cauchemars ? S’enquit-il.

-Je … Jadis … La Sorcière. Elle m’a … traumatisée plus que je ne l’ai jamais laissé paraître, confia Susan, vous savez, elle a failli tuer mes deux frères et un ami très cher de ma sœur. Mais eux ont réussi à l’oublier. Alors que moi … Pourtant c’est moi qui ai peur, constamment. C’est moi qui possède cette haine, cette rage contre elle que je ne peux expliquer. C’est moi qui ai ces horribles images en tête. Son regard qui me hante ; ces horreurs qui me restent. Et ces cauchemars, ces crises. L’angoisse qui me brûle la gorge et me tord le ventre. Et lorsque j’ai croisé les yeux de la Dame de Lorien … Je la revois tellement à travers elle ! 

Cet aveu lui coûtait cher. Elle ne s’était jamais réellement confié, pas même à Peter. Mais Aragorn lui donnait confiance, alors qu’elle n’en avait aucune. Ni en elle, et encore moins en les autres. Alors qu’elle le connaissait depuis à peine quelques semaines ! Voir cette confiance se développer aussi rapidement était incroyable. Surtout pour elle. Son enfance brisée l’avait marquée, son passé la hantait. Elle n’avait jamais eu confiance en personne. C’est pourquoi elle n’avait pas énormément d’amies en Angleterre. Evidement à Narnia, son statut de reine lui offrait de nombreuses amitiés, mais les hypocrites en revendiquent régulièrement. Mais jamais elle n’avait osé parler aussi librement, en toute sérénité. Et il fallait avouer que cela lui faisait un bien fou. Parler était libérateur. Le poids qu’elle portait constamment sur ses épaules s’allégeait. C’était comme si Aragorn acceptait de partager sa charge avec elle, choisissant de l’aider, de ne pas la laisser seule. C’était comme si la vie en valait la peine …

-Je n’ai pas connu cette femme, mais rien que la description que vous en faites me donne des frissons. Essayez d’oublier. Je comprends que ce soit difficile, mais essayez. Je vous y aiderai du mieux que je pourrai. Séchez vos larmes et cessez d’avoir peur. Elle a été détruite d’après vos dires, alors elle n’est pas prête de revenir. Vous vous faites du mal.

Susan planta son regard bleu dans le regard gris pénétrant. Elle mit dans ce regard toute la gratitude et toute l’amitié qu’elle lui portait. Elle eut en réponse de la compassion et énormément de respect. Ils restèrent ainsi quelques minutes dans le silence à profiter de cet instant magique, qui échappait à l’espace-temps. Cette oasis dans le désert. Ils aimaient pouvoir ainsi, malgré la guerre, développer une fraternité au travers cette aventure inédite.

C’est ainsi que les premiers rayons matinaux vinrent les surprendre. Alors ils sourirent à l’astre du jour qui se levait paresseusement. Dans quelques heures, ils seraient partis, quittant ainsi la sécurité et le calme de la douce Lorien. La guerre n’attendait pas. Et les ténèbres non plus.

« Tu as encore eu des cauchemars ? »

Susan sursauta violemment en entendant cette voix familière et faillit perdre l’équilibre et basculer dans le vide. Heureusement, elle fut retenue de justesse par Aragorn qui la regarda étrangement. Elle lui sourit pour le rassurer.

« Tu m’as fait peur ! Cria-t-elle. »

« Oh excuse-moi, rétorqua Hirador, je te laisse avec ta nouvelle conquête ? »

« Comme tu es bête ! Dit-elle en riant. Ce n’est qu’un ami. »

-Il serait temps de descendre, annonça Aragorn en remarquant qu’il avait perdu l’attention de la jeune femme.

-Oui, il serait temps, avant que les autres ne se réveillent.

Ils descendirent alors du grand arbre qui avait été témoin de leurs confidences nocturnes. En arrivant en bas, Susan vit Hirador qui l’attendait. Elle lui caressa affectivement le chanfrein, en attendant que l’homme ait fini sa descente.

« Je veux tout savoir, lui dit-il doucereusement »

« C’est cela, répondit-elle, galope toujours ; tu iras loin »

Lorsqu’il l’eut rejoint, il regarda l’étalon gris, puis lui offrit une caresse sur son encolure. En retour, le cheval hennit de bien-être, faisant sourire les deux nouveaux complices, avant que Susan ne se dirige vers l’obscurité des racines.

-Susan, l’appela Aragorn, faisant se retourner la jeune femme. Marchez droit, restez forte. Car votre espoir reste votre plus belle arme.