Chapitre 7 - Un voyage dans l'obscurité

par Bereth

Chapitre 7 : Un voyage dans l’obscurité

 

La Communauté de l’Anneau arriva devant un immense mur de pierres sombres, qui dissuaderait n’importe quelle personne saine d’esprit de s’aventurer plus avant. Mais le chemin que renfermait la roche était l’unique route qu’il leur restait à présent.

-Oh, souffla Gimli, les murs de la Moria.

Ainsi, la falaise cachait une porte. Ils avancèrent dans les rochers glissants et humides. Le son d’une cascade raisonnait dans le lointain, mais son chant n’égayait pas les oreilles. Il était lugubre et dur. La Compagnie se retrouva bien vite devant un grand lac noir, dont les profondeurs dépassaient sûrement l’entendement. Ils le contournèrent pour se retrouver au pied du mur. Le nain s’approcha de la paroi, et donna quelques coups avec sa hache qui trouvèrent écho dans la montagne qui se dressait devant eux.

-Les portes des nains sont invisibles lorsqu’elles sont closes, dit-il.

-Oui Gimli, répondit Gandalf. Et leurs propres maîtres ne peuvent les trouver ni les ouvrir lorsque le secret en est oublié.

-Pourquoi cela ne me surprend-il pas ? Se demanda Legolas.

Susan sourit devant l’ironie de la phrase de l’elfe. Il est vrai qu’il est peu pratique de ne pas connaître la porte qui mène chez soi. Après quelques mètres, le magicien s’arrêta et se mit à tâter la roche avec sa main libre, l’autre tenant son étrange bâton.

-Voyons, murmura-t-il. De l’ithlidin. Cela ne reflète que la lumière des étoiles et la lumière de la lune.

Il prononça ce que Susan pensait être une incantation, et l’obscur nuage qui voila l’astre de la nuit se déplaça, le laissant apparaître, blanc et froid, mais tellement lumineux dans les ténèbres qui les entouraient …

C’est alors que la paroi s’illumina, et qu’une porte brillante se dessina.  Par-dessus elle, des écritures dans un langage étranger à tout ce que connaissait Susan s’allumèrent à leur tour. Quelques murmures de surprise et d’admiration s’élevèrent. C’était, malgré tout, d’une immense beauté. Il était écrit en fait, en caractère feänoriens selon le mode de Beleriond : Ennyn Durin Aran Moria : pedo mellon a minno. Im Rarvi hain echant: Celebrimboro o Eregion teithant i thwiw hin.

-Il est écrit, annonça Gandalf :

Les portes de Durin, seigneur de la Moria. Parlez ami, et entrez.

-Et vous comprenez ce que cela veut dire ? Demanda Merry.

-C’est très simple, répondit le magicien. Si vous êtes un ami, vous donnez le mot de passe et les portes s’ouvriront.

Alors il pointa son bâton sur la porte et dit dans une langue sombre une formule que personne à l’exception d’Aragorn et de Gimli ne comprit. Mais les portes demeurèrent closes. Il réessaya, encore et encore, mais pas un millimètre de pierre n’eut la bonté de se déplacer.

-Rien ne se passe, fit brillamment remarquer Pippin.

-Autrefois je connaissais les incantations dans toutes les langues des Elfes, des Hommes et des Orques.

-Alors qu’allez-vous faire ? Reprit le hobbit.

-Cognez sur les portes avec votre tête Pérégrin Touque ! S’emporta Gandalf. Et si cela ne les fracassent pas, et qu’on me libère un peu de toutes vos questions idiotes, j’essayerais de trouver la formule d’ouverture.

Pippin baissa les yeux et se détourna de la porte, s’asseyant sur un rocher. Il fut vite imité par son cousin, qui prit place à ses côtés. Aragorn rejoignit Sam qui tenait Bill par la bride, et entreprit de le desseller, lui annonçant que les mines, et il avait bien raison, n’étaient pas faites pour les poneys. Puis il s’avança vers Susan qui elle regardait l’eau noire aux côtés d’Hirador.

-Vous feriez mieux de faire de même avec votre monture, reine Susan, lui dit-il.

-Je vous ai maintes fois dit de m’appeler Susan, Aragorn, répondit-elle. Et non, mon cheval nous suivra.

Son ton n’admettait aucune réplique, aussi l’homme se détourna. Un sifflement réprobateur sortit de la bouche de Boromir.

- Je ne voudrais pas paraître impoli, commença-t-il d’un ton où l’impolitesse menaçait à chaque mot.

-Malheureusement, l’impolitesse accidentelle se manifeste à une fréquence alarmante, acheva la jeune femme avec gravité. Et dans ces cas-là, mon cher monsieur, il vaut mieux ne rien dire du tout.

Sa répartie cloua sur place Boromir qui ne trouva rien à répondre. Elle le regardait toujours avec mépris, et s’éloigna, suivit par son cheval vers Sam qui dispersait les provisions portées par Bill dans les sacs de chacun.

-Voulez-vous que je porte quelque chose ? Lui demanda gentiment Susan.

-Oh non, gente dame, répondit-il devenant soudain très rouge. Ne vous encombrez pas.

-Alors laissez au moins mon cheval alléger un peu la charge, dit-elle.

Le cheval en question renâcla pour montrer son désapprobation.

-Hirador, Avertit la jeune femme. Maître Gamegie, donnez-moi au moins un sac.

-Très bien, renonça-t-il, avant de lui tendre un sac qui n’était pas bien lourd.

Elle l’attacha au derrière de sa selle, sourit au timide hobbit, et s’avança vers la porte toujours close. Au passage elle vit Peregrin qui lançait rageusement des pierres dans le lac, et lança un regard lourd de sens au Rôdeur qui se trouvait non loin, et qui se dépêcha d’arrêter l’imprudent qui troublait l’eau lisse. Elle arriva devant un Gandalf découragé qui s’assit aux côtés de Frodon qui attendait sagement une solution. Elle souffla et se remémora la parole du magicien.

« Les portes de Durin, seigneur de la Moria. Parlez ami, et entrez. »

Parlez ami ... Ces mots renfermaient le secret … Susan en était persuadée. Et soudain :

-C’est une énigme, souffla-t-elle si bas que seul Frodon et Gandalf l’entendirent. Puis devant leur air dubitatif elle ajouta : Parlez ami, et entrez. Quel est le mot elfique pour « ami » Gandalf ?

-Mellon, répondit-il.

Et dans un crissement sinistre, la roche se sépara en deux parties égales et s’ouvrit. Les derniers assis se relevèrent et tous pénétrèrent dans mines.

-Bientôt maître Elfe, dit Gimli, vous allez pouvoir apprécier l’hospitalité légendaire des nains ! Un bon feu, une bière brassée, une belle pièce de viande ! Car ceci, mon ami, est la demeure de mon cousin, Balin.

Mais, lorsque Gandalf alluma une lumière, lorsque l’obscurité se dissipa et que les alentours devinrent visibles, toute hospitalité avait disparu. Devant eux, des marches de pierres se dressaient, taillées à même la montagne. Mais par-dessus, des cadavres en décomposition, ou déjà réduits à l’état de squelettes trônaient, plantés de flèches.

-Et ils appellent ça une mine ! Une mine ! Riait le nain, qui ne semblait pas avoir aperçu l’horreur qui se trouvait à leurs pieds.

-Ce n’est pas une mine … Commença Boromir.

-C’est un tombeau, finit Susan, prise d’un haut le cœur devant le massacre qu’elle voyait.

Gimli sortit de ses rêves, et se lamenta, criant des « non » qui résonnèrent dans le silence des profondeurs de la terre. Legolas s’avança vers le cadavre le plus proche et retira une flèche d’un des –trop nombreux- morts.

-Des gobelins ! Cria-t-il.

La réaction fut immédiate. Il sortit son arc, de même que Susan, pendant que les hommes tiraient leurs épées.

-Allons vers la trouée du Rohan, dit Boromir. Nous n’aurions pas dû venir ici.

Soudain, un cri s’éleva derrière eux, et tous se retournèrent pour voir Frodon se faire traîner vers le lac par une immense tentacule verdâtre. Elle fut coupée par l’épée de Merry. Un hurlement aigu sonna dans les airs, et pas une, mais des dizaines de tentacules quittèrent le lac pour s’attaquer de nouveau à Frodon, qui vola à quelques mètres du sol. Mais les membres de la Communauté remarquèrent bien vite qu’il était tenu par la cheville par un monstre de l’eau. Ils se précipitèrent pour l’aider, sauf Susan et Legolas qui tiraient flèches sur flèches, touchant les infâmes bras gluants qui tenaient le porteur de l’Anneau. Une créature répugnante sortit alors du bassin, et il ouvrit sa gueule pour y recevoir le hobbit qui criait en se débattant. Boromir trancha alors la tentacule qui retenait Frodon prisonnier, le réceptionna avant qu’il ne chute dans l’eau et courut se mettre à l’abri dans les mines, vite suivis par Aragorn. D’un parfait ensemble, les deux archers tirèrent une flèche chacun, qui s’entremêlèrent pour venir se figer dans la face affreuse du monstre, pendant que tous rentraient dans la montagne. Legolas courut se mettre à l’abri, mais Susan  continua à tirer ses flèches afin d’achever la créature.

-SUSAN ! Cria-t-il, RENTREZ DANS LA MINE !

-COMMENCEZ A AVANCER ! lui répondit-elle, JE VAIS LE RETENIR ! Devant son manque de réaction elle ajouta : C’EST UN ORDRE ! COUREZ !

Et alors que le monstre détruisait la paroi en s’accrochant à elle, des pierres commencèrent à s’écrouler, et Legolas courut ramasser Merry qui était tombé dans sa course, abandonnant ainsi la jeune femme. C’est alors qu’Hirador surgit derrière lui et galopa à vive allure vers sa maîtresse, la contourna, puis revint vers elle. Dans un magnifique tourbillon de tissus, elle exécuta une figure de voltige et se retrouva à cheval, pendant que derrière elle, la montagne s’écroulait.

Puis ce fut le noir total.

Lorsque la lumière réapparut du bâton de Gandalf, les membres de la Communauté se comptèrent, et remarquèrent avec effroi qu’il manquait un membre : Susan.

-Non, murmura Merry.

Ils baissèrent tous la tête, ils venaient de perdre le premier membre de leur communauté. La jeune femme s’était sacrifiée pour les sauver tous. Legolas se sentait affreusement coupable. Il l’avait abandonnée à une mort certaine en sauvant sa vie. Jamais il ne se pardonnerait …

Soudain, ils entendirent l’éclat de sabots sur le sol et un cheval se dessina dans l’obscurité, approchant de la lumière. L’elfe plissa les yeux pour essayer de distinguer un quelconque cavalier, et c’est alors qu’il la vit. En fait, ils la virent tous lorsqu’elle se redressa. La reine Susan. Lorsqu’elle arriva à leur hauteur, elle mit pied à terre, et leur sourit, essoufflée.

-Pardonnez mon retard, dit-elle en souriant. Je discutais amicalement avec un vieil ami.

De soulagement, mais aussi de choc, les membres de la communauté furent pris d’un immense fou rire, donnant un peu de vie à l’endroit dans lequel ils se trouvaient. Après cinq bonnes minutes durant lesquelles nul ne put s’arrêter de rire, ils se redressèrent en soufflant.

-Vous nous avez fait une belle peur, dit Aragorn.

-J’en suis désolée monseigneur, répondit doucement la jeune femme.

-Nous n’avons plus le choix désormais, annonça Gandalf, cassant l’ambiance heureuse qui naissait. Il nous faut affronter les ténèbres de la Moria. Soyez sur vos gardes ! Il y a des êtres plus anciens et plus répugnants que les orques dans les profondeurs du monde.

Sur cette parole rassurante, ils se mirent en marche, suivant la faible lumière qu’offrait l’éclat produit par Gandalf. Par chance ou par hasard, Aragorn trouva une torche au sol qu’il s’empressa d’allumer à l’aide de deux pierres qu’il frotta l’une contre l’autre. Cela eut pour effet de réchauffer l’atmosphère, et offrit un semblant de réconfort aux marcheurs.

-Il nous faudra marcher durant quatre jours pour atteindre l’autre côté, annonça le magicien. Espérons que notre présence passera inaperçue.

Ils avaient perdu toute notion du temps, mais au bout de ce qui leur parut être trois jours, ils se retrouvèrent à un carrefour. Trois portes se dressaient devant eux. Trois voies. Mais une issue. Gandalf, qui les guidait à l’intérieur des mines s’arrêta pour les observer. Il les considéraient depuis quelques secondes lorsqu’il dit sombrement aux autres membres de la Compagnie :

-Je ne me souviens pas cet endroit.

Pendant qu’il essayait de se remémorer la route, les autres s’assirent pour profiter au maximum de la –trop- courte pause qui s’offrait à eux. Aucun ne prenait la parole, ne souhaitant pas déranger le sage dans sa réflexion. Seul Merry et Pippin chuchotaient silencieusement. Aucun ne soupçonnait qu’une autre conversation avait lieu, juste à côté d’eux.

« Je suis certain que nous allons prendre la mauvaise direction ! S’insurgea Hirador.»

« Mais non, Gandalf nous guide, aie confiance en lui, répondit Susan. »

« Il va prendre une route au hasard, et nous ne sortirons jamais de ce tombeau ! »

« Mais mon ami, tout en ce bas monde est lié au hasard, dit-elle. »

Tout ce que les membres de la communauté perçurent du dialogue fut le souffle qui s’échappa à cet instant des naseaux du cheval. Malheureusement pour elle, ce souffle éveilla les soupçons d’une personne. Une seule.

-Oh, souffla à cet instant le vieil homme. C’est par ici.

-Ah ça lui revient ! s’écria Merry.

-Pas du tout, répondit-il. Mais l’air est moins nauséabond en bas. Dans le doute, Meriadoc, il faut toujours suivre son flair.

Il rit, et entama une descente dans un escalier extrêmement pentu. La pierre qui formait le colimaçon des marches était glissante, et plus d’une fois, chaque personne manqua de perdre l’équilibre. Mais, après quinze bonnes minutes, ils débouchèrent sur une grande place plongée dans les ténèbres. On ne voyait que des formes indistinctes qui s’élevaient vers le haut de la caverne. La lumière produite par le bâton du magicien s’intensifia.

-Risquons-nous à faire un peu de lumière, déclara-t-il. Regardez le grand royaume et la cité des nains, de Cavenain.

Et en même temps qu’il prononçait ces quelques paroles, les rayons éclairèrent la caverne. Les ombres se levèrent brusquement et s’enfuirent. Ils virent haut au-dessus de leur tête une vaste voûte soutenue par de nombreux et puissants piliers taillés dans la pierre. Devant eux, de part et d’autre, s’étendait, non pas une caverne, mais une immense salle vide ; les murs noirs, lisses et polis, étincelaient et scintillaient.

-Pour sûr que c’est artistique, s’exclama Sam, ‘y a pas d’erreur !

Puis ils avancèrent vers le cœur de la salle, le regard en l’air, sans se lasser de la splendeur de la ville souterraine. Brusquement, Gimli tourna à droite, et se dirigea vers une petite salle qui laissait filtrer de la surface un rayon de soleil, qui éclairait une grande pierre devant laquelle les membres de la Communauté virent Gimli s’agenouiller. Ils coururent pour le rejoindre. Ils trouvèrent le nain qui criait des « non », son corps soulevé de soubresauts. Susan vint à ses côtés et posa une main amicale sur son épaule. Elle ne savait pas pourquoi il était si malheureux, mais la raison n’avait aucune importance à ses yeux. Pendant ce temps, Gandalf, qui s’était approché de la grande pierre blanche éclairée lut :

Ici gît Balin, fils de Fundin, seigneur de la Moria

-Il est mort, déclara-t-il en ôtant son chapeau. C’est ce que je craignais.

Il donna ce qu’il avait dans les mains à Pippin, tandis qu’il s’avançait vers un petit cadavre qui tenait un gros livre enseveli sous une épaisse couche de poussière.  Il enleva la main squelettique qui le recouvrait, et l’arracha de la prise du nain mort. Il l’ouvrit et lut :

Ils ont pris le pont et la deuxième salle, nous avons barricadé les portes, mais cela ne les retiendra pas très longtemps. Le sol tremble. Les tambours, les tambours viennent des profondeurs. Nous ne pouvons plus sortir. Une ombre s’avance dans le noir. Nous ne pouvons plus sortir. Ils arrivent.

Les membres de la Compagnie remuèrent et observèrent la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Ils virent sur le sol de nombreux ossements, et parmi eux, gisaient des épées et des fers de hache brisés, ainsi que des boucliers et des heaumes fendus. Certaines des épées étaient courbes, et les habitants de la Terre du Milieu les reconnurent bien vite : des cimeterres d’Orques aux lames noires.

De nombreuses niches étaient taillées dans le roc des murs, et elles contenaient de grands coffres de bois frettés de fer. Ils avaient tous été défoncés et pillés. A leurs côtés, divers objets gisaient. De nombreuses feuilles jaunis par le temps et rougies par le sang s’entremêlaient avec les cadavres et les armes.

-La Salle des Archives, souffla Aragorn. Je suppose que c’est l’endroit où nous nous trouvons à présent.

-C’est probable, répondit Gandalf.

Un bruit raisonna derrière eux, et ils se retournèrent pour voir Pippin, au bord d’un puits noir, où gisait un cadavre armé répugnant, recouvert de poussière mais dénué de tête. Le bruit raisonna en se répercutant contre la roche, et les membres de la Communauté comprirent qu’elle avait glissé dans les abysses. Et lorsqu’ils virent avec effroi le reste de la dépouille suivre son chemin, Gandalf s’exclama :

-Crétin de Touque ! Jetez- vous dedans la prochaine fois cela nous débarrassera de votre stupidité !

A peine Gandalf avait-il prononcé ces mots qu’un grand bruit se fit entendre : un roulement grondant, qui semblait venir des profondeurs lointaines et vibrer dans la pierre sous leurs pieds. Brrron, brrron, le bruit roula encore, comme si d’énormes mains muaient les cavernes amples de la Moria en un vaste tambour. Effrayé, Boromir bondit vers la porte. Mais à peine en avait-il franchit le seuil qu’une flèche vint se planter à quelques pouces de sa tête, suivie très rapidement d’une seconde. Il recula, et commença à fermer les portes, rejoint par Aragorn.

-RECULEZ ! Cria Susan aux hobbits. RESTEZ PRES DE GANDALF ! 

Puis elle alla aider les hommes et Legolas à fermer la porte. Lorsqu’ils s’en éloignèrent, Boromir leur annonça sombrement :

-Ils ont un troll des cavernes.

La jeune femme écarquilla les yeux, et réalisa, non sans terreur qu’elle allait, pour la première fois, rencontrer des Orques et des créatures du nécromancien. Dire qu’elle avait peur serait un euphémisme. Mais, dans son rôle habituel, elle ne laissait rien paraître. Et quoi qu’il advienne, elle vendrait chèrement sa peau.

Des pas lourds résonnèrent dans le couloir. Puis un fracas se fit entendre contre la porte, suivi d’un autre, et puis d’un autre. A force de la frapper, les Orques la fissurèrent à maints endroits. D’immondes mains vinrent s’accrocher sur le bois, qui cédait peu à peu le passage. Susan, qui avait bandé son arc, tira une flèche qui toucha un des envahisseurs. Il tomba, mais fut vite remplacé par un autre, qui connut bien vite le même sort.  Puis soudain, la porte capitula, et laissa passer un flot d’êtres noirs et immondes.

Combien ils étaient, la Compagnie ne put le compter. La bagarre fut vive, mais la fureur de la défense épouvanta les Orques qui se battirent pourtant. Legolas en tira deux en pleine gorge ; Susan en assomma un avec son arc, et en tua deux autres. Gimli coupa les jambes d’un autre qui avait bondi sur le tombeau de Balin ; Boromir et Aragorn en abattirent un grand nombre, tandis qu’Hirador, à coup de sabots brisait les cervicales de tout ce qui passait à sa portée. Mais ce qui entra à la suite des Orques, était plus dangereux et plus repoussant encore. Une sorte de géant -bien différent de ceux que Susan avait combattu à Narnia- s’avança. Il avait, en plus d’un facial répugnant, un air idiot mais sauvage et meurtrier. Legolas et Susan tirèrent en même temps une flèche. La première alla se figer dans l’épaule du monstre, tandis que la seconde toucha son cou, ou plutôt l’amas graisseux qui le recouvrait puisqu’il ne semblait ressentir aucune douleur. Mais l’attaque l’avait apparemment énervé puisqu’il se précipita vers les deux combattants. Susan s’apprêtait à l’affronter, mais elle fut tirée sur le côté par Legolas peu avant le choc. Elle lui lança un regard noir.

-Il est trop fort pour vous, dit-il. Même le meilleur soldat y laisserait la vie.

Après quelques secondes de réflexion, elle fut obligée d’admettre qu’il avait raison, et lui lança un regard reconnaissant avant de se replonger dans le combat.

Boromir tira sur la chaîne qui retenait le troll afin qu’il n’écrase pas Sam qui était au sol. Mais il fut projeté violemment contre un mur, et perdit connaissance quelques secondes. Lorsqu’il retrouva ses esprits, un Orque le menaçait avec une lance pointue. Mais une flèche à l’empennage rouge se figea dans son cou, et il bascula en arrière, dévoilant Susan, l’arc bandé. Il la remercia d’un regard, et elle lui répondit avec un hochement de tête, avant de se précipiter sur la droite pour éviter le troll qui, avec ses amples mouvements, assommait même les orques. Elle vit Legolas sauter sur la tête du monstre, et tirer deux flèches directement dans sa boîte crânienne. Mais cela ne le tua pas ; au contraire, cela l’énerva. Il se précipita vers les hobbits qui se battaient vaillamment. Mais il fut apparemment très intéressé par Frodon, qu’il suivit. Lorsqu’elle vit cela, la jeune femme se précipita pour l’aider. En chemin, elle ramassa une énorme lance qui perforait un cadavre, et se plaça entre le troll et le hobbit. Réunissant toutes ses forces, elle planta son arme dans le torse du géant, et appuya le plus qu’elle put. Et cela fit son effet, car un hurlement de douleur quitta son immonde poitrine. Mais, d’un coup de main, il l’éjecta contre un mur, et elle perdit connaissance.

Lorsqu’elle se réveilla quelques instants plus tard, elle vit le troll à terre, mort, et, horrifiée, Frodon, une lance dans l’estomac, qui tomba à terre. Enfin lui, elle ne le vit pas très longtemps. Trois petites personnes coururent vers lui à une vitesse impressionnante et le cachèrent à sa vue un peu embrouillée. Elle entendait cependant distinctement ce qu’ils disaient.

-Il est vivant ! Cria Sam à la surprise de tous.

-Je vais bien, souffla Frodon, lui aussi surpris, peut-être plus encore que les autres. Je n’ai rien.

-Vous devriez être mort ! S’écria Aragorn. Cette lance transpercerait un sanglier !

-Je crois que ce hobbit est bien plus solide qu’il n’y parait, dit Gandalf.

Susan entendit un grand « Oh » sonore qui l’intrigua fortement, mais elle ne voyait d’où elle était que le dos de ses compagnons, et une grosse pierre cachait son corps, ne laissant que ressortir la tête de la jeune femme.  Le choc violent qu’elle avait subi la sonnait encore un peu, et par expérience, elle préférait ne pas bouger.

Aragorn sentit une chaleur dans son cou et se détourna brusquement. Devant lui, Hirador se tenait, et lui lançait un regard suppliant. Le cheval se détourna et lui fit un mouvement de tête pour l’inviter à le suivre. Intrigué, l’homme s’approcha de l’animal qui avait baissé la tête devant une grosse pierre qu’il essayait de pousser. Ce cheval est vraiment étrange, pensa Aragorn. Mais lorsqu’il arriva à son niveau, il comprit. De l’autre côté la pierre, la Dame Susan était allongée, la tête légèrement ensanglantée.

-Vous allez bien ? Lui demanda-t-il en s’agenouillant.

-Oui, souffla-t-elle.

Elle se redressa légèrement, et Aragorn lui tendit une main afin de l’aider à se relever. Elle caressa Hirador affectueusement. Elle avait eu très peur pour lui durant la bataille. Alors elle y repensa. La bataille. Elle regarda autour d’elle pour voir les cadavres des horreurs d’Orques empilés. Un haut le cœur la prit, mais à son habitude, elle ne laissa rien paraître.

Ils s’avancèrent lentement vers la troupe formée autour de Frodon, la jeune femme ne marchait effectivement pas très droit. Lorsqu’ils furent à leur hauteur, ils entendirent le son des soldats armés qui courent. Les Orques approchaient.

-Au pont de Khazad-Dûm ! Leur ordonna Gandalf.

Et ils sortirent en courant de la salle des archives. Susan eut juste le temps de se hisser sur Hirador, qui les suivit au petit galop. D’au-delà des ombres de l’extrémité ouest de la salle venaient des cris et des sonneries de cor. Brrron, brrron : les piliers semblaient trembler. Ils tournèrent à gauche et traversèrent vivement le sol uni de la salle. La distance était plus grande qu’elle ne l’avait paru. Tout en courant, ils entendaient le battement et l’écho de nombreux pieds qui se pressaient à leur poursuite. Un cri strident retentit : ils avaient été vus. Il y eut un tintement et un cliquetis d’acier. Une flèche siffla au-dessus de la tête de Susan, suivie par d’autres qui tombaient parmi eux. L’une frappa Frodon et ricocha. Une autre transperça le chapeau de Gandalf et y resta plantée comme une plume noire. La jeune femme regarda en arrière. Au –delà de l’obscurité, elle vit des formes noires et purulentes : il semblait y avoir des centaines d’Orques. Ils brandissaient des lances et des cimeterres qui luisaient rouge comme du sang à la lumière des torches que certains portaient. Brrron, brrron ; les tambours retentissaient de plus en plus fort, brrron, brrron. Susan se retourna et encocha une flèche, bien que le tir fût long pour son petit arc. Soudain, ils furent encerclés. Les créatures du nécromancien les encerclaient, ne leur laissant aucune issue. Ils étaient perdus.

Les monstres avançaient lentement, dangereusement. Ils savaient que de toute façon, leurs proies n’avaient aucune chance de partir, et ils se délectaient de cette peur. Tout à coup, les rangs des Orques s’ouvrirent, et ils reculèrent en masse, comme effrayés eux-mêmes. Quelque chose montait derrière eux. On ne pouvait voir ce que c’était : cela ressemblait à une grande flamme, au milieu de laquelle se dressait une masse sombre, peut-être une forme d’homme, mais plus grande ; et il paraissait y résider un pouvoir et une terreur qui allaient devant elle. Elle était entourée de feu. En fait, c’est tout ce que les membres de la Communauté purent voir. Du feu.

Elle s’approchait, inéluctablement elle s’avançait dans l’obscurité. La flamme rougeoyante grandissait. Elle arrivait.

-Quel est ce nouveau maléfice ? Demanda Boromir au magicien.

Ce dernier ferma les yeux, comme en proie à une extrême concentration. Ses traits se tordirent, et lorsqu’il les rouvrit, ses pupilles exprimaient une extrême lassitude, un désarroi profond qui toucha Susan au plus profond de son cœur. Le vieil homme était fatigué. Juste fatigué. Pas physiquement, non. Mentalement. Il était épuisé, il arrivait à terme. Mais il prit quand même la peine de lui répondre.

-Un Balrog, souffla-t-il. Un démon de l’ancien monde. Cet adversaire est plus fort que vous. COUREZ !

Et ils reprirent leur course de plus belle, poursuivis à présent par un ennemi dont ils ne connaissaient pas le visage. Juste l’ombre.

Ils débouchèrent sur des escaliers comme jamais ils n’en avaient vus. Chaque centimètre carré de marche était un piège. Et de chaque côté, le vide appelait. Mais ils les dégringolèrent à une vitesse folle, jusqu’à ce qu’un fossé leur bloque le passage. Legolas bondit, et arriva de l’autre côté. Des lances et des flèches arrivèrent de toutes parts, et les deux archers répliquèrent sans jamais manquer leur cible. Gandalf sauta à son tour, suivi de  Boromir qui portait Merry et Pippin, puis Aragorn jeta Sam, et tenta d’envoyer Gimli, qui refusa sous prétexte qu’« on ne lance pas un nain ». Mais arrivé de l’autre côté, il était trop proche du bord, et l’elfe dut le rattraper par la barbe afin qu’il ne bascule pas dans le gouffre noir. C’est à ce moment que l’escalier s’écroula encore, formant un gouffre infranchissable pour un homme.

-RECULEZ ! Cria Susan aux membres de la Communauté qui étaient de l’autre côté.

Ils obtempérèrent sans vraiment comprendre. Puis, elle hissa Frodon devant elle sur le garrot d’Hirador, et demanda à Aragorn de monter derrière elle.

-Il ne supportera pas mon poids en plus ! Dit-il. Allez-y tous les deux.

-Oh que non ! Dit Susan, avant de l’empoigner par le col.

Il se hissa tant bien que mal sur le dos de l’animal qui ne semblait pas ressentir la charge. Il remonta de quelques marches, puis s’élança au-dessus du vide.

Le vol ne dura que quelques secondes, mais ce fut assez pour que Frodon ait la plus grosse peur de sa vie. De chaque côté, il y avait le vide. En dessous d’eux, il y avait le vide. Et, à l’instant même où les sabots du cheval avait quitté l’escalier, ceux-ci s’étaient écroulés. Et lorsqu’ils touchèrent -enfin- l’autre bout de l’escalier, le porteur de l’Anneau était vert. Susan quant à elle, affichait un air triomphant. Mais une flèche lui effleura la joue et la ramena à la dure réalité. Aragorn descendit d’Hirador, mais la jeune femme préféra garder Frodon avec elle. Il serait plus en sécurité.

Lorsqu’ils eurent fini la dégringolade du mortel escalier, ils arrivèrent dans une petite salle soutenue par des piliers. Susan vit soudain devant elle un chiasme noir. A l’extrémité de la salle, le sol disparaissait, tombait à une profondeur inconnue. La porte extérieure ne pouvait être atteinte que par un mince pont de pierre, sans bordure ni parapet, qui franchissait la coupure d’une seule arche bondissante de cinquante pieds. C’était une ancienne défense des nains contre tout ennemi qui aurait pris la Première Salle et les galeries extérieures. Ils ne pouvaient passer qu’en file indienne. Gandalf les pria de passer devant lui, et ils traversèrent le pont à vive allure.

Soudain, la sombre forme ruisselante de feu se précipita vers eux. Boromir éleva alors son cor et sonna. Le défi retentit, puissant, et rugit comme le cri de nombreuses gorges sous la voûte caverneuse. Pendant un moment, l’ombre ardente s’arrêta. Puis les échos moururent aussi soudainement qu’une flamme soufflée par un sombre vent, et l’ennemi s’avança de nouveau.

A présent, tous avait franchi le mince pont. Mais Gandalf s’arrêta au milieu de celui-ci.

-GANDALF ! Cria Susan, comprenant les desseins du magicien.

-Fuyez ! Cria-t-il à son tour. Il me faut tenir la voie étroite. Fuyez.

Aragorn, Legolas et Susan, qui était descendue de son cheval, sans observer cet ordre, tinrent pied, côte à côte, derrière Gandalf à l’autre extrémité du pont. Les autres s’arrêtèrent juste dans la porte au bout de la salle et se retournèrent, incapables de laisser leur conducteur faire face seul à l’ennemi.

Le Balrog atteignit le pont. Gandalf se tenait au milieu de la travée, appuyé sur le bâton qu’il tenait de la main gauche, tandis que dans l’autre, son épée, luisait, froide et blanche. Son ennemi s’arrêta de nouveau face à lui, et l’ombre qui l’entourait s’étendait comme deux vastes ailes. Il leva le fouet, et les lanières gémirent et claquèrent. Le feu sortait de ses narines. Mais Gandalf demeura ferme.

-Vous ne passerez pas ! Dit-il.

Pour la première fois, Susan comprit pourquoi on disait que Gandalf était dangereux. L'expression du magicien, le regard fixé sur la silhouette sombre du Balrog, était plus terrifiante que tout ce que Susan aurait pu imaginer. Il n'y avait plus de sourire bienveillant sur son visage et ses yeux ne pétillaient plus de malice derrière ses épais sourcils. Une fureur glacée animait chaque ride de son visage et une impression de puissance émanait de lui comme s'il avait été entouré d'un halo de chaleur brûlante.

-Je suis un serviteur du Feu Secret, qui détient la flamme d’Anor. Le feu sombre ne vous servira de rien, flamme d’Udün ! Retournez dans l’ombre ! VOUS NE PASSEREZ PAS !

Le Balrog ne répondit rien. Le feu parut s’éteindre en lui, mais l’obscurité grandit. La forme s’avança lentement sur le pont ; elle se redressa soudain jusqu’à une grande stature, et ses bras s’étendirent d’un mur à l’autre ; mais Gandalf était toujours visible, jetant une faible lueur dans les ténèbres. Il semblait petit et totalement seul : gris et courbé comme un arbre desséché devant l’assaut d’un orage.

A ce moment, Gandalf leva son bâton et, criant d’une voix forte, il frappa le pont devant lui. Le bâton se brisa en deux et tomba de sa main. Un aveuglant rideau de flamme blanche jaillit. Le pont craqua. Il se rompit juste au pied du Balrog et la pierre sur laquelle il se tenait s’écroula dans le gouffre, tandis que le reste demeurait en un équilibre frémissant comme une langue de rocher projetée dans le vide. 

Le Balrog tomba en avant dans un cri terrible ; son ombre plongea et disparut. Mais dans la chute même, il fit tournoyer son fouet, et les lanières fouaillèrent le magicien et s’enroulèrent autour de sa cheville, l’entraînant vers le bord. Il chancela, tomba et produit un ultime mais vain effort pour s’accrocher à la pierre.

-Fuyez, pauvres fous ! Souffla-t-il.

Et il bascula dans le néant.