Chapitre 6 - Voyage en Terre du Milieu

par Bereth

Chapitre 6 : Voyage en Terre du Milieu

 

Il n’était pas encore l’aube, mais Fondcombe s’animait déjà. Le départ de la Communauté de l’Anneau était prévu au lever du soleil, et il y avait encore beaucoup à faire. Les nobles et la famille royale revêtaient leurs plus beaux atours pour honorer les vaillants guerriers qui emportaient avec eux l’espoir de tous les peuples libres. Les guerriers en question émergeaient à peine, profitant de leur dernière nuit dans de confortables lits et en sécurité. Demain, ce serait bien différent. Mais la reine de Narnia déjà prête descendait les marches de la Dernière Maison Simple éclairée par la lumière des torches qui se consumaient depuis que la nuit avait recouvert l’immensité de la terre. Les gens qu’elle croisait la regardaient étonnés, mais aucun ne fit de commentaire. Elle portait avec elle ses armes, ainsi que quelques sacs en se dirigeant d’un pas actif vers les écuries.

A l’approche de sa maîtresse, Hirador hennit avec force. Et lorsqu’elle arriva devant la porte de sa stalle, elle ne put s’empêcher de se moquer de l’air courroucé de son ami à quatre pattes.

-Eh bien Hirador, pourquoi me regardes-tu ainsi ? Le questionna-t-elle.

« Ma place n’est pas dans une cage ! Lui cria-t-il par la pensée. »

-Non, en effet, répondit-elle, mais si tu n’y étais pas, cela aurait attiré les soupçons sur toi.

« Toujours besoin de se cacher ! Il fut un temps où les Cavaliers étaient portés en honneur ! »

-Il fut un temps où les Cavaliers tombaient sous les mains de l’ennemi ! Répliqua la jeune femme.

Ne trouvant rien à redire, Hirador souffla et racla le sol avec ses sabots, faisant naître un sourire sur les lèvres de Susan. Elle pénétra dans la stalle, et entreprit de panser sa monture.

Après une bonne heure de soins et de massages, elle sella son cheval en bavardant tranquillement avec lui par la pensée car les écuries d’Imladris se remplissaient à vue d’œil. Elle avait fini de le brider lorsqu’une voix qui ne lui était pas inconnue raisonna dans son dos.

-Vous semblez si proche de votre cheval, comme si vous le compreniez et qu’il vous comprenait. C’est assez rare de nos jours.

Susan fit volte-face pour voir Elrohir, appuyé sur le mur de la stalle, qui lui souriait gentiment.

-Vous êtes matinal mon ami, répondit Susan, changeant de sujet.

-Je n’allais tout de même pas manquer votre départ ! S’exclama-t-il.

-Le départ n’est pas pour tout de suite Elrohir, vous avez encore une bonne heure, si je ne m’abuse.

-Effectivement, mais j’aime admirer la cité sous les premiers rayons du soleil.

-Vous mentez très mal, rit Susan.

-C’est un de mes rares défauts, je le crains, renchérit l’elfe avant de reprendre son sérieux, je voulais seulement vous dire au revoir.

-Elrohir, murmura la jeune femme en relevant sa tête qu’il avait baissée, nous nous reverrons, j’en suis sûre.

-Rien n’est certain, souffla-t-il, il est possible que le mal ait raison de vous.

-Allons mon ami ! s’exclama Susan, où est passé votre optimisme !

-J’ai bien peur que la guerre ait eu raison de lui aussi.

-Et c’est bien dommage, répondit-elle, regardez-moi Elrohir, fils d’Elrond, regardez-moi bien. Gardez de moi cette image, jusqu’à notre prochaine rencontre. Et si jamais elle ne se produit pas, gardez toujours cette image de moi.

Disant cela, elle effleura de son doigt les fins traits du visage de son ami et lui sourit doucement. Elrohir la prit dans ses bras, à la plus grande surprise de Susan. Reprenant ses esprits, elle lui rendit son étreinte.

-Faites attention à vous, l’avertit Elrohir avant de se détourner et de sortir des écuries.

« Il t’aime beaucoup, dit Hirador. »

La jeune femme sourit devant cette affirmation et continua d’équiper son cheval pour le voyage.

A une demi-heure environ du départ, Hirador était fin prêt. Il ne restait qu’une boîte à ranger dans une des poches de la selle. Susan la prit délicatement et l’ouvrit. A l’intérieur de l’écrin de bois, sur un fin coussin de soie blanche trônait majestueusement sa couronne d’or. Elle pourrait en avoir besoin mais ne souhaitait pas la mettre, de peur de l’abîmer ou de la perdre. La jeune femme referma méticuleusement le reliquaire et le plaça dans la dernière poche libre. Elle était prête. Dans un soupir de résignation, elle ouvrit la porte du box et sortit en demandant à son cheval de la suivre, ce qu’il fit, trop heureux de pouvoir faire un peu d’exercice après restées trop longtemps inactif à son gout. 

Susan arriva sur une grande place baignée dans le soleil matinal. Quelques elfes étaient déjà présents, afin d’être sûrs d’être bien placé pour assister au départ de la Communauté de l’Anneau de Fondcombe. Elle s’installa à l’ombre d’un grand chêne et attendit que l’heure soit annoncée, profitant du calme de la cité. Après cinq minutes, elle avait fermé les yeux en savourant le doux chant des oiseaux, venus eux aussi honorer les voyageurs.

-Vous comptiez vraiment quitter Fondcombe sans me dire au revoir ?

Susan sursauta violemment et se retourna pour voir Arwen, souriante comme à son habitude, arriver dans une magnifique robe bleue brodée. Elle portait un fin cercle d’argent sur ses cheveux magnifiquement tirés à demi en arrière, dévoilant son doux visage.

-Arwen, dit la jeune femme, les adieux ne sont pas vraiment mes moments favoris.

-Qui a dit qu’il s’agissait d’adieux ? Répondit l’elfe dans un sourire, ce ne sont que des aux revoirs.

-Oh Arwen …

Susan enlaça la fille d’Elrond avec force, et elle sentait déjà les larmes lui monter aux yeux.

-Vous me manquerez, lui murmura-t-elle à l’oreille.

Et c’est dans cette étreinte chaleureuse que l’éclat du clocher vint les surprendre. Quittant à regret les bras de l’autre, elles se sourirent. Alors qu’Arwen s’éloignait, Susan la retint par le poignet.

-Et Aragorn ?

L’elfe la regarda, choquée et demanda simplement :

-Comment ?

-Enfin Arwen, répondit Susan, il faudrait être aveugle !

La fille d’Elrond prit alors une légère teinte rosée toute à fait charmante. Ses lèvres fines s’étendirent dans un sourire, mais une unique perle salée vint briller sur son beau visage.

-Il veut que je prenne le bateau pour Valinor, que j’abandonne mon amour et cette terre où j’ai grandi.

Puis elle leva les yeux vers la reine et déclara avec véhémence : Jamais Susan, jamais.

Enfin elle se détourna, et partit rejoindre sa famille qui arrivait sur la place. La jeune femme sourit malgré cela. L’amour est parfois chose étrange. Aragorn l’aime tant qu’il choisit de la laisser partir. Mais il ne comprend pas qu’elle ne sera pas heureuse. Touchant.

Sortant de l’ombre, elle rejoignit Sam, Merry et Pippin qui attendaient aux côtés de Bill, le poney porte-charge qui les accompagneraient. Tous lui offrirent un magnifique sourire, bien qu’ils soient un tant soit peu crispés. Vint alors les rejoindre Gimli, avec une nouvelle hache forgée par les elfes, ce qui ne lui plaisait pas trop, mais il fallait bien admettre qu’elle était bien plus légère que son ancienne. Puis Aragorn arriva, en grande discussion avec Legolas. Ils se connaissaient depuis fort longtemps, et ne s’étaient pas vu depuis bientôt quarante ans. Ils furent suivis de près par Boromir du Gondor qui, adressa –sans surprise- un regard noir à la reine de Narnia. Et enfin, Frodon Sacquet arriva, accompagné par un vieil hobbit ridé que Susan savait être Bilbon Sacquet. Après une dernière salutation à l’adresse de son oncle, le porteur se joignit à la Communauté. Il ne manquait plus que Gandalf, et ils pourraient se mettre en marche vers le Mordor. Aragorn échangea un long regard avec Arwen qui n’échappa pas à Susan.

A ce moment, Elrond sortit de la Dernière Maison Simple avec Gandalf, et ils s’avancèrent vers la compagnie :

-Voici mon dernier mot, dit-il d’une voix grave. Le porteur de l’Anneau part en quête de la Montagne du Destin. C’est sur lui que pèse la responsabilité de ne pas rejeter l’Anneau, ni le remettre à aucun serviteur de l’Ennemi, ni en fait le laisser toucher par quiconque d’autre que les membres de la Communauté et du Conseil, et cela seulement dans le cas de la plus urgente nécessité. Les autres l’accompagnent comme compagnons libres pour l’aider en route. Vous pouvez rester, ou revenir, ou vous écarter dans d’autres chemins, selon l’occasion. Plus loin vous irez, moins il vous sera facile de vous retirer ; cependant, aucun serment ni aucune obligation ne vous oblige à aller plus loin que vous ne le voudrez. Car vous ne connaissez pas encore votre force d’âme, et vous ne sauriez prévoir ce que chacun pourra rencontrer sur la route.

-Déloyal est qui dirait adieu lorsque la route s’assombrit, dit Gimli.

-Peut-être, répondit Elrond, mais que ne jure pas de marcher dans les ténèbres celui qui n’a pas vu tomber la nuit.

-Pourtant parole donnée peut fortifier cœur tremblant, objecta le nain.

-Ou le briser, dit l’elfe. Adieu, et que la bénédiction des Elfes, des Hommes et de tous les peuples libres vous accompagne.

De nombreux membres de la maisonnée d’Elrond, qui se tenaient dans les ombres, les regardèrent partir et leur dirent adieu d’une voix douce. Il n’y avait ni rires, ni chansons, ni musique. Enfin, ils s’en furent et disparurent silencieusement sous l’hospice du soleil levant.

Ils passèrent le pont et montèrent en serpentant lentement les longs sentiers escarpés qui menaient hors de la vallée encaissée de Fondcombe ; et ils finirent par déboucher sur la haute lande où le vent sifflait dans les bruyères. Puis, après ce dernier regard à la Dernière Maison Simple, qui scintillait en contrebas, ils partirent à grands pas.

Au gué de Bruinen, ils quittèrent la route et, tournant en direction du sud, ils prirent par d’étroits sentiers au travers des terres plissées. Leur dessein était de maintenir ce cap à l’ouest des montagnes pendant de nombreux milles et de nombreux jours. Le pays était beaucoup plus rude et plus aride que dans la verte vallée du Grand Fleuve dans le Pays Sauvage de l’autre côté de la chaîne, et leur allure serait lente ; mais ils espéraient ainsi échapper à l’attention d’yeux hostiles. On avait peu vu jusque-là les espions de Sauron dans ce pays vide, et les sentiers n’étaient guère connus que des gens de Fondcombe.

Gandalf marchait en tête en compagnie d’Aragorn, qui connaissait la région même dans le noir. Les autres suivaient en file indienne, et Legolas, qui avait les yeux perçants, formait l’arrière-garde. La première partie du voyage fut dure et morne et Susan ne devait guère garder le souvenir que du vent. Durant maints jours sans soleil, une bise glacée souffla des montagnes de l’Est, et il semblait qu’aucun vêtement ne pût les tenir à l’abri de ses pointes pénétrantes. Quoique la Communauté fut bien couverte, ils avaient rarement l’impression de chaleur, qu’ils fussent en mouvement ou au repos. Ils faisaient une sieste agitée au milieu de la journée dans quelque repli de terrain ou cachés sous l’enchevêtrement d’arbrisseaux épineux qui poussaient par fourrés en maints endroits.

Vers la fin de l’après-midi,  ils étaient réveillés par ceux qui étaient de garde, et ils prenaient leur repas principal : froid et triste en règle générale, car ils pouvaient rarement assumer le risque d’allumer un feu. Le soir, ils repartaient en direction du sud, dans la mesure où ils trouvaient un chemin.

La Communauté était en route depuis quinze jours quand le temps changea. Le vent tomba soudain, puis tourna au sud. Les nuages rapides s’élevèrent et se dissipèrent, et le soleil sortit, pâle et brillant. Une aube froide et claire vint à la fin d’une longue et trébuchante marche de nuit. Les voyageurs atteignirent une croupe basse, couronnée de vieux houx, dont les troncs gris-vert semblaient faits de la roche même des collines. Les feuilles mortes luisaient et les haies rutilaient à la lumière du soleil levant.

Dans le lointain au sud, Susan pouvait voir les formes indécises de hautes montagnes qui semblaient à présent barrer la route que suivait la compagnie. A la gauche de cette haute chaîne se dressaient trois sommets ; le plus élevé et le plus proche était planté comme une dent couronnée de neige ; son grand escarpement nu, orienté au nord, se trouvait encore largement dans l’ombre, mais là où il était atteint par les rayons obliques du soleil, il flamboyait, tout rouge.

Legolas, debout aux côtés de la jeune femme, regarda le paysage de sous sa main :

-Nous avons bien avancé, dit-il. Nous avons atteint les frontières du pays que les Hommes appellent Houssaye ; de nombreux Elfes vivaient là, en des temps plus heureux, quand son nom était Eregion. La terre et le temps seront plus doux à présent, mais peut-être d’autant plus dangereux.

-Dangereux ou pas, un vrai lever de soleil est toujours le bienvenu, répondit Susan, rejetant son capuchon en arrière pour laisser la lumière matinale inonder son visage.

-Soyons satisfaits que la première étape se soit heureusement passée, dit Gandalf. Je crois que nous nous reposerons ici, non seulement pour la journée, mais aussi pour la nuit. Il règne un air salubre à Houssaye. Il faut qu’un pays soit soumis à beaucoup de mal avant d’oublier entièrement les Elfes quand ils ont demeuré autrefois.

-C’est bien vrai, dit Legolas. Mais ceux de cette terre étaient une race différente de nous autres, Elfes des Bois, et les arbres et l’herbe ne se souviennent plus d’eux. Mais j’entends les pierres les pleurer.

- Que disent-elles ? Demanda doucement Susan.

-Profondément ils nous ont creusées, bellement ils nous ont travaillées, hautement ils nous ont dressées ; mais ils sont partis. Il y a longtemps qu’ils sont partis, à la recherche des Havres Gris.

-C’est une belle complainte, dit la jeune femme. Mais malheureusement pour elles, les Elfes n’ont eu que trop de raisons de quitter cette terre. Je n’aurais pas aimé voir mon pays détruit.

Et elle se détourna, amère et froide. Legolas ne releva pas, il n’en pensait pas moins.

Ce matin-là, ils allumèrent un feu dans un creux profond, voilé de grands buissons de houx, et leur petit déjeuner-souper fut plus gai qu’il n’avait jamais été depuis leur départ. Ils ne se hâtèrent pas de se coucher car ils n’avaient pas l’intention de repartir avant le lendemain au soir. Seul Aragorn demeurait silencieux et inquiet.

C’était le tour de Sam, ce jour-là, de prendre le premier tour de garde, mais Aragorn se joignit à lui. Les autres sombrèrent dans le sommeil. Puis le silence grandit au point que même Sam le sentit. On entendait nettement la respiration des dormeurs. Les coups de queue des deux équidés et leurs piétinements occasionnels devenaient de grands bruits. Sam pouvait entendre le craquement de ses propres articulations quand il faisait un mouvement. Un silence de mort régnait autour de lui, et par-dessus tout cela s’étendait un ciel bleu et clair, tandis que le soleil se levait à l’est.

Il devait être aux alentours de quatorze heures lorsque Frodon se réveilla enfin.  Tout le monde était déjà levé depuis une bonne heure au moins. Un doux filet de saveur s’échappait de la marmite où Sam préparait le déjeuner, et c’est une bien agréable odeur  lorsque l’on a mangé durant longtemps froid. Plus loin à sa droite, Merry et Pippin s’exerçaient à l’épée avec Boromir, surveillés par Aragorn qui fumait sa pipe. A sa gauche, Gandalf discutait avec Gimli et Susan.

-Si vous me demandiez mon avis, bien que ce ne soit pas le cas, dit le nain, je dirais que nous empruntons la route la plus longue. Gandalf, nous pourrions passer par les mines de la Moria. Mon cousin Balin nous accueillerait royalement.

-Non Gimli, répondit Gandalf, je n’emprunterais la route de la Moria que si je n’ai pas d’autre choix.

Susan se leva, en apercevant au loin dans le sud une tache noire, qui grandissait et chassait vers le nord comme une fumée poussée par le vent. Elle fut vite rejointe par Legolas qui affichait la ride du lion.

-Qu’est-ce ? Demanda la jeune femme.

-C’est rien, ce n’est qu’un petit nuage, lui répondit Gimli.

-Qui avance vite, dit Boromir. Et contre le vent !

-Des Crébains du Pays de Dun ! S’exclama Legolas.

-Cachez-vous ! Cria à son tour Aragorn.

Pendant que Sam éteignait le feu, Merry, Pippin et Frodon ramassèrent les dernières couvertures. Tous partirent se réfugier à l’ombre d’un rocher ou au couvert d’un buisson. Susan se tenait sous une grande pierre blanche, et regarda en face d’elle Legolas s’installer vite dans une fourrée de houx car tout un régiment d’oiseaux s’était tout d’un coup détaché de l’armée principale, et il piquait, volant bas, droit sur la crête. Susan pensa que c’était une sorte de corbeaux de grande taille. Comme ils passaient au-dessus du groupe, en une multitude si dense que leur ombre les suivait en jetant l’obscurité sur le sol, un unique croassement se fit entendre.

Ce ne fut pas avant qu’ils se fussent perdus dans le lointain au Nord et à l’Ouest et que le ciel fut redevenu clair qu’ils osèrent se lever.

-Des espions de Sarouman, les informa Gandalf. Le passage par le Sud est surveillé ! Il faut passer par le col de Caradhras !

Et tous se détournèrent pour voir, dressé fier et droit un pique recouvert de neige éternelle dont on ne voyait pas le bout, tant son sommet s’élevait dans le ciel.
Au crépuscule, la compagnie se remit en route et, se tournant à présent à demi vers l’Est, elle se dirigea vers Caradhras, qui rougeoyait encore vaguement dans les dernières lueurs du jour. Une à une, les blanches étoiles jaillirent dans le ciel qui s’estompait.

Le lendemain matin se leva, encore plus brillant qu’auparavant. Mais l’air était de nouveau froid ; déjà, le vent retournait à l’est. Ils marchèrent pendant encore deux nuits, grimpant sans cesse, mais de plus en plus lentement à mesure que leur route serpentait au flanc des collines, et que les montagnes se dressaient toujours plus proches. Le matin du troisième jour, le Caradhras s’éleva devant eux, cime majestueuse, couronnée de neige argentée, mais aux côtés nus et abrupts, d’un rouge terne comme s’il était taché de sang.

La Communauté repartit, à bonne allure au début ; mais le chemin ne tarda pas à devenir escarpé et difficile. La route sinueuse et grimpante avait presque disparu en maints endroits, où elle était obstruée par des éboulis. La nuit se fit terriblement sombre sous d’épais nuages. Le vent glacial tournoyait parmi les rochers. Leur étroit sentier serpentait à présent sous une paroi à pic sur la gauche, au-dessus de laquelle les sinistres flancs du Caradhras se dressaient invisibles dans l’obscurité ; à droite, c’était un abîme de ténèbres, où le terrain tombait brusquement dans un profond ravin.

Ils étaient en train d’escalader une pente raide lorsqu’au loin, la voix d’Aragorn raisonna :

-FRODON !

Tous se retournèrent pour voir Frodon dégringoler en roulant la falaise. Heureusement, il fut rattrapé quelques mètres plus bas par le rôdeur. Le hobbit porta sa main à son cou, et se rendit compte avec horreur que l’Anneau n’y était plus. Il l’avait perdu dans sa chute. Boromir aperçut plus bas un éclat de métal dans la neige. Il s’en approcha, et ramassa l’Unique qui pendait à la chaîne d’argent à laquelle il était rattaché. Il l’admira longtemps. Susan porta la main à son arc, tandis qu’elle voyait Aragorn faire de même avec son épée.

-Boromir, l’appela la jeune femme.

-C’est une étrange fatalité, répondit Boromir, que nous devions éprouver tant de peurs et de doutes pour une si petite chose …

-Boromir, l’appela à son tour Aragorn, rendez l’Anneau à Frodon.

-A vos ordres, dit-il, en rendant l’Anneau au hobbit. Je n’en ai cure.

Il passa une main, comme il l’aurait fait pour un enfant, dans la chevelure emmêlée de Frodon et se détourna. Aragorn lâcha son épée, de même que Susan qui délaissa son arc. Puis ils se remirent en route, route toujours plus dangereuse. La tension était palpable après l’incident.

La Communauté était à présent enfoncée jusqu’à la taille dans la poudreuse, seul Legolas arrivait à tenir au-dessus de la masse blanche. La neige tombait serrée, emplissant l’air et tournoyant dans les yeux de tous. Susan distinguait à peine les formes sombres et courbées de Gandalf et d’Aragorn à un ou deux pas en avant.

Alors que le soleil déclinait à l’ouest, Gimli repéra une grotte dans la paroi rocheuse assez profonde pour qu’ils puissent tous y tenir avec les deux équidés qui suivaient bravement la compagnie. Ils décidèrent d’y passer la nuit. Ils s’écroulèrent de fatigue, et Legolas proposa de monter la garde. Il s’assit donc à l’entrée de la grotte, pendant que les autres s’installaient pour la nuit.

La reine de Narnia, allongée sur le côté observe les flocons qui tourbillonnent dans une valse entraînante à l’extérieur de leur abri. Leur chute vers le sol ressemble à un ballet de vie, qui s'achève, inexorable. La neige est éphémère et pourtant, elle semble durer toujours, sa lente descente vertigineuse paraît sans fin et accroche sans cesse son regard. Un regard surpris, émerveillé. La neige ne se pose pas, en tout cas pas tout de suite. Sa blancheur immaculée transparaît. Le jour s'est couché et avec lui le soleil. Plus rien ne l'éblouit, pourtant, elle n'en est que plus belle. Sombre, presque grise. Les flocons deviennent brillants, comme la poussière d'étoile. Le rythme s'accélère et la neige tombe, comme une respiration. Mais elle ne bouge pas. Comblée, fascinée par cette beauté.

Il devait être minuit passé lorsqu’une ombre se leva dans la grotte et s’avança vers la sortie. D’un mouvement vif, l’elfe blond se retourna pour voir qui s’aventurait à l’intérieur de la caverne. Il reconnut la reine de Narnia à sa longue robe et se détourna. Elle vint s’asseoir à ses côtés en regardant au loin la neige qui ne cessait de tomber.

-Vous ne dormez pas ? Murmura Legolas pour ne pas réveiller les autres.

-Je n’y parviens pas, répondit Susan sur le même ton.

-Vous devriez dormir, lui conseilla-t-il. La nuit est courte, ne la craignez pas.

-Ce n’est pas la nuit que je crains, dit la jeune femme.

L’elfe la regarda mais ne releva pas. Ils restèrent ainsi dans le silence, profitant du calme relatif qu’offraient les ténèbres. Epuisée, la jeune femme finit par trouver le sommeil, et sa tête glissa lentement vers le sol. Legolas arrêta sa chute avant qu’elle ne touche la roche froide et apercevant qu’elle s’était endormie sourit. Elle paraissait innocente endormie, si vulnérable, et en même temps si forte. Il arrêta sa contemplation, se leva, et la porta avec douceur jusqu’aux couvertures qui lui étaient destinées. Il l’allongea avec mille précautions et la laissa dormir, non sans l’avoir observée une nouvelle fois.

Le lendemain ils se remirent en marche, avec douleur. Susan tenait la bride d’Hirador qu’elle avait recouvert d’une épaisse couverture d’hiver, et discutait avec lui par la pensée de la route qu’ils empruntaient.

-J’entends une voix sinistre dans les airs, dit à un moment Legolas qui marchait le plus avant.

-C’est Saroumane ! Lui cria Gandalf.

Un CRAC sonore retentit alors, et un amas de rochers se détacha de la paroi pour venir s’écraser quelques mètres plus bas. Les membres de la Communauté se collèrent contre la falaise.

-Il essaye de déclencher une avalanche ! Cria à son tour Aragorn. Gandalf ! Il faut faire demi-tour !

-Non ! lui répondit-il.

Et à son tour, il prononça des incantations qui trouvèrent échos sur les versants des montagnes. Brandissant son bâton, il répondait au magicien de l’Isengard avec toute la force dont il était capable. C’est alors qu’un éclair zébra le ciel et vint s’abattre sur le pic qui les dominait, faisant tomber une quantité de neige assez impressionnante. La masse blanche s’abattit sans douceur sur les membres de la Communauté qui furent vite ensevelis.

Legolas fut le premier à émerger, puis il aida Susan qui se trouvait non loin. Elle aida Aragorn à se débarrasser de la neige qui le recouvrait et entreprit d’enlever ce qui recouvrait son cheval. Tous finirent par retrouver l’air libre après cinq bonnes minutes ; Boromir avait été violemment percuté.

-Il faut quitter la montagne ! Cria ce dernier. Prenons par la trouée du Rohan ! Faisons un détour par ma cité !

-La trouée du Rohan nous rapproche trop d’Isengard ! Répliqua Aragorn.

-On ne peut pas passer par-dessus la montagne, alors passons par-dessus ! Dit à son tour Gimli. Passons par les mines de la Moria.

-Laissons le porteur de l’Anneau décider, dit Gandalf sombrement.

-Nous passerons par les mines, dit Frodon

-Qu’il en soit ainsi, annonça le magicien.

Et, dans la fatigue et la douleur, ils entreprirent de descendre ce qu’ils avaient tant peiné à monter. Ils firent de nombreuses chutes, et furent blessés à bien des endroits. Mais l’air, vers la vallée, devenait moins froid et plus respirable. Les mines étaient une bonne solution finalement. Enfin, ils pensaient que les mines seraient une bonne solution …