Chapitre 5 - La vie dans la vallée cachée

par Bereth

Lorsqu’elle se réveilla ce matin-là, Susan eut l’impression d’être dans un rêve. Un doux soleil baignait la chambre dans laquelle elle était allongée, illuminant de ses rayons la belle nature verdoyante qui se trouvait au bas de son balcon. Puis, elle se souvint où elle était et sourit doucement. Après avoir fait une rapide toilette et avoir passé une des robes qu’elle avait emmenées, la jeune reine quitta sa chambre et se retrouva nez à nez avec un elfe qui s’inclina bien bas avant d’annoncer :

-Bonjour à vous, Dame Susan. Je suis chargé par le seigneur Elrond de vous guider où bon il vous semblera d’aller dans le palais et la cité.

-Relevez-vous, je vous en prie, lui dit doucement la jeune femme, gênée qu’un descendant du peuple des Eldars s’incline ainsi devant elle, conduisez moi à sa table je vous prie.

Elle le suivit dans les couloirs de la Dernière Maison Simple, jusqu’à ce qu’enfin ils s’arrêtent devant une grande porte où un héraut l’annonça avant de la faire entrer. Ce qu’elle vit lui coupa le souffle. Devant elle, une grande table généreusement garnie de nourriture se dressait, et quatre elfes rivalisant de beauté y siégeaient, leur regard perçant tourné vers la jeune femme qui rougit légèrement. Elle reconnut entre eux Elrond, qui se leva pour venir l’accueillir avec un sourire chaleureux et lui dit :

-Vous êtes bien matinale pour quelqu’un qui a fait un si long voyage, Reine Susan. Vous êtes la première de nos invités qui nous honore de sa présence. Permettez-moi de vous présenter mes fils, Elrohir et Elladan, ainsi que ma fille, Arwen.

Susan s’inclina légèrement, comme il se doit, et s’installa à la gauche de la dénommée Arwen, qui lui sourit aimablement. Elle prit le temps d’observer les trois elfes qu’elle ne connaissait pas. Les fils du seigneur Elrond étaient des jumeaux, personne ne pourrait en douter. Tous deux avaient des longs cheveux noir ébène qui tombaient sans boucle sur leurs épaules, comme leur père, et de beaux yeux bleus pétillants de vie et de malice. Leur sœur en revanche semblait différente. Les tresses de ses cheveux sombres n'étaient touchées d'aucun givre, ses bras blancs et son clair visage étaient lisses et sans défaut, et la lumière des étoiles brillait dans ses yeux, gris comme une nuit sans nuage. Une aura mystérieuse émanait d’elle et jamais Susan n’avait eu envie de connaître quelqu’un à ce point.

Alors qu’elle entamait son petit déjeuner, le héraut annonça Aragorn, qui s’installa en face d’elle. Alors la reine remarqua les regards entre l’héritier d’Isildur et la fille du seigneur elfe, regards si aisément interprétables … Entra alors Legolas, suivit par deux compagnons puis par Boromir du Gondor et finalement, tous les membres du conseil qui se tint la veille sur l’Esplanade déjeunèrent dans la bonne humeur. Les sujets étaient divers, mais à aucun moment on ne parla ni de la guerre, ni de l’anneau. Les semi-hommes faisaient beaucoup rire l’assemblée. Leur simplicité et leur bonhomie détendaient grandement l’atmosphère pesante qui régnait sur la cité elfe depuis quelque temps.

Dans l’air frai de l’automne, la reine Susan décida de quitter le palais à la découverte de la cité d’Imladris. Elle marcha longtemps, saluant les quelques rares personnes qu’elle connaissait, relevant celles qui s’inclinaient à son passage, ce qu’elle trouvait fort gênant. Alors que le soleil était presque à son zénith, elle remonta vers le palais et s’installa dans les magnifiques jardins de la demeure d’Elrond, sur un petit banc abrité par deux grands arbres qui lui donnaient une impression de sécurité qu’elle ne ressentait que dans les bras de son frère aîné. La jeune femme avait toujours eu un lien particulier avec la nature, déjà lors de son enfance en Angleterre. Sa mère l’emmenait souvent au parc pour se promener, alors que ses frères préféraient jouer, elle s’asseyait au bas d’un arbre et pensait. Mais c’était avant. Avant cette guerre qui avait détruit sa famille, mais qui lui avait également permis de découvrir le pays qu’elle gouvernait et qu’elle aimait. Sans cette guerre, elle n’en serait pas là, assise sur un banc dans une lumineuse cité, entourée des êtres si parfaits qu’étaient les elfes.

Susan en était là dans ses pensées lorsqu’elle vit arriver au loin la silhouette d’un des jumeaux d’Elrond. Elle était bien incapable de dire lequel des deux s’avançait vers elle, mais sa présence ne la dérangeait pas, elle la trouvait apaisante au contraire.

-Puis-je ? La questionna-t-il

-Mais je vous en prie, lui répondit Susan dans un sourire, vous êtes chez vous.

-La cité d’Imladris n’appartient pas à un seul homme, noble dame, lui indiqua-t-il avec sagesse, elle appartient à ceux qui le désirent, et à ceux qui en sont dignes.

La reine sourit mais ne répondit rien, laissant le chant des oiseaux et le bruit délicat des feuilles d’automne qui volaient remplir ce silence qui n’était en rien gênant. Mais Susan se demandait à qui elle avait à faire. Elle ne savait même pas qui était à ses côtés. Elrohir ? Elladan ? Elle s’apprêta à poser indiscrètement la question lorsque l’elfe lui dit, un sourire illuminant son beau visage :

-Elrohir.

-Vous lisez donc dans les pensées ? Le questionna la jeune femme avec humour.

-Votre question me paraissait évidente, expliqua-t-il, puisque beaucoup d’étrangers nous la posent, à mon frère et à moi-même, surtout les hommes.

-Et pourquoi cela ?

-La vue elfique est plus développée que la vôtre, mais vous pouvez nous reconnaître à une chose, ajouta-t-il avec malice, faisant patienter la reine.

-Laquelle ? Demanda-t-elle immédiatement.

-Cela, c’est à vous de le trouver …

Puis, riant, il se leva, lui fit un signe de tête et parti, comme si de rien n’était, laissant Susan abasourdie. Son rire cristallin résonna dans le jardin alors que la cloche à la cime de la Dernière Maison Simple sonnait midi. Alors, la jeune femme se dirigea vers la salle à manger pour le deuxième repas de la journée. Montant les marches menant au palais, elle croisa la fille d’Elrond qu’elle salua avec considération et une certaine gêne. Mais Arwen Undomiel la mit vite à l’aise avec une parole dont elle avait le secret et ensemble, elles passèrent la porte gardée par deux soldats qui leur présentèrent leurs armes en signe de respect. Les hommes déjà attablés virent arriver les deux femmes en pleine conversation sur le jardin d’hiver de la demeure, que Susan trouvait absolument somptueux, mais que l’elfe considérait comme un peu fade, bien qu’admirable. Les elfes, malgré leur surprise ne réagirent pas comme les hommes qui, à l’exception d’Aragorn, avaient rarement, voire jamais rencontré de telles beautés.
Le seigneur du Gondor avait les yeux absorbés, comme s’il avait une vision. Il voyait des anges somptueusement vêtus, dignes des plus grandes divinités. Pour se redonner contenance, il but prestement une grande gorgé du bon vin d’Elrond. Finalement, le repas se passa tranquillement, comme la vie dans la vallée cachée, et Susan échangea de nombreux regards avec Elrohir, toujours souriant. Elle observait à la dérobée les deux frères pour trouver la faille, ce que ne manquèrent pas de remarquer les deux principaux concernés, le seigneur de la cité, Arwen et Legolas. Et finalement elle trouva. Elladan portait sur sa joue gauche une fine cicatrice blanche, presque invisible si l’on n’en connaissait pas l’existence. Fière d’elle, la jeune reine afficha un large sourire pendant toute la fin du repas qui fit beaucoup rire les jumeaux et leur père.

Le soir, le seigneur Elrond organisa un banquet en petit comité, réunissant les invités de marque et les membres de la communauté. Autour d’un grand feu dans une plaine de la vallée de la Combe Fendue, une vingtaine d’hommes et d’elfes dansaient en riant. Les nains n’avaient pas souhaité y participé. Seules deux femmes étaient présentes : la reine Susan, et la princesse Arwen, toutes deux mal à l’aise devant les regards de tous les hommes et elfes, regards très mal perçus par le père de cette dernière. Mais elles se détendirent vites lorsque l’attention de leur arrivée s’estompa et qu’elles purent profiter de leur soirée ensemble. Alors qu’elles discutaient de Narnia, pays qui intriguait beaucoup la jeune elfe, Aragorn et Legolas s’avancèrent.

-Bien le bonsoir gentes dames, commença Aragorn, comment se déroule votre soirée ?

-A merveille ! Lui répondu Arwen les yeux brillants, la musique est d’une beauté rare ce soir !

-Asseyez-vous donc avec nous messieurs, les invita Susan.

-Quelle bonne idée! Renchérit Arwen, venez dont écouter le récit de notre invitée sur son beau pays !

Alors Aragorn s’installa -sans surprise- aux côtés de la fille d’Elrond, qui l’accueillit avec un sourire, tandis que Legolas prenait place en face de lui, formant ainsi un cercle réduit entre les quatre jeunes gens.

-Alors, dame Susan, dit Legolas, comment sont les hommes dans votre magnifique contrée ?

-Et bien, poilu disons, rit elle, puisqu’ils sont recouverts d’un épais pelage pour la plupart.

-Comment-cela ? La questionna Aragorn.

Elle échangea un regard complice avec Arwen, avec qui elle avait déjà débattu sur le sujet. Elle avait été étonnée bien évidemment, mais elle ne s’en moquait pas. Et la reine de Narnia avait peur que les deux hommes rient de son pays qu’elle aimait tant, bien que, comme d’habitude, elle ne laisse rien paraître, tournant cela à la rigolade. Devinant le mal qui habitait sa nouvelle amie, Arwen dit doucement :

-Ce ne sont pas vraiment des hommes, ce sont des animaux, les informa-t-elle avant d’ajouter devant leur air ébahi, parlants bien sûr ! Ainsi que des faunes et des centaures.

-Qu’est-ce ? Demanda Legolas

-Et bien justement, répondit Arwen, elle allait me l’expliquer lorsque vous êtes arrivés.

-Et bien, dame Susan, repris l’elfe blond, expliquez je vous prie. Vous avec piqué notre curiosité à tous il me semble.

-Les faunes sont des hommes. Tout ce qui les différencie de nous, ce sont le bas de leur corps. A partir de leur taille, ils ont des jambes de bovidés. Souvent, dans la brume du petit matin, on entend leurs voix dans l'épaisseur des bois. Ils ne sont pas immortels, mais ils ne meurent qu'après une très longue existence, remplis de joie et de musique. Ils excellent cependant dans l’art de la guerre, expliqua-t-elle. Et ils possèdent de grandes oreilles et de petites cornes sur leur tête tout à fait charmantes.

-Et les centaures ? Demanda avidement Legolas.

-Selon la légende, les centaures furent jadis, répondit Susan, de valeureux guerriers qui, ayant trouvé la monture idéale, se sont liées à elles.

-Je … Je vous demande pardon ? dit Aragorn, abasourdi

-Et bien, je pense qu’il m’est possible de dire que de leur « union » est née une nouvelle espèce. Les centaures sont de grands chevaux, agiles et puissants. A l’exception près qu’un buste humain remplace l’encolure qu’ils devraient normalement avoir. Ils sont, entre autre, de redoutables soldats.

-Est-il possible de les monter, ces animaux, mi-homme mi- cheval ? S’enquit Arwen.

-Si vous leur dites qu’ils sont des animaux mon amie, répondit la jeune femme, je crains fort que ce soit la dernière parole que vous prononciez !

Tous rirent de bon cœur, sauf Arwen, qui restait pensive, puis elle demanda simplement :

-Les montez-vous?

-Ce sont des êtres trop nobles pour se soumettre à cela. A Narnia, continua-t-elle, toute trace de plaisanterie ayant quitté son visage, les centaures sont craints, autant qu’ils sont respectés. Seul un membre de la famille royale peut demander à un centaure de le conduire quelque part, et seulement dans le cas où il n’aurait pas d’autre choix. . Le général de l’armée Narnienne est, pour vous donner un exemple, un centaure, remercié pour son allégeance à notre cause par mon frère. Je l’ai monté un jour durant la guerre.

-Donc ce sont des guerriers, dit l’elfe blond.

-Pas seulement ! Objecta la reine, ce sont de grands poètes, qui aiment l’art et la musique !

-Comme il me plairait d’en rencontrer un ! Rêva la princesse elfe.

Et parlant, ils dînèrent, commentant les propos de la jeune femme, riant par moment jusqu’aux larmes. Tout semblait parfait. La cité elfique était décidément une véritable utopie pour une terre ravagée par la guerre et le mal.

Tous étaient détendus, oubliant pendant un moment seulement la guerre imminente et la fête se poursuivit jusqu’à ce que, alors que la lune avait déjà bien commencé sa course dans les cieux, Legolas pose une question. La question qu’il aurait dut éviter de poser :

-Et votre cheval, fait-il également partie des animaux parlants dont vous nous conter les aventures ?

Susan se figea, et son regard, d’ordinaire si doux, semblait pouvoir tuer quiconque aurait la malchance de le croiser. Son visage devint impassible, son sourire s’effaça. Elle détailla l’elfe blond avec colère.

-Pourquoi mon cheval vous intrigue-t-il ainsi, Legolas Vertefeuille, prince de Mirkwood ? lança-t-elle glaciale. Puis elle s’approcha félinement de lui et lui susurra à l’oreille : vous ferait-il peur ? Ou êtes-vous si avide de savoir que votre curiosité ne connaît aucune barrière ?

Dans un vertige de velours, elle se détourna, laissant derrière elle deux elfes et un homme si surpris, qu’ils ne purent ni bouger ni prononcer la moindre parole pendant un certain temps. La jeune femme, pleine de colère, mais également de peur et de honte, puisqu’en s’emportant de la sorte, elle leur dévoilait ouvertement qu’elle avait quelque chose à cacher, se maudit. Assoiffée, elle se prit un verre d’eau sur l’une des tables disposées autour du grand feu. Et, alors qu’elle savourait la délicieuse sensation du liquide qui coulait dans sa gorge serrée, elle entendit une parole qu’elle n’appréciait guère.

-Après maintes réflexions, commença la voix qu’elle n’identifia pas, j’affirme, seigneur Elrond que cette femme, toute reine qu’elle soit, n’a pas sa place dans la communauté de l’Anneau.

-Pourquoi n’aurait-elle pas sa place auprès des autres, alors que vous avez la vôtre ? Demanda philosophiquement l’elfe.

-Mais enfin, c’est évident ! S’emporta l’homme, les femmes sont de faibles êtres, et je doute fort que nous devrions risquer quoi que ce soit pour la protéger, alors qu’elle serait plus en sécurité en attendant ici.

Susan se retourna vivement pour apercevoir Boromir du Gondor se querellant avec le seigneur de Fondcombe. Son sang, déjà chaud ne fit qu’un tour, et elle traversa en quelques enjambées la foule. Elle se plaça entre les deux hommes, son visage à seulement quelques centimètres de celui du fils de l’intendant.

-Vous n’avez que trop abusé du délicieux vin d’Imladris, seigneur Boromir, affirma Susan, vos paroles sont corrompues par les méfaits du breuvage.

-Je crains fort que non, dame Susan, dit-il, effectivement sobre.

-Ce sera reine Susan pour vous, siffla-t-elle, captant l’attention de tous.

La musique cessa, et les ménestrels cessèrent de ravir les oreilles des invités. Le silence était perturbé par quelques chuchotements qui se transformèrent en un murmure incessant bourdonnant aux oreilles tel des millions d’abeilles aux abords d’une ruche. Une masse opaque, se forma autour des deux querelleurs qui se défiaient du regard.

-Les femmes n’ont rien à faire à la guerre, reine Susan. Vous savez peut être tenir une arme, quoique ce soit fort surprenant, mais cela ne vous sera, je le crains, que de petite aide face aux troupes ennemie qui se multiplient à l’Est, dit-il, et je regrette d’avoir à vous le dire, mais votre courage ne suffira pas. Vous n’avez nullement votre place parmi nous.

-Osez, avant que votre courage ne flanche, osez seulement vous armez contre une femme, le défia-t-elle, osez croiser le fer avec moi, vous qui êtes de toute façon, sûr de votre victoire.

-Je ne souhaite pas humilier une dame.

-Ou peut être craignez-vous seulement pour votre honneur ? Lança-t-elle.

D’un geste rapide, l’homme dégaina son épée. Susan fit de même, et sortit de son fourreau l’arme de son frère qui ne la quittait jamais, faisant ainsi reculer la foule de curieux. Et le duel commença. D’un geste souple du poignet la jeune femme attaqua. Le gondorien n’eut aucun mal à contrer le choc, et à son tour, tenta de désarmer son adversaire. Malheureusement pour lui, Susan connaissait bien cette tactique et l’arrêta sans grande difficulté. Puis, elle frappa du plat de son épée celle de l’homme qui lui faisait face, le déstabilisant. Elle enchaîna tout de suite avec un autre coup porté à l’opposé du précédent, tout de suite suivie par un troisième qui heurta l’arme au même endroit que le premier et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’elle puisse enfin, prenant son épée à deux mains donner une énième offensive, pour voir celle de Boromir voler à quelques mètres, et qu’il tombe à genoux devant elle, perdant son équilibre. La reine plaça son épée au-dessous du visage de son rival, et la leva, jusqu’à ce que leurs regards se croisent.

-J’ai le regret de vous annoncer, seigneur Boromir, que vous avez été désarmé par une femme, ironisa-t-elle.

Elle se retourna sans plus de cérémonie ; les gens s’écartaient sur son passage, et bientôt, elle disparut vers la cité dans l’obscurité grandissante.

Elle marchait depuis cinq bonnes minutes déjà, et elle se sentait mieux. La douceur des étoiles avait dissipé la colère, la lueur de la lune laissait place aux regrets. En une soirée, elle avait réussi à se mettre à dos deux des membres de la Communauté. Et bien qu’elle se réjouisse d’avoir pu remettre cet homme arrogant à sa place, et déplorait son altercation avec le prince elfe qu’elle appréciait. Elle en était là dans ses réflexions lorsqu’elle entendit derrière elle un léger raclement de gorge. Habilement, elle dégaina son épée et se retourna, provoquant un brusque recul chez la personne qui la suivait.

-Qui êtes-vous ? S’enquit-elle sur la défensive.

-Ce n’est que moi, dame Susan, dit la voix qu’elle identifia comme étant celle de Legolas.

Elle rangea son arme. Le son de la lame qui pénètre le fourreau trouva écho dans la nuit noire, résonnant dans la plaine où l’on pouvait encore apercevoir la flamme rougeoyante qui dansait.

-Pourquoi m’avoir suivie jusqu’ici ? Demanda-t-elle sans méchanceté mais avec une certaine froideur que l’elfe ne manqua pas de remarquer.

-Je suis venu m’excuser, déclara-t-il, j’avais bien vu que le sujet de votre cheval vous dérangeait, je n’aurais pas dû insister.

-Non prince Legolas c’est à moi de m’excuser, souffla-t-elle, j’ai réagi avec une bêtise dont je ne suis pas fière.

-Vous protégez un secret, reine Susan, dit-il, et la voyant se crisper, il ajouta, et s’il devient trop pesant, sachez qu’une oreille attentive vous sera toujours offerte au sein de notre communauté, j’en suis certain.

-Voilà une parole que je n’oublierai pas, l’assura la jeune femme, mais je doute fort que l’homme du Gondor me prête une quelconque écoute à présent.

Et ils rirent ensemble, jusqu’à ce que reprenant son sérieux, Susan ajoute :

-Je sais qu’une aide sera toujours apportée à ceux qui le demandent.

Puis, elle prit congé de l’elfe sur cette parole philosophique devant la Dernière Maison Simple, leur conversation ayant duré tout le trajet du retour.

La date fatidique approchait dangereusement, et Susan se préparait au départ. Elle n’avait pas reparlé à Boromir depuis l’humiliation dont il avait été la victime, mais ne manquait jamais de sentir les regards noirs qu’il lui lançait et qu’elle ignorait royalement. La jeune femme passait le plus clair de son temps en compagnie d’Arwen, avec qui elle avait développé une grande amitié en seulement quelques jours. Elle appréciait son calme et sa douceur, sa culture et sa joie de vivre. Tout en elle inspirait le respect, et elle respirait la grâce. Elle avait, entre autre, rencontré le vieil homme vêtu de gris qui siégeait aux côtés du porteur de l’Anneau au Conseil et qui se nommait Gandalf. Il était tout à fait charmant, et d’une sagesse rare. Toutes les rencontres qu’elle avait faites jusqu’alors furent, mis à part celle de Boromir, bénéfiques et instructives.

Vêtue d’une élégante robe elfique en mousseline mauve, la reine de Narnia quitta ses appartements en compagnie d’Arwen pour une petite marche dans les jardins de la Dernière Maison Simple. Tout en discutant, elles avançaient au milieu des mortes feuilles brunes qui tombaient en abondance des arbres qui, privés de la chaleur estivale succombaient aux charmes de l’automne. La jeune femme et l’elfe s’arrêtèrent devant un petit pont de pierre qui menait à un îlot où la végétation luxuriante formait une masse opaque, cachant de tous les regards les personnes qui pouvaient s’y trouver. La passerelle était si étroite qu’une seule personne pouvait traverser à la fois, au risque, minime cependant, de chuter dans le cours d’eau qui se trouvait en contre-bas. La princesse Elfe lui demanda, gênée, de faire demi-tour et de retourner au palais. Devant son malaise, Susan accepta avec un sourire rassurant et, alors qu’elles s’éloignaient du pont, apparut au loin Aragorn qui les salua humblement. C’est à ce moment, alors qu’il plaçait une main sur son cœur en signe de respect qu’elle aperçut l’Anneau de Barahir, héritage de son royaume déchu. Voyant les regards brûlants que se lançaient les deux jeunes gens, la belle narnienne prétexta un mal de tête pour s’éclipser discrètement, laissant aux deux amants le plaisir de se retrouver dans ce qu’elle avait deviné être leur « Jardin Secret », de l’autre côté du petit pont de pierre. Un sourire aux lèvres, elle les laissa dans leur intime cocon d’amour, et rejoignit Elrohir, qu’elle appréciait beaucoup, pour disputer une épique partie d’échec qui dura plus de deux heures tant les adversaires étaient redoutables. Sans pitié, Susan abattit la Dame de l’elfe qui grogna légèrement.

-Vous n’aimez pas qu’on s’en prenne à votre reine à ce que je vois cher Elrohir, plaisanta-t-elle.

-Mais la seule reine ici, chère Susan, c’est vous, répliqua-t-il doucereusement.

-Cessez de tenter de me déconcentrer, vous n’y parviendrez pas, le réprimanda-t-elle avec une fausse moue colérique, la concentration mon ami, est la clé de tout problème.

-Avant de me donner des conseils, vous feriez mieux de les suivre vous-même, dit-il un sourire naissant sur ses lèvre : échec.

-Vous devriez être moins sûr de vous, Elrohir, fils d’Elrond, l’avertit la jeune femme avant de déplacer sa reine et de lancer triomphalement : échec et mat.

-Par tous les Valars ! Je me suis fait avoir comme un débutant ! Avoua-t-il sans se défaire de son sourire, qui vous a appris cette technique ?

-Mon frère cadet est un redoutable joueur d’échec, dit-elle doucement.

Pensant à Edmund, elle pensa également à Peter et à Lucy, qui lui manquaient terriblement. La sagesse de son frère cadet lui manquait. L’affection de son frère aîné lui manquait. Les rires de Lucy, raisonnant dans tout Cair Paravel, lui manquaient. Pas un jour elle n’avait manqué de penser à eux depuis son départ.

-Dame Susan, appela Elrohir la sortant de ses pensées.

-Excusez-moi, je me suis perdue dans le dédale de mes songes et dans mes souvenirs, révéla Susan.

-Vous pensez à votre pays n’est-ce pas ? Demanda-t-il.

-Je vais vraiment finir par croire que vous lisez dans mes pensées Elrohir ! Plaisanta Susan.

-Nullement ! Rit-il de bon cœur, j’ai juste remarqué votre air triste et vos yeux qui se noyaient dans une vague nostalgique.

-Mon pays et ma famille me manquent, avoua-t-elle, mais ma place est ici, et je ne regrette nullement ma décision de partir.

-Votre cœur est noble, dame Susan, dit l’elfe, excusez-moi.

C’est sur ce compliment qu’il quitta la pièce, la laissant seule. Dans un long soupir, la jeune femme s’approcha de la grande fenêtre qui donnait à l’Est et admira le soleil qui entamait sa lente descente vers les abysses de la terre. Dans quelques heures seulement elle devra partir, abandonnant cette douce cité, et les amis qu’elle y a trouvés.