Le cristal

par Ludovikka

Les Cavaliers de l'Apocalypse

2. Le cristal


Mon temps fini, je m'en irai sur d'autres chemins.

Libre.

Ellundril Chariakin, chevaucheuse de brume

Pierre Bottero, Les Mondes d'Ewilan, tome 3, Les tentacules du mal, page 313.


Le soleil rouge d'Helwaren répandait sa lumière sur la plaine désertique alors qu'à l'horizon, le palais de la Reine du Chaos se découpait tel une promesse funeste. Au l'ouest du palais se dressait la tour de la Cavalière blanche, au nord celle du Cavalier rouge, à l'est celle de la Cavalière sombre et enfin, au sud, celle du Cavalier pâle. Les quatre tours s'élançaient à l'assaut du ciel comme quatre griffes noires.

Sur le chemin pavé de dalles claires qui entourait le palais, le Cavalier rouge s'avançait d'une démarche lente et sanguinaire, la démarche du guerrier qui est en route pour le champ de bataille avec la conscience qu'il devra tuer ou être tué. Le Frontalier était entièrement vêtu de son armure de champion d'Helwaren.

L'armure était un chef d'œuvre de création. Ajustée d'un cuir sombre extrêmement résistant et pourtant étonnamment souple, et de plaques de métal sur tout le corps, elle donnait une incroyable liberté de mouvement, de par ces qualités, mais aussi grâce à sa surprenante légèreté, tout en étant d'une solidité à toutes épreuves. Sur son épaule gauche, une tête de loup en métal, crocs découverts, menaçait quiconque l'approchait de côté avec l'agressivité d'une véritable bête. Sur son épaule droite, un aigle aux yeux perçants guettait l'ennemi, chaque plume ayant été travaillée avec maestria, formant une véritable de dentelle métallique. Les plumes de l'aigle et la fourrure du loup se rejoignaient sur son plastron. Chaque jambière était ciselée d'écailles fines et pointues et chaque genouillère pointait vers l'avant comme une courte et épaisse corne. Ses brassards et gantelets étaient eux-aussi surmontés d'écailles d'acier.

Les sujets de la reine, humains portant d'étranges tatouages tribaux sur tout le corps, se taisaient et s'écartaient. La soie de leurs vêtements colorés virevoltait alors qu'ils se terraient à l'écart, observant sans un mot le guerrier qui marchait, vêtu de son armure et préparé pour le combat. L'incompréhension se lisait dans les regards, côtoyant la crainte et la terreur.

Le visage caché derrière son heaume, seuls ses yeux, gris acier, gris orage, gris de mort, étaient visibles, mais fixes et immobiles. Son heaume représentait une tête de tigre, la gueule ouverte sur une grille noire qui laissait passer l'air, et prêt à répandre le sang. Chaque détail était si criant de vérité que le métal semblait prêt à prendre vie. L'homme n'était plus un homme. L'homme était une machine à moissonner les champs de bataille et à s'emparer d'innombrables vies.

Le Cavalier rouge était en marche, il s'en allait exécuter l'ordre de la Reine.


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Au faîte de la tour du Cavalier pâle, un homme seul, debout sur les créneaux, le côté appuyé sur un des piliers qui jalonnaient le pourtour du sommet, faisait face au vide. Il contemplait silencieusement l'agitation, loin en bas, au palais. Des silhouettes drapées couraient, s'écartaient, se soufflaient des mots qui ne parvenaient pas jusqu'à lui et guettaient un quelconque événement.

La lumière du soleil était tamisée par des nuages brumeux.

Le Cavalier pâle, dans son armure de cuir gris cendre, eut un soudain pincement au coeur. Ses cheveux mi-longs, clairs, flottaient dans le vent autour de son visage fermé, contracté par la concentration.

Le Marchombre avait déjà ressenti cette vibration, ce murmure aérien, mais dans une autre vie. Le vent lui soufflait des sentiments inquiétants, lui montrait de funestes visions. Il ne put retenir un tressaillement. La mort était en marche. Pour lui ? Pour un autre ? Les idées se bousculaient dans sa tête alors qu'une force sournoise s'immisçait dans son esprit. Était-ce la Reine ? Était-ce, plus probablement, Harryo ? Le Cavalier pâle se passa une main sur le visage. Il se savait en mauvaise posture et tenu à l’œil par la Reine et la Cavalière blanche. Heureusement, cette dernière, alors qu'il parlait à Sayanel, était bien trop occupée à pourchasser le Cavalier rouge qui tentait de déserter. La tentative de son ami avait échoué, mais lui, il avait pu transmettre de précieuses informations.

Ici, en Helwaren, le temps lui semblait long. Il ne se souvenait plus depuis quand il était dans cet endroit, depuis combien d'années il servait la Reine. Cette servitude le tuait à petit feu, éteignant la flamme farouche qui l'animait autrefois. Marchombre, il ne l'était plus qu'en théorie. Dans son coeur, les chaines s'entremêlaient et se serraient autour de lui, jusqu'à l'étouffer. La poésie se refusait à lui depuis que sa liberté lui avait été enlevée.

Il se souvenait de la nuit où il était passé de l'autre côté, distinctement même. Comme aujourd'hui, il se tenait en hauteur, écoutant les murmures du vent. Comme aujourd'hui, il était étreint par cet étrange pincement au coeur...

Le murmure du vent se fit gémissement. Le gémissement se fit cri de douleur.

Le Marchombre s'élança dans le vide. Son corps décrivit une courbe parfaite dans l'air. Il ne craignait pas le sol, trois cent mètres plus bas. Effectuant une pirouette aérienne, il se retrouva face au mur. Ses doigts ne firent pourtant qu'effleurer la pierre. Acrobate ou danseur, sa descente ressemblait plus à une chute contrôlée.

Le gémissement du vent faiblit, jusqu'à devenir inaudible. Puis il revint dans tout sa puissance et, se contorsionnant, Jilano vrilla son corps, agrippa un rebord et se glissa dans la salle d’apparats, par une fenêtre, à la force de ses bras. Mouvement coulé, précis. Il se réceptionna habilement sur ses pieds et se redressa. Le Cavalier rouge l'attendait.

Vêtu entièrement de son armure de guerre, son heaume noir à face de tigre recouvrant intégralement son visage, il se tenait là, immobile et muet. Jilano plissa les yeux et, alors qu'il amorçait un premier pas vers son ami, il ressentit une fois de plus comme un pincement au coeur. Il se souvenait désormais avoir déjà ressentit cela, longtemps auparavant, dans une autre vie, alors qu'il allait tombé dans le piège qui allait le tuer, le piège tendu par un traitre, par...

- Je suis ici pour toi.

La voix du guerrier sonnait plus grave que d'habitude, soit car le passage d'air du heaume la rendait ainsi, soit car elle brisait alors un silence religieux. Les deux hommes s'observèrent longuement. En face du Marchombre, le Frontalier était de glace. Il pouvait le voir à sa façon de se tenir, de parler. Pour défier le Cavalier pâle, il s'était déshumanisé, il était devenu la machine qu'aucun sentiment n'arrête, l'être tout d'acier et rouages, qui exécutait dans le silence. Il était ce que la Reine voulait qu'il soit.

Jilano leva les bras au ciel et huma profondément l'air sec et sans odeur d'Helwaren. Un sourire spectral flottant sur ses lèvres, il prit la parole.

- Je ne doute pas que la raison qui t'amène et te pousse à me défier soit louable et même vitale à la survie de l'Empire. Cependant, tu comprendras aisément, mon ami, que je ne quitterai pas ce monde sans livrer bataille.

Le Cavalier pâle baissa les bras et ferma les yeux quelques secondes, faisant le vide en lui. Quand il les ouvrit, il se mit en garde, dégainant les deux longs poignards qu'il avait à sa ceinture. De l'autre côté de la pièce, Edwin dégaina son sabre.

- L'un de nous mourra ce soir, dans un combat titanesque. La maestria d'escrime du plus grand guerrier du nord, contre le plus bel art du combat marchombre. Et dire que personne ne s'en souviendra...

Le Cavalier rouge tint d'une main son sabre et, de l'autre, retira son heaume qui pendit quelques instants au bout de son bras, avant de rouler au sol. Son masque de glace était comme craquelé par la souffrance. La peine de son adversaire mit du baume au coeur de Jilano. Le Frontalier fit un geste, ouvrit la bouche pour parler, mais le Marchombre le coupa.

- Non, je ne veux pas connaître tes raisons. C'est un beau jour pour mourir et ni toi ni moi ne craignons la mort.

Désormais face à lui, séparé du Cavalier pâle d'à peine deux mètres, le Frontalier reprit sa lame à deux mains, plissa les paupières sur ses yeux aux iris qui semblaient fondues dans le même métal que son sabre.

- Approche, Edwin Til'Illan, mon ami, mon frère, et tente donc de prendre ma vie !


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La Reine, assise sur son trône, faisait tourner entre ses doigts un petit cristal violet. La salle d’apparats de son palais était immense. Pleine, elle pouvait accueillir plusieurs milliers de personnes. Elle était cependant rarement autant fréquentée. Ses sujets, pendant la journée, venaient y tenir compagnie à la Reine, ou marchaient à ses côtés dans les jardins du palais.

Son peuple l'adulait. Helwaren, terre aride où peu de cultures poussent, où la chaleur écrasante peut tuer en saison estivale, où la population est disséminée en tribus éparses, était autrefois un pays prospère, au sol fertile, ... Helwaren avait été ravagé par une guerre, une guerre qui avait duré des années, entre les êtres les plus puissants de ce monde. Enfant, elle avait vu son pays mourir.

Les hérauts, hommes et femmes ayant été gratifiés de pouvoir étranges par les Créateurs, les protecteurs et rois de ce monde, s'étaient rebellés contre ceux-ci, au nom de la liberté et de la justice. Tout fut détruit. Plus de la moitié de la population avait été prise entre les feux des deux camps. Finalement, au terme de longues années de combats, les hérauts et les Créateurs s'étant entretués presque jusqu'au dernier, la guerre prit fin. Les Créateurs survivants quittèrent ce monde. Les hérauts restant avaient acquis liberté et justice, mais à quel prix ?

Les mers et océans avaient disparus. Les plantations luxuriantes avaient dépéri. Le bétail était mort de faim. En désespoir de cause, les hérauts survivants et ceux qui avaient autrefois refusé le combat prirent une décision, la seule décision qui pourrait sauver leur monde. Tous concédèrent leurs pouvoirs à la plus jeune d'entre eux, encore pleine de vitalité et d'énergie pour le futur qui s'annonçait des plus sombres.

La Reine naquit. En perdant leurs pouvoirs, les hérauts disparurent à leur tour. La Reine, adolescente, était seule au milieu du peuple. De son pouvoir, elle maintenait la population en vie, elle n'avait d'autre choix.

Et, depuis des années maintenant, elle cherchait jour et nuit une solution pour sauver Helwaren, le monde qu'elle ne pouvait quitter sous peine de condamner les siens. Un jour, la solution s'était offerte à elle. Dans le désert, elle avait découvert des portes, des portes couvertes de runes et sculptées dans la falaise. Elle les avait observées, étudiées, attendant en vain un signe.

Harryo, en Gwendalavir, Faëlle poursuivie par des assassins dans une forteresse cachée, avait posé la main sur une des portes. La Reine avait trouvé une solution. Elle avait accueillit Harryo et commencé à créer le quatuor des Cavaliers. Cédant une mince partie des pouvoirs des Créateurs dont elle avait hérité, elle fit d'eux ses envoyés, ceux qui lui permettraient d'entrer en contact avec l'autre monde, Gwendalavir.

Comme la Faëlle lui avait détaillé ce monde étrange, elle put choisir avec parcimonie ses Cavaliers. Harryo, la première, la maline et habile, serait sa Cavalière blanche, l'éclaireuse et commandante. Après quelques années, la Reine sut que son Cavalier pâle devrait être un de ces étranges Marchombres. Ne parvenant jamais à ce qu'un de ces hommes ou femmes approche la porte, elle envoya Harryo avec une sphère de sa création, une Voleuse d'Âme. Ce sort était cruel, mais elle n'avait pas le choix. C'est ainsi que, de justesse, la Faëlle parvint sur à l'endroit même où reposait le corps encore chaud, tout juste assassiné, de Jilano Alhuïn. Faire de lui son Cavalier pâle, le ramener à la vie qu'il venait tout juste de quitter, avait demandé du pouvoir à la Reine, mais pas tant qu'elle ne le pensait.

Par contre, le cas d'Eléa Ril'Morienval lui avait causé bien des soucis. Elle se doutait que la dessinatrice félonne ne tarderait pas à être assassinée, et c'était cela qu'elle voulait, que personne ne se rende compte de l'enlèvement de ces personnes, ces Cavaliers en devenir. Le lieu où se terrait Eléa était bien trop loin de la Porte pour qu'Harryo puisse y apparaître. La Porte du Chaos, nommée ainsi à cause de sa présence dans le repère des Mercenaires du Chaos, était le point d'ancrage des Cavaliers. Harryo dut donc chevaucher nuit et jour sur Bukel-Lucemstro, la jument offerte par la Reine, pour atteindre le lieu de traversée de la Mer des Brumes, puis convaincre, avec beaucoup de difficultés, un navigateur de l'amener dans le désert de l'est et, après son débarquement, de chevaucher à nouveau, sans repos, traversant sans se faire repérer l’Échine du Serpent, ensuite les Plaines Souffles, jusqu'à Valingaï, enfin. La Reine était pleinement conscience que ce voyage aurait pu tuer sa Cavalière de fatigue, mais Harryo avait tenu bon. A Valingaï, alors que la foule avait fuit l'arène où la compagnie qu'elle surveillait d'un œil intéressé depuis quelques temps faisait face à une créature immense et sombre, la Faëlle était resté cachée. Au moment décisif, se faufilant comme une ombre, alors que tous les regards étaient ailleurs, elle s'était emparée de l'âme d'Eléa Ril'Morienval. Comme pour ses deux autres Cavaliers, la Reine lui avait créé un nouveau corps, plus jeune et plus résistant, et la dessinatrice était devenue sa Cavalière sombre.

En tant que Cavalier rouge, la Reine avait prévu de ranimer un guerrier tombé au combat des années plus tôt. L'entreprise lui demanderait beaucoup de pouvoir, mais elle n'avait pas le choix. C'est alors qu'elle était en plein préparatifs qu'Harryo vint lui parler d'Edwin Til'Illan. Cet homme aurait été le Cavalier rouge parfait, cependant, il était célèbre, en bonne santé, et pas près de rendre l'âme. S'emparer de lui n'aurait pas été fort judicieux. En désespoir de cause, la Cavalière blanche lui jura de trouver un moyen de le faire venir jusqu'à la Porte du Chaos, de le servir à la Reine sur un plateau d'argent. L'entente fut conclue. Harryo disposait de trois ans pour y parvenir. La Reine n'eut même pas à attendre une année pour que le Frontalier vienne frapper à sa porte...


--


Cavalier rouge et Cavalier pâle.

Le métal crie.

Les corps s'entrechoquent.

Les souffles coulent.

Le sang est haletant.

Cavalier rouge et Cavalier pâle se font face.

Le combat se joue d'abord dans les esprits.

Dans l'espace qui sépare le premier coup de la première goute de sang.


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Les deux adversaires se ruèrent en avant. Alors que les poignards du Marchombre étaient à un cheveux de le toucher, Edwin feinta de côté et donna un coup de sabre circulaire. L'arc de cercle meurtrier qui aurait dû décapiter le Marchombre ne rencontra pourtant que du vide. Jilano s'était glissé sous la garde du Frontalier. Son talon claqua violemment dans l'épaule d'Edwin qui, l'espace d'une seconde, fut déstabilisé.

Cet instant de choc suffit au Marchombre pour plonger un de ses longs poignards dans la poitrine de son adversaire. La lame heurta l'armure et la transperça entre deux plaques de métal. Elle pénétra dans la chair, mais pas assez profondément pour qu'Edwin soit mortellement blessé. Le Cavalier rouge, grimaçant de douleur, en profita pourtant pour asséner un coup de poing dévastateur dans les côtes du Marchombre. Jilano fut repoussé plusieurs mètres plus loin et, pendant qu'il se relevait, une main sur ses côtes fêlées, Edwin tâta sa blessure. Elle ne le faisait pas trop souffrir, car son corps n'était plus totalement humain, cependant, elle saignait abondamment et il avait sentit le poignard de son adversaire racler contre son sternum.

Mais il n'avait pas le temps de s'occuper de sa blessure, aussi se contenta-t-il de resserrer son armure sur la plaie pour stopper l’hémorragie du mieux qu'il pouvait. Il relevait à peine la tête que le Marchombre s'élançait. Cette fois, Edwin était bien décidé à prendre l'avantage.

Les lames s'entrechoquèrent. Poignards et sabres formaient un véritable bouclier entre les deux combattants. Les deux hommes bougeaient si vite que leurs mouvements étaient flous. Cette danse macabre n'était pas du niveau du commun des mortels. Cette fois, ils déployaient les pouvoirs qui leurs avaient été transmis. C'était un combat de Cavaliers d'Helwaren.

Alors que son sabre était arrêté par un poignard à quelques centimètres de la gorge du Marchombre, Edwin remarqua que les lèvres de son adversaire remuaient.

- Je dois... Dois... Je... Tuer... Je dois tuer... Haletait-il entre chaque coup.

Les deux Cavaliers rompirent le combat et reculèrent pour mettre plusieurs mètres entre eux. Aussitôt, Jilano se plia en deux et, prenant sa tête entre ses mains, poussa un cri de rage.

- Sors de ma tête ! Sors de ma tête !

Le Frontalier, suspicieux, fronça les sourcils et se mit en garde, sa lame pointée vers son adversaire.

- Jilano ?

Un nouveau cri sortit de la bouche du Marchombre, un cri de douleur et de rage.

- Sors de ma tête ! Chienne ! Sors de ma tête ! Ah !

Jilano lâcha ses poignards pour empoigner sa tête avec force. Ses lames tintèrent en heurtant le pavé. De gauche à droite, il s'ébroua, le visage déformé par un masque de douleur et de colère. Un rire rauque monta de sa gorge, comme une soudaine montée de cruauté. Edwin écarquilla les yeux.

- Qu'est-ce que... ?

Mais le Marchombre ne lui laissa pas de répit. Il récupéra ses lames et, d'un bond gigantesque, il s'envola vers le Cavalier rouge et attaqua. Le Frontalier bloqua aisément l'attaque avec son sabre. Face à face, les yeux dans les yeux, les visages des deux Cavaliers n'étaient qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Dans les pupilles dilatées de Jilano, Edwin découvrit avec horreur un éclat de folie macabre qui n'était pas du fait du Marchombre. Le blanc des yeux de ce dernier s'était veiné de rouge en l'espace de quelques secondes et un large sourire carnassier et dément s'étirait d'un côté à l'autre de son visage.

- Je vais te tuer-te tuer-tuer-tuer ! Et je me repaitrai de tes entrailles ! Chantonna-t-il d'une voix d'outre-tombe.

La langue du monstre qui prenait la place de Jilano darda d'entre ses dents et, d'un geste brusque, il lança sa tête en avant dans l'espoir fou d'égorger le Frontalier d'une morsure. Edwin dégagea sa tête juste à temps pour échapper aux canines meurtrières.

- Jilano ! Tu as perdu la tête ! S'écrira-t-il en esquivant.

Le sabre du Cavalier rouge bloqua un poignard qui menaçait son épaule, puis un second qui visait ses côtes. Il n'aimait pas la tournure que prenait le duel. Pourtant, il devait venir à bout de son adversaire, coûte que coûte.

Arrêtant une attaque en tenant sa lame à une main, il frappa de l'autre poing et heurta violemment la pommette du Marchombre. Sous le choc, le Cavalier pâle fit plusieurs pas en arrière. Le Frontalier en profita, son sabre décrit une courbe meurtrière qui déchira l'armure de son adversaire et mordit profondément dans la chair du sternum à la cuisse. Jilano poussa un cri de douleur et lâcha un de ses poignards pour faire pression sur la blessure. Mais une seule main n'était pas assez pour couvrir la longueur de la plaie. Il leva ses yeux fous, roulant dans leurs orbites, vers le Frontaliers. Il comprenait que la folie prenait le dessus sur lui, qu'il vivait alors ses derniers instants.

Avec un cri de rage, il bondit vers le Cavalier rouge. Il bougea si vite que sa silhouette devint une ombre. Edwin ne put qu'écarquiller les yeux. C'était l'instant décisif. L'instant qui déciderait qui de lui ou Jilano remporterait le combat. L'éclat métallique des lames emplit leurs visions. Jusqu'à ce que le sang éclabousse le sol. Leur sang.

Edwin libéra une main de son sabre et la porta à son ventre. Le poignard du Marchombre était passé entre deux plaques d'armure, avait transpercé le cuir en dessous et s'était enfoncé loin sous la peau, tranchant chair et muscle. Un goût métallique monta à ses lèvres et une ligne de sang coula le long de son menton pour gouter sur son torse. La blessure aurait été mortelle a un simple être humain, mais son corps de Cavalier était solide. Appuyé d'une main sur son sabre, il se tint courbé et cracha une gerbe de sang sur le pavé. Puis, ravalant la douleur et la furieuse envie de se laisser tomber comme un vaincu, il se déplia, se tint droit et se tourna lentement.

Jilano était là, allongé de tout son long dans la flaque de son propre sang qui s'étendait autour de lui. Son visage était livide, ses yeux clairs avaient retrouvé leur état normal et ses lèvres pâles remuaient lentement. Le sabre avait tranché dans le cuir et la chair de l'épaule gauche au côté droit. La plaie béante saignait abondamment, seule sa résistance de Cavalier permettait au Marchombre de respirer encore quelques instants.

Pressant sa main contre sa propre blessure, le Cavalier rouge clopina jusqu'à lui, abandonna son sabre et s'agenouilla près du Marchombre. Les yeux clairs de Jilano remuèrent fébrilement avant de se fixer sur lui. Le Cavalier pâle hoqueta.

- Mon frère, pardonne-moi...

Sa voix, faible et rauque, était nouée par le chagrin.

- Elle était dans ma tête... Elle m'a rendu fou...

- Je te pardonne, mon frère.

Avec le peu de vie qui lui restait, Jilano leva la main. Edwin la serra avec force.

- Désormais, je vais pouvoir sauver une jeune fille mutilée par les Mercenaires et garder la Cavalière blanche éloignée d'Ellana.

Les yeux du Marchombres brillèrent un peu plus fort.

- Ellana...

- Je vais retourner en Gwendalavir et, après avoir rempli ma mission, je te vengerai, mon frère.

Une larme quitta la paupière du Cavalier pâle pour couler sur sa joue.

- Ne parle pas de moi, jamais, je ne veux pas qu'elle sache ce que je suis devenu...

La main droite du Marchombre, posée à plat sur le pavé froid, s'agita de tremblements. Une mince liane sombre sortit de sa paume, s'enroula autour de son propre poignet, s'entrelaça entre ses doigts pour finalement se figer. Le fouet, la greffe offerte par le Rentaï, devint noir et se serra avant de ne plus bouger.

- Quand j'aurai rendu mon dernier souffle, coupe ma main. Elle sera la preuve de ta victoire. Ma dernière volonté serait que tu l'enterres en Gwendalavir. Le reste de mon corps demeurera ici.

Edwin acquiesça. Il emporterait donc la main porteuse de la greffe. La Reine lui avait demandé de ramener la tête du Cavalier pâle, mais cette preuve valait mieux. De plus, trancher la tête d'un homme auquel il portait tant de respect le rebutait.

Les yeux du Marchombre se couvrirent d'un voile opaque.

- Pardonne-moi... Je suis tellement désolé... Pardonne-moi... Pardonne-moi...

Sa voix s’éteignit dans sa gorge.

Edwin ferma les yeux, murmura une prière silencieuse pour que le Marchombre trouve la voie du repos éternel, et enfin, tendit le bras. Ses doigts effleurèrent le visage de son ami et fermèrent pour toujours ses paupières sur ses iris clairs comme du cristal.

Pendant près d'une heure, le Frontalier resta agenouillé à côté du corps de celui qui avait été comme un frère pour lui. Sans bouger, sans dire un seul mot, sans verser une seule larme, il resta simplement là.

Après un long moment, il tendit la main vers son sabre et posa la lame souillée de sang contre le poignet du Marchombre. De l'autre main, il tenait les doigts froids pour stabiliser la main. Prenant une profonde inspiration, il appuya le tranchant de son sabre sur le bras. La lame s'enfonça facilement dans la chair, faisant couler un peu plus de sang encore, jusqu'à ce qu'elle butte sur l'os. Le Frontalier lâcha les doigts de Jilano et posa la paume sur le bout de son sabre, sur le côté non-tranchant. Il pesa de tout son poids sur sa lame et, après quelques secondes, l'os craqua sinistrement. Le sabre trancha le reste en douceur. Déchirant un large pan de sa tunique, il posa la main inerte sur le tissu noir et l'empaqueta.

Cela fait, Edwin se leva et, trainant un dernier regard sur la silhouette livide du Marchombre, il s'engouffra dans l'escalier et quitta la Tour du Cavalier pâle, désormais en attente d'un nouveau maître.


--


La Reine tendit le poing, puis ouvrit lentement ses doigts d'ébène.

- Voilà ce que tu désirais, Cavalier rouge. Apporte cela à la jeune dessinatrice, et les mutilations de son don causées par les Mercenaires du Chaos guériront.

Edwin prit l'objet que sa souveraine lui tendait et le tint entre deux doigts, devant la lumière d'une torche. Il s'agissait d'une pierre, minuscule, translucide et entourée d'une aura violette. La lumière émise par la pierre formait un halo reposant dans sa main.

- Cela suffira ? S'enquit-il.

La Reine acquiesça calmement.

- Et en ce qui concerne... Ellana ?

- La Cavalière blanche a été sommée de ne pas porter atteinte à la vie de cette jeune femme.

- Je vous remercie, ma Reine, dit-il en inclinant la tête.

Les lèvres sombres de la souveraine esquissèrent un sourire. Une porte à l'arrière s'ouvrit, laissant entrer Eléa Ril'Morienval, la Cavalière sombre. Vêtue d'une longue robe noire agrémentée de fines dorures et d'émeraudes, elle s'avança et se posta à côté d'Edwin.

- Tu vas donc porter ce cristal en Gwendalavir. Cependant, je ne veux pas que ton voyage soit trop long, ni que tu entres en contact avec Ewilan Gil'Sayan. C'est pour cela que tu passeras moins de vingt-quatre heures dans ce monde et que tu seras accompagné par la Cavalière sombre.

Edwin lança un regard en biais à la dessinatrice avant d'acquiescer.

- Bien, allez-y. Cavalier rouge, fais d'abord soigner tes blessures.

La Reine les congédia d'un geste de la main.

Edwin et Eléa descendirent aux écuries où le Frontalier retrouva l'étalon reptilien offert par la Reine, Alek-Iramstro. Les yeux sanguins de l'animal se posèrent sur son cavalier. Sans attendre, chaque Alavirien enfourcha sa monture. Les deux Cavaliers partirent au grand galop, quittèrent l'enceinte du palais et se dirigèrent vers la haute falaise rouge qui se profilait à l'horizon, en route vers la Porte du Chaos. La Reine utiliserait pour eux son pouvoir afin de les amener directement aux alentours d'Al-Jeit plutôt que dans la forteresse des Mercenaires du Chaos.


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- Suis-moi.

Eléa poussa sa monture au petit trot et dévala la colline. Edwin ne comprit pas, ils devaient pourtant partir vers le nord et non vers l'est... Il talonna Alek-Iramstro, transformé en grand étalon noir, qui descendit la pente douce d'un petit galop rythmé, rattrapant la dessinatrice. Les deux chevaux, une fois côte à côte, accordèrent leur allure.

- Où vas-tu ? Nous devons aller à Al-Jeit.

La Cavalière sombre lui lança un regard agacé.

- Écoute, moi non plus, je n'apprécie guère de travailler pour la Reine, cependant, comme c'est elle qui m'a ramenée à la vie, je ne suis qu'une marionnette entre ses mains... et celles de la Cavalière blanche. Mais figure-toi que j'aimerais profiter de la deuxième chance qui m'a été donnée et m'affranchir de mes maîtresses pour commencer une autre vie.

Edwin fronça les sourcils.

- Essayerais-tu de t'attirer ma compassion ? Ricana-t-il.

- Non, trancha-t-elle net, irritée. Ce que je veux dire, c'est que je ne suis pas ton ennemie, mais je ne suis pas en mesure d'être ton alliée non plus. Tu es le seul à être encore en possession de ton libre arbitre, donc le seul à pouvoir faire changer les choses.

Toujours à la même allure, ils commencèrent à gravir une autre colline. Ils chevauchèrent ainsi pendant plusieurs heures. Le soleil déclina à l'horizon et la lune apparu dans le ciel rosé. La voute céleste s'assombrit et se piqua d'éclats brillants.

- Met ton heaume, demanda Eléa.

Jetant un long regard interrogateur à la dessinatrice, le Frontalier finit par obtempérer. A l'instant même où il fermait la visière en tête de tigre, ils arrivèrent au sommet d'une haute colline. Les deux Cavaliers arrêtèrent leurs montures. Sans dire un mot, Eléa leva le bras et le tendit, pointant l'index à l'horizon où, au loin, il aperçut la silhouette d'un cavalier solitaire traversant la lande.

- Je te laisse jusqu'au matin. Je t'attendrai. Après, il nous faudra retourner en Helwaren.


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Ellana chevauchait depuis tôt le matin. Le soleil déclinait à l'horizon, mais elle se savait proche de l'Auberge du Monde. L'air morne, elle était restée plongée dans ses pensées toute la journée, grignotant une pomme à midi sans descendre de selle. Murmure, son petit étalon noir, montrait des signes de fatigue, il était temps pour tous deux de prendre du repos. La Marchombre bâilla longuement, étirant ses bras et inclinant sa nuque d'un côté puis de l'autre pour chasser la fatigue de son esprit.

De toute la journée, elle avait juste croisé un convoi de marchands de grain qui se rendaient à la foire d'Al-Jeit. Ceux-ci l'avaient d'abord regardée suspicieusement. Mais elle s'était présentée comme une messagère de l'empire, ce qui avait eu pour effet de les rasséréner. Les Marchands l'avaient chaudement mise en garde contre les Blancs qui rodaient dans la région avant de reprendre la route, accompagnés de cinq guerriers à l'air patibulaires armés de haches et de lances.

Fort heureusement, Ellana n'avait pas rencontré une âme. Elle savait que les Blancs, ces bandits de grand chemin étonnamment bien organisés et efficaces, se faisaient de plus en plus dangereux, mais l'Empire avait désormais d'autres chats à fouetter, comme la conclusion d'un pacte avec les Mercenaires du Chaos contre cet autre monde appelé Helwaren, monde dont les Alaviriens ignoraient tout à vrai dire... et c'était certainement là le corollaire de ces si longues et inutiles discussions. Inutiles, voilà comment Ellana définissait ce pacte. Ne jamais faire confiance à un Mercenaire du Chaos. Jamais.

Un hennissement craintif de Murmure tira la Marchombre de ses pensées. Le petit étalon renâcla et secoua la tête. Un calme froid envahit Ellana alors qu'elle avisait deux cavaliers sur les hauteurs d'une colline. Leurs silhouettes se dessinaient sur la ligne d'horizon et la jeune femme devinait, au vu de leur maintien, qu'il s'agissait d'un homme et d'une femme, mais aussi que l'homme portait une armure. Ellana s'était arrêtée. En haut de la colline, les deux cavaliers semblaient échanger quelques mots. Puis l'homme talonna sa monture et avança. Vers Ellana.

Il était encore loin. Son grand cheval sombre marchait au pas, descendant lentement la colline herbeuse. En approchant, l'homme ne faisait pas mine de saisir le sabre attaché dans son dos. Il se tenait en selle d'une façon relâchée. Une force tranquille émanait de lui, éveillant des souvenirs dans l'esprit de la Marchombre.

Quand il ne fut plus qu'à une dizaine de mètres, le cavalier mit pied à terre et se tint face à Ellana. Il était vêtu d'une armure noire intégrale, faite de cuir épais et ajustée de pièces de métal. Son visage était caché par un heaume en tête de tigre, les crocs découverts et la face déformée par une grimace prédatrice.

La Marchombre fit un pas en avant, puis deux, ... et l'étrange cavalier s'avança vers elle à son tour. Il s'arrêtèrent. Un sourire énigmatique s'étira sur les lèvres de la jeune femme. Elle tendit les bras. Ses paumes entrèrent en contact avec le métal froid du heaume, ses doigts en caressèrent les contours et les courbes, avant de s'y accrocher par la visière. D'un geste lent, elle le retira, offrant à la lumière du crépuscule le visage de son amant.


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Ellana ouvrit les yeux, chatouillés par la caresse des premiers rayons de soleil qui passaient par la fenêtre ouverte. Allongée sur le ventre, encore engourdie de la nuit qu'elle venait de passer, elle éprouvait un peu de mal à remettre ses idées en place. Ah oui, elle était dans sa chambre, à l'Auberge du Monde. Il fallait avouer que sa nuit avait été riche en émotions, en surprises et... en activités de toutes sortes.

Passant une main dans ses longs cheveux ébouriffés, elle tourna la tête vers l'endroit où elle pensait trouver son amant endormi, mais, au lieu de cela, son regard tomba sur un objet laissé sur l'oreiller. Il s'agissait d'un petite pierre violette, une sorte de cristal dont émanait une lumière vibrante.

Soudain, la Marchombre sursauta violemment.

- Edwin !

Elle se redressa en tenant les draps contre elle pour couvrir sa poitrine nue et découvrit avec soulagement le Frontalier qui l'observait, torse nu, assis sur le bord de la fenêtre ouverte. Sa silhouette se découpait sur la vue sur le lac qui reflétait les rayons du soleil matinal. Un sourire en coin s'étira sur le visage du guerrier

- Tu es réveillé depuis longtemps ? Fut la question spontanée qui vint à l'esprit de la jeune femme.

- Je n'ai pas dormi. Je ne suis plus tout à fait humain, répondit-il sans se départir de son sourire.

Ellana enroula la couverture autour de ses épaules et le rejoignit, s'asseyant à son tour sur le bord de la fenêtre. Le Frontalier passa un bras autour de ses épaules et la jeune femme se serra contre son torse chaud. De la main, elle toucha son vaste tatouage, fait d'entrelacs sombres et tribaux, qui partait de son cou, descendait sur sa large poitrine, serpentait dans son dos et conquérait son corps de la nuque aux mollets, couvrant quelquefois entièrement sa peau, laissant parfois nues de grandes formes étranges.

Une grimace apparut sur le visage de la Marchombre. Elle n'aimait pas savoir son amant marqué à ce point, surtout par cette magie sombre, par cet autre monde dont elle ne savait rien et qui lui avait pris l'homme qu'elle aimait.

Sa main remonta de son cou vers son visage, où elle toucha cette peau lisse où les rides de l'âge et les marques de nombreux combat avaient disparu, ce visage figé dans la force de ses trente ans.

- Ton corps n'est peut-être plus humain, murmura-t-elle, mais ton coeur est toujours celui d'un homme.

Elle sourit, approcha son visage du sien. Edwin la serra un peu plus fort dans ses bras alors que leurs lèvres se caressaient amoureusement, se happant mutuellement, avant de s'entrouvrir et de laisser leurs langues se toucher. S'embrassant doucement, à pleine bouche, ils savouraient la chaleur, l'un de l'autre, et l'amour, par leurs corps unis. Ellana goûtait enfin le bonheur de se serrer contre son amant et les tourments de son coeur n'étaient à cet instant qu'un lointain souvenir.

Quand leurs lèvres se lâchèrent, Ellana passa une main dans les courtes mèches blondes du Frontalier avant d'enfouir son visage dans son cou, humant la fragrance douce de sa peau.

- Hm... Tu as pris un bain ?

- Je me suis baigné dans le lac, avant le lever du soleil.

- Pourquoi ne m'as tu pas réveillée ?

Edwin rit.

- Tu dormais tellement profondément que je n'ai pas osé.

Jetant un regard à l'extérieur, vers le soleil qui s'élevait lentement à l'horizon, le guerrier plissa les yeux. Il dirigea ensuite son regard vers le petit cristal violet qui scintillait sur l'oreiller.

- Cet objet, il faut que tu le donnes à Ewilan, il permettra de la guérir.

- C'est cette Reine d'Helwaren qui te l'a donné ?

- C'est exact... Contre un service rendu.

- Uhuh... service rendu ? Ellana tiqua, mais elle ne s'inquiétait pas pour autant.

- Je suis son champion et stratège, rigola le Frontalier, je me suis occupé de lui enlever une épine du pied et de la débarrasser d'ennemis. Et d'ailleurs...

Un soupir lui échappa.

- Il va me falloir retourner là-bas.

Ellana eut un pincement au coeur.

- Déjà...

De ses bras, elle enlaça le torse du guerrier et se pressa contre lui.

Ils restèrent longtemps ainsi, sans parler, jusqu'à ce que l'heure du départ arrive et que leurs voies se séparent à nouveau. Jusqu'à ce qu'elles se croisent à nouveau.