Le Conseil

par Ludovikka

11. Le Conseil


La mort n'est qu'un passage.

Merwyn Ril'Avalon

Pierre Bottero, La Quête d'Ewilan, tome 2, Les Frontières de Glace, p. 227


Azan frappa rageusement du poing sur la table.

- La Porte était ouverte ! Comment as-tu pu rester là, les bras croisés ? Tu as laissé passer une occasion qui ne se représentera plus avant des années !

A l'autre bout de la table, Nillem amorça un geste brusque pour se relever, mais la main d'Essindra sur son bras l'en empêcha. Quant à Azan, il essuya sa colère d'un geste de la main, ignorant royalement le regard noir du Mercenaire.

- Dergulin, fit le Mentaï en s'adressant à une homme grisonnant au visage balafré. Qu'en est-il de la sphère de vision assignée à la salle de la Porte ?

Ledit Dergulin se leva et tira une petite pierre ronde et translucide de sa poche, une sphère de vision. Il déposa la pierre en face de lui, au centre de la longue table rectangulaire, et s'immergea dans l'imagination.

Immédiatement, l'objet projeta l'image d'une sphère lumineuse de grande taille au-dessus de la table. Des images défilèrent dans la projection en accéléré, puis reprirent leur cours normal. Dans la sphère en lévitation, ils virent Edwin fermer la porte à la suite d'Ewilan, puis Nillem et les quatre autres Mercenaires entrer dans la pièce.

- Voyons voir... Murmura Azan en se penchant vers la projection.

Le dernier compagnon de Nillem tomba et ce dernier s'approcha du Frontalier. Un autre membre du conseil eut un rictus et siffla.

- Le roquet d'Essindra s'est cru capable de faire mordre la poussière à Til'Illan ! Railla-t-il.

- Voyons, Farff, tempéra Azan d'un ton doucereux, à l'évidence pour enfoncer encore plus celui qui avait vu la Porte s'ouvrir. Notre ami Nillem a cru en sa chance et y a presque laissé la vie, ne nous en réjouissons pas.

- Dommage ! Renchérit Farff, un Mentaï portant sa barbe en bouc.

C'en était trop. Nillem porta la main à son sabre et renversa sa chaise.

- Farff ! Je n'accepte pas que tu te moques ouvertement de moi ! C'est... !

- Chut... Dit Azan pour leur intimer le silence. Voilà ce qui nous intéresse.

Dans la sphère, ils virent les tentacules fuser vers le Frontalier, l'emprisonner. Ils entendirent ses os se rompre et observèrent ses vaines tentatives pour se libérer. La Porte du Chaos se referma sur lui et Nillem tomba à genoux dans la terre battue.

- Mh... il semblerait que ce ne soit pas l'imagination qui ait ouvert la Porte. Bien, je garde la sphère de vision pour étudier ça plus en profondeur. Nillem, tu prends les hommes qu'il te reste et tu nous ramènes la fille.

- Et si elle dessine ?

- Elle ne sait plus dessiner, pas assez pour mettre quelqu'un en danger, ricana le Mentaï.

Dergulin se frotta la mâchoire.

- C'est grâce à ces étranges pierres que tu as obtenu un tel résultat ?

- En effet...

Azan sortit de sa poche une petite pierre de couleur violette, comme illuminée de l'intérieur.

- Une pierre inspirée. Grâce à la technique de feu mon maître, j'ai pu transférer ces petites choses ici d'un pas sur le côté.

- D'où viennent-elles ? S'inquiéta Essindra.

- Elles viennent de l'endroit que nous voulons atteindre, chère Essindra. Elles viennent de l'autre côté de la Porte.

Des exclamations impressionnées remplirent la pièce et les Mercenaires observèrent avec attention le petit objet au centre de la discussion.

- A court terme, une pierre inspirée torture l'esprit d'un dessinateur au moindre contact avec son corps. A long terme, comme j'ai pu l'observer avec Ewilan Gil'Sayan, les résultats laissent supposer que cette petite chose peut atrophier plus ou moins longtemps, voire définitivement, la capacité de l'être humain à dessiner.

Un sourire victorieux peint sur le visage, Azan posa sur la grade table une poignée de pierres inspirées.

- Voilà donc un petit aperçu de la puissance qui sera en notre possession une fois la Porte conquise. J'ose espérer que vous êtes désormais convaincus.


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- Ne t'en prend pas à toi-même Nillem, tu n'aurais pas pu battre cet homme, dit doucement Essindra, tentant de le calmer.

- Si, j'aurais pu le battre, j'aurais pu le vaincre ! Martela-t-il avec force.

- Non, et personne n'en aurait été capable.

Tous deux marchaient dans un couloir du palais, au centre de la forteresse. Le conseil était terminé et une équipe avait été envoyée pour condamner l'entrée secrète que le Frontalier avait utilisée pour secourir Ewilan Gil'Sayan. Quant à Nillem, il était sur le point d'aller rassembler ses hommes pour se lancer à la poursuite de la jeune fille.

Essindra soupira.

- De toute manière, il est mort. Tourne la page, il n'y a pas de raison de s'attarder sur ce combat.

Nillem fit mine de rien, mais elle vit la tension dans les muscles de sa mâchoire et elle sut qu'il n'avait pas encore tiré un trait sur l'événement de la veille.

- Dis-moi.

- Quoi ?! S'énerva le Mercenaire.

- Le problème !

Il s'arrêta et lui fit face.

- Cet homme, Til'Illan...

- Oui ?

- C'était le compagnon d'Ellana.

Pendant un court instant, Essindra le regarda sans comprendre, puis elle éclata de rire sans retenue. Elle dut poser ses mains sur ses cuisses pour reprendre son souffle.

- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?!

- Oh, mon pauvre Nillem ! Rit la Mercenaire. Il faudrait vraiment que quelqu'un éventre cette femme !

- Dès que j'en aurais fini avec la dessinatrice, je m'occuperai personnellement de son cas !

Essindra le fusilla du regard.

- Non.

Son compagnon lui lança un regard plein de morgue.

- Tu comptes peut-être m'en empêcher ?

- N'oublie pas que la Prophétie mentionne cette chère Ellana.

Un grognement contrarié lui répondit.

- Mais tu pourras toujours aller lui annoncer personnellement comment son compagnon a malencontreusement rendu l'âme dans nos murs. Quelle torture ce sera pour son triste petit coeur qui a déjà perdu tant d'êtres chers !

Un sourire plein de condescendance s'étira sur le visage du Mercenaire. Essindra avait raison, Ellana devait souffrir, et il allait se faire une joie d'être l'instrument de sa torture.


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Ellana avait fermé les yeux avec l'image de Bjorn, assis sur une souche, prenant le premier tour de garde. Ils étaient déjà à mi-chemin de Fériane, mais le trajet lui avait paru d'une longueur indéfinissable, certainement parce qu'elle avait passé son temps plongée dans ses pensées alors que les rires fusaient, Salim et Bjorn ayant trouvé en Daïd le troisième mousquetaire de leurs légendaires joutes verbales. Le rêveurs s'était étonnamment bien intégré au groupe et tous avaient été surpris de le voir porter une épée au côté. Il leur avait alors expliqué qu'il était hors de question qu'il les regarde se battre sans agir si la situation venait à s'envenimer. Tous avaient approuvé.

Mais la Marchombre avait le coeur lourd. Une chose qu'elle n'arrivait pas à décrire pesait sur sa conscience. Des images défilaient dans son esprit, troublantes au possible, car, parmi les nombreux visages des êtres qu'elle avait chéris et perdus s'ajoutait maintenant celui d'Edwin. Elle aurait voulu chasser ces pensées, mais elles s'accrochaient à elle comme des sangsues. Désormais, elle savait qu'il n'aurait pas du partir seul, elle aurait du l'accompagner. Mille et unes raisons se bousculaient dans sa tête et, au centre du tumulte, des questions: pourquoi était-il parti seul ? Comment avait-il découvert si rapidement l'emplacement de la forteresse des Mercenaires ?

Elle se positionna sur le dos et regarda le ciel dégagé. Sur la voûte céleste, une myriade d'étoiles brillaient comme autant de bulles d'espoir. Un vent de paix souffla sur le coeur de la Marchombre. Au fond d'elle-même, elle savait qu'elle faisait entièrement confiance à Edwin, mais elle tardait à mettre le doigt sur ce qui la dérangeait dans toute cette histoire.

Si, elle avait trouvé. Nillem. Peut-être avait-elle inconsciemment peur de perdre Edwin à cause des Mercenaires comme elle avait perdu Nillem. Ellana soupira et fixa une étoiles plus brillante que les autres avec intensité et conviction. Non. Edwin n'était pas Nillem. Il avait la force, la foi, et la détermination, il avait découvert, avec elle, où étaient les choses essentielles. Alors que Nillem avait failli, Edwin avait trouvé par instinct sa propre voie et ne l'avait jamais quittée, sa voie, parallèle à la sienne.

Certes, il leur avait fallu un long moment avant de le comprendre, mais, une fois qu'ils s'étaient complètement trouvés, ça avait été comme une évidence. L'amour qui les liait était fort, mais chacun était libre.

Un jour, Jilano et elle avaient parlé en ces mots...

- Pourquoi les hommes veulent-ils que je les suive ? Non, ne riez pas. Je ne parle pas de ceux qui cherchent à assouvir leurs désirs de chair mais de ceux qui veulent que je me lie à eux de façon plus... définitive. Nillem, Hurj, Salvarode à sa manière, Aoro... Qu'est-ce qui les attire ? Je n'ai rien de particulier, je ne suis pas plus belle qu'une autre, je ne possède pas de courbes affolantes, je...

- Ta liberté.

- Ma liberté ?

- Tu es libre, Ellana, et cela crée comme une lumière autour de toi. Les hommes ne s'y trompent pas et cherchent à te capturer pour s'approprier cette lumière. Parce qu'ils croient, à tort, que cette lumière les éclairera, parce qu'ils sont incapables de la trouver en eux et ne supportent pas l'idée de vivre dans l'ombre, parce que le réflexe de celui qui est cloué au sol a toujours été de tuer celui qui sait voler.(1)

Ellana était libre et Edwin n'avait jamais tenté de l'enfermer, de l'obliger à refouler l'essence même de sa vie ou de lui subtiliser sa lumière. Il la respectait et, surtout, il avait sa propre lumière. Sa lumière n'avait aucun rapport avec la liberté, mais il brillait aussi, ils étaient égaux. Elle avait découvert, au fil du temps, que chacun pouvait briller à sa manière et que, comme Jilano lui avait autrefois expliqué, ceux qui étaient dans l'ombre ne le supportaient pas. Aussi s'attachaient-ils à eux pour profiter de leur lumière.

Une lumière irradiait du Frontalier, elle l'avait su dès la première fois qu'elle avait posé les yeux sur lui, alors qu'elle n'était encore qu'une apprentie marchombre, dans les bras de Nillem sur les gradins, là, à regarder l'épreuve de la javeline lors des Dix Tournois. Elle avait senti la force qui vibrait en lui, dans son calme, dans sa démarche et dans le moindre de ses gestes. Qui aurait cru qu'ils se rencontreraient un jour et que cette rencontre les mènerait aussi loin ! Quand elle y pensait, elle souriait. Heureux hasard. Si Nillem savait qu'elle partageait sa vie avec lui, il en serait vert de colère ! Quant à Jilano... il lui offrirait un de ses sourires énigmatiques, comme toujours.

Ellana ferma les yeux, apaisée.


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Pourtant, dès qu'elle ouvrit les yeux, elle comprit que c'était un rêve. Elle avait cette sensation étrange d'avoir laissé son corps quelque part et ce qu'il se passait sous ses paupières lui apparaissait à la fois éloigné et très proche, comme si son coeur battait moins fort dans sa poitrine et que les premiers vertiges de la mort s'attardaient.

Ellana était dans un lit, dans une chambre, avec un homme. Pendant un instant, elle retint sa respiration. Un bras était serré autour d'elle et elle pouvait sentir la peau de son partenaire contre son dos. Mais elle se détendit rapidement. Edwin. Un soupir de soulagement monta dans sa poitrine. Pas si mal, ce rêve, pensa-t-elle en se blottissant contre son Frontalier chimérique.

Puis son regard tomba sur les murs de la pièce. D'ailleurs, il n'y avait pas de murs, c'était le noir absolu, seuls trois immenses miroirs semblaient en lévitation, un de chaque côté du lit et le troisième au dessus.

Ellana se coucha de côté, sentant le souffle chaud et rassurant d'Edwin dans son cou. Mais ce qu'elle vit dans le miroir d'en face lui glaça le sang. Edwin la regardait. Sa peau était d'un blanc cadavérique, ses yeux, cernés et injectés de sang, n'étaient qu'un puits de souffrance et de désespoir. Dans ses bras, le reflet d'elle-même dormait paisiblement. Ce n'était pas un rêve, mais un cauchemar. La jeune femme ferma vivement les yeux.

Sans ouvrir les paupières, elle bouscula un peu son Edwin chimérique, qui lui semblait physiquement normal. Il poussa un de ces grognements typiquement masculins mais consentit à changer de place.

Malheureusement, la vision que renvoyait le deuxième miroir latéral n'était guère plus réjouissante. Nillem. Lui aussi avait les yeux ouverts, il la regardait et la serrait jalousement contre lui. Peut-être n'avait-il pas une peau d'albâtre, ni des yeux torturés, mais cet air de convoitise plein d'arrogance peint sur son visage la révulsait encore plus que l'Edwin pâle du premier miroir.

Une fois de plus, elle tapota l'épaule de son partenaire et se positionna sur le dos. Alors là... Après avoir été effrayée, puis dégoûtée, fallait-il vraiment qu'elle subisse ça ? Alors que, sur les deux premiers miroirs s'étaient reflétés des hommes prenant la place de son partenaire, sur le troisième miroir, Ellana n'avait pas de reflet. Une autre femme était dans le lit serrée contre Edwin !

La Marchombre sentit une vague de colère la submerger. Il était plus que temps qu'elle se réveille. La femme allongée aux côté de son Edwin ressemblait à une Faële, mais avait une taille normale. Sa peau, presque aussi sombre que celle de Salim était comme enflammée de l'intérieur. Ses courbes affolantes faisaient onduler le drap fin, comme une invitation sensuelle à plus d'affinités, et son bras nu était posé sur le torse du Frontalier, ses doigts fins et gracieux caressant ostensiblement sa peau. Sur les oreillers, ses longs cheveux gisaient en cascade, comme de l'or noir, et son visage fin aux pommettes hautes clamait sa beauté parfaite et naturelle.

Ellana poussa un grognement rageur peu élégant et se tourna vers l'Edwin qui dormait à ses côtés. Elle se rapprocha, passa son bras autour de son buste et enfouit son visage dans son cou. Dans ce cas, mieux valait ne plus rien voir, seulement dormir bien au chaud dans l'étreinte de l'homme qu'elle aimait.


1. Extrait du Pacte des Marchombres de Pierre Bottero, tome 2, Ellana l'Envol, page 336.