Song And Bad News

par hannami

Aux alentours de midi, Eila et moi nous reposons sous la canopée peu dense d'un regroupement d'arbres. L'ombre rafraichissante me fait soupirer de bonheur. Le soleil qui jusque là me brulait la peau m'a un peu donné le vertige.

Eila s'éloigne le plus possible de moi et plonge son visage dans ses genoux. Aux vues de son corps qui trésaille et tremble à intervalles réguliers, j'en déduis qu'elle pleure. Malgré cela, je ne regrette pas mon geste. Je sais que c'était inévitable. Eider allait mourir. Je n'ai fait qu'abréger ses souffrances. Pourquoi Eila ne comprend-t-elle pas ? J'aurais voulu qu'elle ne me voit pas le tuer. Elle n'aurait jamais rien su de cette histoire et aurait cru qu'il serait mort à cause de la fièvre. Cela aurait arrangé tout le monde. Mais il a fallu que les choses se passent autrement. Ce qui est fait est fait, impossible de revenir en arrière. C'est comme ça.

_Je suis la prochaine sur la liste ? J'entends Eila murmurer sans qu'elle ne relève la tête.

Je ne saisis par ce qu'elle veut dire.

_De quoi ? Je lui demande d'une voix plus rude que je ne la voulais.

Elle daigne enfin lever les yeux vers moi. Elle essuie les larmes qui mouillent ses joues et reprend d'une voix chevrotante :

_Sur ta liste de victime.

Une bourrasque fraiche de vent nous ébouriffe les cheveux et fait s'envoler les derniers mots d'Eila. Je la regarde un long moment et ses yeux gros de pleurs me fixent également. Elle finit par baisser la tête et hoquète une dernière fois.

Que veut-elle que je lui réponde ? 'Oui, Eila, ton nom est juste après celui d'Eider et je me ferrais un plaisir de t'égorger !' Ou bien alors 'Non, bien sur que non je ne te tuerais pas ! Nous gagnerons tous les deux et repartirons main dans la main au District Onze. Peut-être même que nous sautillerons en poussant la chansonnette !' Moi même je ne sais pas ce qu'il va se passer. Ce que je déciderai le moment venu. Depuis le début des Jeux, je m'étais promis que je tuerais Eila. Moi et moi seul. Mais avec la promesse qu'elle m'a supplié de lui faire, je suis perdu. Ne pas laisser Alabastair la tuer. Or, il ne reste que nous deux et l'ogre. Si Alabastair ne met pas fin à ses jours, il ne reste que moi. Lorsque je me retrouverais en face d'elle, en serais-je capable ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Voilà ce que mon père voulait m'éviter. Je finis par me trahir moi même. Je perds de vu mon objectif. Rentrer à la maison. Oui, mais rentrer vivant alors qu'Eila, elle, sera enfermée dans un cercueil en bois, bel et bien morte. Cette simple idée me fait me sentir mal. J'ai la nausée. Mais je ne sais pas si c'est à cause du soleil ou bien de cette perspective.

Je remarque qu'Eila est, elle aussi, plongée dans ses pensées et qu'elle arrache nonchalamment des touffes d'herbes d'un air triste et brisé.

_Faun.

Surpris par le son de sa voix, je relève la tête, attentif. Elle a les yeux plongé dans le vide.

_Que crois-tu qu'il y est après ? Me demande-t-elle à mi-voix.

_Après ?

_Après la vie, je veux dire. Une fois que l'on est mort.

Sa question me prend de court. Je ne peux pas dire que je n'y avais jamais pensé car c'est faux. J'y ai songé plusieurs fois mais il faut dire que je ne me suis jamais attardé sur la question. 'Occupe toi d'abord de ta vie, Faun Deeprain', était ma réponse à cette interrogation. Mais c'était avant. Avant que je ne suis choisi par le sort. Avant que je ne sois jeté dans l'Arène. Avant que je ne sois devant la mort. Je la sens presque, froide et cruelle, m'effleurer la nuque de sa respiration glacée.

Devant mon silence, Eila décide de continuer de parler. On dirait qu'elle se soulage ainsi.

_Tu penses que l'on paye tous nos pêchés commis sur Terre ? Qu'on a le droit à une dernière volonté ? Ou qu'il n'y a rien ? Seulement le vide ?

_Je ne sais pas, je lui avoue, mais si nous avions une dernière volonté, quelle serait la tienne ?

Elle ferme les yeux et réfléchit.

_Qu'on me pardonne.

Je hausse les sourcils.

_Qu'on te pardonne quoi ?

Elle fait un ample mouvement avec son bras droit, englobant la paysage verdoyant sous son geste.

_Tout ça. Qu'on me pardonne tout ça. Ce que j'ai fait dans l'Arène. Pour avoir la conscience en paix.

Je médite ses paroles. Elles sont justes et censées. Pourtant, mon avis diverge.

_Moi, je demanderais d'oublier.

_Je ne pourrais jamais oublier, tranche-t-elle.

Elle me jette un regard lourd de sens que je ne comprends pas. Puis, elle reprend :

_Tu penses que les autres sont heureux ? Tu penses qu'ils me pardonneraient ?

Il est facile de deviner qu'elle parle des autres Tributs.

_Mon père m'a toujours dit : si les morts ne reviennent pas c'est qu'ils sont bien là où ils sont, je lui réponds en imitant la voix de mon paternel, pour ce qui est de te pardonner, je suis sur qu'ils l'ont déjà fait.

_Même la Veuve Noire ?

_Même la Veuve Noire.

Son visage se déride un peu et ses traits sont moins tendus.

_Tu as peur de mourir ? Je lui demande.

Elle regarde le ciel d'un air songeur. Deux oiseaux blancs fendent les nuages.

_Non, me répond-t-elle d'un air confiant.

Je me rappelle avoir tenu cette même conversation avec elle le jour de la Moisson, alors même que nous étions sur l'estrade, surplombant la foule sous les rayons brulant du soleil du District Onze. Le jour où nos destins avaient été scellés. Je l'avais détestée pour cette réponse. Maintenant, je ne peux que l'admirer.

_Et toi ? Continue-t-elle.

J'étouffe un rictus, un peu nerveux.

_Oui.

Je fais une pause.

_En réalité, je suis terrifié, je finis par ajouter.

_J'ai seulement peur de souffrir, m'avoue Eila. De souffrir comme Eider. Ou comme Alert. Je ne veux pas qu'on retransmette ma mort à l'écran. Je ne veux pas que tout le monde me voit agoniser. Que tout Panem me voit expirer.

_Et pourtant...

_C'est ce qu'il se passera, dit-elle en finissant ma phrase.

_Et je peux t'assurer que les caméras n'en rateront pas une miette et qu'elle se délecteront de chaque instant. Que se soit pour ta mort, la mienne ou celle d'Alabastair.

J'ai l'impression que cette discussion vient d'enlever un énorme poids invisible de ma conscience. Depuis quand pesait-il sur mon âme ? Je l'ignore.

Après un long moment de silence, Eila reprend :

_Pour la mort d'Eider, qui t'envoyait les parachutes ?

Je grimace, rechignant à aborder le sujet. Pourquoi voulait-elle en discuter ?

_Mags et Seeder, je lui réponds d'une voix rauque.

_Oh, souffle-t-elle, pas vraiment surprise, je m'en doutais. C'était vraiment du somnifère, n'est-ce-pas ? Pas quelque chose pour...

_Je te le jure, je la coupe, des somnifère ou des anti-douleur.

Elle semble soulagée.

_Tu veux que je te dise ce que je déteste le plus dans les Jeux ? Je lui demande.

Eila acquiesce, curieuse et intéressée.

_Le fait que nous soyons simplement des pions. Que nous ne puissions rien faire. Que notre vie ne nous appartienne plus. C'est comme si...

Je ne trouve pas mes mots. Je fronce les sourcils, un peu frustré.

_Notre destin était tout tracé ? Propose Eila.

_C'est ça ! Je m'exclame, c'est exactement ça, j'ai même l'impression que quelques fois, ils sont dans ma tête et que chaque décision, chaque choix que je fais, se sont en réalité aux qui les font. Tu comprends ?

Elle hoche la tête.

_Nous sommes impuissants, conclut-elle dans un murmure.

Cette phrase résume parfaitement notre situation. En fait, elle résume parfaitement les Hunger Games. Quoique nous fassions, nous sommes et nous resterons impuissants, à la merci des sautes d'humeur des Juges. S'ils le souhaitent, ils pourraient nous exécuter à l'instant, sur un coup de tête. C'est si simple pour eux. Comme cette fille du Sept qui s'était fait écraser la tête par un énorme rocher tombé du ciel. Et ils ont l'embarras du choix sur la manière de nous tuer. Et ils prendront quelque chose de lent et douloureux pour satisfaire les pulsions sadiques des téléspectateurs, de tous ces hommes et de toutes ces femmes répugnants du Capitol.

Eila ouvre soudain de grands yeux surpris.

_Qu'est ce qu'il y a ? Je lui demande d'une voix hachée.

_Je m'en souviens. Des paroles de la comptine de mon frère.

Je lève un sourcil suspicieux. De quoi parle-t-elle ? Elle prend une grande inspiration et commence à siffloter doucement.


Sous les herbes folles, moi j’ai grandi.
Je suis une enfant ordinaire, plutôt jolie.
Petite fille rêvant d’ailleurs,
Ici pas très loin de vous.
Parfois je soupir et souvent je me dis,
J’aimerais tant voir la vie en grand !


Sa voix est douce est caressante. Elle est tellement faible que j'ai l'impression qu'elle va se briser ou se fêler à chaque mot qu'elle prononce. Son visage est serein et ses lèvres forment un sourire paisible et calme.


Les cheveux froissé par le vent,
Fendre l’air comme un oiseau blanc.
Sentir enfin ton regard, sur moi.
Derrière ces murs je sais qu’il y a la mer
Des papillons un grand livre ouvert.
Mais y a-t-il quelqu’un quelque part,
Pour moi.


Étrangement, cette chanson me rappelle des souvenirs que je croyais enfouis à jamais dans ma mémoire. Des scènes de bonheur avec ma famille ou des instants reposants, après mon travail dans les champs.


Sous les herbes folle, j’écoute la pluie.
Le temps, s’écoule ordinaire, moi je m’ennuie.
A chaque pas suivre nos cœurs,
Je veux suivre mon cœur.
J’attends, souvent je me dit,
Si j’avais des ailes si j’avais un ami,
La vie serais plus belle avec lui.


Eila se met à pleurer. Le dernier couplet se teinte de l'odeur salée des larmes. Je l'encourage d'un regard à finir. Elle expire, tente de calmer les battements de son cœur et reprend d'une voix tremblante.


Les cheveux froissé par le vent,
J’irais voir les grands oiseaux blanc,
Je sentirais ton regard, sur moi.
Derrière ces murs je sais qu’il y a la mer,
Des papillons un grand livre ouvert.
Et toi là-bas quelque part,
Qui attend.


Elle répète le refrain une nouvelle fois et sa voix meurt dans un chuchotement. Nous restons tous les deux interdits. La mélodie résonne encore dans mes oreilles. Le temps s'écoule, lentement, sans que nous n'osions tout deux prononcer la moindre syllabe.

_Ils me manquent tellement...

Eila a brisé le silence. Elle se met à sangloter. Instinctivement, je m'approche d'elle et encercle ses épaules de mon bras gauche. Elle plonge son visage dans mon épaule et pleure de tout son saoul. Elle murmure le nom de son frère, de ses parents et de ses amis.

Nous restons comme ça, immobiles, alors que la nuit tombe sur la vallée. Pour la énième, et j'espère la dernière fois l'hymne de Panem déchire le calme apparent de la nuit. Le visage d'Eider apparaît sur l'écran translucide. Eila et moi le fixons jusqu'à ce qu'il disparaisse. Eila prononce quelques mots mais sa voix est si faible que je ne saisis même pas la moitié de ce qu'elle dit. Je suis tout de même déçu qu'Alabastair ne soit pas mort, lui aussi. J'imagine qu'ils ne le laisseraient mourir de manière naturelle pour rien au monde. Priver les habitants de Panem d'une ultime bataille sanglante et dramatique ? Jamais de la vie !

_Je vais prendre le premier tour, me dit Eila en rassemblant quelques brindilles.

_Tu es...

_Oui, je suis sure, réplique-t-elle avec un sourire.

Elle fouille dans son sac et sors son paquet d'allumette.

_Ah, notre dernière, constate-t-elle en la craquant sur sa semelle avant de la jeter sur le tas d'herbes sèches.

_Il faut en finir, je lui dis alors que je me glisse sous ma couverture.

Elle acquiesce silencieusement, fascinée par la danse des flammes.

Dans un demi sommeil, je l'entends grignoter quelques restes. Elle m'en propose mais je la repousse d'un grognement et d'un mouvement de bras imprécis et brusque. Elle se rassoit près du feu de camp et je m'endors pour de bon.

De drôles de rêves hantent ma nuit. Eider est assis au bord d'une plage de sable blanc. Il fixe l'horizon d'un air songeur. Il tourne la tête et, dès qu'il m'aperçoit, me fait de grands gestes et m'invite à m'asseoir. Bizarrement, il a toujours l'air malade et souffrant mais sa blessure a disparu. Il pointe du doigt l'étendue d'eau devant nous et j'aperçois Eila, Pâline, Alert et les jumeaux-robots du Un qui s'amusent un peu plus loin. Leurs éclats de rire me parviennent déformés. L'odeur des embruns me détend. Tout comme la douceur du soleil sur ma peau et mon corps meurtri et fatigué.

Puis, sans me prévenir, Eider me pousse dans la mer. Bien que nous soyons au bord de la plage, je n'ai pas pieds et je commence à me noyer. Je veux hurler mais aucun son ne sort de ma bouche. Le Tribut du Quatre continue de me regarder d'un air amusé alors qu'Eila et les gamins continuent de s'éclabousser en riant. Puis, quelque chose attrape mes chevilles et m'attire vers le fond. Alors que je me débats, je me rends compte que se sont Arielle et la Veuve Noire. Leurs lèvres sont ornées d'un sourire mauvais.

_Faun ! Faun ! Réveille toi !

Le paysage marin et les visages des deux filles disparaît dans un tourbillon. Je sursaute. Ma vision est floue et je mets quelques minutes à distinguer la silhouette d'Eila, agenouillée à côté de moi. Je suis collant de sueur et mes mains sont serrées en deux poings si forts que mes jointures blanchissent.

_Quoi ? Je chuchote d'une voix caverneuse.

_J'ai entendu quelqu'un crier.

Eila semble paniquée. Elle jette des coups d'œil derrière elle toutes les trois secondes et ses yeux dorés sont terrifiés.

_Où ça ? Je lui demande en essayant, moi même, de me calmer.

_Par là-bas, m'indique-t-elle de son index tremblant.

_Ça ne peut être qu'Alabastair.

_Je n'ai pas reconnu sa voix.

_Tu es sure ?

_Certaine. C'était une voix de fille.

Je fronce les sourcils, confus. Une voix de fille ? Comment cela est-il possible alors que le dernier Tribut restant est un garçon ? Et le Tribut en question est loin d'avoir une voix fluette.

Je crois que nous comprenons en même temps, avec Eila. Je le devine à ses yeux qui s'agrandissent d'horreur et d'appréhension.

_Oh non, souffle-t-elle.

Soudain, en un éclair, une ombre gargantuesque bondit hors des fourrées. Nous la voyons s'approcher à pleine vitesse, pétrifiés de surprise. Elle est si imposante qu'elle fait trembler le sol alors qu'elle s'approche. Elle est suivie par d'autres ombres, plus petites et plus rapides.

_Les nigauds ! Si vous tenez à la vie, bougez votre cul de là !

Je suis le premier à réagir. J'attrape Eila par le bras et la traine derrière moi.

Voir Alabastair nous foncer dessus est une mauvaise nouvelle. Alors, je ne sais pas comment définir le fait de le voir nous foncer dessus à dos d'ours mutant avec, à ses trousses, la horde de cadavres. Ah, si.

C'est une très mauvaise nouvelle.