A Kill For Entertainment

par hannami

L'aube commence à illuminer le ciel. Je suis debout depuis plus de deux heures et je n'ai toujours rien trouvé à manger.

J'ai choisi un rythme de vie qui m'éviterait toute mauvaise rencontre avec les Carrières. En effet, j'ai décidé que je me lèverais très tôt, à l'heure où je suppose que la meute va se coucher, pour profiter de la douceur matinale et je dormirais l'après-midi, lorsque la chaleur sera trop accablante. Puis, je recommencerais ma progression en début de soirée jusqu'à ce qu'il fasse trop froid.

J'ai passé ma journée d'hier cachée dans mon arbre à manger les noix que je trouvais dans les arbrisseaux en bas du bosquet, à boire l'eau d'une flaque boueuse et à me tailler une lance avec une branche de sapin. Je n'osais pas bouger, de peur que le clan des Carrières ne vienne me rendre visite. Mais les grondements de mon estomac m'ont poussé à visiter un peu la vallée verdoyante et à m'enfoncer dans les terres.

Je progresse à travers les hautes herbes à vive allure. Je préfère continuer à avancer dans la clairière en mettant le plus possible de distance entre moi et les autres Tributs. Et en particulier les Carrières.

Malgré le contexte, je ne peux m'empêcher de penser que l'environnement de l'Arène est magnifique. La vallée est parsemée de fleurs des champs et de boutons de muguet, des montagnes majestueuses se dressent, au loin, devant moi. L'air est doux et il y a comme une odeur de printemps. Pour un peu, je me mettrais à chanter. Même si le chant ne fait pas parti de mes points forts. Je fredonne la mélodie d'une comptine que Clael m'a apprise lorsque j'étais enfant. Je ne me souviens plus des paroles. J'espère qu'il regarde la télévision.

A midi, je m'arrête enfin sans avoir rien trouvé. Je n'ai pas encore faim mais la soif commence à se faire sentir. Dans les buissons proches, il y a de drôles de baies vertes et oranges. J'en cueille une et l'écrase dans ma paume. Le jus est jaune et sent le citron. Je n'en ai jamais vu de telles avant. Je préfère m'essuyer la main dans l'herbe grasse et ne pas les gouter.

Soudain, juste sous mes yeux, une marte dorée file à vive allure. Je me lève d'un bond et me jette à sa poursuite entre les végétaux. J'attrape ma lance de fortune, vise l'animal et la projette en avant. Trop loin. Je peste, récupère mon arme et renouvelle mon lancé. Le rongeur l'évite en zigzaguant. La troisième fois est la bonne, je la touche en pleine tête. Je remercie mentalement Eider et Arielle de m'avoir un peu formée au lancer lors des trois jours d'entraînement. Essoufflée, je retire la lance, la coince dans mon sac à dos et attrape mon repas par la queue. Je meurs de faim mais je ne veux pas risquer d'allumer un feu. Je me sens encore trop proche des autres et j'ai peur qu'ils ne voient la fumée. Et puis, il y a trop d'herbes ici, je ne voudrais pas faire bruler la moitié de la clairière à cause d'une simple étincelle. J'accroche la marte morte à une lanière de mon sac à dos et me remet en marche.

Je commence à ressentir ce que Seeder a pu éprouver, noyée dans sa marée de verdure. Je n'en vois plus le bout. Cette vallée se finit-elle un jour ? Le soleil qui me tape sur la tête depuis une bonne heure me donne le tournis. Je trébuche et m'écroule dans la poussière. Je me relève, pantelante. J'ai la gorge sèche et la langue pâteuse. Je transpire par tous les pores et la sueur me brule la peau.

Soudain, je tend l'oreille. Quel est ce bruit ? On dirait... Oui ! On dirait une cascade ! Je met ma main en visière et plisse les yeux. Au loin, les rayons du soleil se reflètent sur une chute d'eau.

Oubliant ma fatigue, je m'élance à travers les plantes qui fouettent mes jambes. Je n'ai plus qu'une idée en tête, atteindre la cascade. Je tombe et me redresse aussi vite. Je bondis par dessus les obstacles en enfin, enfin je l'atteint. Elle est immense et s'écrase contre les rochers en contrebas avec un bruit assourdissant. Elle alimente une rivière qui forme de drôles de bassins par palier. Le cours d'eau est entouré par de grosses pierres plates qui chauffent au soleil.

Je me déshabille et me jette dans un des bassins. Je me fiche complètement de savoir que tout Panem me voit nager en sous-vêtements. Le contact de l'eau fraîche sur ma peau brulante me fait frissonner. Je détache mes cheveux et les jette en arrière. Au loin, je ne vois même plus la montagne où tous les Tributs se sont réfugiés. Parfait. Je me laisse flotter une bonne partie de l'après-midi et remplis ma gourde. Je remarque que la rivière est pleine de poissons frétillants n'attendant qu'une chose : se faire manger. Mais petit problème. Je ne sais pas pêcher.

Je sors de l'eau et réfléchis à une stratégie. Si Denim avait été là, il aurait tout de suite trouvé une tactique pour les attraper. Arielle et Eider, venant du District de la pêche, doivent être fabuleux avec un trident et je suis sure qu'ils ramèneraient plus de poissons en deux minutes que moi en quatre heures. Je me prends à souhaiter qu'ils soient avec moi. J'essore ma tignasse et l'attache en chignon au sommet de mon crâne. Bon, les poissons passent d'un bassin à l'autre... Je sais ! Si je bloque la sortie d'un des bassins, ils seront pris au piège et je n'aurais plus qu'à utiliser ma lance pour les harponner !

Je me met tout de suite au travail. Je vais chercher de grosses pierres en aval de la rivière et les entasse devant un bassin. Mais le soleil se couche et je grelotte bientôt. Je me rhabille et décide de continuer mon piège demain. Je dépèce ma marte, allume un petit feu grâce à mes allumettes et fait griller la viande que j'ai préalablement découpée en morceaux sur ma lance. A la maison, c'est moi qui fait la cuisine alors je sais comment préparer les animaux. Les bons et les mauvais morceaux, ce qui peut se manger cru ou non. Je dévore mon diner, me réchauffe un peu et recouvre les flammes de terre. Je préfère ne prendre aucun risque. Maintenant, trouver un abri. Je ne peux décemment pas rester à découvert avec une horde d'adolescents qui n'ont qu'une idée en tête, me trancher en deux. Le seul problème est que je suis perdue en pleine vallée. Il n'y a aucun arbre et l'herbe haute ne l'est cependant pas assez pour me cacher.

Je décide d'aller voir derrière la cascade. Je me plaque contre la roche pour éviter la moindre goutte d'eau glacée de me toucher. Une fois glissée derrière, je remarque malgré la pénombre qu'il y a une cavité, un peu plus haut. Un grand trou sombre d'environ cinq mètre de largeur. Je sors la corde de mon sac, attache un grand caillou plat à son extrémité et le jette dans la tanière, en espérant qu'il se coince entre deux rochers.

Je ne sais combien de fois je renouvelle mes lancés mais j'ai le bras lourd et je tombe de fatigue. Alors que je n'y croyais plus, elle semble enfin tenir bon. Je tire dessus de toutes mes forces et constate avec bonheur qu'elle ne me retombe pas dans les bras. Avec le peu d'énergie qu'il me reste, j'arrive à me hisser en haut et remonte rapidement la corde. Mes paumes me brule et j'ai des courbatures de partout mais je suis soulagée d'avoir trouvé cette grotte. C'est un vrai petit miracle. Elle est assez haute pour que je me tienne debout et est assez vaste. Je me laisse glisser contre la paroi pour reprendre mon souffle. Mes yeux se ferment tous seuls.

L'hymne de Panem me sors de ma léthargie. J'ouvre piteusement les paupières pour voir qui est mort aujourd'hui. L'image flotte dans la caverne, juste devant moi. Oh, alors ils savent que je suis ici. Le visage de la fille du Trois et celui du Tribut du Dix apparaissent. Je m'endors tout de suite après, rassurée que Faun ait, lui aussi, survécu à cette journée.

C'est le bruit de la cascade qui me réveille. Je distingue à travers l'eau qui s'écoule devant moi que le soleil est déjà levé, mais de peu. Je suis en pleine forme. Me reposer en me sachant en sécurité m'a fait du bien. Je m'étire en baillant.

J'ai énormément de choses à faire aujourd'hui. A part survivre, bien sur.

Je jette ma corde dans le vide, l'attache solidement à une énorme roche à l'entrée de ma cachette et me laisse glisser jusqu'en bas. Je décide de la laisser pendre ainsi. Retrouver un point d'attache serait trop long et surtout trop fatiguant. Et si jamais quelqu'un arrivait par ici et découvrait ma tanière, je le verrais arriver.

Je change l'eau de ma gourde et la purifie avec ma teinture d'iode. Je me mets pieds nus dans l'eau, remonte mon pantalon sur mes genoux et continue d'empiler mes pierres à l'entrée du bassin. Je sens déjà l'odeur de poisson grillé me chatouiller les narines.

Il est tout juste midi lorsque je finis mon muret de cailloux. J'essuie la sueur qui perle sur mon front et décide de faire un peu trempette. Je me prélasse dans l'eau et sifflotant la chanson de Clael, toute contente de mon travail.

Je finis le reste de ma marte en laissant mes pieds tremper dans la rivière. Si je n'étais pas dans l'Arène, je me serais presque prise à être heureuse. Tama, Perry et moi allions souvent près du ruisseau qui coule vers leur maison. Il est caché par la canopée, juste avant la barrière électrifiée, à l'écart du village. Je crois bien que nous sommes les seuls à connaître son existence. Nous partions plus tôt du travail dans les champs pour pouvoir passer le reste de l'après-midi à l'ombre des feuilles pour écouter le cours d'eau chanter. Les Pacificateurs ne nous ont jamais attrapés. Ah, comme j'aimerais retourner à ce temps là.

Je lave la sueur de mon visage et attrape ma lance. Tentons de pêcher un peu, je veux pouvoir manger ce soir.

Mais la tâche s'avère bien plus dure que je ne l'imaginais. Les poissons restent bien bloqués dans le bassin comme je l'avais prédis mais ils sont si rapides ! Aussitôt que ma lance perce la surface de l'eau, ils s'enfuient et disparaissent sous les rochers. Mais je suis patiente. Je diminue mes déplacement, tente de ne pas remuer trop de graviers et de sable en soulevant mes pieds et ralentit ma respiration.

Bientôt, mes efforts payent enfin et j'embroche ma première truite. Je la soulève victorieusement, un grand sourire sur les lèvres. Je la dépose sur le carré en plastique qui j'avais eu en cadeau dans mon sac. Elle frétille encore mais elle est trop loin du bord pour s'échapper.

J'en attrape encore deux et m'amuse presque lorsque le courant augmente d'un seul coup. Sans prévenir, une grosse vague me percute de plein fouet et me jette contre mon mur de pierre. Il est trop petit pour que je me cogne la tête mais le choc me coupe le souffle. L'eau continue de s'écraser contre mon visage avec force. Je commence à suffoquer, incapable de faire le moindre geste. Mais la pression est si forte qu'elle détruit ma barricade. Je bascule en arrière et la vague me submerge une nouvelle fois. Heureusement, les bassin ne sont pas très profonds et grâce à l'adrénaline, j'arrive à me mettre debout malgré la puissance du courant. J'essaye de me rapprocher du bord mais à chaque fois que j'arrive à l'effleurer du bout des doigts, la rivière m'en éloigne. Je dégringole comme ça encore deux bassins. J'ai la tête qui tourne et le manque d'oxygène me donne envie de vomir. Il faut que je me sorte de là, et vite même si je n'ai plus les idées parfaitement claires.

Alors que je m'apprête encore à me faire emporter, je me jette en rugissant sur le bord et griffe la terre avec mes ongles pour pouvoir me raccrocher. Je m'agrippe à une poignée d'herbe et me hisse hors du cours d'eau. Je rampe un peu plus loin en crachant mes poumons. Je tousse des gerbes d'eau à n'en plus finir.

Je m'étale sur le dos en respirant bruyamment. Mes membres tremblent violemment. Je reste allongée un long moment à tenter de reprendre mon souffle. Malgré le soleil, je suis frigorifiée. Si je ne veux pas tomber malade, je dois me sécher. Ma démarche approximative finit par me conduire au pied de la cascade. Je ne m'étais pas rendue compte que l'eau m'avait projetée aussi loin. Je retire mes vêtements en tremblotant et les étant sur les grandes pierres plates. J'essore mes cheveux et les rattache. Je décide de rester au soleil pour me réchauffer. Je fais tourner mon bracelet d'épis autour de mon poignet. J'arrive enfin à me calmer. Ils pensaient peut-être réussir à me noyer en croyant que je ne savais pas nager. Je n'avais fait aucune mention sur mes capacités à la nage aux Juges. J'avais seulement fait une allusion évasive à Faun dans le train nous menant au Capitol.

C'est Perry qui m'a appris à nager dans le ruisseau. Tama, elle, n'a jamais su. Elle est restée traumatisée de la mort par noyade de sa sœur dans les Hunger Games. Je n'imagine même pas sa réaction maintenant, alors que je viens d'échapper au même funeste destin que sa sœur.

Je décide de m'activer et fait un petit feu. Je prépare mes poissons et les fait griller au dessus des flammes. L'odeur fait gargouiller mon ventre. Je les déguste en même temps que je sèche.

Je déteste les Juges. Je déteste le Capitol. Je déteste les Hunger Games. Ils viennent d'essayer de me tuer car ma tranquillité les lassait. Ils viennent d'essayer de me tuer pour divertir les téléspectateurs. Un sanglot manque de me faire m'étouffer avec une arête.

Je sais qu'il est inutile de reconstruire une barricade pour coincer les poissons. L'eau la détruira aussitôt que j'aurai fini à cause de l'action des Juges. Les Jeux n'aiment pas la facilité.

Je finis mon repas alors que le soleil se couche. Je me rhabille et éteins mon feu. Je décide d'aller faire une petite ronde, histoire de vérifier que personne ne se trouve par ici. Je ne m'éloigne pas trop de la cascade et reste cachée dans les taillis jusqu'à ce que l'hymne résonne. Mon cœur se serre. La photo de la fille du Neuf apparaît. C'est tout. Mon angoisse retombe.

Je reste dans les alentours jusqu'à ce que la fatigue accumulée dans la journée me retombe sur les épaules. Alors que je longe la rivière, l'odeur de la nuit m'assaillit. Ce parfum me rappelle une nouvelle fois les longues soirées que je passais avec Perry et Tama à regarder les étoiles en été, perdus au milieu des champs. Lorsque nous parlions de tout et de rien, de notre avenir, des Jeux... Nous passions nos nuits à refaire le monde, à en imaginer un plus juste, où il ferrait bon de vivre. C'était si beau de rêver. Mais tout cela n'était qu'imagination, paroles d'adolescents ayant soif de liberté.

Je me hisse dans ma caverne, à l'abri de toute attaque, et remonte ma corde.

Un parachute argenté m'attend juste à l'entrée. Je l'ouvre, curieuse de ce que je pourrais y trouver. Une senteur de sucre me frappe le visage de plein fouet. C'est une part de gâteau aux prunes. Seeder m'a laissé un mot.

«Joyeux anniversaire.»

J'avais complètement oublié. Aujourd'hui j'ai dix-sept ans. C'est probablement mon dernier anniversaire. Je me rends compte que je me mets à pleurer. Je sais que ce ne sont pas les sponsors qui me l'ont offert. Mon trois à l'entraînement m'a complètement effacée de leur mémoire. C'est le District Onze qui me fait un cadeau. J'imagine tout ce qu'ils ont du mettre de côté pour pouvoir m'offrir cette part de tarte. Mes sanglots redoublent. Je relève la tête.

_Papa, maman, Clael, Tama, Perry... Vous me manquez tellement... Je veux rentrer à la maison.

Mes larmes rendent la gâteau un peu salé mais je m'en fiche complètement. Je mange chaque demie-prune en prenant mon temps et m'attaque à la pâte ensuite.

_Merci. Merci à tous. Je ne vous décevrais pas.

Je me glisse dans mon sac de couchage, rabats ma capuche sur ma tête et regarde l'eau de la cascade s'écouler, reflétant les rayons de lune dans une valse féérique avant de m'endormir.