On The Train

par hannami

Je vois mon visage effrayé danser sur l'écran. Je suis livide et mes yeux sont perdus dans le vide. Je ne me souviens pas avoir été trainée sur scène par des Pacificateurs. Les hurlements de Tama me déchirent le cœur. Je regarde mes bras. Cette brulure faite avec la poêle, il me semble que je me la suis faîte dans une autre vie. Ma chair est striée de griffures et de marques d'ongle. Par endroit, du sang séché s'écaille. Je n'avais pas eu mal lorsque mon amie et l'inconnue m'avait retenue mais maintenant, lorsque que j'effleurais les blessures, des picotements douloureux me faisaient grimacer. Cette fille effrayée sur l'écran, ce n'est pas moi. Je n'arrive pas à croire que ce soit moi. Je ne me reconnais pas. Ce qui lui est arrivé ne m'est pas arrivé. Je ne suis pas dans ce train. Je suis chez moi, à table, avec ma famille. Nous nous régalons du repas que j'ai préparé et nous fêtons le fait que je n'ai pas été tirée au sort.

Mais l'ébranlement du compartiment me rappelle à la raison.

Je jette un coup d'œil à Faun qui, lui aussi, fixe l'écran. Il se regarde monter sur scène, le teint blafard et la mine déconfite. Je vois dans ses yeux que cette image ne lui plaît pas. Qui l'en blâmerait ? Un horrible bleu déforme son visage. Sa pommette est enflée et il doit garder sa paupière mis-close. Il ne l'avait pas lors de la Moisson. J'aimerais lui demander comment c'est arrivé mais je n'ose pas.

Il surprend mon regard. Ses yeux sombres m'observent. Je ne sais pas pendant combien de temps nous restons à nous toiser mais je sursaute quand Seeder éteint la télévision. Nous avons raté les Tributs du District Douze. De toute façon, ils ne doivent pas être plus vaillants que nous.

_Qu'est ce que vous avez retenu ? Nous demande notre mentor.

Je ne sais pas vraiment quoi répondre mais Faun répond du tac au tac.

_C'est simple, dit-il, si nous ne mourrons pas le premier jour, et bien, ce sera le deuxième.

Lorsque je lui ai dit la même chose un peu plus tôt dans la journée, il m'en a voulu et il m'a même dit qu'il me haïssait. Or, maintenant, il a également décidé que nous n'étions pas de taille.

_Je déteste les gens comme toi, je rétorque, répétant exactement ses mots.

Je crois qu'il va se lever et m'étrangler. Mais il n'en fait rien.

_Et qu'est ce qui te fait dire ça ? L'interroge Seeder.

_Qu'est ce qui me fait dire ça ? Et bien, la liste est longue.

_Commence par le commencement, l'encourage-t-elle.

_Alabastair, le Tribut du District Deux. Il fait au moins deux mètres, il est aussi gros qu'un taureau et ses bras font trois fois mes cuisses. S'il me tombe dessus, je ne donne pas chère de ma peau. Et encore moins de la tienne, Eila.

Cette affirmation me pique au vif bien que je sache qu'elle soit vraie.

_Il est grand et gros, il aura donc du mal à se cacher, grimper aux arbres, il se peut également qu'il ne soit pas très rapide, ni même agile, je lui réponds.

_Exactement, m'approuve Seeder.

_Et qu'est ce que tu fais de ces deux gamins du District Un ? Les jumeaux de douze ans. Ils m'ont l'air teigneux, voraces et sans pitié. Tu as vu les yeux de la fille ? Et le sourire du garçon ? Ils n'ont même pas l'air humain. Se sont des robots. Des robots programmés pour nous exterminer. Et eux, ils sont petits, minces et musclés. Je suis sur qu'ils sont rapides et agiles. Ils n'hésiteront pas à s'entretuer pour gagner.

_Mais s'ils se retrouvent face à Alabastair, il les écrasera en moins de deux. Ils sont peut-être musclés mais ils seront moins forts, beaucoup moins fort que cet espèce d'ogre.

Seeder acquiesce.

_Et Eider ? Eider Foawave, celui du District Quatre ? Il n'est ni trop grand, ni trop petit, il est musclé et il a l'air confiant et déterminé. Et au vu de son physique, il n'aura aucun mal à avoir des sponsors. Je suis prêt à parier qu'il sait nager alors que nous, non.

_Peut-être qu'il n'est pas intelligent. Et puis, qui te dis que je ne sais pas nager ?

Faun me regarde avec des yeux étonnés et curieux. C'est bien la première fois que je le vois surpris.

_Tu sais nager ?

Je préfère ne pas lui répondre. Et heureusement, les plats arrivent. Ça tombe bien, je commençais à avoir faim. Faun oublie sa question dès qu'on dépose devant lui une assiette garnie de tomates, fromages, œufs, maïs et autres crudités.

_Wahou, souffle-t-il, et ben, j'aurais eu un vrai repas avant de mourir au moins. Qu'est ce que c'est que ce truc ?

Il soulève du bout de sa fourchette une tranche de légume aussi verte que l'herbe des prés au printemps.

_Un concombre, je lui répond, tu n'en as jamais mangé ?

_Non. Toi oui peut-être ?

_Une seule fois.

Faun me fusille du regard. Il doit penser que j'essaye de le rabaisser, de le faire passer pour un idiot devant Seeder mais c'est faux.

Ma propre assiette arrive. La quantité de nourriture me fait tourner la tête. Chez moi, je mange souvent à ma faim. Il est rare que j'ai le ventre vide mais je n'avais jamais mangé à moi toute seule, ne serait-ce que le tiers de cette assiette. Je n'ose même pas imaginer ce que cela représente pour Faun. Lui et sa famille sont très pauvres. Ses parents, son frère et sa sœur travaillent toute la journée dans les champs mais ça ne rapporte pas beaucoup. Nous, nous avons quelques poules et même une vache que mon père a trouvée, perdue, dans le pré derrière chez nous, un jour. Nous possédons même un petit carré de jardin où ma mère fait pousser des carottes et du blé.

Les mets, tous aussi délicieux les uns que les autres, se succèdent si bien que dès que nous finissons notre assiette, une autre arrive. Je n'ai jamais autant mangé. Je dévore littéralement gigot, entrecôtes, légumes, saucisses et je me ressers même de cette gelée rosâtre qui a un goût d'herbe mouillée. Je m'adosse à ma chaise, rejette ma tête en arrière et souffle de contentement. Je ne pourrais plus rien avaler.

Mais on ne peut pas en dire autant de Faun qui continue de baffrer tout ce qui se trouve à sa portée. Il engloutit littéralement tout ce qui passe devant ses yeux.

_Préférez-vous être conseillés ensemble ou séparément ? Demande soudainement Seeder en coupant un morceau de carotte.

_Séparément, nous répondons tous les deux en cœur.

Je m'attendais à cette réponse de Faun mais lui ne devait pas s'attendre à la mienne. Il me regarde d'un air suspicieux et confus. Il doit penser que je lui cache quelque chose. Et il a raison.

_Et d'ailleurs, où est Fulia ? Elle ne devrait pas être avec nous et nous donner des conseils, elle aussi ? Je demande et regardant par la porte vitrée derrière moi, pour détourner l'attention.

_Je travaille avec elle depuis deux ans et je ne l'ai encore jamais vu manger avec moi et les Tributs. Elle dine dans sa chambre, me répond Seeder.

_Je vais voir si elle a besoin de quelque chose.

«Profitez-en pour parler de votre stratégie», je pense. Mais je crois qu'ils n'ont pas besoin que je leur dise aux vues de la mine de conspirateur que prend Faun avant même que j'ai le dos tourné.

Les couloirs sont étroits et recouverts de lambris vernis. Je me rends compte que je ne sais pas où est la chambre de Fulia. Je navigue entre les compartiments sans vraiment savoir où me diriger. Je suis contente de me retrouver un peu seule. Je déteste ces caméras toujours rivées sur moi à guetter la moindre faille. Je me sens comme un rat de laboratoire. Mais je crois que c'est un peu ce que je suis, maintenant.

Après avoir ouvert presque toutes les portes du train, je me dis que Fulia a peut-être sauté par une fenêtre et s'est échappée. Mais l'idée est incongrue. Je pousse un énième battant sans grand espoir de la trouver derrière.

Fulia Maylord mange la même gelée rose que moi-même j'avais dévoré au diner. Elle lève son visage tatoué à mon entrée.

Je remarque qu'elle pleure.

_Je... Je suis désolée. J'aurais du frapper. Je ne savais pas que vous étiez là.

_Qu'est ce que tu veux ? Me demande-t-elle de sa voix morne.

_Je vous cherchais. Je m'excuse de vous avoir dérangée.

Elle pose sa cuillère sur le bord de son assiette creuse.

_A quoi me servent les excuses d'un quelqu'un qui va mourir sous peu ?

Fulia recoiffe sa tour capillaire.

_A rien, je suppose, je lui réponds.

_Alors pourquoi le fais-tu ?

Je ne sais pas quoi lui dire. Je me sens bête tout d'un coup. Je devrais partir. La laisser tranquille. Cette femme ne s'occupera ni de moi ni de Faun. Elle se fiche de savoir si l'on va mourir ou survivre, avoir des sponsors ou non.

_Pourquoi me cherchais-tu ?

Je déglutis et passe une mèche de cheveux encore humide de ma douche derrière mon oreille.

_Je voulais savoir si vous aviez besoin de quelque chose.

_Oh, me dit-elle avec un sourire, j'ai besoin de plein de choses. Mais je doute que tu puisses parvenir à me les apporter.

C'est la première fois que je la vois sourire. Elle paraît plus jeune.

_Comment t'appelles-tu, déjà ?

_Eila. Eila Nettle, je lui réponds comme si la question ne m'avait pas vexée.

Fulia décide que la conversation est terminée. L'hôtesse me congédie d'un revers de main. Je referme la porte et m'enfuis en courant.

Voir cette femme, qui paraît si froide et détachée de tout, pleurer m'a remuée. Je tourne dès que je vois un couloir et m'engouffre dans les plus petits espaces. Je me perds. Je suis à bout de souffle. Je me laisse glisser contre un mur et plonge ma tête entre mes genoux. Je me mets à sangloter. Je me dis que je vais mourir. Que se sont mes derniers jours à vivre. Que je ne reverrais plus jamais Clael ni mes parents. Que Tama et Perry resteront à tout jamais des souvenirs. Personne ne viendra me sauver. Personne ne tiendra ma main lors de ma lente agonie dans l'Arène. Je vais mourir toute seule, sans personne à qui me raccrocher. J'expierais dans la souffrance. Ma seule prière est de mourir paisiblement. J'espère que ni Alabastair ni les jumeaux du District Un ne m'auront. Je sais qu'eux, ils me feront souffrir. Ils se régaleront de ma mort et prendre plaisir à me torturer. Je n'ose même pas imaginer ce qu'il me feront endurer. Un sanglot plus fort que les autres me fait trembler de tous mes membres.

_Qu'est ce que tu fiches ici ?

Je ne relève pas la tête. Je ne l'ai pas entendu arriver à cause des tapis qui recouvraient le sol du train.

_Laisse moi tranquille, je couine d'une petite voix.

Il m'attrape par une épaule et me secoue vigoureusement. Je lui jette un regard assassin. Il éclate de rire.

_Alors comme ça, tu peux aussi avoir ce genre d'expression ?

Mes yeux lancent des éclairs.

_Tu devrais te mettre en colère plus souvent, sa te va bien.

Je hausse les sourcils. Sa pommette a encore gonflée. On dirait qu'elle va exploser. Je porte ma main à son visage. Mes doigts glacés touchent son bleu brulant. Il s'écarte vivement, une mine interdite peinte sur ses traits.

_Je peux te soigner, si tu veux, je lui propose dans un souffle.

_Seeder m'a dit que cela donnerait le ton, une fois au Capitol. Je vais gagner la réputation de gros dur, tu vois.

_C'est ta stratégie ?

Et cela lui conviendrait parfaitement. Son air sauvage, ses cheveux emmêlés aussi noirs que ses yeux, son visage dur, ses mâchoires puissantes et carrées correspondraient parfaitement à l'image qu'il voudra donner de lui.

_N'essaye pas de me piéger. Je ne te dirais rien.

_Pas besoin, lui dis-je avec un sourire, tes yeux viennent de me confirmer que c'est ça.

Faun détourne rapidement le regard, comme s'il avait peur que je puisse discerner autre chose dans ses prunelles sombres.

_Je peux au moins te faire un pansement. Rien que pour la voyage. Cela atténuera un peu la douleur. D'accord ?

Il réfléchit pendant de longues minutes. Au moment où je me dis qu'il va refuser mon aide et m'envoyer balader, il accepte, à mon plus grand étonnement.

_J'ai repéré quelques crèmes et médicaments de premier secours dans ma salle de bain, je suis sur qu'il y aura des pansements. Suis moi, m'indique-t-il.

Sans un mot, il me guide à travers le labyrinthe de couloirs. Nous avançons silencieusement, sans un son, nos pieds s'enfonçant dans les tapis moelleux.

_Mon palace, me dit-il en ouvrant la porte de sa chambre.

Elle ressemble en tout point à la mienne. Il s'assoit sur le lit et enlève ses chaussures. J'ouvre le placard de la salle de bain et en sors des crèmes en tout genre ainsi que plusieurs pansements aux couleurs vives. Je lui applique quelques onguents, seulement ceux dont je connais les ingrédients. Il ferme les yeux et souffle de plaisir alors que je lui masse délicatement la joue.

_Je ne savais pas que tu pouvais avoir ce genre d'expression, lui dis-je avec un sourire qu'il ne peut voir, tu devrais te détendre plus souvent, sa te va bien.

Ses lèvres se plissent en un sourire amusé.

_Être amical et gentil avec moi, sa fait aussi parti de te stratégie ? Je lui demande doucement.

Il n'essaye même pas de mentir.

_Oui. Seeder me l'a conseillé.

_Vert ou jaune ?

Il ouvre les paupières révélant des yeux interrogateurs.

_Pour le pansement, vert ou jaune ? Je répète.

_Ces gens du Capitol... râle-t-il, ils ne pourraient pas avoir des goût normaux ? Allez, va pour le vert.

Je le pose avec douceur et constate le résultat, satisfaite.

_Je vais voir Seeder, elle doit m'attendre. Si jamais la douleur revient, n'hésite pas à remettre de la pommade. Bonne nuit.

Et alors que je ferme la porte sans me retourner, je sens ses yeux posés sur mon dos.

J'espère qui ce ne sera pas lui non plus qui me tuera.