Se recadrer

par kakashi.gk

Hermione, encore hébétée par le cours des événements, n'avait pas bougé d'un pouce. Que devait-elle faire ? Aller s'excuser et le supplier de reprendre ses leçons... A quoi bon. Les remords n'avaient servi à rien. Et puis, lui courir après c'est bien beau, digne d'un bon roman, mais où le trouver ? Et comment ? Et puis cette idée de supplication avait quelque chose de dérangeant. Près tout, elle n'avait rien à se reprocher !
Elle pouvait aussi partir. Mais cela signifierait de rater immanquablement l'ultimatum du professeur Rogue.
Rester ? Oui, mais que faire ? Tenter la potion ? Seule ? C'était risqué, très risqué... S'il arrivait quelque chose, personne ne pourrait lui porter secours. Il lui faudrait attendre que le directeur des Serpentards reviennent dans ses quartiers. Sans conseils, comment apprendre à choisir ses ingrédients, à remuer quand il le faut,...
Renoncer serait la solution la plus simple. Fini les soucis, fini les interrogations, les doutes... Après tout elle ne devait plus rien à personne... « Non ! C'est faux ! » se rabroua mentalement la jeune femme. Elle avait maintenant un devoir de mémoire, des promesses inachevées à tenir. Et même si son esprit rationnel, l'éloignait de toute croyance post mortem, il lui apparaissait évident que sa conscience souffrirait d'un tel abandon. Et puis, elle avait encore ses amis. Tout aussi loin qu'ils soient, rien n'avait changé. Et il y avait aussi tous ces gens, du passé comme du présent, qui l'ont formée, qui l'ont forgée. Toutes ces personnes qui par leurs leçons lui ont permis de devenir ce qu'elle était maintenant, de faire tout ce qu'elle avait accomplis. Non, même seule, elle devait continuer, et à défaut de réussir, au moins essayer. Pas un seul, jamais, ne lui avait prôné l'abandon, mis à part Rogue. Mais Rogue a toujours été un être à part, cynique. L'avis d'un tel homme ne doit pas faire religion.
Ce qu'Hermione ignorait, c'est qu'au moment où elle condamnait les paroles de son professeur de potion, celui ci faisait le point sur tous les ennuis que son geste de charité impliquait. Et alors que la jeune femme ratissait à tâtons le sol froid de la salle pour retrouver son chaudron égaré, le maître des potions, perdu dans ses pensées apaisait peu à peu le courroux qui l'avait envahi quelques minutes plus tôt. La colère se muant en rancoeur, il pestait contre tous ceux qui l'avaient mis dans cette situation embarrassante. Il maudissait cette greluche de Granger de s'être fourrée gryffondorement dans ce pétrin sans nom. Il la maudissait de l'y avoir entraîner en le contraignant à contracter une dette d'honneur. Jamais il n'avait voulu qu'on lui sauve la vie. Il aurait par mille fois préféré passer de vie à trépas et rejoindre dans la mort sa douce Lily, même si cela impliquait de revoir ce crétin de Potter. Il maudissait Dumbledore de l'avoir embringué dans ce plan foireux. Il avait beau se parer du blanc de l'innocence, celui ci était très largement maculé de culpabilité : toutes ces incursions dans sa vie privée, ses manipulations, ses sous entendus,...à y réfléchir, même cette elfe de maison n'était pas nette...
Mais au final... Granger n'était qu'une victime, une victime infortunée de la folie humaine. Rien de ce qui ne lui était arrivé n'était vraiment sa volonté, à l'exception, bien sûr, de son acte prétendument charitable. Et encore, celui ci n'a été dicté que par cette bonne éducation humaniste qui lui a été inculquée dès le berceau, un formatage intellectuel. De même, Dumbledore, tout puissant et manipulateur fut-il, n'était maintenant ni plus ni moins qu'un tableau...Non, au final, le seul qui puisse et qui doive être blâmé ici, c'était lui. Il avait été l'instigateur de son propre malheur. L'ensemble de cette pathétique mascarade était son oeuvre. Il avait découvert dans l'un de ses livres le sort en question. Il l'avait essayé sur lui même, et lui seul avait eu l'idée de le combiner avec ces pastilles. Qu'allait-il donc faire ce jour là dans un magasin où il n'avait jamais mis les pieds, même du temps de sa scolarité (à qui donc aurait-il bien pu faire de telles farces). C'était lui qui avait proposé son aide à la jeune femme, indirectement par le biais de ce personnage qu'il avait créé jusqu'à en modeler les traits... Il avait succombé à un côté humain de lui même qui lui était étranger. Tout ces bons sentiment de pitié, de compassion toutes ces notions enfouies depuis bien longtemps par la nécessité au plus profond de son être...
Le temps défilant à une vitesse incroyable, Rogue décida de s'extraire des méandres de ses noires pensées, et de s'en retourner à des activités plus productives. Car l'homme en avait conscience, il pourrait bien tergiverser ainsi des jours entiers, le résultat serait inextricablement le même : les dés avaient été jetés et il avait choisi sa main, le flot des événements allait maintenant suivre son cours et lui n'aurait qu'à se laisser dériver au gré des courants. Comme toujours depuis bien longtemps, il n'était plus maître de lui-même. Certes il pourrait toujours reculer et prétendre que le soi-disant bon samaritain Niréus avait du quitter la région pour raisons diverses. Il serait ainsi libéré de cet engagement ridicule. Cependant, il n'était pas dupe quant aux conséquences de tels actes : des remords incontrôlés pour sa part et de sèches remontrances du côté de celui qui avait été le plus proche de ce l'on nomme communément un ami.
Arrivé à bon port (quoique à bon cachot serait plus juste), Rogue fut interloqué par le cliquetis de métal et de verre qui frappa ses oreilles. Que signifiait donc ce tintamarre ? Question idiote s'il en est, puisqu'il n'existait qu'une seule hypothèse expliquant ce raffut. Ainsi elle était restée...
Aidé par ses années de service, le professeur se glissa subtilement dans la salle sans même qu'un grincement de porte ne vienne trahir sa présence. Il eut le réflexe premier de se fondre dans le coin le plus sombre de la pièce avant de se rendre compte de l'inutilité d'une telle manoeuvre. Il s'appuya donc simplement sur le bureau le plus proche et observa la scène qui se déroulait sous ses yeux.
Quelques rangs devant lui, le contenu d'un chaudron ronronnait sous la caresse des flammes. Les volutes de fumée qui s'échappaient de la préparation dégageaient une douce odeur florale caractéristique de la mixture. Le maître apprécia d'un oeil expert le mélange et constata avec étonnement que celui ci, sans être parfait, se révélait plutôt correct, digne d'un élève moyen. L'homme, dérouté par cette détermination de fer, était curieux de voir comment Hermione avait de son propre chef, réussit en peu de temps, à pallier sa déficience. Il aurait du se l'avouer s'il n'avait pas été caractérisé par cette mauvaise foi toute serpentarde, cette jeune femme était étonnante. Mais bien sûr, pour la raison précitée, il ne se l'avouera jamais. Disons que dans son cas indécrottable, le simple fait d'y penser valait déclaration.
Il décryptait avec attention chacun des mouvements de la Gryffondor. Il ne fut pas surpris de découvrir ceux ci hésitants et malhabiles. Néanmoins, il lui fallait admettre, très objectivement bien entendu, que son élève avait surmonté avec maestria, la majorité des obstacles matériels qui se dressaient devant elle, exploitant avec ingéniosité tout ce que la magie avait à lui offrir. A coups d'accio, d'aguamenti, ou encore d'incendio : elle maniait relativement aisément ses ingrédients. Lorsqu'il lui fallait se déplacer dans elle utilisait naturellement le sortilège des quatre points, à cette différence qu'au lieu de regarder sa baguette tourner, elle se fiait à son toucher en plaçant la paume de sa main libre sur le bâton de bois verni.
Rogue ne leva pas le petit doigt quand Hermione s'entailla sévèrement la main dans une plainte stridente : ce genre d'incident était de toutes manières inévitable. Il remarqua d'ailleurs que ce n'était pas la première « blessure de guerre » qu'arboraient les mains de la jeune femme. En effet Hermione, livrée à elle même, s'était brûlée à plusieurs reprises avec le chaudron rougi et les bûches ardentes. Elle remerciait en ce moment Harry de l'avoir embarqué dans ces déboires de l'an passé : au moins cela lui avait permis de parfaire ses sorts de soin. C'est ainsi que, n'ayant pas emporté son flacon de dictame, elle prononça négligemment une petite incantation qui, à défaut de refermer la plaie, arrêta le flot sanguin, sous le regard intéressé du professeur.
La préparation de la potion étant maintenant dans sa phase terminale, il se décida à intervenir. Il avait d'abord pensé à conserver sa forme de terreur des cachots et mettre en application son plan de libération, mais à quoi bon... Il n'était pas né de la dernière pluie, il savait pertinemment que cela ne servirait à rien. Il se lança alors son sortilège en informulé, puis goba la pastille colorée. Il hésita encore un moment quant à la démarche à prendre puis finalement lança de son habituel ton cynique :
_ Vous n'abandonnez donc jamais ?
Hermione, qui était profondément concentrée dans la difficile tache de remplir sa fiole avec la potion, fut surprise d'entendre une voix briser ainsi le silence. Elle sursauta et versa le liquide bouillant très largement à côté du fin goulot, en plein sur son poignet nu. Rogue nota avec une pointe d'amusement que cette fois ci la jeune femme étouffa sa souffrance, les dents serrées.
_ M Prince? Que faites vous là ? J'ai pourtant cru comprendre que vous refusiez de perdre votre temps avec une idiote telle que moi, déclara-t-elle froidement, le souffle court. Et toc ! Dans les dents, ça lui apprendra à se comporter en mufle de la pire espèce, pensa-t-elle fièrement avant de se rendre compte de la bêtise de sa réaction. Elle n'était pas en train de se quereller avec Ron. Essayer de donner des leçons et avoir le dernier mot ne servirait strictement à rien. Et puis elle avait besoin qu'il accepte de l'aider de nouveau, car si elle avait réussi à ne pas faire exploser le château, elle ne donnait pas cher de la qualité de son travail. Elle se ravisa donc d'ouvrir les hostilités et, d'un ton plus gêné qu'autre chose, elle demanda :
_ Tu es là depuis longtemps ?
Le dit Niréus, déstabilisé par ce revirement rapide et total, ne savait pas très bien comment il était sensé réagir. Devait-il répondre à l'attaque et entrer dans un conflit en boule de neige ? Finalement, à contrecoeur (on ne se refait pas), il décida de faire comme s'il avait eu un instant de surdité, et prit comme point de départ cette dernière question beaucoup moins hargneuse.
_ Disons que je suis là depuis un certain temps.
Hermione rougit légèrement à l'idée qu'elle avait été espionnée dans sa galère. En temps normal, elle aurait eu tendance à sortir de ses gonds face à cette révélation et à cette réponse qui n'en était pas une. Seulement voilà, rien n'était normal, aussi ravala-t-elle ses pulsions, n'ajouta rien, et remua piteusement sa potion, extrêmement fatiguée par toutes ces complications.
Rogue se rapprocha embarrassé. Il était évident que son élève traversait une période d'abattement. Cela se lisait dans ses yeux absents, dans son sourire inexistant, dans le tremblement de ses mains meurtries... Mais que diantre, il n'était pas psychologue...déjà qu'il avait du mal à se gérer lui même... Pour détendre l'atmosphère, il embraya sur le sujet qui les intéressait tous les deux : la potion.
_ A ce que je vois, vous ne m'avez pas attendu pour commencer les réjouissances...