Sic parvis magna

par Tentenette

Cher Esmée,

Les mots griffonnés sur du papier n’ont pas beaucoup de sens, mais si tu lis cette lettre, c’est qu’il n’y a plus d’autres moyens.

J’aurais aimé être avec toi, te voir grandir, prendre pour la première fois le Poudlard express, devenir une brillante sorcière et une belle jeune femme, mais il en a été autrement. Je voulais que tu saches que tout ce que j’ai fait a toujours été dans ton intérêt, même si pour l’instant, je ne peux qu’imaginer le dégout et la colère que tu éprouves à mon égard.

Je t’ai privé de ce qu’il y a avait de plus important pour un être humain, j’ai fait ce choix en pensant que j’agissais pour ton bien, pour ta sécurité. Lorsque j’ai su que mes jours étaient comptés, je n’avais plus qu’une semaine pour remplir mon dernier devoir en tant que grande sœur, tu as le droit de connaitre la vérité, aussi affreuse et abominable fut-elle : je veux que tu saches tout de la vie de cette étrangère qui prétend être ta sœur…en espérant que ce que tu t’apprêtes à lire ne te fasse pas totalement oublier à quel point je t’aime.

 

1.       Chapitre

J’avais neuf ans lorsque nos parents sont morts, tu n’étais encore qu’un bébé. On nous avait confié à Mrs Hurst, notre tante moldue qui possédait Bloomfield, c’était un domaine magnifique, réputé dans tout le Gloucestershire pour la beauté des fleurs que rapportait Mr Hurst de ses voyages dans les pays exotiques. Avec un tel nom, on imagine que la vie chez Mrs Hurst ne pouvait être qu’agréable pourtant, je vécus chez elle six des pire mois de mon existence.

Elle s’était résignée à s’occuper de nous afin qu’on ne dise pas d’elle qu’elle avait fermé sa porte à deux orphelines, de sa chair et son sang qui plus est. Loin de me témoigner l’affection d’une tante, ou au moins celle que l’on devait à un enfant ayant récemment perdu ses parents, elle m’avait dès le départ montrer « ma place » au près des domestiques, et c’était justement le rôle qui m’était dévolu.

Mrs Hurst avait trois enfants, Charlotte, Caroline et James, âgées de quatorze, douze et onze ans. Les filles Hurst étaient capricieuses, superficielles et à l’image de leur mère, particulièrement cruelles. Elles repoussaient toujours leur promenade dans le parc à l’heure où je récurais le sol de l’entrée, laissant l’empreinte de leurs souliers boueux sur le sol que j’avais soigneusement astiqué. De temps à autre, elles sortaient de la salle de musique pour m’observer du haut des marches en ricanant.

Pendant que les autres enfants étudiaient ou s’amusaient, j’aidais les employés de maison dans leurs corvées. Mrs Hurst leur avait interdit de me témoigner une quelconque marque de sympathie car cela m’aurait conforté dans mon attitude revêche et indisciplinée. Heureusement, il y avait Polly, la cuisinière qui m’aimait bien même si elle me trouvait « un peu sauvage et renfermée », elle me donnait les taches les moins pénibles et me laissait toujours quelques biscuits et un verre de lait lorsqu’elle donnait leur goûter aux enfants de Mrs Hurst.

C’est alors que mes pouvoirs ont commencé à se manifester. Malgré les nombreuses remarques des employés de maisons et les plaintes répétées de ses enfants, Mrs Hurst faisait la sourde oreille, admettre mon anormalité l’aurait obligé à m’envoyer en pension et à débourser plus qu’elle ne pouvait envisager. Plus ces phénomènes inexplicables se produisaient, plus ses punitions devenaient cruelles et excessives.

Malgré toute cette haine, cette injustice, je m’étais résignée à tout accepter sans broncher. Mrs Hurst nous avait accueillis sous son toit, si ça n’avait pas été elle, Dieu seul savait ce qu’il serait advenu de nous et rien que pour cela, je lui devais si ce n’était le respect, au moins une tacite reconnaissance.

 Un jour alors que je balayais la cuisine, j’entendis les enfants parler de moi dans le jardin, il se moquait de notre famille, Caroline avait osé dire de notre père que c’était un ivrogne et qu’il s’était suicidé parce qu’il ne pouvait plus subvenir aux besoins de sa famille. Un instant plus tard, Caroline se trouvait à terre, une main sur sa joue écarlate, la lèvre en sang et moi j’écumais de rage au-dessus d’elle, le souffle court. Charlotte et James me dévisageaient, choqués. Moi qui étais d’ordinaire si docile, si effacée, ils ne se seraient jamais attendu à ce que je réagisse de la sorte, mais j’en avais assez. J’en avais assez des insultes et des humiliations quotidiennes. Mon geste me couta extrêmement cher. Je n’avais jamais vu Mrs Hurst aussi en colère. Sitôt que les enfants l’avaient prévenu, elle me tira par les cheveux et m’entraina vers le coin le plus sombre de la maison, la cave.

—Non, non je vous en supplie arrêtez, vous me faites mal !

—Silence petite sotte, si votre mère a fauté dans votre éducation, je me chargerais personnellement de corriger votre caractère.

Tout en me parlant, elle me secouait violemment par les épaules, je lui mordis la main.

—Ah ! Comment osez-vous, petite sauvage !

Elle me gifla du revers de la main et son alliance entailla ma joue. Lorsque je vis le sang sur mes doigts, c’était comme si quelqu’un d’autre avait pris possession de mon corps.

—Pourquoi me fixez-vous ainsi, comme un tigre affamé ? Vous n’avait eu que ce que vous…

Une lampe éclata, bientôt suivit par toutes les autres. Nous étions dans la gallérie des iris. C’était un long couloir parcourut de large porte fenêtre donnant sur le jardin où Mrs Hurst cultivait ses fleurs préférées. 

Plongée dans une semi-obscurité, je distinguais à peine le profil de ma tante, les bras en croix devant son visage pour se protéger, je l’entendais me crier d’arrêter.

—C’est toi qui as fait ça ! Tu es un monstre, tout comme ton père !

Elle s’apprêtait à me frapper encore et la première porte fenêtre explosa, provoquant un fracas assourdissant, la puissance du choque faisait voler les débris de verre et de bois dans tous les sens.

—     Non…ne t’approche pas de moi ! S’écria-t-elle en se précipitant de sa démarche boiteuse vers la porte du fond. A mesure que j’avançais, les fenêtres éclataient sur mon passage. Je n’avais jamais ressentie ça, c’était enivrant, irrésistible, quelque chose parcourait mon corps, déferlait dans mes veines, électrisait ma peau jusqu’au bout des doigts. Je me sentais puissante, je me sentais invincible…et j’adorais ça.

La dernière fenêtre éclata au visage de ma tante avant qu’elle n’atteigne le loquet de la porte. Elle tomba à terre en criant de douleur. Elle leva vers moi un visage en sang, me suppliant d’épargner sa vie.

—     Pitié, Sloan, ne fait pas ça …

—     Navrée ma tante, mais quelqu’un se doit de corriger votre caractère…

Je ne savais pas pourquoi j’avais dit cela, je ne savais même pas ce que j’allais faire, mais ce dont j’étais sure, c’était que voir la terreur déformer le visage ensanglantée de Mrs Hurst me procurait un plaisir transcendant.

Lorsqu’ils avaient entendu crier leur maitresse et le vacarme des explosions, les domestiques s’étaient précipités dans la gallérie des Iris. Ils m’avaient empoigné et ramené dans ma chambre où je passai la nuit attachée au lit, pieds et poings liés.

Le lendemain, je quittais Bloomfield pour un orphelinat situé au cœur de Londres, Le Wool’s Orphanage, un bâtiment inquiétant et carré entouré de grilles. Le chauffeur de Mrs Hurst connaissait personnellement Mrs Cole, la directrice de l’établissement qui avait accepté de me prendre. Même choquée et blessée, notre tante ne perdait jamais le nord lorsqu’il s’agissait d’argent et un orphelinat était beaucoup plus économique et pratique qu’une pension. Mais je ne m’en plaignais pas, ça aurait pu être pire, j’aurais pu être enfermée dans un couvent à subir je ne savais quel torture pour faire sortir le supposé démon qui m’habitait.

—Que va-t-il advenir de ma sœur ? Avais-je demandé à Polly le matin en préparant ma valise.

—Votre tante a décidé de la garder.

Mon départ me rendait à la fois heureuse et bouleversée. Pendant les six mois que j’avais passé à Bloomfield, je voyais avec soulagement, ainsi qu’une fugace pointe de jalousie l’attention qu’elle te témoignait. Si je te raconte tout ceci, ce n’est absolument pas pour flétrir l’image que tu as de notre tante. Je craignais de ne pouvoir combler le manque qu’avait laissé mère mais j’étais soulagée de voir que et Mrs Hurst te traitait comme sa propre fille.

 Je me demandais si le jour de nos retrouvailles tu me reconnaitrais. Ça me semblait peu probable, au moment où je quittais Bloomfield, tu faisais à peine tes premiers pas. Malgré tout, tu n’as jamais quitté mon esprit, je pensais à toi tout le temps, lorsque j’étais heureuse comme quand j’avais du chagrin.

En franchissant le portail du domaine, j’étais convaincu qu’un jour, je reviendrai à Bloomfield pour te reprendre, tu étais tout ce qu’il me restait en ce monde, je n’avais plus qu’une obsession, c’était de nous réunir à nouveau et à dix ans, tu penses bien que je n’étais pas consciente de tous les obstacles que j’aurais à affronter.