0.Prologue

par Cramouille

 

A l’heure où toutes les chaumières plongeaient dans un profond sommeil, un étrange voyageur bravait la paix silencieuse de cette nuit pour se diriger vers le Devon.

Ses ailes duveteuses, semblables aux neiges éternelles, battaient l’air doux d’une soirée d’été. Dressant son long cou blanc, il repéra enfin le magnifique château d’or. Il paraîtrait qu’au moment où sonne midi, il se mettrait à rayonner comme si le soleil s’incarnait en lui. Mais, en cet instant, le soleil était couché et la nuit voilée. Sans sa lumière éclatante, il semblait aussi vulnérable qu’un vulgaire château de pierre.

Comme si le temps lui était compté, l’oiseau solitaire ne prit pas le temps de se reposer et s’engouffra rapidement dans l’une des somptueuses cheminées.

Là, où habituellement des dizaines de touristes sorciers ressortaient couvert de suie, la blancheur immaculée du visiteur ailé ne fut entachée d’aucune cendre. Gracieusement, il alla se poser sur une statue où un couple de pierre buvait une étrange fiole. Il parcourut alors de ses yeux gris et tubulaires si identiques aux aigles l’endroit où il se trouvait. La statue avait été érigée en plein milieu d’une cour ouverte sur l’extérieur, protégée par des tas de sortilèges qui repoussaient  les intrus tel que lui. Sur sa droite, l’homme censé surveiller les cheminées s’empiffrait de friandises multicolores tout en écoutant la RITM[1]. Il regardait attentivement un magazine peu recommandable où de pulpeuses sorcières s’exhibaient en tenue légère et il s’agissait là, comme pouvait en témoigner son énorme bide, d’une routine quotidienne installée depuis pas mal d’années. C’est ainsi, occupé par tant de distractions, que le gardien  ne l’avait pas vu se matérialiser dans l’un des foyers.

A gauche de la statue, un panneau indiquait :

«  5ème étage : Chambres à coucher et appartements privés de M. et Mme Flamel. »

    4ème étage : chambre d’hôte

    3ème étage : Atelier de peinture de Madame Flamel

    2ème étage : Salle de réunion

    1er étage : Des siècles d’existence 

   Rez-de-chaussée : Boutique souvenirs : reproduction de peinture de Madame Flamel, miniature des outils Flamel et plein d’autres choses ! Tarifs de groupe et étudiants … »

 

L’oiseau se tourna alors de l’autre côté de la cour, là où au milieu du mur une énorme porte faite dans un métal précieux conduisait à la salle de Bal. De chaque côté, cachés par la pénombre, deux panneaux indiquaient « Sous-sol. Interdit au public ». 

Sans plus attendre et sans aucune hésitation, il s’envola vers les laboratoires souterrains. Les hauts plafonds des couloirs qui venaient alléger le poids écrasant des décors pompeux et ostentatoires lui permettraient de rester dans l’ombre des voûtes.

Enfin arrivé dans l’obscurité du cachot, il se percha le plus haut possible et détailla la pièce qui s’offrait à lui. Des tas d’étagères poussiéreuses menaçaient de s’écrouler sous le poids des livres, tout un amas de fioles vides jonchait les tables et les tiroirs des différents bureaux étaient habilement scellés pour que personne ne puisse jamais les ouvrir.

Des ronflements lui indiquèrent qu’il n’était pas seul. Un portrait représentant le couple Flamel était accroché dans un coin stratégique de la pièce. Il n’était pas difficile d’imaginer qui l’avait peint et pourquoi. Qui ? Madame Flamel. Pourquoi ? Pour se prévenir des voleurs. Avec tant de richesse dans ce château, il valait mieux avoir une bonne protection.

L’œil attentif  de notre prédateur avait déjà vu ce tableau. En effet, il se trouvait aussi dans la cabine du surveillant de cheminées. S’il se faisait repérer, les représentations des époux Flamel iraient de cadre en cadre pour avertir le gardien de son intrusion. Par chance, ce soir-là ils dormaient où du moins imitaient-ils le sommeil humain à merveille.

Soudain, quelque chose attira l’œil du volatile. Les ténèbres qui hantaient depuis si longtemps ce vieux labo abandonné furent bousculées par un rayon de lune retors. Celui-ci se fraya un chemin jusqu’au milieu de la pièce où il éclaira une sorte de chaudron en argent, fermé d’un couvercle parsemé de pistons. Accentué par la clarté grisâtre du rayon lunaire, il dégageait une aura magique terriblement attractive.

L’oiseau opalin le fixait avec intensité et gravité.

Autour du récipient aux formes insolites, une bulle transparente servait de système d’alarme. Quiconque poserait une main ou une griffe sur ce film translucide, déclencherait un signal sonore. Quiconque tenterait le moindre sortilège, verrait la patrouille de garde rappliquer immédiatement ici. En effet, seuls certains privilégiés connaissaient l’unique formule annulant la protection et elle n’était pas à la portée du sorcier moyen.

Pourtant, d’un geste vif et silencieux, l’oiseau déploya toute son envergure et fondit sur le chaudron argenté. Au moment où il traversa la bulle, au moment où il saisit l’anse entre ses serres acérées, un vacarme assourdissant éclata. Les personnes dans les tableaux sursautèrent et eurent juste le temps de voir une ombre blanche s’envoler à toute vitesse.  A peine ralenti par le poids de sa prise, le voleur survola les deux gardiens qui arrivaient à grande vitesse. Ils n’aperçurent que trop tard la présence du volatile et le virent disparaitre dans la cheminée, impuissants devant sa célérité.

Comme pour faire écho au tumulte régnant dans le musée, les vagues attisées par la brise, vinrent se fracasser bruyamment sur les côtes du Devon. Le vent se leva et entraina avec lui les dernières nuées noires, libérant ainsi le guide de tous les êtres nocturnes. La lune pouvait enfin répandre sa lumière bienfaitrice.

 

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Voilà qu’un peu plus d’une heure s’était écoulée, lorsqu’une silhouette s’avança dans un parc où se dressait un château très différent des Flamel. Il avait l’allure de ceux qui s’étaient agrandis au fil du temps mais qui imposaient une solidité et une majesté toute naturelle. Rien ne s’accordait dans son architecture, chaque aile, chaque tour semblait posséder son caractère propre. Ce lieu nommé Poudlard, si vivant durant l’année scolaire, semblait à cette heure tardive aussi vide qu’un cimetière. Il y avait pourtant des êtres vivants qui habitaient cette école l’été : des professeurs, des elfes, des hiboux … Pour autant, aucune lumière ne s’échappait des fenêtres.

Alors, éclairée par la lune, l’ombre s’avança seule sur le chemin qui le menait vers son unique espoir. Il n’avait jamais abandonné. Depuis l’accident, il y pensait chaque nuit, chaque heure de son existence. La scène se rejouait sans cesse dans sa tête depuis maintenant six brèves années. Et lorsque par chance, elle laissait son cerveau tourmenté respirer un peu, d’autres images tout aussi déplaisantes venaient le harceler. 

Il n’avait pas le choix, il fallait qu’il réussisse…

 

 

 



[1]   Radio Indépendante à Transmission Magique.